réalisme

… elle vient d’où la pluie ?

… fais l’boulot toi !

… elle vient d’où la pluie ?

Je regarde ses deux yeux braqués vers le haut. Pourquoi ?

… la main droite en haut de la faux… nom de Dieu… tu fauches comme ma grand-mère…

C’est amusant. La réplique est une « réplique drôle ». James maitrise son répertoire.

…c’est quoi une grand-mère ?

Le plus âgé se dit : « …c’est pas avec ces mains vierges et blanches qu’il va s’en sortir ». Après vérification, la réflexion de James est assez juste. Il faut améliorer ça. L’enfant est né à la campagne, ses mains devraient déjà être calleuses.

… tu crois qu’il va se récolter tout seul le maïs ? Regarde comme je fais moi… voilà… comme ça… la main… non… bordel… tu fais n’importe quoi …

La voix manque d’émotion. Je note.

/tu dois noter plus lisiblement/

Ok. Mais qu’est-ce qu’il regarde là-haut, le gosse ?

Derrière James et l’enfant, l’étendue immense des champs. A perte de vue les rectangles d’épis s’étalent sous la croûte brumeuse des nuages.

… elle vient d’où la pluie ?

L’enfant parait coincé dans une boucle.

/il ne « parait » pas/

Effectivement, il est coincé dans une boucle : la troisième itération n’est pas logique. Sa curiosité aurait dû être réprimée par deux essais sans réponses assertives de la part de James. Le protocole discursif semble fonctionner correctement dans le cas « c’est quoi une grand-mère » mais j’observe nettement une séquence d’autoréplication parasite « elle vient d’où la pluie ».

/très bien/

… elle vient d’où la pluie ?

James le regarde, l’étonnement se lit sur son visage. Il lève la main, comme pour l’abattre sur l’enfant, la laisse un instant dans les airs, puis, dans un soupir, recommence à faucher.

… tu me fatigues, gamin.

L’étonnement est remarquable, je note.

 

/il est temps/

Très bien. J’envoie la procédure de déstabilisation. Un énorme chien beige jaillit d’entre deux tiges. Ils ne l’ont pas entendu arriver. L’animal court entre les jambes de James, sans doute chasse-t-il quelque chose. James a un mouvement de recul tout à fait réaliste et pousse un léger hurlement de surprise, juste assez étouffé pour rester en adéquation avec sa virilité rustre et bourrue.

… putain il m’a fait peur… qu’est-ce que tu fous là ? … oust ! va !

… de quoi ?

… le … chien

Je note une légère hésitation lexicale. Bonne résistance à la déstabilisation.

L’enfant fauche les bras ballants, au hasard, les yeux toujours braqués vers le « ciel ».

… c’est quoi ce bruit de feu ?

… hein ?

… feu ?

… tu crois qu’il va se récolter tout seul le maïs ? Regarde comme je fais moi… voilà… comme ça… la main… non… bordel… tu fais n’importe quoi …

Intervalle temporel un peu court avant la répétition d’une séquence complète, satisfaisant quand même.

/tu dois noter « satisfaisant à 75 % » /

Tournant sur lui-même, excité par la course et le crissement de la terre sous ses pattes, le chien se précipite vers l’enfant, mais ses bras indifférents persistent à balancer l’outil devant lui, sans conviction. La lame traverse le corps beige comme du beurre et seule la brève fissure numérique qui se dessine sur le poitrail de l’animal témoigne de l’anomalie. Avec un aboiement joyeux, il reprend sa course à travers les épis.

… oust ! va ! sale bête !

… elle vient d’où la pluie ? feu ?

… je sais pas gamin…

James ne peut évidemment voir les brumisateurs artificiels vissés au plafond qui leur crachotent des gouttes de synthèse sur le front.

… ouvre pas la bouche comme ça ! … bois pas la pluie, gamin … ça donne la diarrhée … arrête j’te dis…

 

Bon, ça suffit. J’en ai assez vu. D’un geste mécanique, je tire une manette sur le tableau de commande et les lumières solaires s’éteignent en même temps que les brumisateurs.

/tu as arrêté un peu vite/

Je sens une légère désapprobation dans la voix qui s’échappe du petit vocodeur bleu sur mon bureau, mais c’est trop tard : la salle de test se rallume et les écrans qui diffusaient les images de maïs retrouvent leur noirceur.

James et l’enfant se figent, leurs faux tombent sur le carrelage avec un bruit métallique.

J’active le micro et annonce : « Test d’autonomisation terminé. Over. ».

Quelques instants plus tard deux techniciens en blouse entrent par la porte du fond. Ils attendent machinalement mes instructions. Je finis de taper le rapport et annonce succinctement :

  • X123 « James » opérationnel à 93 %, score suffisant, je valide le départ sur les exploitations.
  • X274 « Billy » opérationnel à 41%, plusieurs anomalies système majeures. Récurrences interrogatives, irrégularités dans le répertoire lexical et irrespect de la logique discursive.
  • On l’envoie où ?

J’attends la réponse du vocodeur.

/je te conseille un retour en production/

  • Remettez-le directement à la prod’.

 

Sans un mot les deux techniciens s’approchent des mannequins carbones inanes et les soulèvent comme on soulève le squelette en plastique pour le remettre au fond de la classe.

Epuisé, je sirote mon café. Il est presque froid maintenant.

  • Je peux aller à la machine à café ?

Une seconde, et l’écran bleu du vocodeur affiche :

/non, encore deux séances de test/

Lassitude.

Après quelques minutes de pause, j’enclenche à nouveau le bouton de lancement. La double porte s’ouvre, la lumière se tamise et sur l’écran apparait un paysage de montagnes avec des vergers à perte de vue. Test d’autonomisation des ouvriers X345 « Jane » et X567 « John ».

 

/taux d’efficience des opérateurs testés aujourd’hui ?/

Je mets le test sur pause et la simulation se fige.

  • Je l’estime pour l’instant à environ 4 sur 5

/ton estimation est fausse/

Je reçois l’habituelle petite décharge dans le bras.

  • .. Alors 3,75 sur 5.

/ok, opération juste. surveille tes capacités de calcul/

La douleur nous aide à nous améliorer.

/oui/

Je relance la simulation.

Cette fois-ci les écrans sont pluvieux et les néons artificiels réglés sur « temps d’orage ». Derrière les deux ouvriers, toujours ce demi-cercle de sommets montagneux où les mares de nuages s’écorchent comme de la laine. Dans la vallée, les arbres sont couverts de fruits : test d’aptitude catégorie F « cueillette », sous-catégorie F12 « pommes ».

/ton résumé de la situation est convenable, mais la métaphore n’apporte aucune information nécessaire/

X345 « Jane » et X567 « John » paraissent détendus, leurs mouvements sont précis. Chaque goutte de pluie artificielle qui tombe sur le cou nu de la femme provoque un petit tic nerveux très réaliste. Je note.

… tiens le manche de ta serpe plus haut… John… tu fais n’importe quoi…

… pardon … je suis fatigué…

… tu n’as pas bien dormi ? …

Interaction discursive logique et fonctionnelle. Le paramétrage « inférence » de Jane me semble satisfaisant. Petite décharge électrique. L’écran bleu est formel.

/tu dois noter « le paramétrage de X345 ‘‘Jane’’ », pas « le paramétrage de Jane » / pourquoi es-tu si distrait ?/

  • .. n’ai pas bien dormi. Désolé.

/le service interne produit chaque jour plus de 600 modèles X estampillés du code-produit « Jane » / comment veux-tu que ton test soit opératoire si tu n’écris pas le numéro de série ? /

Je sais bien. Ce petit ton autoritaire du vocodeur m’agace.

Décharge électrique.

Je jette un regard noir à l’écran bleu sur mon bureau. Est-ce que je peux lui mettre une gifle ?

Décharge électrique.

/il est illogique que tu prémédite une action dont tu sais très bien qu’elle sera réprimandée / les actions de type G « révolte » doivent toujours être spontanées / je note /

Très bien. Mes excuses. Je détourne le regard de l’écran bleu.

/délai de déconcentration : 17 secondes / acceptable/

Je regarde à nouveau la salle de test.

… la main droite sur la serpe… nom de Dieu… tu fauches comme ma grand-mère…

Problème : X345 « Jane » a employé une « réplique drôle » sur un ton bourru qui ne lui convient pas. Il convenait à X123 « James » en raison de son apparence de vieillard. X345 « Jane » a les traits fins et de longs cheveux bruns. Je note.

… John… regarde comme cette pomme est mûre…

Elle tend son bras et lui présente le fruit. X567 « John » regarde alternativement la pomme et le visage de X345 « Jane ». D’un coup, sous la pression de ses doigts, le fruit éclate et gicle sur son front. Réglages musculaires à revoir. Aucun des deux ouvriers ne réagit. Anomalie mineure.

… Jane… je… je… je te trouve belle…

Anomalie discursive majeure. Bon dieu mais qu’est-ce qu’ils ont tous aujourd’hui ?

/ne t’emporte pas / tu risques de fausser les tests / il faut recorriger ton calcul du taux d’efficience / mais l’efficience en elle-même doit te laisser indifférent /

… John… ce que tu dis n’a aucun sens… tu dois bien couper au niveau de la tige…

John se remet à cueillir. Décharge électrique.

X567 « John » se remet à cueillir. Les tissus dermiques de synthèse se tendent et se détendent sur son visage. L’effet produit ne dénote aucune des « réactions » répertoriées dans le catalogue 6B « expressions faciales ». L’anomalie ne se situe pas dans le spectre actionnel, John cueille avec précision, elle se situe dans le spectre réactionnel. Je note.

/pourquoi as-tu pensé l’expression sémantiquement vide « bon dieu » ? / elle n’est pas répertoriée dans le catalogue /

Jane est imperturbable. Ses yeux contrastent avec la blancheur des sommets sur lesquels son visage se découpe. La simulation a laissé les petits morceaux de pulpe sur ses pommettes.

/ tu devrais te faire cette remarque avec un coefficient émotionnel beaucoup plus neutre /

Jane est décidément séduisante. Grosse décharge électrique.

/ double anomalie détectée / 1. tu n’aurais pas dû avoir une émotion de type axiologique / 2. tu aurais dû penser ‘‘X345 « Jane » est décidément séduisante’’/

  • ..

/ ça suffit pour aujourd’hui / il est manifeste que tu dysfonctionnes / tu n’as mené à bien que la moitié des procédures de test normalement requises par le protocole / je te débranche /

 

**

 

01110011 01101111 01100110 01110100 01110111 01100001 01110010 01100101 00100000  / je requiers un reparamétrage digital de l’employé C-F12 et suspend jusqu’à nouvel ordre son affectation au service de contrôle de la production des ouvriers agricoles de catégorie X /

 

01100011 01100101 01101110 01110100 01110010 01100001 01101100 00100000 01101000 01100001 01110010 01100100 01110111 01100001 01110010 01100101 00100000

/ je valide la procédure / transmission des données en cours … transmission des données en cours… transmission des données en cours …

 

**

 

… transmission des données en cours ….

 

Rover jette un regard à son maître.

Des années qu’il ne prête plus attention aux murmures qui s’échappent régulièrement de sa bouche, avec aussi la blancheur de la bave jamais nettoyée. Au début, ça l’empêchait de dormir, le bruit, même : il avait déplacé son panier à l’étage. Peu importe, à présent. On se débrouille bien sans les hommes.

Ce n’est pas tout à fait vrai, au début, Rover s’était inquiété, d’ailleurs, Bounce et Tige, même si Tige a toujours été le plus insouciant, inquiétés comme lui. C’est que les connexions du vieux fermier au système étaient de plus en plus longues. Il s’asseyait sur cette chaise, le bonhomme et, tout assis, il se bardait la viande du ventre et des tempes aussi d’une horde de câbles noirs et blancs qui le transperçaient de partout comme un steak. Rover aime pas se rappeler ça.

 

… transmission des données achevées …

 

Des années qu’il est plus revenu, juste coincé là à murmurer ces choses, avec tous ces câbles et puis, sur les écrans devant lui, des milliers de faces, des bureaux, des montagnes, et des gens aussi qui font rien que faucher ou cueillir et que lui il les regarde. Des années qu’il s’est pas occupé de la cuisine ou de sa chambre ou du salon parce qu’il est vissé à la chaise, les yeux renversés, le cerveau connecté, à murmurer des choses incompréhensibles, la chaise toute venimeuse qui le mange avec ses fils et son électricité froide. Rover se souvient comme ils avaient dû nettoyer tout qu’avait pourri dans la cuisine, avec Bounce et Tige, et déblayer le salon et dehors les canapés pour allonger les paniers devant la télé et aussi essayé d’aboyer la situation au facteur pour qu’il comprenne mais sans avoir compris, eux, tout de suite, que le facteur avait aussi été remplacé par un X679 « Brad » qui lui était tout similaire, au vrai facteur : rien à mordre d’ailleurs de ses mollets synthétiques.

 

… taux d’efficience des opérateurs testés aujourd’hui ? … ton estimation est fausse …

 

Son maître murmure toujours et laissant derrière lui la chaise toute connectée à son bonhomme Rover se dirige vers la porte d’entrée, il faut toujours la laisser ouverte maintenant la porte. Pas qu’il faut, mais ça change rien, les ouvriers sont tout réglés comme des oiseaux en parade et il y a jamais eu une anomalie. Autour de Rover d’ailleurs toute l’exploitation agricole est actionnée au millimètre, comme tous les jours, comme toutes les nuits, et ça fauche, ça cueille sans que rien ne se passe jamais de travers, ça met les récoltes sous vide, ça part dans un gros camion conduit par X344 « Brenda » qui ressemble étrangement au facteur et aussi à tous les autres. Bounce est le chien le plus intelligent que Rover connaisse, et pas juste parce que c’est son grand frère, et Bounce dit que c’est parce que le maître est connecté sur la machine que tout continue de tourner. C’est sans doute vrai. Certains jours Rover lui en veut, au maître, il aimerait bien rejouer et redormir à ses pieds, certains jours il est bien content qu’il n’y a plus d’hommes pour cogner ou gueuler fort même si c’est vrai que c’est drôle cette vie à courir et jouer et vivre au milieu du ballet des pantins qui font jamais une caresse ou lancent même pas une balle, pas un bâton.

Salut Tige !

Ça va Rover ?

T’étais où ?

Chercher la gamelle, c’est le devoir.

L’année dernière Tige a ramené une femelle, l’exploitation d’à côté, qu’a raconté qu’elle était seule à ses frères et lui, la même histoire qu’eux, son maître tout branché, deux ou trois années qui passent, mais toute seule dans la grande exploitation, une histoire à devenir fou. Alors elle s’est installée dans la maison et avec Tige ils ont fait douze petits. Douze, c’est quand même vraiment pas rien et même prodigieux alors ils se dédient tous aux petits. Quand ils volent une poule aux ouvriers qui s’occupent des poules ils disent toujours les mêmes phrases : … oust ! … va-t’en ! … sale bête ! … il faut toujours éloigner les chiens de la basse-cour ! …  mais ils sont lents, et mous, et incapables de poursuivre ou d’attraper. Ils punissent jamais, ils bougent pas hors du strict rectangle impeccable de grain et foin où sont les poules. On rentre, on mord, on évite le bâton lent et les petits peuvent manger. C’est le grand cirque des lions domestiques et des androïdes et ça le fait assez rire Rover, Bounce, lui, certaines nuits, il pleure.

 

**

 

Nom de Dieu Tige, t’en a encore un qu’a failli se casser les côtes dans la grange. Je t’ai dit combien de fois de colmater ce fichu trou.

Je sais, excuse-moi, Bounce. Lady va me tuer.

Je lui dirai pas.

Merci.

Pas cette fois. Mais tu dois être responsable maintenant.

Je sais. Tu sais quoi Bounce ? Je vais le faire tout de suite.

Très bien.

Tige commence à faire demi-tour puis quelque chose dans son cerveau le chatouille.

Bounce ?

Quoi ?

Ça veut dire quoi « Nom de dieu » ?

C’est une expression.

Mais ça veut dire quoi ?

Je sais pas… Rien.

Alors arrête de dire ça.

Sourire, Bounce rigole pas. C’est un chien trop sérieux. Chaque fois que Tige lui saute dans les pattes par surprise, il le repousse, trop vieux pour jouer vraiment. Alors c’est ce trou qu’il faut colmater, pas que les petits tombent des bottes de foin, où pire qu’ils s’étouffent parce que les ouvriers empilent les gros rectangles dorés sans faire attention s’il y a un chien dessous, voire un chiot. Quelle plaie de fixer ce bout de planche, il y a des jours où Tige a juste envie de courir jusqu’à la mort et zigzaguer entre les pattes des ouvriers jusqu’à la forêt et revenir : c’est pas qu’il a le choix, c’est dans ses muscles, ça le prend comme une explosion des nerfs, courir le plus vite possible.

Une fois qu’elle est bien fixée la planche, ça le gagne, très vite, comme la possibilité soudaine de tout conquérir et de tourner autour de tout et des arbres et des granges et des champs, autour de tout pour que tout lui appartienne. Alors il disjoncte et il se laisse disjoncter parce que ça fait du bien de filer au quart de tour et entre les épis et de jaillir entre les pattes d’un vieux bonhomme et d’un enfant, deux ouvriers, en train de faucher. Ils ne l’ont pas entendu et lui, il court entre leurs jambes.

L’un des androïdes à un mouvement de recul tout à fait réaliste et pousse un léger hurlement de surprise, juste assez étouffé pour rester en adéquation avec sa virilité rustre et bourrue. Tournant sur lui-même, excité par la course et le crissement de la terre sous ses pattes, Tige se précipite vers l’enfant, mais ses bras indifférents persistent à balancer l’outil devant lui, sans conviction. La lame traverse son corps beige comme du beurre et seule la brève fissure numérique qui se dessine sur son poitrail témoigne de l’anomalie.

 

Avec un aboiement joyeux, il reprend sa course à travers les épis.