utopies

Des jours à creuser les fondations. Ruiner sa ville pour qu’elle repousse : scansion révolutionnaire. Ses rues, ses maisons basses et ses arches lourdes, il les fera s’agiter toutes d’une secousse à brûler les mondes. Une vague intense et sismiquement enracinée dans le cœur de chaque homme ou dans le grand estomac collectif des parisiens balayera la ville. Paris a connu des révoltes, elle en couve tous les jours, certaines inconséquentes, d’autres absurdes, mais toutes profondément décidées à remettre en jeu l’ordre de l’univers.

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Tout le jour, la foule marche, les faubourgs s’embrasent. Avec l’énergie de l’Histoire, les poings des hommes abattus fracassent la pierre des murs, l’or des horloges et le nacre des meubles. Sous les voûtes des cyprès de l’Hôtel de Ville, des centaines de tableaux entassées brûlent encore et, tout le soir, les visages jaunis des aristocrates sur les toiles jettent au ciel parisien des regards écœurés.

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Le surlendemain, il se tient face à la foule, dans la Chambre de la République fraichement restituée, avec, sous sa main droite, le bois du pupitre et, dans la gauche, le premier jet de la Nouvelle Constitution. De la racine des murs aux dorures du plafond, la salle est tout entière décorée de grandes scènes mythologiques à l’éloge de la raison humaine. Il inspire.

« Messieurs, vous qui étiez, hier encore, de simples sujets, vous êtes, par la marche acharnée des peuples et des idées, devenus cet après-midi des citoyens et, en ce lieu, je vous salue. »

Grand bruit dans la foule.

« Citoyens, parvenons-nous déjà à nous représenter l’idéal ? Nous souvenons-nous les rêves de justice qui grondaient dans nos poitrines quand chaque jour nos enfants courbaient leurs dos ? Quand les tenants de la loi bafouaient la loi ? Quand les privilégiés nous faisaient travailler à conserver leurs privilèges ? Comme la bénédiction populaire fera la légitimité de nos ministres, je vous affirme, Messieurs, que la malédiction populaire peut prétendre déterminer les conditions du bonheur de ce monde. »

A ses pieds, deux cents révolutionnaires, les mains tachées encore de charbon, de poussière et de sueur, laissent éclater leur joie et commencent à scander son nom. Il reprend, la voix vibrante.

« Nous voilà aujourd’hui libres de nos existences et, par-dessus tout, libres de confier le cheminement de nos destinées à la raison. Quel trajet parcouru depuis ce vil ancêtre ! Celui-là qui, ignorant tout de la gravité de son geste, clôtura un jour son champ, s’accaparant ainsi ce qui est le bien de tous, faisant d’un maigre carré de terre la propriété d’un seul homme. Celui-là, avec ses plumes et ses fourrures, avec ses haies et ses donjons, celui-là s’est fait l’origine de ce mouvement général des civilisations qui écrase sans cesse et divise toujours. Et nous voilà, avec dans nos mains les cornes de la bête, notre regard plongé dans ses yeux comme une rapière brûlante, prêts à ouvrir bravement la page nouvelle de l’Histoire… »

C’est alors que sonne un bruit étrange que la rumeur du public ne parvient pas à dissimuler. Les murs poussent un cri graveleux, quelque force cosmique semble leur déchirer les entrailles. De petites volutes de poussières arrachées des plafonds viennent voleter sur le pupitre de l’orateur. Dans le silence, tous entendent sourdement la Chambre se fissurer : les icones colorées sont en quelques secondes parcourues d’une fissure hésitante qui lézarde entre leurs corps, dessinant un étrange sourire morbide qui semble moquer la Révolution toute entière, et toute entière, Paris tremble.

Aucun bâtiment ne résiste au séisme immense qui gagne la France. De multiples foyers sismiques crèvent dans tout le pays, toute l’Europe bientôt, les eaux des océans dérangés dévastent machinalement les royaumes des hommes et les béances de la croute terrestre, chaque jour plus larges, engloutissent palais et chaumières dans leur magma immonde. Toute la peau du siècle et de la Terre s’agite de secousses tectoniques et grasses : jusqu’à ce qu’il ne reste rien.

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Il n’en croit pas ses yeux. Lorsque le plafond de la Chambre s’effondre sur ceux qu’il avait à l’instant baptisés citoyens, les rochers, miraculeusement, s’échouent autour de lui. Découvrant un ciel d’été magnifique, un gigantesque pan de roche décroché vient briser son pupitre et former une pente douce reliant le cœur de l’assemblée aux toits extérieurs. Escaladant cette voie étrange ouverte devant lui, il écoute son estomac battre la mesure du soleil et du tremblement de terre et, une fois arrivé dans l’ouverture, s’assoit, contemplant calmement l’horizon parisien engouffré dans une faille gigantesque. Bientôt, quelques révolutionnaires survivants le rejoignent, s’installent à ses côtés, sans dire un mot. Assis sur leur toit, comme autant de gargouilles en redingotes, ils méditent. Tout est à recommencer.

Ou peut-être pas, car au loin, une masse mouvante s’approche, l’épaisseur des champs se couvre d’une substance translucide et agitée. Les eaux les encerclent. La vague vient se briser sur les faubourgs et gagne en un instant les centres névralgiques de Paris : les dômes et les colonnes qu’ils regardent disparaitre dans cet océan nouveau. Lorsque le typhon atteint la Chambre, le grand morceau de plafond sur lequel ils sont assis est soulevé, décroché par un assaut puissant qui l’emporte.

Les jours suivants, ils dérivent, avec, pour seul horizon, la mer. Et, lorsqu’enfin leur embarcation de fortune heurte un ilot, tous sont affamés. Lui, trouve la force de guider ses hommes, l’orgueil gonflé par leur confiance. Devant eux s’ouvre un monde nouveau, un paradis étrange, coloré de sables, de plantes étouffantes et de mélopées sauvages qui paraissent murmurées par la forêt elle-même.

Ayant allongé les blessés à l’orée de la jungle, il décide qu’ils s’installeront ici. Il arrache alors un pan de tissu bleu à sa redingote et s’en sert pour attacher un silex affuté à un morceau de roseau.

Ils se mettent en marche. Le soleil se couchera dans quelques heures.

Et, ce soir, il faudra bien manger.