pestes

C’est à peine si elles savent leurs mortalités. Brames baroques et silences longs sans mélopées qui espacent les appels au rut. Autour du bunker, l’orchestre cervidé me brûle les entrailles. Je suis un animal triste et plein de peste et qui fond au soleil.

 

lorsqu’elles sortent chasser elles font      plus de bruit presque     que les mâles      c’est qu’elles sont deux mais aptes à survivre  deux femmes en réalité deux femmes dans le groupe que j’ai rejoint     ce qui fait deux femmes         à vivre dans l’ancien bunker de la ligne Maginot  les seules  qui peuplent cette sale forêt alsacienne où nous sommes réfugiés depuis des mois    une rousse ancienne     infirmière mère de    famille en deuil     depuis la grande épidémie    et une autre      encore jeune       et sans enfants et qu’en     aura sans doute jamais plus     car personne ne mérite de vivre là et de vivre maintenant et de vivre dans ce monde      on n’ordonne pas la vie       on n’oblige pas un môme à subir les battues des autres ni à vivre l’existence de    proie et de famine qui est la       nôtre       comme les portées de chatons autrefois il faudrait         étouffer     nos nouveau-nés avant       leur premier oxygène  que faire de la vie ?   dans le bunker il y a juste assez d’estomac pour les ressources de la forêt   et d’ailleurs les vieux sont morts   ils ne savaient        pas chasser   les premiers mois ils racontaient des histoires  pour nous meubler notre temps   intérieur et faire des structures         avec le monde qui nous       gardaient aux chaud l’âme   mais le temps a passé et toutes les histoires   sont devenues       creuses quand nous avons meublé nos temps avec de la   survie et on a plus eu         besoin de leurs      structures alors on a arrêté de         les nourrir    c’est que les histoires valaient pas le prix de la faim   ils ont compris    ils savaient qu’ils ne pouvaient que       mourir    ils n’ont pas eu le temps de      s’adapter au monde nouveau pas comme moi         moi j’ai encore toutes mes années d’adulte à survivre    alors si je suis vieux     un jour     je n’aurai pas besoin d’aide je serai adapté        sans doute       mais quand toutes les deux partent chasser les cerfs     nous mangeons surtout du cerf et de la biche et du faon   quand toutes les deux partent chasser les cerfs je les regarde très fort     je regarde les arbalètes sous leurs aisselles       je regarde la sueur qui cristallise à      la       surface de leurs cuisses    je regarde leurs jambes       lourdes et trop      épaisses dans leur     manière de briser les          débris      d’arbre sous leurs semelles    un jour   c’est sûr   un jour ils les entendront     ils renifleront le bruit de leur chasse et de la    croustillance     des brindilles      et ce jour-là        elles ne rentreront    pas       comme d’autres avant elles      comme d’autres    après    ce jour-là nous aurons deux bouches   fermées à jamais    et qu’il ne faudra plus nourrir      et nous serons        moins     et nous serons plus     performants            il suffirait en réalité de n’être que deux    un qui chasse cuisine et dort      et puis l’autre qui fait le guet la nuit     jusqu’à la fin des temps      mais nous sommes six dans le      bunker    les deux     trois hommes      et   moi      avant de les rejoindre    je me souviens  mal     mais comme tout le monde    juste le léger déséquilibre     rationnel de       la fin du monde   avant de les rejoindre   j’avais marché des journées entières   seul sous les pins et la lumière      toxique des étoiles       avant de trouver      leur planque    et de     m’y installer     avant mon arrivée    ils avaient braqué un hangar    dans la ville   un vieux dépôt en taule encombré    des stocks d’un ancien    réseau caritatif    quelque chose comme l’armée du salut   mais     dans un monde où    il n’y a    plus    ni armée    ni salut    ils avaient installé les meubles   dans  les galeries  souterraines autour du        bunker  pour  faire  de    la chaleur  humaine  en disposant     des choses mortes et    sculptées et adossées        à d’autres choses mortes          finalement on a abattu tous       les meubles à la hache avant l’hiver pour faire   de la chaleur   mais     de la vraie   transformés en bûches dans l’âtre     devenus tout à fait      combustibles   comme les livres aussi   tous lus    tous transformés en    vie    dans l’incandescence de leurs pages    inutiles      des piles de   vêtements usés    étalées comme des peaux    faisaient office de matelas   que personne  n’a cherché   jamais    à    aménager  autrement       chacun   ici    a   son   coffre    espace   d’humanité      très   privé    et   dans le  mien   il n’y a qu’un vieux    violon    un instrument    épuisé   avec deux   cordes    qui sonnent   horriblement  survivantes   d’une   ère      ancienne    mais   deux   cordes   bien    attachées      encore     sur leur manche   et que  aussi        je sors tous les soirs      tous     depuis    des mois    les    soirs     je m’en vais dans la forêt  tous les         soirs      m’enfermer dans l’immensité       assis sur mon rocher     je regarde le soleil cafard qui se couche et je pense à mes matins      j’ai envie   de      moins    en   moins    envie    de me réveiller           assis sur mon rocher    il faut marcher    pour y        parvenir enfin  mon rocher   est    au milieu d’une  clairière    une clairière   riche en gibier  et  d’une beauté   sans programme    toute rocailleuse  mais vraiment pleine à craquer entière pleine de cerfs et de biches et de faons   en hardes   gigantesques       qui  brament   ou   allaitent   ou trafiquent  de l’espoir   ou claquent des sabots ou jouent des rixes de leurs bois joyeux et moi  je  gratte      mes cordes avec les doigts lourds de ceux      qui savent que le monde est sans amour     les animaux m’écoutent    je ne l’ai jamais montré   aux autres parce qu’ils m’écoutent la clairière il ne la connaissent pas     ils tueraient sans doute tout     ils feraient leur désordre sanglant   et tout fuirait    avec l’amour    alors je ne leur ai jamais montré     tous les soirs       je ne sais pas jouer de violon      je ne sais pas jouer de violon        je    ne    sais    pas   jouer   de   violon    mais   le soleil est bon public et aussi les biches et        le monde n’a plus d’oreilles    alors mes doigts sont tout à fait libres de glisser sur     le manche et de presser   les cordes au hasard et les cordes elles    elles sont    libres de piailler leurs    croassements     magnifiques       splendides déjà parce qu’ils    n’existent    pas dans la nature      que rien d’autre que moi n’est capable de les produire    car ils m’appartiennent   à moi   et    à    moi seul et    c’est de mes doigts qu’ils jaillissent   et    grincent   et   font vibrer la peau épaisse de l’apocalypse     et    les animaux avec leurs voix parfaites aussi ils se mettent à chanter tous les soirs     ils s’accordent     leurs voix brameuses    elles s’accordent     sur mon instrument      et nous    oublions    tous      la     pandémie      et la ruine      la ruine qui fait    qu’il    n’y    a plus    de ville      je n’avais jamais vu d’orchestre    avant      je n’en verrai plus jamais      jamais d’autre opéra   que les biches      et les faons    et les mamelles et les sabots et les poils drus tout vibrants du crépuscule       étiré     il n’y a plus de concert    ni de musique ni d’art depuis des    années puisque   le monde est désormais juste le gros   terrain d’une chasse      à se mordre la queue et qui n’aura de fin que le jour     où  je mourrai car j’arrêterai de lui voir sa gueule crasse et inhumaine à ce monde et il n’existera plus    il sera enfin   crevé et fini quand mes deux yeux seront deux sphères à pourrir dans l’humus et à pisser leurs jus immondes   sous les picorements des corbeaux   il parait qu’ils mangent les yeux en premier     comme les autres    comme eux        et il n’y aura pas de musique à mon enterrement  parce qu’il n’y a plus de musique et que je n’aurai pas d’enterrement

 

juste une haine muette comme sépulcre

 

et la seule pensée qui me console

                                    c’est la pensée des cerfs          car les cerfs pensent

et je les sais tous étirés de leurs viandes et de leurs nerfs et attachés en autant de masses vivantes par la tension féroce de leurs tendons et de leurs musiques intérieures

et je sais aussi qu’ils font partie de la vaste marche toute symphonique du vivant et du cercle sans fin qui soutient la densité du monde

et pas comme nous qui ne faisons que survivre à nos vies et festoyer des débris de rationnel sans harmonie et qui accidentent nos chemins

qui ne voyons la prédation que comme le tragique hasard des bouillonnements intestinaux de la forêt

qui n’arrivons finalement qu’à penser le jour comme une nuit cérébrale et sans avenir autre que l’immédiateté de la putrescence insonore

 

alors je gratte les cordes de mon violon et j’écoute les biches chanter leurs métaphysiques sans violences

 

c’est à peine s’ils savent leurs mortalités brames baroques et silences longs sans mélopées qui espacent les appels au rut autour du bunker l’orchestre cervidé me brûle les entrailles je suis un animal qui fond au soleil des nuits

 

toxiques 

 

un peu moins toxiques                                                      quand l’espace fait du bruit