j’y ai perdu des peaux

A mesure que j’avance, les arbres s’éveillent et, bientôt, leurs yeux lourds de sommeil s’écarquillent. Encore quelques pas sous leurs voûtes et ils ne voient plus que moi.

Un murmure les gagne, quelque chose comme de la crainte ou de l’excitation.

 

Je les ignore.

Ecrasé entre deux haies d’aubépines, un portail de bois m’accueille, sans émotion, comme s’il ne me reconnaissait pas. Avant de partir, mes parents, de crainte peut-être, ont laissé les deux battants de bois liés ensemble par une chaîne énorme qui, depuis, a rouillé. Je vais devoir l’enjamber, comme un voleur, sans héroïsme. Très bien. Devant moi, le jardin s’ouvre.

Les gros pavés jaune clair qui longeaient autrefois l’allée ont disparu, emmenant avec eux sans doute les fraisiers que ma mère choyait comme des enfants, domestiques et trop peureux pour survivre dans ce monde nouveau. Car ce monde ne ressemble en rien à celui qui m’a vu grandir, il est sauvage désormais, solitaire et autosuffisant, presque fier.

Les rangs de légumes ensemencés ont laissé place aux orties, les meubles de jardin à un chaos de fleurs, les chats aux oiseaux. La petite mare acre au fond de la cour, elle, n’a pas bougé, figée, comme autrefois, laissant seulement échapper, de temps à autre, un croassement attentif.

Mes semelles font crisser le gravier, je marche lentement et, quand ma main agrippe enfin la porte d’entrée, un corbeau me fixe depuis sa branche, avec, dans l’œil, une métaphysique douce. Ce n’est pas fermé. Il n’y a rien à voler.

Inspiration.

Je reconnais immédiatement les murs, l’agencement des pièces et les échappées des couloirs mais, à mesure que se reforme d’elle-même toute une cartographie mentale et presque affective des lieux, la désolation me frappe. Les papiers peints ornés de fleurs délavées, résolument rétros, ceux-là même que mes parents ne s’étaient jamais décidés à décoller, voient désormais courir sur leur torse des coursives de lierre en fleurs, fraiches, immédiates. Des hordes de fourmis serpentent entre les lattes du parquet gonflé de moisissure. Dans les placards de la cuisine, des merles nichent.

Tout est identique, et profondément changé. Je retrouve l’accord que j’espérais et je ne le retrouve pas. Ce monde n’est qu’un grand pianiste, aux gestes sûrs et pleins de passion, jouant sur un clavier désaccordé.

Je me désintéresse assez vite du salon devenu jungle, des vitres qui semblent avoir été brisées par les rayons mêmes qui les traversent, des petits canyons qui lézardent le plafond et des lézards qui y pointent également leurs museaux froids, du téléviseur débranché dont l’écran noir ne reflète plus que la mousse qui recouvre la table basse, des fauteuils décomposés, des plaintes sans structure, des poissons qui sautent dans la baignoire.

Je suis venu ici pour une raison bien précise.

Repoussant du bras les ronces qui me tombent au visage, je m’engage dans le couloir, comme je m’y suis engagé des milliers de fois. La troisième porte à gauche est rouge encore, le rouge de mon enfance, celui qui poussait des cris étranges quand la lumière de la lune lui touchait la peau.

La peinture est écaillée, à présent, elle se décroche par pans entiers et donne à la porte entrebâillée des airs de viande en décomposition. Poussant sa chair, non pas comme on ouvre une porte, mais comme on construirait un château de cartes, je retrouve, enfin, la chambre de mon adolescence.

Sans hésiter un instant, sur le matelas auquel la pourriture a redonné un moelleux nouveau, je m’allonge. A l’autre bout du lit, mes pieds dépassent. Il est minuscule. J’allume une cigarette qui goute étrangement l’adolescence. Elle a la fumée souple, bienheureuse de frayer son chemin dans ce désordre sauvage, neuronal, parfaitement vert à présent et dans lequel elle se sent chez elle, retrouvant la trace fantomatique des autres fumées, celles des cigarettes qui brûlaient ici, quand j’étais jeune. Et même si je me force, je n’arrive pas à regarder la chambre, chambre sur laquelle je fantasme pourtant depuis des jours, depuis l’instant où l’idée un peu folle de revenir ici m’est venue, et m’y voilà à présent, et je n’arrive pas à la regarder, et je sais, mentalement, qu’autour de moi, sur les étagères, se trouvent encore les squelettes desséchés de mes jouets d’enfance et même sur les murs les posters autrefois colorés de mes années de collège et même sous le lit quelques monstres aux corps sans doute souples et musculeux et même dans les recoins des nids d’araignées et leurs générations de créatures naissantes et mourantes et naissantes à nouveaux et même sur la table de chevet à quelques centimètres de mon visage la carlingue plastique défoncée d’une petite voiture que je fais désormais jouer entre mes doigts et rouler sur mon torse même si elle ne roule pas c’est celle que je tenais entre mes doigts comme maintenant celle que j’avais dans les mains et qui est tombée sur le sol lorsque j’avais sept ans et que…

 

J’ai sept ans.

Je suis dans le salon sur le tapis.

Ils parlent.

Ils font des bruits, gros.

Ils cassent des choses.

Ils se cassent eux-mêmes.

 

Non. Je serre le jouet jusqu’à sentir ses petits cartilages de plastique exploser sous mes phalanges. D’un bond je sors du lit. Ce n’est qu’une épave. Sans nom. Sans histoire. Et pourtant j’y ai dormi. Longtemps encore. J’y ai écrit sur les murs des récits et je suis revenu les lire, les dire à nouveau. Mais il n’y a personne pour les entendre. Alors ils sont vains, un peu.

Il y en a de plus beaux. J’y ai fait l’amour, pour la première fois, ici. J’y ai réfléchi, découvert la pensée, aussi, sans doute, jusqu’à empaler finalement les choses qui copulaient dans le noir, jusqu’à devenir, non pas encore un être, plutôt une possibilité de conscience.

J’y ai perdu des peaux. Et toujours les murs carnivores venaient les dévorer, se nourrissant, charognards, de mes pertes, de toutes les amputations inévitables de la jeunesse.

Quelle étrange idée, cependant, de peindre en rouge une chambre d’enfant.

 

**

 

Dans un geste rituel, civilisé et qui semble bien futile dans ce monde où seule la barbarie de la liberté fait sens à présent, je referme derrière moi la porte de la grande maison de campagne, indifférent aux fenêtres brisées par lesquelles entreront encore les peuples d’oiseaux qui viendront lui grouiller dans les entrailles. Contemplant cette étrange maison-baleine échouée dans la campagne normande, je songe à l’incendier. Ce serait facile. Il n’y a pas de voisinage. Pourtant je lui tourne le dos et je franchis à nouveau le portail cadenassé.

 

A mesure que je m’en vais, les arbres s’endorment et, bientôt, leurs yeux lourds de sommeil se ferment. Encore quelques pas sous leurs voûtes et ils sont tout à fait endormis.

 

Je les ignore.