nicotine

Galipettes sur les routes : à califourchon du monde.

Paysages déployés. Tant de couleurs à travers le vitreux des vitres de la voiture qu’on ne sait plus si c’est le décor qui file ou l’œil.

L’écorchement de l’iris se fait sur les aspérités des pythons rocheux. Jaunisse généralisée des canyons.

A côté de l’asphalte des hardes petites de coyotes perdus, dérivants et qui courent après leurs ombres. Sans savoir. Excités juste, par les bruits du moteur qui leur réveillent leurs instincts frappeurs.

Nous courons aussi, quand j’y pense. Nous installons étrangement nos espoirs en dessous du soleil qui marque l’horizon tout barbouillé de lumière. Qu’y trouverons-nous ? A quel embranchement du cycle de la vie sommes-nous exactement coincés ? Ou dérivants ?

Des jours que nous roulons, dans les déserts et les canyons. Trois ans que la planète s’est embrasée, trois ans à manger des boites de conserves dans un abri anti-atomique étriqué. Trois ans de monologue et de branlette et de pensées suicidaires et d’euphories et d’émerveillement et de radio sans signal. Les mêmes livres, lus et relus éternellement, le plus lentement possible : survie. Les consignes de sécurité fédérales, épinglées dans tous les abris par les brigades civiles, volontaire, désabusées, sûres d’elle, à l’époque : inconscience animale. Je rangeais l’abri quand les sirènes avaient hurlé. Alors j’ai fermé les portes. En haut, dans mon appartement, les plaques étaient allumées, la cafetière chaude. Explosion, surchauffe, sans doute. Laquelle avait explosé en premier, la cafetière ou la bombe ?

J’ai rouvert les portes de béton il y a plusieurs semaines, trois ans après le bruit de la sirène, comme c’est marqué dans les consignes de sécurité fédérales ; rouvert les portes sur un désert : personne n’avait eu le temps de rejoindre l’abri. Moi qui faisait du rangement dedans, par hasard, j’ai évité les déflagrations et la désintégration générale de toutes mes matières. Supernova sous la croute terrestre – lumière blanche et divinement létale –  ombres des agonisants imprimées sur les murs : comme des animaux minuscules qu’un flash d’appareil photo aurait brûlé.

Ma ville effondrée. Aucune trace de ma cafetière en sortant. Marchant des jours j’ai fini par trouver une voiture en état. Puis j’ai roulé et placé dans l’orbite du soleil tout rouge – plus rouge qu’autrefois ? – mon destin pauvre.

Alors nous roulons, entre les coyotes et les canyons. Nous c’est moi et Iggy. Je l’ai rencontré quelques jours après ma sortie. C’est un iguane domestique. Il est accroché à l’appui-tête passager. Il regarde à l’horizon, une cigarette aux lèvres. Un ami fidèle.

L’apocalypse fait du bien, elle m’a recadré les espoirs.