Moment 1

 

​​

 

Sur le Bateau, il y a moi, et le capitaine du bateau, qui est un ancien guérillero qu’a fait l’Argentine, à ce qu’il paraît et qui aurait squatté, je l’ai entendu dire à une femme, dans une escouade para en contact direct avec Guevara. Mais comme il disait ça à une femme, c’est sûrement faux. Tout ce que je sais, c’est qu’on peut en parler librement, de la guerre et de l’Amérique centrale d’aujourd’hui, sur le bateau il y a pas de censure, pas de dictature, c’est un pays libre et encore plus libre qu’il flotte sur l’eau comme un nuage, ou un poisson volant, ou un continent à la dérive comme le sont tous les continents.

Le pont est abîmé, quelques impacts de balles sur le bastingage, le bois des cabines minuscules gondole par endroits et nous laissons derrière nous de longs nuages de fumée, gras, noirs : le moteur n’est plus tout jeune. Des vieux bidons d’essence en plastique servent à réguler le flottement du gros bateau. Accrochés ensemble en guirlande, ils pendent dans l’eau. Un peu comme les pensées lourdes et ancres.

L’équipage c’est quatre matelots grassement payés, et qui probablement sympathisent un peu quand même. On les voit pas souvent, ils restent entre eux, le jour dans les cordages du pont et le soir dans la salle des mécaniques du moteur à l’arrière, ou dans leur hamac sur le pont, dessus la proue du rafiot. Ils s’assurent que tout flotte et que tout avance vers notre destination.

Il y a peu de passagers, et ils sont tous un peu comme moi, en fuite. Je ne m’occupe pas vraiment d’eux, le secret règne avec sa masse légère et ses soupirs silencieux et stériles et fatigués d’exodes. Rien que des anciens guérilleros qu’ont fait le Nicaragua. Ils ont fait le Nica, parce que rien n’est fini, Somoza vacille sans tomber et pourtant j’ai déjà entendu dire : Ouais, moi j’ai fait le Nicaragua. J’y étais. Moi j’y suis plus, et c’est pas que j’aurais voulu rester, mais ça me manque déjà. Je suis parti il y a deux semaines. Le bateau a décollé du port de San Juan del Sur. J’ai fui la merde et j’ai remonté l’Océan pacifique vers les USA. Peut-être que je vais devenir San Juan del Norde ? Mais c’est pas chez les yankees qu’on va lâcher l’ancre, c’est au Guatemala.

Jamie lui il était Yankee, il avait jamais vécu là-bas parce que ses parents étaient des propriétaires agricoles à la botte de Somoza, mais il avait fait l’Université à Managua, à la capitale et aussi voyagé un peu en Europe. Il parlait souvent de l’Europe, que c’était un autre monde et plein d’histoires sur des villes qui ont deux mille ans et des églises incroyables tout aussi vieilles mais qui servaient toujours.

Au Guatemala… exil. C’est Jamie qui m’y a envoyé en fait, je voulais pas quitter le Nicaragua mais j’ai dû le faire, je voulais pas non plus quitter les sandinistes mais j’ai dû le faire.

C’est après la jungle, après le grand orage d’acier que tout a basculé. Après ça le groupe pouvait plus se regarder dans les yeux, plus personne parlait.

Borache s’était barré. Il nous avait surpris, sûrement, qu’est-ce qu’il avait senti ? Hein ? Il a eu peur ? Ou du dégoût ? Nous étions dégoûtants. Le lendemain, il était parti, avec la radio et les cartes, on savait à peine où on était. Ça n’avait aucune importance.

Au matin … la jungle …. premier soleil, personne n’a croisé personne.

Le régiment … couleur de chair et tout rouge – comme enterré dans ses propres viscères. Tommy se réveillait pas. Est-ce qu’il était mort ? Mes yeux, ouverts, j’ai plus bougé, et puis rien que des heures, des heures horizontales, allongé-mort sur l’herbe molle. Maya avait tourné, mauvaise graine, fleur vénéneuse. Elle était folle, complètement nue dans la rivière, allongé sur le sol je la voyais, et elle se frottait le corps avec du savon, des plantes, des branches d’arbre. Frénétiquement, elle était possédée, elle hurlait. Lorsque les branches étaient complètement nues et que les feuilles détachées flottaient dans l’eau autour de ses hanches comme des serviettes essoufflées, l’écorce lui arrachait la peau. Elle ne remarquait rien. Elle continuait à frotter. Et l’eau rougissait.

Sergueï avait fermé sa gueule. Plus un mot de russe, plus une insulte et son silence était pire que tout.

Julio replié sur lui-même, par les doigts, index et majeur recourbés dans le fond de sa gorge, il cherchait un sursaut animal, réflexe de survie, de purification, sa main errait comme un sortilège de protection dans la nuit béante de sa bouche, les tendons du cou et les os de la mâchoire noués et tendus ensemble dans un même effort, vomir, vomir, faire disparaître le grand orage d’acier de son estomac. En fait on le voulait tous, nos corps se sont rebellés et on a tous vomi, moi aussi j’ai dégueulé et Jamie a gerbé un sang presque noir. Julio n’avait plus rien à sortir depuis longtemps et il a passé deux jours à cracher de la bile.

Les seuls qui parlaient encore c’étaient Jamie et moi. C’est dur de se regarder soi-même, je veux dire du point de vue des choses de dedans l’âme, mais je crois que moi et lui, on était ceux qui souffraient le moins.

La vie faut la vivre, Juan, sûr, jusqu’au bout, comme un rêve égocentrique et dérangé jusqu’à l’éveil final qui te ferme les yeux. Parce qu’elle n’est pas beaucoup plus que ça, et que c’est déjà tout. Mais, certains instants sont différents, quelque chose se passe, un frisson, un rien, une chenille. Il y en a, de ces moments, ces moments un peu moins concrets, un peu moins céramiques, les vraies ombres, celles de l’intérieur, deviennent des lumières et ce qui est vrai des hommes ne reste pas caché dans les cœurs.

C’est un peu ça que Jamie disait, après le grand orage d’acier. Il disait aussi qu’il avait concentré dans sa peau et dans ses muscles ses nerfs et dans sa présence toutes nos frustrations et nos peurs et nos pulsions, le prisonnier. Je l’écoutais pas vraiment, mais je l’aimais d’être là, d’être normal et de pas se laisser aller au désespoir car je suis sûr qu’il faisait ça pour moi, et il me parlait des heures, de toutes les manières que c’est possible de parler.

Et comme ça devenait irrespirable, au bout de quelques jours, même pas une semaine, on a fui. Ou plutôt on a ressuscité et le premier soir loin du camp, où de ce qui restait du camp, allongés dans l’herbe chaude, sous un python rocheux, on était comme deux Christs jumeaux qui partent à l’aventure d’eux-mêmes.

La lune est réapparue dans le ciel, elle nous donnait une seconde chance.

 

**

 

La première question qu’on s’était posée, c’était celle de l’engagement. Est-ce qu’il fallait rallier un autre groupe sandiniste, même avec le risque d’y retrouver Borache ? Puisque le pays était tout déchiré en lambeaux idéologiques on allait devoir se la poser, la question. Trop de sandinisme … fatigués. Ça racle, ça aussi.

Maintenant je suis devenu fou et mes yeux ont peur de la nuit et aussi de la jungle.

On a marché. La seule chose que j’ai dit à Jamie c’est : Marchons loin de la jungle. Parce que c’est pas possible de marcher loin de la nuit. Jamie il a dit que il y avait des endroits du monde où il faisait jour tout l’été et jamais nuit. Mais que ces endroits étaient au bout du monde, que personne n’y vivait à part de la neige et des rayons de soleil qui se perdent sur la terre, verts, jaunes et luminescents dans le ciel. Jamie c’est peut-être un rayon de soleil perdu sur la terre, avec sa blondeur qui est propre et qui chasse la nuit, mais moi je suis rien de tout ça et, à ce moment-là, je suis terrorisé.

On a marché vers Managua, vers la Capitale.

 

**

 

Personne ne saura jamais comme on a vadrouillé, avec Jamie. Il y en a eu des kilomètres de plaines, de champs qui griffaient les mollets, de sentiers secrets battus seulement par les troupeaux et puis quelques grosses routes grises, aussi, que nous quittions le plus vite possible. Partout des arbres et du maïs. Du maïs à en avoir les nerfs tout jaunes. Nous dormions dehors, dans les grottes quand il pleuvait, dans les granges abandonnées par ceux qui avaient fui les combats et les bombes. Pas s’approcher, pas s’approcher de la jungle. Jamie avait eu la bonne idée d’emmener un petit bidon d’essence qui traînait au camp. C’était la seule chose que nous possédions. Il me faisait rire avec sa longue barbe blonde et son petit bidon dans la main. Quand nous nous allongions pour la nuit, il répandait un peu d’essence autour de nous, comme un genre de cercle de protection magique : les araignées et les scorpions ne traversent pas l’essence. Les serpents, je suis pas sûr.

[fenêtre…]

Au bout d’un moment, peut-être une vingtaine de jours, le bidon était vide et nous dormions quand même sur le sol. Nous nous en foutions complètement. Qu’avions-nous à perdre ? Notre dernière possession, un petit bison d’essence, était vide. Il restait l’argent volé au camp dans nos poches. Mais à quoi servait l’argent dans les villages fantômes et les champs abandonnés ?

Un matin, je me suis réveillé avec une vipère lovée autour de mon cou, à cause de la chaleur corporelle qui les attire, même si, comme l’a dit plus tard Juan, notre sang devait être aussi froid que le sien en ce temps-là. Les moustiques festoyaient sur nos corps et notre sang réagissait de plus en plus mal au venin. On aurait pu voler de la toile dans les villages, où même en acheter pour dormir à l’abri, mais je crois que Juan n’en avait pas envie. L’eau des pluies ne le nettoyait pas en profondeur et, consciemment ou pas, il voulait souffrir. Laver son corps de la pourriture du camp, de ce qu’il appelait inexplicablement le grand orage d’acier.

A cette époque je ne cherchais plus à comprendre, j’étais moi-même dans un état de fièvre intense. Les plaies, les morsures et le venin purifiaient nos corps. S’allonger le soir et ne plus bouger, sentir le monde remuer, ramper, grouiller et la terre nous absorber pour nous recracher au matin, sous le soleil : nous n’aspirions pas à autre chose.

Lorsque nous entrions dans une zone de conflit, nous enjambions les barbelés sous le couvert de la lune. Il nous est même arrivé de traverser un camp opérationnel de la Guardia Nacional. Nous étions devenus des ombres, des fantômes.

Les seules pensées lucides dont je me souvienne sont celles qui concernaient Juan. Il ne parlait presque plus. A certains moments, il m’inquiétait beaucoup, le reste du temps, j’oubliais complètement son existence. Un soir, alors qu’une éclipse totale se produisait dans le ciel, nous avons chanté ensemble assis sur un rocher. C’était une belle soirée.

Les rares fois où nous traversions un village de paysans, nous faisions des stocks de maïs et de fruits que nous portions dans les sacs. Les regards qu’on nous lançait étaient inquiets, les vagabonds ne sont jamais les bienvenus. Ils sont pareils à des oiseaux mais malades, avec les plumes du cou arrachées, les serres noires et de la cataracte dans les yeux. Avec nos cheveux longs et nos barbes de plusieurs semaines nous faisions peur aux enfants, et puis nos jambes, nos avant-bras écorchés étaient constellés de croûtes et de piqûres d’où coulait un pus jaune et nauséabond.

Alors nous repartions nous gratter dans les montagnes et nous allonger avec les monstres de la nuit.

Mais tout a changé à l’approche de Managua.

Il devenait de plus en plus difficile d’éviter les routes goudronnées. La guerre s’éloignait. Du temps de notre engagement, les sandinistes n’avaient jamais réussi à atteindre Managua, apparemment, la situation n’avait pas évolué. Avant de pénétrer dans Managua, il fallait nous nettoyer. Sur les berges d’un petit lac de montagne qui faisait office de miroir, nous nous rasâmes avec un couteau. Des pleines poignées de cheveux s’étalaient doucement à la surface des eaux et nous observions nos visages changer à vue d’œil, comme animés d’une énergie nouvelle, mutante qui travaillait les cartilages sous la peau. Nous enfilâmes chacun une chemise et en pantalon neuf pour masquer nos plaies. En l’espace de quelques heures, nous étions redevenus des hommes. Le retour à la vie serait étrange, déconcertant pour moi, je le savais, mais je craignais qu’il soit terrible pour Juan. Mon enfant-sauvage me semblait désormais et pour toujours destiné aux grands espaces. L’espace du monde était aussi inembrassable que celui de sa folie. Et cette immensité qu’il ne pouvait avaler retenait son esprit comme une guêtre. Il ne pensait plus, il parlait à peine et riait beaucoup. Je l’imaginais à nouveau errer au milieu des rues, regarder de biais les femmes qu’il croiserait et pleurer le soir, IL COMMENCE A PLEURER quelque chose change …

Fin du carnet 3.

Plus de papier.

Fenêtre fermée ? …

 

Le feu n’avait pas brûlé Managua.

Les murs tenaient le coup – c’est important les murs – et la vie vivait dans la ville avec presque de la cohérence et une forme de beauté. Des gens dans les rues, avec des activités normales. Des petites terrasses avec des vieux qui prenaient le café, parlaient à voix basse, partageaient du pain et des fruits. Trop de policiers, pas assez d’enfants, mais ça ferait l’affaire.

Nous marchons. Je fixe les vieux … “On va boire un café ?”. L’effet que me fait cette phrase, je m’en rappellerai toujours je crois. Bim. Comète. Une enfance à la campagne et puis tout de suite, tout de suite immédiatement, la guerre et le sandinisme. Personne ne m’a jamais proposé d’aller boire un café. Et Jamie le sait très bien, c’est pour ça qu’il sourit. Un bras par-dessus mon épaule, il m’entraîne avec lui.

Le café est bon. Des milliers de fois meilleur et plus bon et incroyable ; pas de terre pas d’argile pas de cendres pas d’amertume. Ça coule doucement dans la gorge.

– Tu sais ce que c’est, Juan, le truc qui me dérange le plus ?

– Non, j’ai dit, sans même le regarder, parce que je suis concentré sur le café.

– Nos sacs sont vides.

– De quoi ?

– Bah y’a rien dedans.

– Et alors ?

– Ça fait …. je dirais … combien ? Quatre mois ? qu’on marche tous les deux. Et nos sacs sont vides. On a pas de maison, pas vraiment de point de chute et de tout ça on a rien rapporté, comme si ça avait pas existé.

– C’est vrai que ça fait bizarre, j’ai dit.

– C’est comme si on avait rien, dans la vie, je veux dire, on a rien. Même pas un objet à nous.

– On a encore l’argent qu’on a volé au camp. Et l’argent des armes, si tu veux on peut acheter des choses.

Grand sourire de Jamie.

– Et on met quoi dans les sacs ?

– Eh ben ? On achète des choses à mettre dans les sacs, des objets à nous.

Il fouille dans la poche intérieure de sa veste et sort un petit bout de tissu beige. Ses yeux sont en train de fondre, ils coulent, je les connais bien ses yeux, ils veulent éclater de rire. Il mord ses lèvres et déplie le bout de tissu : une petite culotte de fille … avec même … de la dentelle ?

– Attends, t’as trouvé la seule fille du pays avec une culotte en dentelle… Une bourge ?

– Mieux, une yankee.

– Les sandinistes, ils t’auraient pendu pour ça !

Après un rire.

– Ça date de quand ?

– Quelques mois avant que je m’engage.

– Et tu veux qu’on ait des sacs juste pour porter une culotte ? »

Il ne dit rien. Il s’étale sur sa chaise, allonge son cou ; il ferme les yeux et sa blondeur pompe le soleil comme une plante. Moi je profite du café et j’écoute les conversations des vieux. Je voudrais être nulle part ailleurs dans le monde. Il y a même de l’eau avec du sirop frais et j’achète plein de verres avec l’argent qu’on a volé. On est encore assez riche. Il y a deux jours, au breakfast, on avait eu du singe. Alors je commande aussi des tortillas. Les vieux nous jettent des regards un peu louches. Mais ça ne fait rien. On doit avoir l’air de deux âmes fraîchement ressorties de l’enfer qui viennent boire un café dans leur ville, mais ça ne fait rien. Rien rien rien. Je voudrais être nulle part ailleurs dans le monde.

 

**

 

Managua pèle. Les pierres de la ville font peau neuve et leur mue empoussière les rues. C’est à la fois une ville posée sur la plaine, à la fois un gouffre sans mouvement. Un monde qui passe dans l’autre, tout lubrifié de liquide amniotique, tout cendré de poudre. Dans les campagnes alentour : la guerre – de plus en plus proche. Personne ne l’entend mais le bruit des combats se rapproche, à la radio, dans les journaux, comme un fantôme qui prendrait peu à peu corps.

Moi je suis né à la campagne, je me souviens mal du maïs et de mon père, mais ici, ce sont les gens des villes. Ils sont différents. Ils vivent dans un chaos de lumière et d’ombre, où les couleurs ne sont pas des hectares de plantes mais de petits bouts de tissus ou de murs qui se succèdent sans logique.

Peaux de fruits séchées sur le sol, ou pourries si elles sont à l’ombre. Mouches. Flaques d’eau un peu brunes, croupies, piétinées en éclaboussures par les sandales des vieilles. Nœud de ficelle à la base des queues de cheval. Pneus usés devant les portes. Échoppes des marchés. Banderoles déglinguées. Taule. Bois. Fer. Cuivre. Paille. Clous. Batteries de voiture oxydées. Sacs de toile beige, pleins de farine, de pommes de terre, de poivre. Bidons d’huile d’arachide. Vapeurs blanches et noires des feux et des pots d’échappement. Respirations des gosses. Postes radios qui saturent. Nouvelles. Bilans de guerre. Blues. Jazz. Vieillards et travailleurs assis ensemble ou séparément sur des souches ou des jerrycans vides ou des bancs de fer rouillés par les pluies. Caniveaux creusés à même la terre par l’écoulement des humeurs de la ville. Drapeaux du Nicaragua qui flottent. Quelques drapeaux américains. Jolies vendeuses de fruits sur les devantures des maisons ou sur des linges étalés par terre qui pressent des bananes et des mangues dans des chopes à bière. Gloussements, rires, apostrophes, linge qui sèche aux fenêtres pendu à des perches. Hommes qui transportent des bonbonnes d’eau potable sur leurs épaules nues, ou des sacs de grains, ou des caisses de bières. Petites filles pauvres qui fabriquent des poupées en enroulant des morceaux de tissus sur des petits squelettes en grillage. Câbles électriques qui relient les toiles et s’emmêlent sur les pylônes branlants comme ces lianes creuses haut perchées dans la jungle où nichent les femelle gibbon. Chats. Chiens. Quelques vaches aux cornes limées gardent les portes multicolores des maisons avec un regard triste et un peu nostalgique des champs qu’elles ont quittées. Ce sont des paysans vagabonds, aux chaussures pleines de bouse sèche, qui les ont amenées avec eux lorsqu’ils ont fui les campagnes. Ils dorment sur les trottoirs, avec le beuglement de leurs ânes et les quelques poules qu’ils ont réussi à mettre en cage. Les autres, on les croise souvent dans les bars ou derrière les boulangeries, à cause du grain qui tombe par terre.

A tous les coins de rues, une petite église de quartier en brique rouge, bleue ou jaune porte sur son dos un moignon de clocher comme une vigie ou comme le Christ portant sa croix. Les diacres montent y carillonner l’heure de la messe sur des cloches minuscules et un peu trop aigües. Toutes les grandes cloches ont été fondues pour construire des chars. Quand il n’y a plus de cloches, ils jouent de la cymbale, de la flûte où même ils chantent des airs de messe.

Au-dessus de chaque café, clouée, une banderole de toile plastifiée. Des lettres d’or imprimées sur un fond rouge annoncent le nom des bistrots. Tous les mots du vocabulaire révolutionnaire avaient été interdits par le gouvernement : plus d’étoile, plus de rouge, plus de marteau etc… Alors les patrons avaient changé les noms avec un marqueur. Notre préféré c’était la “Stella Roja”, qui était devenue “La Luna Azul”. Comme quoi les astres … disait Jamie.

Le café, comme un rituel. C’était si bon, que nous y passions nos après-midi, sur les terrasses, dans le bois et l’odeur de la terre brûlée. Jamie avait trouvé une chambre chez une vieille veuve pauvre. Elle n’avait plus rien, nous achetions des légumes pour elle et du pain et du lait, en échange, elle nous cédait tout un étage de sa maison. Elle s’appelait Maria, elle avait quelque chose de la maman de Paulo. Je l’avais beaucoup aimée, un soir, cette pauvre vieille. Qu’est-ce qu’elle avait pleuré… Mais Maria ne pleurait pas, elle riait et c’était bon, même si parfois ses rires sonnaient creux. Son mari était mort sur un chantier, mais il lui avait laissé deux filles qu’elle avait élevée de son mieux, Maria. La plus grande avait épousé un professeur d’école, ce qui est vraiment bien et ils étaient partis s’installer dans le sud du pays, près de sa famille à lui. Elle disait qu’elle était contente, Maria, mais elle ne les avait plus vu depuis le début de la guerre parce que voyager était devenu trop dangereux. Ça faisait quoi, six ans ? La plus jeune elle vivait avec elle, elle s’occupait du jardin, c’était comme une petite cour intérieure au milieu des murs, un endroit vraiment merveilleux de paix. Et puis ça sentait fort, des milliers d’herbes différentes, du thym, du laurier, du basilic, du romarin, des fleurs à cuisiner, éparpillées dans autant de petits pots bruns. La fille à Maria les faisait pousser pour les vendre au marché, on disait qu’elle avait un donc avec les plantes, ça lui rapportait un peu d’argent. Nous on y flânait, on prenait le thé dans les odeurs de nature. C’était beau la nature domestique quand c’était pas sauvage, quand c’était pas la jungle.

Avec l’argent du camp, j’achetais des choses. Par rapport au coût de la vie ici, vraiment, on était des riches, presque des yankees. C’était amusant de posséder des choses, et puis, il fallait remplir les sacs. Sur un marché, j’avais acheté un béret. Vert militaire et avec une étoile rouge épinglée sur le devant, alors je l’avais posé sur ma tête et le type du marché avait dit qu’il ressemblait à celui de Fidel Castro quand il était jeune. J’étais fier parce que je ressemblais à un vétéran de la guerre, si jeune, c’était vraiment une réussite d’avoir l’air autant vieux. Je crânais dans la rue et je regardais les femmes, un peu en biais. Et puis, quand j’avais retrouvé Jamie chez la vieille Maria, il ne lui avait pas plu du tout mon béret : “Une étoile rouge ? A Managua ? Tu veux mourir Juan ? Tu veux qu’on en parle ?”. Alors bon, j’avais enlevé l’étoile parce que c’était vrai qu’on aurait pu avoir des problèmes.

A la terrasse des cafés, Jamie m’apprenait à lire dans les journaux. Les lettres, une par une et avec leurs sons qu’elles ne font pas mais qu’elles doivent faire dans la tête. Ça m’épuisait, c’était très difficile. Je retenais bien les voyelles. Mon mot préféré c’était “anaconda” parce que quand je le voyais, je savais ce que ça voulait dire avant de le lire. Une fois, j’avais lu un article qui disait que le FSLN avait perdu “la grande bataille du Sud” et que le Sud du pays tout entier serait “pacifié” d’ici deux semaines… coup de poing dans le ventre … si le Sud était tombé, le FSLN n’avait plus la moindre chance, la Révolution était terminée.

Jamie m’avait expliqué que c’était la presse de Somoza et que les journalistes racontaient n’importe quoi. C’est de la politique, Juanito, te fais pas d’bile. Ils ont dû prendre une ville du Sud et ils se font mousser, c’est pour péter l’image des compas, et renforcer le moral des perros.

On disait encore les compas, mais c’était plus des compas. C’était des étrangers, les fantômes de nos vies d’avant. On disait encore les perros mais on vivait parmi eux, parmi les chiens. Et quand le FSLN arriverait aux portes de Managua, nous ne mourrions pas. On était le peuple autant que les autres. Mais ce n’était plus notre guerre. Un soir, après beaucoup de bières, on discutait sur le toit de la vieille Maria et tous les deux, on était d’accord : la guerre c’était du passé.

 

**

 

En ce moment, là, on y est encore, sur le toit, mais nous avons bu nos dernières bières et il ne reste que trois cigarettes dans le paquet.

– C’est bizarre ?

– De quoi ?

– Il reste que trois cigarettes dans le paquet.

– Et alors ?

– Bah on fume toujours ensemble, au même moment,

il devrait y en avoir que deux, ou alors quatre.

C’est vrai qu’on est toujours collé, mais certains soirs, comme aujourd’hui, on en a un peu marre. Jamie propose d’aller dans un bar. Les bars de Managua c’est quelque chose, ça me fascine depuis que je suis arrivé. Tous les soirs, à la Lune Bleue, il y a des joueurs de guitare et des filles qui dansent. Quand j’ai découvert ça, j’ai cru à un rêve. Jamie, lui, il avait l’air de bien connaître. C’est qu’il a été chez les yankees, et en Europe aussi. Il raconte toujours des histoires de bar.

Nous descendons du toit avec la nuit comme marchepied. Un petit salut à la Lune, qui restera toute seule sur le toit jusqu’à notre retour. Elle nous guette, voir ce qu’on en fera, de notre seconde chance.

 

**

 

Quelques pas et on ne sait déjà plus vraiment si ce sont nos pieds ou le sol qui danse. Toujours la Lune Bleue : pas vraiment un bar, plutôt une cour intérieure, une poignée de tables en fer et de petites chaises en plastique de toutes les couleurs, un frigo avec des bières, un mégaphone américain. Une porte rouge dans la cour, elle cache un escalier discret et lui il descend dans la cave, où des gars avec des chemises et puis parfois des femmes aussi, ils font de la musique. Ça racle pas, ça danse. C’est amusant de les regarder. Comme les essaims de lucioles sur les mangroves de l’intérieur du pays, leurs trajectoires dévient toujours, les paires se forment et se déforment mais au fond tout ça à la moiteur d’un gros nœud de ficelle mouillé d’alcool. Les femmes suivent les chemins invisibles des odeurs de sueur et d’eau de Cologne et les hommes un peu lourds piétinent avec leurs yeux les lignes des robes et puis les arrondis des décolletés. Jamie quand il danse, il est différent. On lui a appris à danser, quand il était petit. On dirait qu’il tourne en lui-même, comme les poupées sous le couvercle des boites à musique.

Tout au fond de la cour, à côté de la porte rouge, sous l’auvent de tôle, une table qui ne change jamais. Tous les soirs le même groupe de type s’y assoit, fume, discute et joue au poker jusqu’au bout de la nuit. Dans le groupes il y a une poignée de sympathisants sandinistes et une équipe de la police de nuit, trois vieux perros trop moustachus pour avoir du cœur. Un peu dupes. Nous jouons souvent avec eux. Un concours de cartes cachées dans les manches que l’on sort furtivement ou en hurlant : Paire d’As ! Qu’est-ce que tu dis de ça ! Et tout le monde sait que ça n’est pas vrai. De toute façon on mise des cigarettes, et les cigarettes ne coûtent rien, Avec de l’argent ce serait trop dangereux… Quand on est trop bourré, on va danser un peu avec les filles, puis on revient s’asseoir.

Au fil de la nuit, la partie dégénère. On achète des paquets entiers de cartes supplémentaires qu’on planque dans ses poches, on plonge sa main et on en tire une au hasard : Et bim : 2 de carreaux qu’est-ce que tu dis de ça ! Ce qui n’a aucun sens. Certains gars en ont vite marre, mais avec les policiers on s’amuse beaucoup. Alors tout ça se termine en se lançant des paquets de cartes à la tête, les clopes volent dans tous les sens autour de la table. Au petit matin, nous laissons derrière nous la table collante de rhum et de sirop, brûlée par les cigarettes et tout autour un tapis de cartes dans la boue, nous partons prendre les dernières filles en sueur par le bras et nous dansons les dernières danses et puis le soleil il naît.

 

**

 

Les tambours et les chirimias discutent. La tête engloutie dans les bouches qui transpirent, le corps boisé du chirimia se gonfle d’air. A chaque souffle, la membrane de bois palpite sans un mouvement et pleure un chant heureux qui gonfle à son tour l’air du monde et fait taper les pieds.

Ici tout le monde danse, parce qu’il n’y a pas de temps et puis aussi la vie, elle n’est pas assez sûre pour que l’on puisse se permettre de rester assis. Moi, ce que j’aime le plus, c’est les tambours. C’est de la peau. De la peau morte et bam bam bam bam. Les jupes sautent, bam, les têtes qui tournent, bam bam, un pas, bam, les pieds nus, bam bam bam, elles cognent sur le sol, ba, un pas, bam bam bam bam bam bam, les chemises qui dégoulinent des rosées humides de la chair en mouvement bam bam. Un soir Jamie m’avait demandé si tous ces bam ne me rappelaient pas le grand orage d’acier. Et je lui avais répondu que non. Ce soir, ça n’a pas changé. J’ai envie de bondir avec eux et puis de sauter partout. Ils ont l’air en osmose, les regards, les sourires, les notes des chirimias, les airs des gens des villes. Managua qui tangue et moi sur la vigie, il y a longtemps que je ne guette plus la terre à l’horizon, la terre c’est ici et maintenant.

– Encore un verre Juan ?

Nous avons bu énormément de Tequila. Nous en buvons tous les soirs, c’est de l’alcool de cactus, je crois.

Et moi, avec mes sourcils de la campagne et mes dents jaunes, j’ai vraiment l’air idiot, à côté de Jamie qui danse, qui discute avec les hommes. Il tourne vite Jamie, mais c’est moi le soleil. Son corps est loin, mais son esprit est en orbite. Il revient toujours vers moi, il me présente, m’emmène danser, me sert à boire, me montre les pas, ses yeux toujours rivés sur mon visage.

Et puis moi je … alcoolje discute avec les femmes.

Toutes, fantômes, présences qui semblent si lointaines et pourtant les corps sont proches. Le contact du corps plutôt que celui de l’esprit.

Des filles du peuple, parce que les filles bien élevées ne font pas l’amour. Elles font des enfants. C’est Jamie qui a dit ça une fois.

Alors je marche vers elles et, le buste bien droit, je rampe vers elles et tous mes nerfs forgés en un seul javelot je les touche et nous dansons.

Alors je bois, je bois …

je bois

et je bois encore puisqu’il n’y a rien d’autre

alcools

… ma tête tourne et je ne sais plus bien si les tambours sont les peaux mortes où les tissus vivants de mon crâne …

Qu’est-ce que c’est ? C’est … des murs ? Il n’y a plus personne … il fait noir ici … elle est où la lumière ? où tu es Juan ?

Où tu es Juan ? Dans une cave. De la musique, dans une cave. Plafond en coque de bateau renversée, murs en parpaings, tentures rouges étalées… le sol est mou … c’est de la jungle … pieds nus … pourquoi ? Des tapis. Des tapis et nous dansons sans chaussures. C’est juste des tapis, doux et chauds et un peu plein de sueur mais ça ne fait rien.

   les rats tournent … les rats tournent …

– Juanito ? Ça va ?

Jamie m’a retrouvé. Il n’a plus du tout l’air ivre. Il me tient par les épaules et me regarde fixement.

– Tes pupilles sont dilatées, Juan, suis mon doigt.

Un doigt filant, une étoile, il fait des lignes dans l’air comme pour l’aplatir

– Vas-y Juan, raconte-moi, concentre-toi. Qu’est-ce que tu vois ? Qu’est-ce que tu vois Juan ?

– Une étoile.

– Quoi ? Pourquoi Juan ? Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est l’étoile ? C’est la lampe ? Et moi, tu me vois moi ?

– Oui …

– Bien qu’est-ce que tu entends, dis-moi ?

– …

– Dis moi Juan !

– … des peaux… des peaux mortes…

– Les peaux c’est… c’est quoi ? Les tambours ?

– Non … les peaux, elles sont dedans.

– Juan, prends ça, essuie ta bouche. Tu baves … attends attends viens je vais le faire.

Les rats tournent … c’est Jamie qui chante … je le sais maintenant je suis sûr … mais ses lèvres ne bougent pas ...

– Paulo ….

– Quoi Paulo ?

– Ouais …

– Pourquoi tu parles de Paulo Juanito ?

– Paulo … ils lui ont pété la gueule.

Jamie rigole.

– Ouais, ils lui ont sacrément pété la gueule. Pourquoi tu penses à Paulo ?

– Parce que c’était dans la même jungle.

– Juan ? Juan ? Où tu vas putain ?

Pas de réponse. Je ne peux pas parler.

Black-out

corne ——————————————— défense ————————————- omoplate

c’est une tour ? Dis-moi ? Dis-moi toi qui a l’air si sobre ? Est-ce que c’est une tour ou un donjon ? Juste un doigt ?

– C’est un fémur, mon frère, obélisquement planté là, dans la terre

la tête à l’envers Juan cherche à les apercevoir, ses ossuaires d’éléphants intérieurs

mais ce ne sont que……………………….des reflets ?

Des reflets de lumière … sur le carrelage blanc des toilettes.   Le bar.            Jamie.     Ok.

Genoux qui craquent, néon, chaleur, sexe ? Urine.                  Et à l’envers de la pupille … merde … j’ai tant bu ? Où est mon béret ? Il est vert, on dirait celui de Fidel Castro quand il était jeune, mais j’ai enlevé l’étoile rouge. “Une étoile rouge ? A Managua ? Tu veux mourir Juan ? Tu veux qu’on en parle ?” Merde mon béret. J’espère que c’est Jamie qui l’a.

Sa vue, encombrée, par les squelettes d’éléphants…

Je me porte, à bout de bras sur la poignée, et comme je tracte mon buste d’éléphant, la gravité du monde se déplace dans mes tripes, uppercut, allongé, à terre.

Le carrelage est glacé, c’est agréable. Mes vêtements absorbent le vomi sur le sol, Juan-éponge. Comme les eaux de la jungle.

plus de solution. disloquer une clavicule pour en faire une pirogue … et je rame avec mes bras, à travers les mangroves, jusque dans la petite salle de danse enfumée où les ombres des gens font l’amour sur le sol parce que dans le réel ils valsent…

 

Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie !

 

– Putain ! Arrête de gueuler ! Juanito ! Oh ! Ferme-là !

Tout le monde nous regarde. La musique s’est arrêtée, la danse aussi. La terre ne tourne plus. Je me force à ne regarder que le visage de Jamie.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Il s’est passé quoi ?

– J’étais dans la jungle. Ils nous tiraient dessus, les perros !

– Tout va bien, tu étais juste aux toilettes.

Jamie sourit, redresse la tête et regarde les gens autour. Son rire éclate et les éclats s’enfoncent dans mon cœur.

– Il plaisante !

– Non ! Non ! Ne l’écoutez pas ! Il y a la jungle ! Elle est partout ! Cachez-vous ! Cachez-vous !

Jamie me prend par le bras et me tend une cigarette. Nous remontons les marches, et alors qu’il pousse de l’intérieur la petite porte rouge, les chirimias recommencent à chanter et on entend le clic de la terre réenclenchée sur son axe.

Quelques minutes plus tard, je suis assis sur un trottoir, dans l’air frais de la nuit. Jamie fume, debout, une chope de bière dans la main gauche. Et moi je ne vois rien d’autre que la vapeur qui s’échappe de ses poumons.

– Il y a longtemps que ça t’était arrivé, non ?

– De quoi ?

– … ça.

Un autre moment de silence.

– Où est-ce que tu étais Juan ? Aux toilettes ?

– Oui, dans la jungle. C’est toi qu’as mon béret ?

Il lève sa chope de bière et boit lentement. Concentré.

– Pourquoi la jungle ?

– Je ne sais pas.

– Qu’est-ce que tu voyais ?

– Je ne sais pas, des éléphants.

– C’est la première fois que tu vois des éléphants ?

– Oui. Non.

– Pourquoi des éléphants ?

– Je ne sais pas. C’est toi qu’as mon béret ?

Une gorgée de bière.

– Tu en as déjà vu des éléphants ? Dans la jungle ? Dans un zoo ?

– Juste sur les livres d’images.

– Quand tu étais enfant ?

– Je crois.

– Tu crois ou tu es sûr ?

– Je suis pas sûr …

– Tu es sûr d’avoir …

– … je suis pas sûr d’avoir été enfant.

Un moment de silence.

– Ça ne veut rien dire Juanito. Quand tu es dans la jungle, est-ce que tu entends des choses ? Est-ce que tu vois ? Tu sens les odeurs ?

– Je ne sais pas.

– Comment ça ?

– Je ne sais pas.

– Putain Juan, parle-moi. Explique-moi !

La bière qui vole autour de lui et fait des flaques au sol.

– …

– Juan ! Bordel de merde ! Pourquoi la jungle ? Quelle jungle !

Je n’ai jamais vu Jamie comme ça. J’ai peur qu’il me frappe.

– Où est-ce que tu es né Juan ?

– …

La chope de bière est presque vide. Mes cheveux sont trempés.

– Tes parents, ils viennent d’où ?

– …

– REPONDS-MOI PUTAIN ! Tout le monde est né quelque part.

– …

– Où est-ce que tu es né Juan ?! Putain de merde ! Je sais même pas où tu es né ?

– Dans la jungle.

– Dans la jungle ? Tu es né dans la jungle ? Au Nicaragua ? Non … je sais que tu es né à la campagne. Quelle campagne ?

– Dans la jungle. La campagne de la jungle…

Le moins frêle des deux, le blond, hurle de frustration.

L’autre, l’autre n’a plus la force de parler.

Quelque chose d’organique et de minéral éclate contre le lampadaire comme un oiseau en plein vol et, sur les épaules d’un homme minuscule, presque un enfant recroquevillé sur le trottoir, pleuvent des fragments de verre et quelques gouttes du sang du blond, qui s’est déjà dématérialisé dans la nuit.

Jamie est parti.

Pardon … pardon papa.

 

**

 

Qu’est-ce que c’est ça ? Des mouches ? Elles ont envahi la maison de Maria. C’est une vraie plaie. A peine j’ouvre mes yeux et déjà partout des mouches.

Jamie n’est pas rentré hier.

Moi j’ai peur de sortir du lit et de rentrer dans cette journée. Je m’enveloppe dans un cocon en laine de draps, de sommeil et de rêves éveillés pour ne pas voir. Où est Jamie ? Est-ce qu’il m’a abandonné ? Est-ce qu’il est reparti sur les routes sans moi ?

Larmes qui montent aux yeux. Comme les mouches.

En soulevant les draps, je sais que ma décision est prise : moi aussi je vais partir. Il n’y a plus rien pour moi à Managua, en fait, je crois qu’il n’y a jamais rien eu pour moi, ici. Je sangle les lanières de mes Rangers, j’enfile mon sac et je franchis la porte en essayant de ne pas regarder le lit de Jamie et ses couvertures qu’elles sont même pas défaites. Dans l’escalier, je cours presque. Un détour par le jardin pour saluer Maria, assise à la table du jardin, à l’ombre du grand olivier en pot.

– Tu pars en randonnée Juanito ?

Putain quel con …

 

**

 

– Mais t’as dormi où ?

Nous sommes assis à la table, autour des plantes. Le soleil baille encore, mais nous avons déjà l’esprit clair. C’est le café qui fait ça. Maria ne buvait plus de café depuis des années quand nous sommes arrivés. Maintenant on en achète toutes les semaines au marché et…

Jamie n’est pas parti.

Jamie est là.

Il est resté.

Il ne m’a pas abandonné.

– Chez une fille…

Il a dit ça avec un clin d’œil.

J’ai le corps tout parcouru d’un bonheur étrange. Je pense à Jamie, à Maria et même à la fille qui baisait Jamie hier et tous ces visages m’englobent et je voudrais mourir ici, de joie.

– Quel tombeur !

C’est la vieille Maria qui arrive avec deux grands verres d’oranges pressées.

La vie recommence.

 

**

 

Un quart d’heure. Un quart d’heure que Jamie était monté sur le toit de la maison de Maria pour s’en griller une, comme il disait toujours. Il passait des heures là-haut, assis sur un muret, au bord du vide, à balancer ses jambes. Il regardait au loin avec ses grands airs, en inspirant lentement sur sa cigarette. C’est vrai qu’ils étaient beaux, les autres toits, plats et beiges comme les paumes vierges d’un millier de mains ouvertes vers la chaleur fondante de cette grosse pêche de soleil. Managua priait pour la paix, mais aussi sûrement pour la pluie tant le printemps était sec et brûlé et reniflait déjà la famine. Et puis, perdus au milieu des mains, quelques éclats rouges : des toits branlants, bricolés en ordre de tuiles fatiguées par le soleil. Jamie m’avait expliqué, c’était les maisons des envahisseurs espagnols ou portugais qu’ils avaient construites.

J’escalade les marches, quatre à quatre et puis en poussant le loquet de la porte, la lumière me prend aux yeux. Je gueule un peu fort vers le dos de Jamie en contre-jour, en essayant d’avoir l’air tranquille, faire comme si de rien n’était : “Allez viens, on va au bar ! On fumera en chemin ! ”

Il me répond sans se retourner, mais j’entends dans sa voix qu’il sourit. Ça me fait chaud au cœur :

“Il est même pas cinq heures, Juan, on va pas commencer à boire

si tôt.

– On s’en fout, on sort. T’en a pas marre de tes toits ? ”

Je vais m’asseoir à côté de lui. Ses yeux sont un peu vides. On dirait un vieux berger aveugle et à moitié fou qui regarde son troupeau paître.

– Ils seront encore là ce soir les toits, hein, ils vont pas s’échapper.

– C’est pas les toits que je regarde.

– C’est quoi alors ?

– Viens voir.

Je me penche un peu par-dessus la rambarde, mais doucement, parce que j’ai peur du vide.

Dans la cour intérieure de l’auberge, au milieu des plantes, un peu comme agrippée à l’anse d’un arrosoir en fer rouge, il y a la fille à Maria. Elle doit avoir dans les dix-sept ans et d’ici, on voit très bien son décolleté. Je ne connais pas son prénom, mais elle inspire quand même la pâte sablée et jaune des gâteaux qu’on à envie de pétrir avec la main et toutes les autres parties du corps.

Et c’est vrai que sa robe à pois de jardinage découvre beaucoup plus qu’elle ne couvre alors les yeux font comme les oiseaux qui ont les ailes cassées et qui doivent amerrir en urgence dans les perles de sueurs qui reluisent sur les bosses de ses seins.

Comme un plongeon dans la mer, avec les requins.

Son ventre est un peu gras, mais comme le gras d’agneau, appétissant.

– Je comprends mieux.

Elle a encore passé quelques minutes à arroser ses plantes et puis elle s’est assise à l’ombre d’un olivier en pot et nous sommes restés là, comme des cons, à regarder cette fille arroser ses plantes en chantonnant, ce bonheur un peu doux qu’il faut arrêter d’être un conquérant pour pouvoir vraiment le conquérir.

Tout ça, c’était pas fait pour nous et nous sommes allés boire un verre, bras dessus, bras dessous.

 

Moment 2

 

 

 

Jamie maintenant, il fait plein de peintures. Tous les jours, sur son toit. Il a acheté des crayons et puis des mines qui ressemblent à des gros bouts de charbon noir. Ça lui coûte des fortunes en papier et puis toutes les choses pour dessiner aussi, comme ce grand chevalet en bois qu’il garde sur le toit et qu’il court vite rechercher les rares jours où il commence à pleuvoir.

J’aime bien le regarder peindre. Il prend les mines avec ses doigts et puis il les écrase. Quand il ne sait pas que je suis caché et que je l’observe, il parle tout seul, en anglais. C’est toujours des traits noirs, gras, poudreux ou nets mais qui se croisent. Parfois, ça m’évoque dans la tête des choses comme des animaux, des arbres ou des visages. A d’autres moments, c’est vrai que ça fait peur, parce qu’il y a des clochers qui transpercent un carré, et moi je croyais que ce carré ça allait devenir une maison alors qu’en jetant de l’eau dessus il en fait un visage et le clocher devient peut-être quelque chose comme une corne de Satan ; ou alors il les mouille avec une éponge et les visages se mettent à pleurer langoureusement de tous leurs pores de graphite. La nuit je fais des cauchemars avec ces visages-là.

Une fois, il a monté un grand miroir sur le toit et il y est resté plusieurs jours.

Maria lui montait de la nourriture et de l’eau. Je suis monté moi aussi, une fois. Il se peignait en se regardant dans le miroir. Mais là d’un coup, les traits étaient plus nets et on aurait dit presque une photo. Il m’a envoyé chier, qu’il avait besoin de se concentrer et que je le dérangeais alors je ne suis plus jamais monté. Au bout de trois jours, il a appelé Maria parce qu’il avait soif. C’était tellement bon d’entendre sa voix, ça m’a ému tellement fort dans les tripes que je suis monté derrière Maria, un peu caché dans ses grandes jupes. En arrivant sur le toit, lâchant presque sa carafe des mains Maria avait ouvert grand la bouche :

– Mais c’est vous ! Quel bel autoportrait !

Jamie lui avait sourit.

– Vous êtes très doué monsieur Jamie !

Il m’a regardé mais au lieu de hurler il m’a sourit aussi.

– Comment tu trouves ?

– C’est bien fait, j’ai dit, parce que je savais pas vraiment quoi dire d’autre, t’es vraiment doué, elle a raison Maria.

Moi je trouvais qu’on aurait dit un portrait de moi, mais j’ai rien dit, et puis c’est vrai que ça fait longtemps que je me suis pas regardé dans un miroir.

 

**

 

Jamie descend enfin de son toit. C’est comme une heure de gloire pour Managua. Le soir tombe c’est el sol moriendo. Ce n’est plus vraiment le soleil, ça n’est pas encore la lune. Plutôt une tâche d’œuf, sanguine, étalée au pinceau dans le ciel. Il transforme toutes les villes en plage et même le goudron…

Nous sommes dans la rue et je ralentis un peu mon pas, pour voir Jamie de dos. Il marche fièrement, en saluant les vieux qu’on commence à bien connaître. Ses cheveux captent la chaleur du grand cadavre solaire

– Tu sais pourquoi je peins Juanito ?

Des semaines que j’attendais qu’il me pose cette question.

– Non non je sais pas, dis-moi pourquoi ?

J’ai répondu ça avec un peu trop d’excitation et je regrette tout de suite. Je suis sûr qu’il a remarqué parce qu’il sourit en coin.

– Peindre me fait du bien Juanito. Tu sais moi j’observe beaucoup, je regarde toujours autour de moi. Et là, enfin je transpose, j’agis.

– Mais on agissait avant. Là tu fais rien Jamie, tu fais des dessins. On a fait la guerre ensemble, on a fait la vadrouille aussi.

– Et qu’est-ce qu’on a retenu de tout ça hein ?

– On est amis.

– A cause de la guerre ?

– Moi je dirais plus à cause de la vadrouille.

– Et de la guerre, qu’est-ce que tu te rappelles de la guerre ?

– …

– Tu vas me répondre la jungle non ?

– J’en sais rien …

– Tu te souviens de quoi ? De Maya ? tu te souviens de Maya ?

– Oui, Maya je m’en souviens bien.

– Et Poupée ?

– Poupée aussi.

– Et Patricio tu t’en souviens ?

– … mal.

– Et tu fais confiance à ta mémoire Juanito ? Tu te souviens des morts ?

– Je sais pas.

– C’est les morts qui se souviennent Juanito. Tu te souviens de la jungle ? Hein tu te souviens ce qu’on a fait !? Juan !? Tu te souviens !? DIS-MOI !

Silence.

– Tu sais les silences c’est plus important que les paroles.

– … on l’a mangé.

– On lui a mâché la chair. Il détache chaque syllabe, sa salive fait des petits bruits de bulles.

– …

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Pourquoi tu cries Jamie ?

– J’ai pas crié.

– Si. A force de peindre tu deviens fou Jamie.

– Non, non. C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. Ça a toujours été toi le fou, n’essaie pas de te mentir.

– Quoi ? Pourquoi tu dis ça ?

Maintenant c’est moi qui m’énerve. Les gens nous regardent dans la rue.

– Il y a longtemps que tu as eu ta dernière crise Juan ?

– Dans le bar.

– Et c’était quand le bar ?

– La semaine dernière-

– Et qu’est-ce qu’il s’est passé dans le bar Juan ?

– …

– Est-ce que tu peux faire confiance à tes yeux Juan ? A tes oreilles ? Comment fais-tu pour le dire hein, ce qui est réel ?

– C’est pas moi qui suis fou ! C’est la guerre ! La guerre qu’est folle et puis c’est tout !

– Non Juanito. Tu te souviens Borache ?

– Oui.

– Est-ce qu’il était fou Borache ?

– …

– Est-ce que j’étais fou moi ?

– Toi c’est maintenant que t’es fou.

– Non Juanito. C’était pas la guerre, c’était toi. Et c’est toujours comme ça. Ça sera toujours comme ça.

Je ne sais pas quoi répondre. Il n’aurait pas dû descendre de son putain de toit.

Je ne veux plus lui parler, ça racle. Je ne veux plus le voir. Je veux qu’il meure.

J’ai envie de pleurer.

C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille.

C’était sorti comme ça. La nuit était tombée.

Comme une bombe sur ma gueule.

Nous n’avons plus parlé.

Nous avons marché, à la marge du monde, au milieu des rues. Un instant, j’ai cru voir les murs des maisons exploser sans qu’un seul grain de leurs poussières ne se pose sur les épaules de Jamie. Ce n’était que le vent. Est-ce que tu peux faire confiance à tes yeux Juan ?

Un corbeau me fixe. Un dernier regard, par-dessus l’aile, et il s’envole.

Il n’y a pas de corbeau à Managua, Juanito.

C’est toi le fou, c’est toi qui déraille. Comme du café salé dans la gorge.

Quelque chose était venu et s’était éteint. Il était où, merde… il était passé où le Jamie des débuts ? L’enfant blond qui avait peur des grenades ? Moi, j’étais la Mort et je le prenais dans mes bras.

Ça faisait combien de temps ? Deux ans ? Peut-être trois ? La guerre étire autant les jours que l’exil les écrase, et aujourd’hui je ne savais plus exactement quel âge nous avions. Tout recommence toujours, maintenant il y a que lui c’est un enfant mais c’est moi qui vis sur ses épaules, je sus grimpé, je redescends ? C’est qui l’enfant ?

 

**

 

Cette journée, c’était la pire de ma vie, et pourtant j’allais mieux.

Je m’éveillais comme le Christ et mon cœur battait moins vite.

Nous étions au bar. Il sol moriendo était enterré. La nuit était franche, belle.

Et je ne pensais plus qu’à la folie.

Est-ce que je suis fou Jamie ?

Est-ce que tu trouves que les autres ont l’air fou Juan ?

Non… enfin je crois pas.

Alors tout va bien.

Je ne suis pas sûr que cette conversation ait eu lieu.

 

**

 

“T’es un fou toi !”, elle dit, en exagérant un rire.

C’est santa Lucia comme on l’appelle, une ancienne pute qu’avait fait ses premières armes dans les garnisons militaires de la ville, bien avant la guerre. On la connaissait bien. Elle me parlait d’avions et moi je croyais qu’elle me parlait d’oiseaux et à un moment j’ai dit “mais ils nichent où ?”. Elle a ri et elle a dit : “T’es un fou toi !”.

Une seconde, ses yeux vitreux me fixent. Ils lui tombent presque sur la bouche, sur ses lèvres grasses et figées comme de la cire de bougie en un éternel sourire tragique. Les gars disent que les bites lui ont tellement écarté les lèvres que l’hiver elle attrape froid aux dents. “Pourquoi tu rigoles ?

– Pour rien.”

Au fond de la cour, devant la petite porte rouge, Jamie est assis à la table des sandinistes. Ils parlent politique. Ça lui arrive de plus en plus souvent. Il joue les adultes, il dit des grandes idées et des choses des universités de l’Europe et puis du matérialisme historique et tous les autres l’écoutent comme des gosses perdus qui ressemblent à des éponges avec des grands yeux admiratifs. Il épate toujours tout le monde Jamie, c’est facile quand on a fait l’Université, quand on a eu un père riche et intelligent. Je me demande quelle vie j’aurais eu si mon père avait été intelligent comme ça, peut-être que j’aurais été sergent au FSLN, ou même commandante. Sûr que j’aurais pas fait troufion. Il est vraiment con Jamie, d’avoir été que un petit soldat.

Mais ce soir c’est pas vraiment Trotski ou les choses des livres, ce qui les agite, c’est plutôt la radio. Ils ne parlent plus que du front sud.

“Les armées de la liberté ont franchi l’Escondido ! Les 15 000 hommes du Général Alvarez marchent sur El Chilamate ! ”

” La pacification approche pour le Sud du pays !”

” Le Nicaragua sera bientôt libre”

” L’insurrection de Punta Gorda a été matée ! Cette ville était l’un des bastions stratégiques des traîtres à la nation, la victoire approche !”

Et encore, et encore … On n’entend plus que ça.

Moi je dis “C’est que de la propagande” à cause que Jamie il m’a appris ce que ça voulait dire. Mais je crois que ça commence à vraiment les inquiéter, même si Punta Gorda a jamais été un bastion stratégique de personne parce que c’est juste un petit bled. Mais je crois que eux ils ont des réseaux et d’autres informations qui leur arrivent.

Je rejoins Jamie, à sa table, avec une bouteille de tequila artisanale, mais personne n’y touche. Ils n’ont pas le cœur à boire. Pour la première fois j’ai de la sympathie pour toutes ces petites têtes de gosses de riches qui ont cassé leurs jouets.

Celui qui s’appelle Felipe enchaîne les cigarettes en écoutant les nouvelles sur son poste radio.

“Les terroristes désertent ! “. La voix du radioman est nasillarde, trop aiguë. On l’appelle “la fouine”.

” – Taisez-vous les gars, y’a du nouveau. ”

La fouine raconte que les terroristes désertent le FSLN. Qu’ils fuient les villes et s’éparpillent dans les campagnes comme des rats. Ils sont dur à reconnaître mais ils essaieront de se mélanger au brave peuple nicaraguayen. Mais pour eux, il n’y aura aucun pardon. Il est formellement interdit à tous les citoyens patriotes de faire l’aumône à des mendiants inconnus. Le devoir national exige que chaque citoyen fasse tout son possible pour leur nuire. Si vous apercevez un vagabond dans les campagnes ou dans les villes, signalez-le au poste de police le plus proche et le gouvernement vous récompensera. Si votre voisine vit seule depuis plusieurs mois ou plusieurs années et que ses fils ne rentrent pas en héros, signalez-le au poste de police le plus proche et le gouvernement vous récompensera. Et ça continue.

Une goutte de sueur froide qui coule sur le dos.

Nos cœurs battent au ralenti.

” – C’est la fin des beaux jours, amigos.”

Nous ne fêtons pas ce soir. Les quelques gars qui dansent encore ont l’air de ces morts qui renaissent un jour par an pour aller cueillir quelques filles ou quelques fleurs dans les allées du cimetière.

Moi je regarde Felipe, ses petites lunettes, sa chemise en toile, ses épaules trop maigres… Il est affalé sur la table, au milieu d’une partie de carte avortée, arrêtée en plein milieu parce que personne ne s’amusait ; les valets et les rois agonisent parmi les verres et les mégots, leurs chairs picorées par les corbeaux sur le champ de bataille.

Nous rentrons tôt, mais Maria dort déjà.

La chambre me fait de plus en plus peur. Jamie accroche tous ses dessins sur les murs avec des clous et ça se voit bien qu’il ne dessine plus que des visages. Toujours ce même visage qui me fait penser au mien. J’ai vérifié dans un miroir. Même le plafond commence à se peupler de mes yeux, de mon nez, de mon front, de mes cheveux noirs de graphite barbouillé.

C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille.

 

**

 

Sous moi le matelas du lit mais partout ailleurs, devant, derrière, dessus, à droite, à gauche : les portraits noirs accrochés… Dehors, (fenêtre) c’est le bruit de tout le monde qui prépare Pâques, des banderoles partout… mais moi sans couleurs.

Pourquoi ça bloque ? Hein ? Je sens quelque chose. Je vois bien que c’est là, tout près, juste à la lisière de la conscience, comme ces nuages de poussière flottants que l’on n’aperçoit qu’avec un rayon de soleil. Je voudrais le toucher mais dans l’intérieur de ma tête je n’ai pas de membre, pas de mains, pas de doigts, pas de nerfs. Et cet intérieur de la tête ? Est-ce que c’est bien dans la tête déjà ? Pourquoi pas dans le thorax ? Ou dans le ventre ? Est-ce qu’on peut faire une géographie de ces choses ? C’est trop compliqué… ça bloque. Ce n’est pas comme un mur ou comme une falaise, c’est plutôt une plaine, une grande steppe infinie et le Juan qui n’est pas vraiment moi parce qu’il n’a pas de corps se dissout dans l’immensité. Non Juanito, tu ne dois pas te perdre en toi-même. Je comprends pas. Tu dois avoir une boussole qui indique quelque chose de précis. Le Nord ? Non, Jamie rit dans ma tête, non ça ne sert à rien le Nord quand on pense. Tu dois chercher quelque chose de précis, un souvenir par exemple. Pense à un souvenir, penses-y fort. Mais comment je sais où il est ? Quoi ? Le souvenir ? Il est à quel endroit de la plaine ? Derrière quelle montagne ? Dans quelle direction ? Voyage dans le temps Juan, reste dans la plaine et enfonce-toi dans la terre, chercher un autre moment de la plaine, son passé. Mais je sais que j’ai une mémoire, je suis pas con.

Alors pourquoi ça bloque ? Jamie n’est pas avec moi dans la chambre, mais une fois il m’avait hypnotisé avec sa psychiatrie et c’est lui qui m’avait dit de me forcer à penser. Aujourd’hui ça bloque.

Parce qu’il y a des parasites.

Jamie ne va pas bien, et je ne pense qu’à ça, quand je marche, quand je mange, quand je parle avec les gens, quand je danse. Et maintenant nous sommes recherchés, où alors nous le serons, tôt ou tard. Parfois, la vie avait l’air de s’en foutre, demain il y aurait des confettis et des carnavals et des messes joyeuses et les feux de Pâques. Et pendant les danses, il y aurait des morts et des tortures.

Tout va imploser.

Le voyage, ça, vraiment, c’était plus simple. Nous n’avions que le poids de nos os à porter et il n’y avait pas d’autre sens au monde que nos deux narcissismes fraternels. Les arbres poussaient pour nous accueillir et mourraient après notre passage. Le monde entier, il existait… comment dire ? … il existait simultanément à nos yeux. Tu regardes un champ, il vit. Tu regardes ailleurs et le maïs meurt. Et puis tu regardes à nouveau le champ et tout a repoussé dans l’espace des secondes de ton regard. C’est dur à comprendre pour le Juan-moi. Les autres hommes étaient des anges qui descendaient sur terre, faire semblant de vivre pour nous accueillir ou juste nous saluer ou même nous insulter ou nous poursuivre. L’important c’était qu’après notre passage, ils remontaient dans les cieux et cessaient d’exister.

A Managua, tout allait imploser.

Les autres n’étaient plus des anges. Ils étaient là, chaque jour. Ils pourchassaient les déserteurs. La purge avait commencé : tous les jours la radio s’en donnerait à cœur joie, il y aurait des condamnations à mort, des fusillés au poteau. Felipe et les autres racontaient des histoires de prisonniers embarqués dans des avions puis lâchés au milieu de l’océan. “Comme ces granulés de nourriture pour poisson qui tombent en flocons dans les aquariums” disait Jamie, mais, maintenant, ça ne faisait plus rire que lui.

Il devenait dingue, Jamie, de plus en plus. Felipe m’a confié qu’il passait toutes les nuits voir santa Lucia, la vieille pute. “Eh dis voir, c’est un grand tricard ton pote !”. Connard.

Une petite tête passe la porte et me fait sursauter.

“Je vous ait fait peur monsieur Juan ?”

C’est la fille à Maria, que j’arrive pas à me rappeler son nom. Avec sa mèche et les lunettes que sa mère avait pu lui acheter grâce à notre argent, elle avait la gueule d’un ange.

“Vous voulez une tequila ?”

Sa vieille mère dort, nous ferons peut-être la fête ce soir, finalement.

Je la suis dans les escaliers qui montent vers le toit. Jamie peint, avec juste la lumière couchante. Je m’assois dans le petit canapé et la fille à Maria me verse un peu du contenu d’une cruche dans un gobelet. De la tequila avec de l’eau pétillante et des gros morceaux de mangue. C’est délicieux. Dans l’air de la nuit, le petit poste de radio diffuse du blues américain entre un bilan gouvernemental et un sermon de Pâques.

– Qu’est-ce que tu fais demain petite ?

– Je sais pas, je vais aller faire la fête avec mes amies je pense.

– Tu bois comme nous ? J’ai dit.

Je lui fais un verre et elle rigole.

– Maman dit que j’ai pas le droit de toucher à ça normalement.

– On s’en fout, chiquita, c’est Pâques, c’est presque le sang du Christ. C’est la vieille Maria qui dit que tu dois pas boire ?

Jamie nous écoute pas. Il regarde sa toile – toujours le même visage noir et broussailleux et d’une joie sauvage – sans lâcher son sourire de gosse. C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. C’est son corps qui dit ça – et puis ses cheveux blonds et puis ces yeux même quand ils ne me regardent pas ils disent : C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. Me regardes pas connard.

– Oui elle dit que ça rend fou.

Un instant je regarde les gros bouts de mangue qui flottent comme des organes dans mon verre.

– Les fruits ça rend fou ? Et puis j’ajoute : “Eh tu savais ça Jamie ?”

Il lâche son pinceau et vient nous rejoindre.

– Tu connais la Datura ? C’est une plante qui rend fou. On avait traité des cas, quand j’étais jeune. C’est une petite pousse, un genre de mandragore des jungles, elle contient un neurotoxique puissant, le pire, c’est les racines. Les aztèques mangent leurs feuilles et partent marcher dans la jungle. Et ils parlent avec les dieux.

– Avec les dieux ?

– Oui petite, avec les dieux. Ils disent même qu’ils voient dans la forêt à quoi ressemblera leur vie après la mort.

– Mais tu crois à ces conneries toi ?

– Pourquoi pas ? Hein ?

– Mais alors, monsieur Jamie, vous croyez aux dieux ?

Je regarde Jamie parler à la fille de ces créatures étranges qui demandent à leurs fidèles de leur offrir des cœurs humains, avec leurs têtes de chiens ou de chacal.

Le soleil rougit le ciel et puis les clavicules des nuages et puis aussi les creux du visage de Jamie qui continue à parler de sacrifices. Mais il ne fait que draguer la petite.

– Quel âge tu as ?

– Moi, j’ai eu 19 ans en septembre.

– Et qu’est-ce que tu as vécu en 19 ans hein ?

– J’ai toujours vécu avec maman, ici, à Managua et puis …

– Tu sais ce qu’on a vécu nous ? Tu sais ce qu’on a vécu avec Juan ?

– Laisse-là parler Jamie…

– On a fait la guerre, on est des soldats des vrais.

– Ta gueule Jamie.

On devait surtout jamais dire d’où on venait. Ça pourrait même être dangereux pour Maria. Je sais pas si elle se doute de ce que nous sommes…

Il continue à parler. Ta gueule Jamie, écoute putain.

La radio ne diffuse plus du blues. C’est une nouvelle annonce du gouvernement de Somoza.

“Le front Sud est tombé. Le FSLN est en fuite.” T’as entendu la radio petite ? Tu en penses quoi ?

La fille hésite.

– Allez, n’aie pas peur.

– Je crois … que je suis contente parce que la guerre est bientôt finie.

Elle a la voix satisfaite des enfants qui ont trouvé la bonne réponse à une question,

– Et tu penses à tous ces gens ? Hein ? Ceux qui vont se faire capturer et torturer pour rien ? Pour rien parce qu’ils finiront au poteau avec une balle dans la poitrine ? Strictement tous, tu m’entends, pas un seul ne sera épargné ! C’est toujours comme ça.

– Arrêtes Jamie, ça sert à rien putain …

– Je sais pas …

– T’as déjà fait l’amour petite ?

– Ça oui.

Elle rigole. C’est mieux comme conversation. Rien qu’à entendre ces mots, j’ai une érection. Dans la bouche de Jamie, même les mots ils sont sensuels.

Douleur dans le ventre – ma ceinture serre serre serre et fait comme un garrot à ma verge … je suis trop dur. ça monte jusque dans ma tête est-ce que c’est ma queue ou ma colonne vertébrale … il y a mon gland, serré et presque noir tant la chair rouge se putréfie du sang pourri qui la gonfle c’est ma tête, ma peau noire comme la peau de la nuit qu’est tirée à quatre épingles dans le ciel c’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. Je suis pas la nuit. Je suis pas la nuit. Quelle heure il est ? Huit heures ? Et elle dort déjà la vieille Maria. J’écoute plus les conversations. Jamie il a sa main sur la cuisse nue de la fille, il a remonté un peu sa jupe. Je ne suis pas en érection. C’est son érection à lui que je sens et moi ce que je sens c’est une douleur. Concentre-toi, Juan. Tu n’es pas fou, c’est pas toi qui déraille.

Mais ……. son érection à lui …. je la sens sur mes cuisses alors que nous ne touchons pas, c’est elle qu’il touche. Est-ce que je la sens ?

Ils partent. Où est-ce qu’ils vont ? Dans la chambre, sûrement.

Moi je resterai là, stoïque sur le toit et puis seul face à la nuit avec mes armes qui ne tranchent plus.

Et ils descendent, ils bougent, ils bougent tant qu’ils ne sont plus là. Elle est dans la chambre, elle est ivre et rigole beaucoup, ses joues sont roses de tequila et de chaleurs. Je passe mes mains sous sa robe, et pourtant je suis assis sur le toit, dans la nuit, seul avec ma tequila, et pourtant je sens ses hanches sous mes doigts, puis son ventre et bientôt … non. Je suis sur le toit. Je suis seul. Tu es seul Juan. et bientôt, je passe mes mains sur ses seins, frêles mais fiers, sous le tissu de la robe.

Regarde dans la nuit, fixe son gros cœur noir : ne pense qu’à ça.

J’allume une cigarette, la cigarette de l’amour qui n’aura pas lieu.

Mais au bout de quelques minutes Jamie revient. Je l’entends qui monte les escaliers, doucement, puis il passe la porte et pénètre sur le toit avec un genre de tendresse. Il est torse nu, il n’a presque pas de poils et il s’approche de moi qui suis de dos et qui ne l’a pas remarqué et il se penche et colle ses lèvres sur mon oreille sa barbe blonde caresse ma joue et il dit : “Rejoins-nous, Juanito.”

**

 

Nous n’avons pas joui ensemble, mais ça ne faisait rien. C’est moi qui ai craqué, mais je ne voulais pas. Je suis resté en elle, flasque essoufflé, j’ai fermé les yeux et j’ai écouté avec tout mon corps Jamie qui lui faisait l’amour. Il a joui lui aussi et nous sommes sorti en même temps, nous avons laissé la fille trempée et enroulée de bonheur dans le lit. Au bout de quelques minutes, elle dormait, c’est la tequila qui fait ça.

 

**

 

Allez, j’ai dit, on se casse.

Pourtant, Jamie il est très calme. Il n’a même pas remis son caleçon et moi non plus. Nous cherchons encore nos souffles et lui son visage est encore rose alors je pense que le mien aussi. Sur le toit de la maison, il y a encore le pichet de Tequila et je nous sers deux verres.

– Pourquoi Juan ?

– Parce qu’ici c’est la merde, tu comprends pas ? Tu vois pas ? On fait n’importe quoi, elles ont aucun sens, les choses, qu’est-ce qu’on y peut ? C’est pas pour nous c’est tout. Tu crois que c’est une bonne idée de baiser comme ça des filles ? De rien faire d’autre que boire et danser ? Et puis ils vont nous traquer maintenant, les chiens, ils ont la dalle, les crocs. C’est eux qu’ont gagné et ils auront plus peur de rien, tout le monde va s’en foutre de nous et de nos vies aussi. C’est quoi qu’on va devenir ? Du silence qui fait du bruit et puis rien d’autre ? Je veux pas de ça Jamie, c’est pas nous ça. Allez, on se casse, on a plus rien à foutre ici, les routes c’était mieux ! Ils nous trouveront à Managua, ils arrêtent pas de le dire à la radio. Même les autres, ceux du bar, il y en a qui ont fui. Si on reste ici, on crève.

– Les routes c’étaient pour fuir la guerre, et le camp Juan. Tu veux retourner dans la jungle ?

– Non, j’ai presque crié, pourquoi tu dis ça ?! je veux pas la jungle, je veux la vie.

– La vie c’est ici, à Managua, tu le sais très bien.

– Mais putain y’a pas partout de la jungle ! On peut marcher sur des routes où y’a pas de jungle.

– Tu sais très bien qu’ils nous traqueront partout. C’est soit la jungle, soit la prison. Ici, au moins, on a une chance de se faire oublier. Réfléchis, Juanito, les autres compas n’auront jamais le temps d’atteindre Managua. Personne ne peut imaginer qu’ils traversent le pays d’Est en Ouest et qu’ils arrivent en vie. L’ennemi le sait. Les purges, les traques, tout ça ce sera à l’Est, pas ici.

– Et nous alors ? Hein ?

– Mais nous on a eu de la chance mec. On est parti plus tôt. On a déserté avant les autres.

– On est des lâches Jamie, rien que des sales lâches pleins de viandes et d’os pourris qui font rien d’autre que de courir et de croire qu’on vole et qu’on va pas s’écraser.

– Qu’est-ce que tu en sais ? Tu l’as dit toi-même, on voulait la vie. Nous on y était pour rien. C’est le FSLN qui nous a abandonnés, c’est eux qui nous ont laissés pourrir dans la jungle. Tu te souviens comme le capitaine attendait les ordres ? Devant sa petite radio ?

– Mais …

J’avais plus rien à dire. Faire que baiser et boire en attendant qu’ils nous trouvent et qu’ils nous crèvent ? Peut-être que Jamie avait raison, peut-être qu’ils penseraient pas à fouiller Managua ? Nous, c’était vraiment pas une chose qu’était possible. Ils racleraient partout, comme les putains de chiens qu’ils sont. Je me rappelle leurs costumes noirs et leurs mitrailleuses et comme ils riaient…

– C’était nous les Justes, Juanito.

– Ça veut dire quoi ça ?

– Nous étions sur le bon chemin, nous étions dans le vrai, mais nous avons perdu.

– Tu veux dire le socialisme et puis toutes les autres choses rouges ?

– Oui.

– Je me souviens juste que les autres c’étaient des monstres.

– C’étaient pas des monstres, juste des hommes. Nous, par contre, nous étions des anges.

– C’est toi qui dérailles Jamie. T’es cinglé.

J’ai imité sa voix. Dans sa gueule.

Il a ri un peu.

– Tu sais, j’ai un de mes anciens profs, Roy Albuquerque il s’appelle, qui travaille au Guatemala, maintenant. Il dirige une prison pour le gouvernement. Nous nous écrivons beaucoup en ce moment.

– Pourquoi tu lui écris ? C’est qui ce gars ?

J’ai plus envie de crier fort, il change toujours le sujet de la conversation et puis toujours aussi il parle, il parle et à la fin c’est lui qu’a raison. Alors je sais ce qui va arriver et je la ferme.

– C’est quelqu’un de très religieux, il lit beaucoup la Bible. Il a une théorie intéressante sur les anges.

– Il fait de la psychiatrie avec des anges ?

– Voilà.

Comme il a à l’air en paix et doux Jamie. Il reprend :

– Il pense que ceux qui ont écrit la Bible étaient fascinés par l’âme humaine : trop obscure, trop souvent tranchée, ouverte, brisée et folle. Alors ils ont inventé les anges et les visions, pour expliquer la folie. La folie est un don de Dieu, elle permet de lui parler, de le voir. Les cinglés se sont les messagers de Dieu, Juanito. Alors, si on croit Albuquerque, je veux bien être cinglé.

– Mais je croyais que Dieu, il existait pas. ?

– C’est ce que je pense, ouais.

Je comprends pas grand chose, mais c’est vrai que c’était toujours beau quand il parlait Jamie.

Au bout d’un moment j’ai regardé Jamie et j’ai dit :

– Et donc toi, tu crois que Dieu, il est socialiste ?

Rire.

– Non, mais je crois que tu as tort, ils viendront pas nous chercher à Managua.

– On verra bien, j’ai dit avec du défi dans la voix.

– Ouais, on verra bien.

– Demain c’est la fête à son fils, et un jour de pardon comme ils disent.

– Tu verras le pardon, tu le verras Juanito.

– De quoi ?

– Demain c’est l’anniversaire de Santiago. J’ai préparé une suprise.

 

Moment 3

 

 

 

 

Je lui taille ses plumes, à Jamie. Ça me prend le soir, avec un couteau à lame courbe, je lui travaille dans leur chair quelques bambous que j’achète à un petit paysan du marché. Avec les bambous aiguisés, il dessine, il les plonge dans une encre noire et puis il étire l’encre sur des toiles. J’avais voulu lui faire ça pour essayer de bousculer un peu sa tête, qu’il tourne ses doigts dans d’autres directions et puis des arabesques différentes ; mais il a toujours continué à les faire, ces visages dessinés de moi.

C’est ça que je suis en train de faire lorsqu’il débarque dans la petite cour intérieure de la maison de Maria. “Ce soir, c’est l’anniversaire de Santiago, il le fête à la Lune Bleue. Il y aura aussi toutes les danseuses de Pâques.”

On avait décidé il y a quelques jours de freiner un peu. Sortir c’était se mettre en danger. Felipe avait été arrêté par la Guardia. Il n’y était pas resté longtemps dans les geôles. Il y avait eu un interrogatoire, quelques droites dans la gueule. Nous on avait vu pire, mais pour lui et son petit cercle d’enfants gâtés, ça leur faisait bizarre, ils avaient rangé les trompettes et maintenant le soir ils étaient tout calmes. C’est que s’ils l’avaient lâché le Felipe, c’était pour mieux le surveiller, il se faisait suivre par des types du gouvernement, ils cherchaient à faire tomber le réseau.

Moi j’ai dit à Jamie qu’ils se faisaient des histoires au gouvernement parce que vraiment, une brochette d’intellos autour d’une table ça allait pas changer l’histoire mais Jamie il avait l’air de dire que je me doutais pas de la taille du réseau que c’était, les sandinistes et que ça faisait des années qu’ils préparaient l’offensive finale en sapant les défenses de la ville depuis l’intérieur. « Tu vois ! J’ai dit, tu vois qu’il y aura aussi des purges dans Managua ! Ils sont pas cons ! », il a rien répondu, juste : « t’en fais pas Juanito, tu t’en fais toujours trop ». Pourtant Felipe disait que, les soirs, au bar, ils se retrouvaient toujours à la petite table en fer devant la porte rouge, mais il disait aussi que tout avait changé, qu’il n’y avait plus de paris sur les cigarettes, qu’on n’invitait plus les policiers et que dans les poches de chemise les revolvers avaient remplacé les cartes. C’était marrant, la plupart d’entre eux, ils avaient jamais tiré une balle de leur vie. Moi j’y croyais pas vraiment, mais bon, peut-être qu’il avait raison.

Quand il me faisait ces confidences, c’était toujours les soirs, sur le toit de la maison, comme si la nuit nous protégeait. Et même si moi j’étais sûr qu’il trempait un peu là-dedans, on aurait dit qu’il planait au-dessus de tout ça. En fait, même, ça le faisait marrer.

C’était dérangeant

il riait tout seul le soir

on écoutait la radio et puis c’était tout comme on avait prévu

tortures

révolutionnaires fusillés

cadavres jetés vivants dans la mer

le diable chantait dans le poste

et Jamie riait tout seul le soir

 

**

 

Ce soir, il est intenable, le Jamie. Il est surexcité. Il boit des cafés, il a déjà fumé un paquet entier à lui tout seul. Les festivités allumaient les rues, on les entendait depuis la cour intérieure, par la fenêtre, on en voyait les couleurs. Il y avait des rubans, des costumes, des feux de joie devant chaque église, les marchands de caramel tournaient dans leurs petits wagons et distribuaient un peu de sucre aux enfants pauvres. Jamie, lui, il a passé la journée chez Maria, à tripoter sa fille en douce, une main aux fesses de temps en temps et puis des allusions, je crois qu’ils ont couché ensemble cet après-midi.

Il est comme hier soir, il parle bizarre, il parle avec des genres de trucs un peu bibliques ou des images, il finit ses phrases par tu verras Juanito, tu verras. Et moi je voulais pas voir et j’avais pas envie parce que j’avais peur.

On est dans le jardin, moi je suis assis à la table, avec Maria qui me raconte des histoires de son mari. Jamie il papillonne entre toutes les plantes aromatiques en pots, il pince une feuille du bout des doigts et la plaque sous son nez et snnnnnnnn il respire fort, avec ce sourire que je lui connais pas et qu’il a de plus en plus et que les rires idiots de la petite fille arrosent, comme ces pluies chaudes qu’il y a en été.

– Vous aimez le thym Maria ?

– Oh oui Monsieur Jamie, ça donne de la saveur aux ragoûts ! Tiens, ce soir, je vous fais un ragoût avec la viande que vous avez ramenée du marché !

– Avec plaisir, Maria.

C’était quoi tout ça ?

– Nous sortons Juan et moi ce soir, nous rentrerons manger tard, gardez-le au chaud.

– On sort ce soir nous ?

Jamie veut les rejoindre, c’est un anniversaire et il veut offrir une toile. Il nous l’a montrée hier soir. C’était un dessin de lui, ou de moi selon comme on voyait les choses, et ce visage qui n’avait pas de nom il était couronné, un genre de diadème en feuilles, en lianes et en épines qui lui ceignait le front comme une main douloureuse.

Pourquoi il offre les dessins ? Qu’est-ce que c’est ça comme cadeau ? Il va le mettre dans le salon de sa mère et elle dira que c’est laid. Ni Maria ni sa fille ne rentraient plus dans notre chambre. Elles en avaient peur et même l’aura noire et profondément goule qui pulsait des dessins s’échappait maintenant et regardait vers le monde, parce que Jamie il avait commencé à accrocher ses dessins sur l’extérieur de la porte et même un peu sur les murs– du couloirs. Comme une maladie ou une gangrène, le visage unique se répand dans la maison. Il avait éclos à l’abri utérin de la chambre et maintenant il partait dans une conquête un peu bactériologique et un peu trop rapide. Ma gueule est devenue une épidémie et les regards des deux femmes évitent celui des visages qui sont un grand totem interdit, un air qui plane. Et voilà que Jamie il allait carrément faire sortir un visage de la maison, le prendre sous son bras et se promener dans la rue, le balader au café et l’exhiber à la face du monde. C’est un des plus beaux c’est vrai, avec sa couronne de roi et puis son sourire d’enfant.

– Et à qui allez-vous l’offrir, Monsieur Jamie ?

– A l’un de mes meilleurs amis. Il a trente-trois ans aujourd’hui.

Je redoute ce moment de sortir, je me sens mal, j’ai la nausée, ça me fait peur, juste l’idée de retourner dans les rues et je suis terrorisé. Mais la chambre aussi elle me fait peur. Elle est où la paix ?

Jamie décide qu’il est l’heure, il ne l’a pas dit, il l’a gongué. Les mots ont bousculé mon cœur comme des coups d’épaules.

Il embrasse Maria sur les deux joues et il claque un gros baiser sur le front de la petite. Il marche vers celle des portes qui ouvre directement sur la rue.

Et là crac, c’est vrai, la rue s’ouvre en grand comme la bouche de ces condamnés au poteau quand ils reçoivent la balle dans le ventre.

Marcher, ce n’est rien, c’est passer la porte de la Lune Bleue qui est dur.

Tout à l’air normal, il est un peu tôt pour les danses mais la musique est bien là. Plus joyeuse que d’habitude. Partout dans la cour, des guirlandes roses, jaunes, bleues et vertes serpentent et il y a par-dessus le bar extérieur un gros croissant de lune découpé dans du carton bleu. Des emballages brillants de bonbons et de caramels dorés qui volettent avec un petit peu du vent. Les gens ont ramené leurs gosses et ils se font des maquillages avec des épices et des encres. C’est la vieille pute, Santa Lucia, qui a ramené son matériel, ses pinceaux, ses miroirs, ses crayons, ses poudres, ses mascaras, ses rouges à lèvres, ses fards à joues et à paupières, ses nacres, ses mouches. Son visage de clown au chômage éclate en rires et en chairs pendant qu’elle barbouille les gamines et aussi les gamins. On voit la ligne flasque de son entre sein qui gigote sous ses dentelles quand elle se penche pour souligner un œil, rosir une joue ou engraisser une lèvre de cette immonde chose rouge et visqueuse. Alors les gosses se chamaillent et courent partout. Leurs parents ils boivent de la bière et mangent des tonnes de pommes de terre aux anchois parce que la nourriture est gratuite dans tous les bars de Managua quand c’est Pâques.

Il n’y a pas de corbeaux à Managua, il n’y a que des pigeons qui se déplacent en bancs comme des sardines mais boiteux et gauches et veules. Ils envahissent la cour de la Lune Bleue et, il y en a sous les tables, posés sur le gros croissant de carton, leurs plumes s’éparpillent sur les tables et beigent de leurs couleurs tous les petits papiers brillants.

A côté de la petite porte rouge, celle qui descend vers la cave à musique, toujours la même, on ne voit qu’eux. Autour de leur table en fer, elles s’alignent, leurs têtes, leurs épaules. Gros et maigres et petits et grands et surtout il y en a beaucoup qui portent des lunettes, ça leur affine le visage et fait un peu bêler leur nez.

Jamie me prend par la main et nous marchons au milieu des enfants comme on marcherait au milieu de la mer. Il porte sa toile emballée dans du journal par-dessus sa tête pour la protéger de l’ouragan de paillettes et de colorants qui secoue les airs. Comme il est digne quand il marche… Tous nous saluent et nous nous asseyons parmi eux. La dernière fois que nous nous étions vu c’était il y a plus de deux semaines. Ils prennent des nouvelles. Ils ont l’air content de nous voir. Le frère de Felipe, le petit Santiago, me sert un grand verre de sangria et nous trinquons tous ensemble. Il me regarde à travers les mêmes lunettes que celles de son frère et on voit bien son petit air de lait : “A ta santé Juan !”. A sa gauche, il y a celui qui s’appelle Izca, c’est un gros maya, un gars immigré du Guatemala, un peu sale, qui ne quitte jamais son débardeur et sa barbe de trois ans, il à l’air d’un genre de mécanicien mais avec vraiment un air méchant. Il passe ses soirées à hurler en tapant dans le dos de son meilleur ami, Bart, un yankee d’une famille d’aristocrates, un vrai gosse de riche qui ressemble à un roseau prêt à rompre. Jamie dit que c’est lui le plus intelligent de tous, mais c’est parce qu’ils s’entendent bien, entre petits bourgeois américains. Bart, il adore Jamie, parce que s’il avait fait la guerre lui aussi, il serait probablement Jamie, mais il n’a jamais tenu une arme, et son pistolet qui pèse dans sa manche, on sent que ça le dérange. Il y en a d’autre des petits bourgeois, le plus sympa c’est quand même Pedro parce que c’est un grand déconneur et aussi le meilleur joueur de cartes, son défaut, je crois, c’est d’être le plus lâche. Lui aussi il n’était plus ressorti depuis que la fouine avait chanté le début de la traque, il s’était terré chez sa mère et n’était ressorti que pour Pâques. Je balaye la table du regard, on dirait à peine des hommes. Je hais surtout leurs chemises. La plus laide c’est celle à Mateo, elle est rose et lui donne des airs de femme pas terminée, il paraît que c’est la mode yankee, je ne l’aime pas beaucoup celui-là, il ne parle pas assez, il ne fait que danser, c’est un activiste du dimanche. C’est pas comme Andrès, né dans une famille de pêcheur de la côte Est, il est un peu comme moi, durci par le soleil et puis fier et vraiment sandiniste jusqu’au bout des ongles. Lui c’est carrément un fusil mitrailleur qu’il a caché dans une vieille valise en cuir, sous la table. Celui qui joue un peu timidement avec des cartes, c’est Simón. Lui aussi c’est quelque chose, un ancien Guardia, un perros converti, le seul qu’on avait jamais rencontré. Il disait que lui son combat, c’était son pays et que les luttes des autres, on s’en foutait. Il disait que l’empire des united states étoufferait jamais le Nicaragua et qu’il avait cessé de travailler pour les traîtres. Alors il était devenu guérillero, il avait de la gueule, c’est vrai mais Jamie m’avait dit que, chez les perros, il avait fait de l’administratif et depuis qu’il avait rallié le FSLN, il avait pas fait grand chose d’autre que boire de la bière à la Lune Bleue. Et puis aussi, il y a l’autre Juan, pas moi, encore un. Lui c’était un gars bizarre qui ne quittait jamais un vieux costard élimé et qui préparait des poisons avec de l’essence et de l’eau de javel dans le garage de ses parents. Il disait qu’il les essayait sur des rats et qu’un jour il rentrerait au gouvernement et qu’il ferait un attentat au poison sur ce salopard de Somoza. Il en manque un à la table, c’est Tomás, un pompier de la ville qu’avait les mains et les avants bras tout scarifiés de peau rose à cause des incendies, un brave type, pas un meneur, pas souvent à rire, mais agréable. Les autres me disent qu’il est juste parti pisser.

Tous ces hommes sont assez silencieux, nous regardons Santiago, pas le frère à Felipe, celui qui est carré, et plus grand et avec une grande barbe.

C’est son anniversaire que nous fêtons. Quel âge il a déjà ?

– Eh camarade, quel âge tu vas avoir ?

– Trente-trois.

– Trente-trois ?! Putain mais t’es le papa ici !

Nous rions. L’autre Juan il est assez discret et c’est pendant un de ses silences que Jamie il a décidé de lui offrir la toile.

Attends… j’en ai oublié un, je sais pas comment il s’appelle lui, je l’ai déjà vu, c’est le fils de Santa Lucia qui s’est fait racolé à la table à force de traîner sa carcasse à la Lune Bleue. Il dit pas grand chose, je crois qu’il est un peu diminué, il vient toujours me parler. Il est un peu agaçant mais bon, je l’aime bien quand même. Il doit pas avoir quinze ans.

C’est le seul qui vraiment a l’air d’adorer le tableau avant de l’avoir vu, il le lâche pas des yeux, ce gros rectangle de papier journal. Et quand tout ça se déchire et que mon visage apparaît dans les confettis de Pâques, il y a un grand silence. Le portrait ne fait pas l’unanimité. Il y en a qui me reconnaissent, d’autres qui disent que vraiment c’est très beau, ou très subversif, ou très moderne. Qu’est-ce que c’est qu’un dessin moderne ? Ce qui les dérange c’est que c’est le portrait à la couronne comme ils disent. C’est toute une affaire de symboles, pour eux. Tous ensemble, tous les soirs ils discutent de brûler des couronnes. Mais le grand Santiago se fend d’un sourire compréhensif et assez doux, il se lève et prend Jamie dans ses bras. Je crois qu’il aura pas d’autre cadeau que cette parodie d’un Juanito royal.

Maintenant la fête peut commencer et sur la table c’est le ballet des graisses et des fibres et des textures et des couleurs de tous les aliments de Pâques. Sur la table il y a une énorme tortilla bien lisse et tous ensemble nous la rompons comme un os en plongeant nos mains … elle se défracte en gros morceaux de pomme de terre sous nos doigts et nous les roulons dans de la chair de poisson grillée et tout ça s’asperge d’huile de piment et éclate dans les bouches qui rient trop fort et dégoulinent. Une jolie serveuse de la Lune Bleue nous amène un grand pichet en verre de dix litres de sangria qui devrait tenir quelques minutes et vraiment c’est beau d’avoir des choses en verre, parce que d’habitude tout est en plastique. Le patron a dû se servir dans la vaisselle de sa famille. C’est pas rien la vaisselle de famille, en tout cas dans les villes. Ils sont magnifiques ces reflets sangrieux qui globulent contre le verre.

Alors moi je prends le pichet et je le lève bien haut au milieu de la table et je dis “A Santiago !” et chacun tape sur la table du plat de sa main. Je fais le tour et à chacun je sers un gros verre rouge comme on verse le sang d’un oiseau sur un autel.

Alors il y eut un rire et ce rire c’était celui de Jamie

En lui servant son verre, à Jamie, je le prends dans mes bras et je le sers fort parce que je l’aime et que c’est un moment de bonheur. Il continue de rire, il ne s’arrête plus. Et moi je ris avec lui, parce que son rire il me le communique toujours.

Croiser son regard... silence.

C’est que son regard il me pénètre d’un coup, comme un clou qui s’enfonce et je trébuche et sans le vouloir je l’asperge du pichet de sangria et sûrement que ça l’a rafraîchi mais il continue de rire, comme s’il n’avait rien remarqué. C’était rien qu’un enfant qui m’avait couru dans les jambes.

– Pardon frère, j’ai dit.

– Ça ne fait rien, ce n’est que le début de la soirée. Tu sais que j’ai prévu un autre cadeau Juanito?

– Ah bon ?

– Oui, tu verras Juanito, tu verras.

Et alors Dieu il s’est mis comme un fou à tirer les cordes de ses cloches et ça fait dong dong dong. C’est l’heure de la Troisième Messe de Pâques, celle du soir, avant la plus belle, l’ultime, celle de Minuit. Les autres se dépêchent d’enfourner des boulettes de sardines et des olives, ils se gavent un peu comme des rongeurs en balayant la table. Ils sont debout, prêt à partir, Andrès a attrapé sa valise sous ses pieds et il la soupèse avec un air satisfait. Tout le monde range son flingue dans sa poche ou dans sa ceinture, discrètement, cachés dans le brouhaha des gosses qui se sont mis à hurler au premier dong.

Et là Dieu il tire trop fort, sur les cordes de ses cloches, il tire beaucoup trop fort et la grosse cloche du ciel, elle craque.

C’est le portail du jardin de la Lune Bleue, il a grincé et le fils de Santa Lucia il tend son doigt et il hurle tous ses hurlements et tous ses aigus au milieu des cloches : PERROS !

Tous se retournent d’un coup et devant nous l’enfer dévoile sa gueule. Il a la gueule d’une dizaine de type habillés en noir, flingues à la main, qui s’envolent comme des diables de quatre bagnoles garées en travers de la route. Le temps s’est à peine bloqué dans les os de nos mâchoires que déjà ils débarquent dans la cour et nous braquent

les mains sur la tête bande d’enculés aller aller à terre dong dong à côté il y a Pedro qui met ses mains sur sa tête il se jette comme un corps dans la boue à leurs pieds et ils s’allongent deux autres des types ont mis les mains sur la tête les enfants pleurent et hurlent et se sont réfugiés dans les bras des mères Que Pasa ? Que Pasa hurle le patron depuis son comptoir Ta gueule toi, reste-en dehors de ça ! ils sont armés les fumiers ?

OK tout le monde se calme il a dit Jamie et sa voix elle a porté toutes les éclipses solaires de l’histoire et il les a regardés dans les yeux ils ont commencé à baisser leurs armes et Jamie il a hurlé

aux armes !

Son pied cogne contre la table qui se renverse, il se met à couvert derrière et commence à tirer au pistolet

deux chiens creusés de rouge le museau dans les papiers brillants des caramels

une rafale s’abat dans le dos de Pedro qui était allongé dans la boue, devant eux, avec les mains sur la tête, tous ses muscles se détendent d’un coup, la boue étouffe le cri qui est remonté des nerfs et il s’endort dans les banderoles de couleurs

alors … atomes du monde … saturent l’air et la matière se révolte

le verre éclate sans raison le grand croissant de lune bleue décartonné de larmes silencieuses

les enfants sont accroupis dans leurs squelettes et ils ne mangent plus de caramel

dans les deux camps

dents

(qui est-ce qui pleure ?)

Une balle dans le mégaphone

le silence de la guerre

une trompette dans le ciel

les bruits déchirent les nuages

fusillade

le fond de l’abîme bruisse

du vent

et puis la mort

en plomb en plomb des cadavres sur le sol

une rafale qui cueille Tomás au ventre

son torse déchiré, comme de l’argile, comme des

morceaux de viandes

qui tombent

au milieu des pommes de terre et des olives

il ne reste qu’à mourir

courir

se cacher derrière un mur

se cacher dans les petits creux d’univers qu’il y a entre mes muscles et mes os

larmes

larmes

larmes pourtant j’en ai fait des guerres il est où mon courage ?

C’est faux Juan, tu le sais, c’est faux, c’était Jamie, c’était toujours Jamie, il te protégeait, il te couvrait il mentait il cachait ta lâcheté aux autres …. ça n’a jamais été un enfant …

je suis un enfant

alors je joue avec les petits papiers brillants et au milieu des balles je rampe … sous une table je m’assois

il y a du sang, je ne vois que des jambes et quand je vois le visage des jambes c’est qu’il s’écroule comme un pilier et qu’il est mort le corps au-dessus des jambes

tout ça c’est juste des jambes

alors je prends un papier brillant je le déplie et je mange un caramel

à côté de moi un enfant me fixe comme si j’étais le diable et … il mange un caramel lui aussi

au-milieu des jambes il y a la toile de Jamie, elle est encore plus laide, couverte de boue et d’un sang flasque

JUANITO ?

JUANITO ? T’ES OU PUTAIN ?

Je suis là je suis là JE SUIS LA JAMIE JAMIE jamie s’il te plaît Jamie entends-moi il ne reste que toi, il n’y a plus que toi, s’il te plaît sauve moi dis-moi qu’on ira ensemble au Paradis de Dieu socialiste ! s’il te plaît qu’est-ce qu’il nous reste ? Pas rien s’il te plaît pas le néant et les éléphants et les chauves-souris,

JAMIE PAS LA JUNGLE !

 

Alors il m’a trouvé. parce que des fois l’amour qui crie c’est une boussole

Juanito ? Visage de cire et de surprise puis réaction. Qu’est-ce que tu fous sous cette table putain ? Oui, on ira au paradis Juanito. Il rigole. Il continue à rire, ce n’est plus dans la radio qu’il chante le diable, c’est sur la Terre, autour de nous. Mais lui il continue à rire.

Chut Juanito, chut. Il me prend dans ses bras. Tu ne les entends pas Juanito, il n’y a pas de bruit, nous sommes au bord de la mer, tu entends ? Tu n’entends que la mer. Personne ne meurt Juanito, tu n’entends pas la mort, tu n’entends que la mer. Dans ses mains il y a le fusil mitrailleur d’Andrès. Je l’avais pas vu.

Il continue de rire mais son rire c’est toujours le soleil, même dans le sang, même dans la merde, même dans la boue et dans cet autre monde ou un homme, on peut le couper en deux.

C’est un bel anniversaire Juanito n’est-ce pas ? Il regarde la tête de Santiago et il sourit. Joyeux Anniversaire camarade !

Son visage est couvert de sang.

 

C’est celui du diable.

 

Non c’est Jamie, concentre-toi. C’est Jamie et il t’aime.

Tu vas faire comme je te dis d’accord ? Écoute moi bien Juanito, tu m’écoutes là. Concentre-toi. Tu vas sortir de la table, il montre le fusil dans ses mains, moi je les arroserai le temps qu’il te faudra pour courir. Tu fonces à la porte, oui la porte rouge de la cave à musique. Dans la cave, il y a une porte, elle a toujours été scellée, une ancienne cave à charbon. Je l’ai descellée cette nuit, tu n’auras qu’à la pousser et à marcher dans le noir. Dans le noir Juanito, tu m’entends ? Tu auras la force ? Tu dois l’avoir la force tu comprends ? Tu n’as pas le choix. Bon une fois dehors tu te fonds dans la foule. Pourquoi j’ai descellé la porte ? Putain Juanito, on s’en fout, on a pas le temps, écoutes moi ! Tu te fonds dans la foule et tu marches vers le Sud, toute la nuit. Au matin tu demandes la route de San-Juàn del Sur. Tu as compris ?! Tu as trois semaines pour y aller. Trois semaines Juanito, tu as le temps. Quoi ?! Je m’en fous tu marches ! tu fais du stop ! tu arrêtes les cars, tu voles une voiture, tu trouveras un moyen. Dans trois semaines, il y a un bateau qui part du port de San Juan del Súr, le capitaine est une vieille connaissance. Tiens prends ça, c’est le reste de l’argent du camp, c’est pour payer la traversée. Tu remonteras l’océan jusqu’au Guatemala, puis tu remonteras le fleuve et tu demandes “Sayaxché” au Capitaine. Tiens je t’ai tout marqué là.

De sa poche il sort un petit papier avec sa plus belle écriture et il le glisse dans mes mains.

Si tu perds ce papier Juanito, nous ne nous reverrons plus jamais, tu comprends ?

 

OUI. Ce papier maintenant ce sera ma vie et jamais je ne le perdrai. Je me le jure, je te le jure.

 

C’est bien Juanito, je t’envoie chez Roy. Tu te souviens, mon ancien professeur, celui des anges socialistes, voilà. Il garde une prison dans les montagnes du Guatemala. C’est ça la suite. Il est au courant de ta venue, ne t’en fais pas. Je l’ai prévenu, je m’occupe de tout Juan, c’est moi le maître du jeu. Va le voir, installe-toi là-bas, il aura du travail pour toi. Je te rejoindrai, je te rejoindrai au Guatemala. Tu m’entends Juanito ? Ce n’est pas un adieu.

Viens avec moi Jamie, on part ensemble.

Il rigole. Non Juanito, je veux voir ça jusqu’au bout. C’est important tu comprends ?!

Tu es prêt ?! ON Y VA !

 

**

 

J’aurais voulu le serrer dans mes bras, mais il ne m’a pas laissé le temps.

Il a jailli de sous la nappe et il s’est mis à tirer comme un fou

alors j’ai couru

pour ma vie

vers la porte rouge et au milieu des cadavres de tous les compas qui mourraient dans la boue et le son des cloches

c’était la messe

il y avait une épaisse fumée de poussière qui couvrait tout je ne voyais plus que le dos de Jamie qui mitraillait la fumée il hurlait : au Guatemala Juanito ! Au Guatemala !

En courant, j’ai heurté une âme damnée de l’Enfer. Un corps énorme et épuisé, debout, devant moi, qui marchait dans la brume avec les yeux figés dans une stupéfaction d’éternité. Le cadavre vivant plaquait ses deux mains sur son torse plat et couvert de sang. Sa tête trop maigre me regarde sans comprendre. Santa Lucia, une balle lui a traversé les deux seins et ils ont explosé comme des fruits. Elle bouge les lèvres au ralenti et me fixe dans les yeux. Je n’entends rien, je ne comprends rien. Au Guatemala Juanito ! De l’épaule je la bouscule et j’ouvre la porte rouge.

 

**

 

Dans sa cuisine, la vieille Maria a entendu la fusillade. Avec une larme à l’œil gauche, elle remue son ragoût. Une délicieuse odeur de thym s’en dégage. Elle en a mis un peu trop, mais ce n’est pas grave, puisqu’il est déjà presque froid.