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 Moment 1

 

 

 

 

Sur le Bateau, il y a moi, et le capitaine du bateau, qui est un ancien guérillero qu’a fait l’Argentine, à ce qu’il paraît et qui aurait squatté, je l’ai entendu dire à une femme, dans une escouade para en contact direct avec Guevara.

Parmi les caisses sur le pont les flots ça tangue mangroves sur les bords grosse apocalypse nerveuse de paysage c’est encore la fuite parmi les caisses sur le pont je fume et je regarde les matelots et le ciel et les branches mortes sur les rives qui font comme des iguanes.

Le gros bateau vingt jours que j’étais dessus depuis San Juan del Sur au Nicaragua après la fuite de Pâques vingt jours et maintenant c’est dans le Rio Lempo du Guatemala rouge comme un grand sexe vasectomisé dans la longueur parmi les caisses sur le pont je suis assis sous le ciel et j’ai l’impression que Dieu, il angoisse. Parmi les caisses il y a le capitaine qui sympathise avec les socialistes mais sans trop parler et puis des caisses on en avait plus au début, c’est que le bateau s’est arrêté dans des petits villages le long du fleuve : nourriture, essence, piles, médicaments, pièces de moteur…

Pourquoi tu veux aller jusqu’à Sayaxché Juan ? Y’a rien à foutre là-bas, tu seras juste à côté des mayas, c’est dangereux, plein de militaires. Viens avec moi, on rentre à Guatemala City, tu seras matelot, j’peux t’avoir des faux-papiers, c’est facile, vraiment facile, un enfant saurait le faire, ça te dit Juan ?

Le capitaine il s’est vexé quand j’ai dit non, c’est ma seule chance de retrouver un jour Jamie, j’ai son papier de Pâques dans la poche, toujours, depuis un mois, c’est tout l’itinéraire pour retrouver son pote Roy et il me rejoindra. C’est pas mon histoire de devenir matelot et de faire des faux-papiers. En fait, ça fait chier tout l’équipage de continuer jusqu’à Chura, encore une journée sur le Lempo, mais j’ai payé cher, j’ignore leurs regards.

Chura, deux jours plus tard, c’est même pas un village, c’est une grande crique de caillasse grise. Je saute du bateau signe de la main parmi les caisses sur le pont, ils me regardent même pas, déjà dans leurs cordages à penser ailleurs. Chura c’est bien pour rejoindre Sayaxché. Je sais pas trop comment, c’est pas écrit sur le papier.

C’est l’exil, c’est comme pour arriver à Managua, avec juste le sac et puis la plage et aucune idée d’où je suis, étrangement je me sens bien ; juste une liberté simple.

Je marche avec mon sac dans la crique, bruit d’animaux vacheux et puis je veux surtout pas m’arrêter m’en allumer une, pendant vingt jours de bateau j’ai fait que ça, rester assis, fumer, discuter un peu, regarder le fleuve, repenser à Pâques, essayer de ne pas culpabiliser … fuite.

Dans la crique quelques barques mais pas ordinaires : des coques de bombes aériennes coupées en deux qui flottent vasectomie il suffit d’en voler une ?

Là les vaches apparaissent avec un paysan, quelques billets quetzals et il est d’accord de m’emmener à Sayaxché, il laisse à son fils et à sa fille le troupeau et saute dans la barque.

Des visages durs et cendrés

des MAYAS.

 

**

 

Pourquoi tu m’as envoyé ici Jamie ? C’est un spectre de village tout montagneux et dérisoire

Sayaxché j’aime bien le nom ça sonne comme la langue qu’ils parlaient le vieux et ses enfants, c’est du k’iché, la langue des mayas, il y avait des mayas guatémaltèques sur le bateau.

Ville fantôme, c’est vrai, je m’y attendais. Le capitaine il connaissait pas bien mais il disait que c’était juste un coin pour la prison et le QG militaire. Je savais bien que je naviguais vers la guerre qu’on avait voulu fuir, pendant longtemps … la retrouver comme ça, encore des murs, encore cet air moîte et cette gravité… je pensais pas que ça ferait aussi mal. Pourquoi tu m’as envoyé là Jamie ?

J’ai arrêté un type dans la rue, un vieux avec un petit panier brun d’où s’échappent trois queues de poireaux et une grosse moustache sous le nez. « Bonjour, c’est par où le QG ? ». Il m’a regardé comme si j’étais le diable, et, finalement, ça me plaisait bien. Sentiment d’une puissance en sommeil, prête à naître. Juan-soldat, encore. Et puis d’un coup … malaise. « Eh ? J’te parle hombre ? ». Silence. Je sors le petit papier que m’avait donné Jamie et j’ai lu : Les patrouilles d’auto-défense civile. Tu connais ? Il murmure : Les PAC ? Tu veux aller aux Patrouilles d’Autodéfense Civiles ? Je lui ai dit que oui et il m’a montré une grosse maison coloniale au bout de la rue… colonnes blanches et puis des volets peints de toutes les couleurs. La seule qu’a l’air solide

Peur…

Quand j’ai poussé la porte du QG, je suis rentré de face dans la pièce, mais dans ma tête je marchais à reculons. Malaise, les types de la PAC je sais même pas qui c’est. J’imagine plusieurs fois dans ma tête à quoi pourraient ressembler leurs visages, leurs gestes, leurs opinions politiques. Je me demande à quoi je ressemble moi, je ne comprends pas pourquoi je suis là, pourquoi j’ai quitté le Nicaragua. Maya, Jamie, Sergueï, la fille à Maria. D’habitude c’est Jamie qui m’aide vivre seul c’est facile sur un bateau…

La pièce qui sert de quartier général n’a rien à voir avec les quartiers généraux des muchachos. C’est beaucoup mieux équipé. Il y a des téléphones, des bureaux propres, des piles de papier en ordre, des couvertures en plastique, des lampes qui marchent bien, des fenêtres pas trop sales. Moi, j’ai jamais trop passé de temps avec les gens importants des sandinistes mais c’était beaucoup plus crade et déglingué et rêche et creux, rien à voir avec cet endroit chaleureux et propre et qui sentait le café des machines américaines.

Je vois sur les bureaux des gros cubes noirs qui ont l’air de cracher du papier, plusieurs feuilles. Je me demande ce que c’est. Et, penché dessus, assis sur un fauteuil, il y a un type qui appuie avec les doigts devant le cube et ça fait comme le bruit des mitraillettes chaque fois qu’il pose un doigt et le papier bouge.

« Tu es avec nous ? »

Pardon, j’ai dit, comme une question.

« J’ai dit : je peux t’aider ? »

Petit hommes, gueule ronde me fixe, un peu curieux, las, yeux trop bleus pour être un militaire. Mais je sais pas trop parce qu’il a des épaulettes de gradé et il fume un gros cigare. Julio disait que toujours les cigares c’était pour les connards d’officiers.

– Euh, oui. Bonjour, c’est Jamie qui m’envoie.

Sourire.

– Eh les gars, c’est Jamie qui l’envoie !

Ils rigolent tous.

– Pourquoi vous rigolez ?

– Je connais pas de Jamie et j’m’en fous. Tu veux t’engager dans la milice ?

– Euh je sais pas. Je viens pour être le nouveau gardien de la prison.

– Il faut un nouveau gardien de la prison ? Ils ont déjà rien à foutre de la journée ces connards.

Je déplie encore le petit papier de Jamie.

– Je dois voir Roy Albuquerque.

– Papa Roy, c’est papa Roy que tu veux voir ?

– … je suppose.

– Écoute-moi petit, on a autre chose à foutre, y’a des gens qui bossent ici, ok ? Si tu veux te faire embaucher à la prison, vois-ça avec Albuquerque, mais j’te préviens tout de suite, tu seras pas payé. Si tu t’engages dans la milice, par contre, t’auras une bonne solde.

– Non mais je peux pas, j’ai répondu, parce que sinon Jamie il va jamais me retrouver.

– Mais c’est qui ce Jamie, ta fiancée ?

Ils rigolent.

– T’es un enculé hein ? C’est ça hein ? T’es un sale petit enculé ?

– Non ! J’ai crié presque. On est pas des enculés !

Ils se marrent tous. Les autres ont arrêté de faire le bruit des mitrailleuses avec leurs doigts et ils me regardent.

– Tu me fais rire, gamin.

Fumée du cigare qui mord les yeux

j’allume une cigarette, comme ça moi aussi, pour pas me laisser faire…

– On fait comment pour aller dans… la prison militaire nationale de Sayaxché ? J’ai dit avec le bout de papier.

– C’est pas dur, tu prends un flingue et tu tires sur un officier.

Ils rigolent encore. Quand ils ont fini je dis :

– J’ai un flingue. Il y a où un officier ?

Un chapitre de silence. Et puis je souris et ils se marrent tous à ma blague. Encore plus fort qu’avant. On aurait dit une blague à Sergueï. Sauf que Sergueï, il aurait vraiment eu un flingue. Peut-être même qu’il aurait tiré en l’air. Il était fou Sergueï. C’est toi le fou, Juanito, c’est toi qui déraille.

– Pour trouver Albuquerque et la prison tu sors d’ici, tu pars sur ta gauche et le premier sentier que tu vois, tu sais, qui s’enfonce dans la forêt, et bah tu le prends et tu marches un bon quart d’heure.

– D’accord, merci monsieur.

– Salut, gamin. Il se marre encore un peu. Une dernière chose : la prison appartient à la PAC, on y envoie nos prisonniers. Si t’as besoin de quelque chose, tu viens ici. Si tu remarques quelque chose de pas normal, tu viens ici. Si tu trouves le vieux Roy bizarre, tu viens ici. Entendido ?

 

**

 

Je ne fais même pas attention à la légèreté des arbres. C’est qu’elle est claire ici la forêt.

Il y a un petit chemin qui part des extérieurs du village derrière une ancienne poste. Il y a peut-être un quart d’heure que j’y marche dans la forêt. Le chemin c’est une vieille piste de terre battue avec dessus les racines des arbres qui s’amusent.

Au bout d’un moment la forêt s’arrête d’un coup, brutalement, ils ont tout déforesté le haut d’une colline et ça fait une sorte de plaine artificielle. Au milieu, en plein centre, un gros bâtiment beige avec plusieurs fenêtres, les pieds dans le gravier, une porte énorme, assez grande pour laisser passer une voiture et une marmaille de portes plus petites qui lui tourne autour du ventre.

Je me dirige vers la grande porte et je cogne, de plus en plus fort, je cogne, je regarde autour, il n’y a aucun bruit. J’allume une cigarette au moment où un type sort la tête d’une des fenêtres et me regarde d’en haut : C’est toi Juan ? Oui, j’ai crié. Fais le tour, il y a une porte de l’autre côté.

Quand j’arrive elle est déjà ouverte et devant il y a un type déglingué avec une vieille blouse tâchée et des jeans déchirés, et puis aussi une barbe trop longue et un peu sauvage et puis des lunettes rondes, sales, qui cachent un peu des grands yeux doux, bleus ou verts je saurais pas dire.

Il me tend une main musclée et poilue de blanc et noir : Roy Albuquerque, bienvenue à Sayaxché ! Je ne t’attendais pas si tôt. Je lui tends aussi la main, sa poigne est fragile, innocente. Je dis pas mon nom parce qu’il le connait déjà. J’ai pas traîné, j’ai dit, et puis je sors le papier de Jamie qui commence à être sacrément froissé et je lui tends : C’est vous ça ? Il le feuillette et puis Oui oui, bien sûr, entre.

Après la porte il y a un genre de couloir ouvert au fond avec sur les côtés des salles ou je vois des balais, des cartons, des armes, des munitions, du matériel médical, des vêtements, des cigarettes, des lampes, des bocaux de petites choses carrées en or et puis aussi des grands sacs de toile de pêche. Mais nous marchons directement vers la fin du couloir qui s’ouvre en organe sur un hall immense, le plafond est très haut, un peu partout des escaliers, au centre une grande table avec des journaux, une machine à café, des revolvers américains en mauvais état, une machine à écrire et puis une demi-douzaine de types qui me regardent d’un air absent et un peu méfiant. Salut ! Pas de réponse. T’inquiète pas, ils sont adorables ! Suis-moi ! Je comprends pas tout mais je le suis parce que je n’ai rien d’autre à faire et je me dis que j’ai fait tout ce chemin pour me retrouver ici. Avec ce vieux surexcité qui arrête pas de me regarder. Je lui emboîte le pas jusqu’à une porte en bois blanc avec dessus marqué au feutre : Infirmerie.

Des lits et des rideaux qui découpent géométriquement une grande pièce, aussi haute de plafond que le hall mais beaucoup plus étroite. Il y a des fenêtres mais très haut alors la lumière est vraiment … sombre et c’est plutôt des rayons jaunes et des auras. Il y a plein de gens dans des lits. Ils ont tous quelque chose en commun dans leurs visages. Ils ont des airs de jungle. Ce qui me rassure c’est que presque tous ils ont l’air de dormir, ou ils sont blancs fleuris, ou il leur manque quelque chose, les bras, les jambes et aussi sûrement des choses à l’intérieur sous les pansements.

– Ce sont mes malades. C’est moi qui les soigne ici. Jamie a dû te le dire, je suis médecin, j’ai même enseigné la médecine au Nicaragua.

– Vous êtes Nicaraguayen ?

– On peut se tutoyer tu sais et… non je suis né ici, à Sayaxché.

– Mais vous étiez psychologue non ?

– Psychiatre, comme Jamie, enfin c’est pas si différent. De toute façon ici, on a pas vraiment le temps de s’occuper de ça.

– C’est plutôt des maladies du corps ? Je sais pas vraiment quoi dire, mais j’ai envie qu’il parle, j’aime bien sa voix, elle me raccroche un peu au monde.

– Des blessures tu veux dire. Oui, c’est ça. Je finis d’abord de te montrer la maison. On aura tout le temps de faire connaissance, tu sais ici, il ne se passe pas grand-chose.

– Les soirs ?

– Les soirs, oui, mais même les journées sont assez creuses, en tout cas pour vous autres. Moi les malades m’occupent.

– Mais c’est des malades ou des prisonniers ? Jamie il avait dit que j’allais être gardien de prison. Et tous ceux-là ils sont pas menottés à leurs lits ?

– Parce qu’ils ne sont pas en état de s’enfuir, les valides sont en bas dans les geôles. Ici c’est un peu les deux. Pour moi c’est avant tout un hôpital, aux yeux du gouvernement, c’est une prison. Allez viens, je vais te montrer.

Nous sortons de l’infirmerie et nous retournons dans le hall. Roy m’entraîne vers une porte que je n’avais pas vu. Beaucoup plus grosse, en fer blanc, avec deux grosses barres d’acier au travers et une serrure énorme. Il attrape un trousseau de clés qui pendait à un anneau et il l’ouvre.

Un escalier qui s’enfonce dans le noir mais je n’ai pas le temps d’avoir peur parce que le vieux médecin me parle :

– Quand j’ai fondé cet hôpital, je voulais qu’il puisse aussi servir à tout le village. J’ai fait creuser le sous-sol, pour en faire un abri en cas de bombardement. Mais depuis que les combats ont commencé, presque tout le monde s’est enfui, c’est normal.

– Ils sont allés où ?

– Loin d’ici, vers l’Ouest. Ils sont retournés dans leurs familles, à la campagne ou même dans la capitale. Personne n’est jamais venu s’abriter ici. Ils en ont fait des cages. C’est comme ça. Plus les choses se radicalisent et plus elles deviennent simples. Et il n’y a rien de plus simple qu’une cage. C’est juste une négation. Juste un espace vide.

Il parle comme Jamie, je l’aime déjà bien.

Mais au moment où il dit « cage » elles se matérialisent devant nous, les cages.

Un noir espagnol, le noir profond de l’Amérique centrale, celui qui fait peur au soleil. C’est juste un autre couloir, plus long, plus cimenteux, plus décrépit et plein de grilles d’acier qui se succèdent sur les deux côtés. Encore moins de lumière qu’à l’infirmerie, Roy a juste une lampe à huile dans la main

j’ai le sentiment de quelque chose qui dort, indicible mais qui respire envie de pleurer. Le vieux à l’air de comprendre mon dégoût.

– Viens, retournons à la surface, tu passeras bien assez de temps ici. Chacun s’y accommode à sa façon. Tu en parleras avec les gars.

Dans le hall je respire à nouveau. J’essaie de faire le ménage dans ma tête. Tout ça va vraiment vite.

– Mais alors je peux rester travailler ici ?

– Bien sûr, autant de temps que tu le voudras. Par contre, je n’ai pas de quoi te payer, juste à manger.

– Ça ira très bien, de toute façon j’attends Jamie, il devrait bientôt arriver.

– C’est ce qu’il m’a dit dans ses lettres, oui.

J’ai rien dit parce que j’étais jaloux que Jamie il m’écrive pas. C’est vrai que j’avais pas eu d’adresse, ces dernières semaines. Il aurait pas pu m’écrire de toute façon.

– C’était quand sa dernière lettre ?

– Il y a quelques jours.

– Il allait bien ?

– Oui, il est encore au Nicaragua, il cherche à nous rejoindre.

Je sais que j’ai laissé Jamie, ou plutôt son dos dans une fumée de mort, au milieu des balles. Mais je ne me suis pas inquiété une seule fois de sa vie. Jamie il peut pas mourir.

Le vieux docteur me tend un fusil à deux coups et des boites de munitions. Il dit qu’on sait jamais, que ça peut servir et que quoi qu’il en soit ils étaient tous armés les autres gardiens.

– Mais vous allez pas en avoir besoin ?

– C’est pas le genre de denrées qui manquent ici. C’est de médicaments qu’on a besoin. Lorsque les militaires nous amènent des prisonniers, ils nous donnent aussi leurs possessions. Les armes, les cigarettes, c’est ça que tu as vu dans l’entrée, les restes de ces hommes et de ces femmes.

– Pourquoi ils gardent pas tout ça pour eux ?

– Parce que le gouvernement fait attention à son image, il n’a vraiment pas besoin de scandales, il veut une guerre propre.

– C’est quoi ça une guerre propre ?

Pas de réponse. Un moment j’ai eu envie de lui raconter quand j’étais guérillero, mais je commence à comprendre que maintenant je suis un peu de l’autre côté du miroir. Finalement ça change à peine. Pour l’instant, mieux vaut la fermer et écouter. Je prends aucun risque tant que Jamie n’est pas là. Jamie, il sait mieux que moi.

– Il y a encore une chose, c’est moi qui possède l’ancienne auberge de Sayaxché. C’est une ruine aujourd’hui, mais un ami, le vieil Enrique s’occupe encore de quelques chambres. Si tu ne veux pas vivre à la prison, tu peux aller t’installer là-bas. J’ai proposé la même chose à tous les autres. Ils ont préféré dormir ici, il y a des dortoirs en haut. C’est comme tu veux.

– Je veux bien la chambre, j’ai dit, comme une intuition qu’il me fallait mon monde à moi.

Quand Jamie arriverait, ce serait un peu comme chez Maria et tout reprendrait comme avant.

Il m’a donné des indications pour trouver l’hôtel abandonné et puis que je devais aller voir un type qui s’appelle Enrique.

– Allez, reviens demain midi, ce sera ton premier jour. Il me tend une main. Ravi de te rencontrer Juan.

– Moi aussi monsieur, j’ai dit, et puis j’ai regardé les types plus jeunes à la table et j’ai lancé : A demain les gars ! Et ils m’ont répondu d’un signe de la main.

J’ai repris le petit sentier de la forêt en sens inverse. Le Enrique en question vivait dans une maison pas loin du QG contre-révolutionnaire que je connaissais déjà. Il était pas aimable mais il m’a donné la clé de la chambre. Sa femme n’y faisait plus le ménage et la porte d’entrée du bâtiment était cassée.

Le premier soir, je suis resté à l’hôtel. La chambre était bien, j’ai posé mon sac à dos et j’ai jeté le petit papier plié de Jamie, j’avais tout fait, j’avais réussi.

Je suis sorti marcher dans les rues. Dans la dernière épicerie du village, j’ai acheté des cigarettes, des fruits et de la viande séchée. Et puis je me suis endormi tout habillé, sans avoir rien mangé, parce que j’avais l’esprit lourd du voyage.

 

Moment 2

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, c’est mon premier jour à la prison.

Il est bientôt huit heures. Je sors du lit, puis je le regarde, le lit. Il est grand, assez de place pour trois ou quatre personnes si on se serre. Je mange les fruits au déjeuner, et aussi un peu de la viande. Je me dis que j’aime bien manger de la viande dans mon lit. Il faudra que je fasse ça tous les jours. Je repense à tout, à tout ce qu’il y avait avant, à tout ce qu’il n’y avait pas avant. Et avant, il n’y avait eu ni viande ni lit.

D’un coup j’ai honte, et ça passe. Je repense aux compas qui sont restés là-bas, à tous ceux qui n’ont pas fui, tous ceux qui se battent encore, tous ceux qui se font battre. Vraiment, la honte passe. La honte n’a rien à faire dans un lit. Je suis bien ici…ça va aller mieux.

Il y a un des sourires du mur qui me fait penser au sourire de Maya. Maya est restée au front. Je l’ai pas beaucoup connue. Seulement sur la fin, elle était là quand ça c’est passé. Je pense souvent à elle.

Une nuit, dans la jungle, on s’était endormis ivres l’un contre l’autre, nus. Il ne s’était rien passé. Il ne se passait jamais rien de vraiment sexuel, on ne baisait pas beaucoup. Moi, de jouer le putain de funambule de la vie ça me paralysait. Je pouvais pas profiter, c’était ridicule, tout frêle et nuageux le plaisir, maintenant il y a le lit.

Je suis sûr que Maya s’est réveillée sur des cailloux ce matin. Je rigole, je souris plutôt. Pauvre Maya.

Alors j’ai décidé qu’il fallait descendre. Les murs me regardaient avec leurs grandes bouches béantes. En me levant, tout est tombé du lit. Mes pantalons, mes bracelets, mon briquet, mes chemises, mes piles, ma lampe militaire, mon couteau, mes sarcophages, mon adrénaline, mes sacs d’organes sanguinolents, mes oiseaux, mes soirs, ma bite, ma poussière, ma chaleur qui subsiste, mes cous coupés. Mes paquets de cigarette. Parce que maintenant, j’ai plusieurs paquets de cigarette en même temps. Plusieurs. Si je disais ça à Julio, il ne me croirait pas. Julio, gamin, il dormait dans la rue

la rue

la rue

La rue.

La rue s’ouvre en grand.

Sans comprendre comment, je suis déjà en bas des escaliers. La rue s’ouvre, grande.

Je récolte des pavés, arrachés, des cailloux, des gros morceaux de basaltes : je me promène dans les rues, les yeux fermés, je calme ma respiration et me concentre sur le soleil qui brûle doucement mon visage.

Après une vingtaine d’allers-retours, il y a plein de cailloux dans ma chambre. Je les ai ramenés un par un. J’ai le temps. Je ramasse mon couteau par terre. Je pose la lame contre un des pieds du lit. En tendant fort mon biceps j’entaille un peu le bois

le lit est bancal je lui ai coupé un pied les pavés font une petite pile

les quatre pieds du lit je les ai remplacés par quatre tas de cailloux de tailles égales

Alors j’enlève mes chaussures et je marche pieds nus dans le grand bordel de bois déchiqueté, maintenant je vais dormir sur des pierres, moi aussi, comme Maya, je rigole

je m’allonge cinq minutes pour savourer cet étrange sentiment

je pense à elle, et aux autres, je pense à Jamie, mais je sais que lui il ne dort jamais vraiment sur des cailloux et qu’il n’aurait pas aimé que je fasse ça, pas du tout il aurait dit c’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille.

Après je me relève, je lave mon visage et je sors parce que c’est l’heure d’aller à la prison, ou à peu près l’heure.

Sayaxché est complètement déserte, abandonnée. C’est même pas vraiment une ville, plutôt un village, une petite dizaine de paysans, leurs enfants, leurs bêtes, et quelques artisans, quelques militaires, une caserne, un garage, une place, trois églises minuscules, disons des grosses chapelles.

Une majorité d’indiens, d’anciens indiens, des types avec du sang maya, le peuple de l’or et du bois. Des anciens chasseurs, reconvertis en mécaniciens, en agriculteurs, en braconniers, en soldats parfois. Tous déportés. Tous dans des camps ou des prisons.

Le mouvement révolutionnaire paysan, n’était pas vraiment un mouvement révolutionnaire, c’est plutôt des mayas et des communistes qui en avaient marre d’être des paysans. De nombreux mouvements patriotiques s’étaient unis, associés au gouvernement, et donc aux américains, et les rafles avaient commencé. Les massacres, la guerre ethnique, sauf qu’une des deux ethnies n’avait aucune chance.

Juste quelques pas et je traverse, en diagonale, la ville-fantôme. Je repasse devant le grand manoir colonial où il y a le QG de la PAC. Je jette un œil aux deux gardes qui sont toujours devant la porte mais qui foutent pas grand-chose de la journée, deux gars d’ici, des latinos. Dans ce pays, tous les hommes du maïs, du bois, des fleuves, les chasseurs de couleuvres, les mangeurs de vent, tous ceux qui sont sortis de la glaise et de dessous la Grande Tortue qui porte le monde, et aussi tous ceux qui sont nés des fleurs que le soleil mâle a violées, ce sont les indiens, les descendants directs ou métissés des premiers mayas.

Les gars devant la porte me saluent du bout des doigts, sans lever à peine les yeux de leur partie de dés ; ils m’ont reconnu.

Ils vivent dans un monde de magie aberrante, ils boivent les sucs que sécrètent ces fleurs sauvages et cannibales qui capturent, dévorent et digèrent les oiseaux, ils ont le cœur zébré en bordel de christianisme barbare et de croyances indigènes un peu étranges.

Je prends le petit sentier qui traverse la forêt. J’arrive à la prison.

Après une grande porte à double battant, peinte en rouge par les gars de la PAC,

comme un avertissement sanglant, je marche dans le grand hall désaffecté

avec tout un foutoir de trucs pour dormir et se battre qui déconne

dans tous les coins, qui appartient un peu à tout le monde aussi.

Et puis, les enfants des mayas, ils ont leurs mythologies décousues qui forniquent, des histoires et des légendes hybrides.

Au fond du hall, il y a plusieurs escaliers qui montent et qui descendent,

moi je continue ma route vers l’un deux, un que je connais pas encore.

Parfois ils racontent que le Christ est revenu sur Terre chevauchant un serpent à Plumes, parfois ils disent qu’une bonne sœur, Sainte Elvire ou Elva ou Elvera ou je sais plus vraiment s’est fait couper la tresse par le Satan-Cadejo qui l’a violée et l’a épousée, un prêtre de pavot avec des sabots de chèvre et qu’après la tresse coupée, elle s’est changée en vipère à grelots.

C’est ça qui sera mon quotidien de tous les jours,

je sais pas trop combien de temps je vais passer à garder ces geôles.

Un dernier regard par une fenêtre sans vitre, elle se vide de ciel, et moi aussi.

Mais maintenant ils ont pris les armes les mayas, les fils desterrados, et ils ont peur de rien les salauds. Leur vengeance, elle tombe sans crépuscule, elle est sans substance, quelque chose sans colonne vertébrale et sans architecture charnelle, malléable, mou, vaporeux. Les fantômes sans âge de temples sacrés, immolés dans la nuit, la grande nuit silencieuse qui leur fait briller les dents et des yeux blancs comme ceux de la mort. Oiseaux ! Libellules ! Un peuple de forêt qui dévore les âmes en épargnant les muscles. En capturer un c’est comme un peu saisir une mouche au vol, croquer dans le vent, attraper un poisson à mains nues dans un fleuve.

Et pourtant ils en attrapent les contre-révolutionnaires, parfois ils y arrivent.

Tout ça c’est un maya qui m’a dit, sur le bateau.

Mais je lui ai pas dit pour quel travail j’allais au Guatemala. Je pense qu’il m’aurait tué pendant la nuit. Peut-être même que ce gars finira de l’autre côté des grilles et qu’on pourra discuter.

Et moi je vais devoir montrer les dents, garder les cages et prier je sais pas vraiment quels salopards de dieux à gueule d’animaux pour que les prisonniers me jettent pas des sales malédictions qui feront pourrir ma verge ou invoquer des poissons volants qui mangeront mes yeux dans mon sommeil. J’ai envie de courir, de fuir à toutes jambes et de me blottir dans ma chambre d’hôtel, là où je décide, là où y’a rien de ces horreurs et de ces choses bizarres, là où je suis puissant, et où mes ennemis peuvent mourir quand on leur tire dessus avec un vrai putain de flingue mitrailleur.

Celui qui s’appelle Ruben m’attendait. Il va m’expliquer comment faire les tournées d’inspections.

il y a toutes ces marches qui dégringolent comme une seule chair dentelée dans le noir j’y avance mais je mesure mon pas comme une musique sauvage je prends le temps de respirer à intervalles fixes et courts pour créer un rythme et m’apaiser

la nuit est une grande texture de sens inexplorée que je touche et qui murmure sur le bout de mes doigts, des milliers de secrets que j’arrive pas à comprendre

du plat du pied je balaie nerveusement les cadavres de papillons qui traînent sur les marches et dans ma tête

les petits corps chitineux et ailés et croustillants disparaissent

                        raissent

                                               raissent

                                                                                                paix

                                                chaos

                                                                                                rythme

                                                                        souffle

                                                                                                                        cœur

                                                âme … poissons volants ?

Au grand bout fier de l’escalier, une étoile métallique luit ; faiblement, une porte, acier, une porte de cage. J’y arrive. Elle grossit, enfin je crois qu’elle grossit mais c’est moi qui m’approche. La lumière s’étend sèchement sur la peau crevassée des barreaux de fer – bordel de rouille, crade, abandonné.

Un long couloir, que des portes, à droite, et à gauche aussi. Des voix dans le noir. Diables à chanter leurs mélopées sans visages et aussi des litanies, avec une voix plus basse, sourde, des poèmes religieux, des refrains animistes. Par fragments j’attrape leur espagnol bâtard et tout empli jusqu’à la gorge d’accents, de sons et même de mots en k’iché’ que personne d’autre ne peut connaître. Ils se murmurent des choses sur les ailes qui seraient des chaînes qui attachent l’homme aux cieux.

Une première cage, sur ma droite, mouillée mollement par une torche flaconneuse.

Lumière : obscurité

Une silhouette triste et voûtée, solitaire au milieu d’une vingtaine d’autres silhouettes tristes et voûtées et solitaires.

« Ça fait bizarre hein ? Tous ces gens dans les cages ? »

Je comprends pas comment Ruben il fait pour être à l’aise ici. Il me fait visiter l’hôpital comme s’il essayait de me vendre une grande maison. Il m’explique chaque tâche avec beaucoup de détail : quelle clé va avec quelle serrure, quand leur descendre de l’eau…

Et moi je ne pense qu’au noir et à ces couloirs … et je m’imagine …

profondeurs éclatées de touches de lumière qui font sentir vraiment la mortalité des choses et l’immortalité bizarre de l’âme et des générations

c’est une scène d’un monde pétrifié minéral

une mouche qui marche sur une paupière mi-close

des figures hallucinantes qui ne sont sorties d’aucun esprit dérangé.

Ruben continue de parler mais moi c’est pas à lui que je pense.

– Oui, pardon papa, j’ai dit, je veux pas mourir ici.

– Comment tu m’as appelé là ? C’est pas moi papa, c’est Roy.

Il me sourit. Il est gentil.

– Chut, chut mon vieux, t’en fais pas, personne va crever.

Il rigole un peu. Il est gêné.

– Pourquoi tu pleures ? C’est la guerre, c’est comme ça. Tu sais ici c’est Papa Roy qui commande, personne fait de mal à personne, c’est des prisonniers, c’est comme ça, faut pas t’en faire.

Je ne pleure pas pour les prisonniers. Je pleure pour moi. C’est égoïste peut-être, mais c’est comme ça.

 

**

 

Voilà, je suis installé. J’ai posé mes valises d’organes au Guatemala. Je sais pas si ça me plaît. Quand je doute, je me dis : “C’est ça que voulait Jamie, Juanito, c’est ça qu’il voulait. Fais lui confiance”. Est-ce que c’était à ça qu’avait mené toute l’escapade ? Toute l’équipée du cœur de Juan et Jamie ? C’est étrange, le mouvement qui meurt. Qu’est-ce que je foutais là ?

Je l’ai écrit sur un papier et je l’ai collé sur la porte de la chambre d’hôtel. C’est écrit : “c’es sa qu’il voulai Jamie”. Mais je sais que c’est mal écrit mais il n’y a personne pour me corriger et je n’ose pas demander aux gars de la prison.

La routine s’installe doucement. C’est tout ce que la guerre n’est pas, ça ressemble plus à quand j’étais môme, quand il n’y avait que des champs. Les champs c’est un mouvement illusoire de pousse et de coupe et de mort et de repousse, c’est tellement lent que ce n’est plus un cycle, je veux dire, ce n’est pas un mouvement puisqu’on ne voit jamais le blé pousser. On se dit seulement, au bout d’une semaine “Tiens, ça commence à dorer”. Mais on ne l’a pas vu dorer. C’est rien que de la mémoire qui pousse et qui voit.

Et à Sayaxché c’est pareil. Parfois je rentre dormir dans la chambre d’hôtel, parfois je reste dans les dortoirs de la prison. Mais dans la chambre il y a mon monde avec mes papiers et puis surtout mon lit.

C’est moelleux, chaud, je voudrais y mourir à chaque fois. Il y a même des soirs où la ville ne fait pas de bruit. Et je m’allonge sur le lit, je mets mes draps au chaud sous ma peau et je me caresse, pas le sexe, non, juste je fais passer le bout de mes doigts tout doucement sur mes côtes et mes hanches, je frissonne … impression d’être deux et en paix sous le drap, je suis tout blanc aussi, tout beige, sable, grège. Hier soir, je me suis allongé et mon flingue était loin, je ne sais même pas où, même pas s’il était chargé. Il y a une porte, une porte, et je ne la ferme pas, c’est mes yeux que je ferme, et quand ils sont bien clos-noir-aveugles je pense à des choses auxquelles je n’ai jamais eu le temps et la paix de penser. Un soir, même, j’ai essayé de lire un livre, mais je lis trop mal. C’est pas la faute à Jamie, c’est la mienne. J’y arrive toujours pas. Roy il a plein de livres dans son bureau. Je pourrais peut-être lui demander de continuer à m’apprendre.

Cet après-midi, Roy a dit que demain il fallait être là à huit heures tapantes parce que c’était un jour important : après deux mois d’offensive, les militaires de la PAC vont nous apporter une énorme cargaison de nouveaux prisonniers.

 

**

 

Un grand soleil, fort, tonnant. C’est une matinée d’ennui, finalement. Les militaires sont en retard et les gars s’impatientent. Odeur de sueur. Goût de poussière. Gencives sèches.

Les prisonniers nouveaux arriveront vers 13h. Une nouvelle génération, qui va pas chasser l’ancienne. Les gars ils m’ont dit : C’est ton baptême du feu hein ? Tu vas voir comment c’est la vie ici. Ils prenaient leurs grands airs.

Moi je suis assis contre un mur, j’ai un chapeau en paille pour me protéger du soleil et je fume des cigarettes. Des cigarettes à volonté. Les gardes dépouillent les indiens quand ils arrivent et tout ce qu’ils trouvent dans leurs poches finit dans les grandes armoires du hall. Ils ont choppé un terroriste, il y a trois semaines, dans une voiture avec sa femme, des vraies faces de mayas. Des grenades sous les sièges, des cartouches de chasse empilées en paquets dans le coffre, des gros sachets plastiques plein de peyotl, parce que dans les montagnes ils se défoncent à longueur de journée ces gars-là et surtout des tas et des tas de cigarettes américaines.

Ruben est assis à côté de moi. Il me parle de son frère qui se fait de l’argent dans les casinos de la capitale. Il mâche du chewing-gum et des grosses bulles blanches s’intercalent entre ses phrases comme des points virgules.

– Des coups à trois mille, tu te rends compte ? Comment tu t’appelles déjà ? Juan ? Tu m’écoutes ? Tu sais que c’est des cartes et quand t’en tire une tu te mets trois briques dans la poche ! Comme ça !

– Et pourquoi tu vas pas le rejoindre toi ?

– Je vais bientôt y aller, j’attends le bon moment et je pars.

Il a pas aimé ma question, parce que ça l’a fait penser à sa vie, sûrement. A la longue, à force d’être gardien, j’imagine que ça doit devenir une habitude.

On attend le “convoi”, ce sera sûrement des camions marchands réquisitionnés par le QG pour le transport des prisonniers. Ils ont dit “une bonne centaine”. Ils ont dit que ça serait sûrement “une bonne centaine” de nouveaux indiens. Alors ça avait été un merdier sans nom pour faire de la place.

La prison de Sayaxché n’est pas la plus grande du pays, pas du tout, il y a celle de Guatemala-ville, on dit qu’elle fait le quart de la ville, mais je n’y suis jamais allé et puis il y en a beaucoup d’autres.

On est au Nord du pays, pas très loin du Bélize, au cœur du merdier. Sayaxché est rien qu’un petit archipel de maisons rangées en désordre entre deux cols de montagnes timides comme des seins d’adolescente. Ce que j’aime ici, c’est que la forêt est partout, elle s’étend sur les ventres et les dos des collines tout autour, elle peuple des grands espaces de la ville avec ses bras humains et ses ombres claires, à peine noires ; mais ce que j’aime tant c’est que c’est une forêt douce, dressée en plein d’endroits d’arbres que je ne connais pas, de bruits d’animaux sans amertume, la jungle est si loin. La jungle est loin.

Ça adoucit la guerre, je trouve. Parce qu’après la forêt, au nord-ouest, il y a le lac que les mayas appellent Péten Itzá. C’est des larmes de dieux, ils disent, échouées en flaques sur la terre. Un lac sacré. Interdit d’y pêcher. Au-delà du lac, dans les forêts de Uaxactùn la radio elle dit que : “A l’heure actuelle, nous estimons que l’insurrection indienne compte environ vingt mille hommes”, enfouis dans le silence, planqués dans l’air et le vent, des camps nomades, une guérilla naturelle et presque invisible aussi. C’est de là-bas que viennent les raids qui frappent le pays, là-bas qu’ils se replient. Les seuls vraiment épargnés, c’est les couvents et les abbayes de missionnaires, les carmelitas qui soignent sans regarder la race. Des voiles noirs traversent Sayaxché, certains jours, avec leurs gros sacs à dos, elles fuient de plus en plus, les sœurs de Dieu.

Mais le pire c’est l’Est. A l’est de Sayaxché il y a les Montagnes Mayas, elles sont pas aussi grandes que les volcans du Sud, mais elles sont en éruption, tous les jours depuis 3 ans, en éruption de sang. La quasi-totalité des indiens s’y terre, alors c’est là que le gouvernement frappe le plus fort. Les rafles et les petits éclatements d’arrestations ont commencé dans les villes, mais dès que la guerre a été ouverte, c’est aux montagnes mayas que sont allées tomber les bombes. La principale ville maya, dans la vallée, s’appelle Dolores. C’est un nom espagnol. Le gouvernement a changé le nom des villes. Au nord-ouest, il y a La Libertad, c’est un pueblo plus petit que Sayaxché qu’on a repris aux indiens et qui est au pied des maquis. Rien que des garnisons de militaires à La Libertad. C’est de là que viennent la plupart des prisonniers des geôles, ils les envoient chez nous parce que c’est plus en retrait, plus sûr.

Bruit de moteur, c’est les prisonniers qui arrivent.

Nuages de poussières et boucan des moteurs à explosion qui chauffent. Les capots des Jeep sont tellement tordus qu’on dirait qu’ils fondent de l’intérieur. Ce sont les arbres et leurs racines qui cabossent les voitures.

C’est parti, plèbe de pieds qui trébuchent et de regards encore pleins. Ils descendent des camions. Ce sont tous des mayas, surtout des femmes et des enfants, les hommes ils s’en servent pour les faire parler et dénoncer les rebelles. Par contre, normalement on a pas le droit de toucher aux femmes fertiles – je sais plus pourquoi – alors toutes les jolies et les jeunes sont dans les prisons et puis leurs mères aussi. Tous des indiens, rebelles, mais ils ressemblent pas aux emprisonnés de Sayaxché que moi j’ai déjà vus. Leurs yeux disent des tas de choses et regardent partout et leurs poignets ligotés ressentent profondément la douleur. Leurs cerveaux doivent fonctionner à plein régime, à réfléchir comment s’échapper, en tout cas je pense, parce qu’ils sont vifs et vivants comme des animaux sauvages. C’est dur de se dire qu’ils vont cartonner ici, et se dessécher dans des cages, pour rien. En Amérique centrale, les guerres sont trop courtes et trop athmosphéreuses, mais Jamie m’a raconté que dans certains pays plus lourds, plus vieux, plus sérieux, les guerres s’éternisent sur des lustres et que donc les prisonnières peuvent passer toute leur jeunesse dans des trous sans lumière et puis faner comme des fleurs.

– Désolé du retard.

Un militaire, un commandant d’après mon expérience des sales gueules dans les groupes armés. Il vient de sauter à terre et s’éloigne déjà dans la forêt avec trois chiens de garde, peut-être qu’il va vers le QG, faire son rapport. Les autres qui viennent vers nous sont les conducteurs des Jeeps-camions, avec des grosses cages à l’arrière qui font un peu comme l’abdomen des abeilles dans une version en taule rouge. Trois types plus leurs aides de camps et des soldats d’escorte, certains nous connaissent et nous saluent. Au bout de quelques minutes, ils vont dans l’hôpital se mettre au frais et boire de l’eau.

Nous, on s’y met.

Itzel et Billy supervisent le manège en surveillant tout le monde avec les yeux de leurs mitrailleuses, à bout de bras. Leurs yeux à bout de bras.

Celso fait les allers-retours entre les arrières des Jeeps et la grande porte, un par un. Un par un il amène les prisonniers en les tenant par les chaînes où par le bras. Ici personne n’est violent sans raison, j’imagine bien que Sergueï, lui il les aurait frappés pour les faire avancer. Mais ça m’empêche pas d’être triste qu’il soit plus là, le russe.

Ruben et moi on est assis à une table, on prend des informations sur chaque indien qu’ils nous amènent.

– Comment tu t’appelles ?

– Mentutapel ?

– Ton nom ?

– Icha

– Et ton enfant ?

– Popotel

– Comment ça s’écrit ?

– Pas écrire

– C’est quoi ton village ?

– Tonvilaj ?

– Tu vis où ?

– …

– Elle est où ta maison ?

– La montagne

– Ok bouge pas … Juan ! note : taille, un mètre soixante-quinze, couleur des yeux, marron, couleur des cheveux, noire, couleur de peau : indienne type, signe distinctif : plutôt grande pour une maya.

On remplit la fiche, on la met dans un classeur et on passe à la suivante. engrenage du monde… qu’est-ce qu’on est ? Hein ? …de l’huile … les corps qui coulissent.

Après on regarde un des soldats, un qui est resté avec nous, et il feuillette sur un carnet pour trouver les chefs d’accusations de chacun. Comme il n’y a que des femmes, c’est surtout des “complicité d’action révolutionnaire”. Des fois c’est “fabrication d’explosif” ou “meurtre”, alors on s’arrête une seconde et puis, nos yeux bloqués, on la fixe… la petite créature timide et plutôt jolie et enroulée sur elle-même et qui tient parfois un bébé dans ses bras. Elle ose rarement nous regarder. … d’un coup on se reprend, on l’envoie avec les autres. Peu importe, finalement, le crime change rien puisqu’il y a qu’une seule peine : prison collective pour une durée indéterminée.

Deux ou trois vieux, qui sont là pour “complicité” aussi, ils iront dans les geôles communes avec les femmes et les enfants, puis quelques hommes, souvent des “meurtres en série”, ça veut dire qu’ils ont tué plusieurs soldats du gouvernement dans un combat. Moi aussi j’ai été meurtrier en série il n’y a pas si longtemps. Les hommes vont dans des geôles à part, pas dans les souterrains, parce que les gardes ont remarqué qu’ils dégénèrent et se mettent à violer les femmes au bout de quelques mois si on les laisse dans les cages collectives. Une fois il y a eu un vieillard qui a pété un plomb et qui a tenté sa chance, les femmes ont essayé en vain de le calmer. On l’a retrouvé le lendemain matin, tabassé à mort sur le sol de la cage. C’est celui qui s’appelle Celso qui m’a raconté.

Les femmes défilent, elles ont toutes les yeux marron, les cheveux noirs et la peau indienne type. Ruben s’agite, las, avec son mètre en bois. Il n’y a que les signes distinctifs qui changent un peu, on se force à bien regarder sinon ça sert à rien de noter des signes distinctifs. Cicatrice de coup à l’épaule, tatouage en forme de soleil sur le bras, louche de l’œil gauche, hanches disproportionnées, tresses avec des coquillages… eh Ruben ? Quoi ? Bah t’es con les coquillages ils vont pas être là tout le temps… Ah ouais— Bah écoute Juan, elle a pas de signe distinctif elle. OK. Et ça repart ça n’arrête plus … plus ça coule des yeux vers la tête, comme un fleuve devenu dingue : tatouage de lézard sur l’omoplate, trou infecté à l’oreille, boiteuse, cheveux blonds, cernes marqués sous les yeux…. Ruben ? Ça non plus ça va pas rester les cernes … Quoique… Et j’ai écrit cernes quand même.

Au bout d’une trentaine de descriptions identiques, je l’écoute plus, je les regarde et je note des signes distinctifs que moi je trouve, yeux en forme de coquillages, tétons durs qui font comme des os sous le tissu, peau d’écailles, cornes démoniaques cachées sous les cheveux, regard d’ange cassé qui tient une petite gamine par la main : petit regard d’ange cassé ; sabots, marche comme un puma, allure de pluie un peu froide mais rafraîchissante, griffes, canines de crocodile, bras amputé, squames sur le front, peau de mer, sourire… De toute façon, je vois pas pourquoi quelqu’un irait les relire, les fiches qu’on met dans le classeur.

Ensuite on les envoie vers Roy. Roy c’est vraiment un homme. C’est pas du tout le vieux fou qu’ils disaient au QG. C’est le plus vieux, ça c’est vrai, mais il est pas fou. C’est lui qui est en charge de l’hôpital-prison, même si c’est pas toujours bien clair. En fait, c’était son hôpital, il avait été professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de Managua, médecin militaire dans l’armée guatémaltèque, puis quand la Révolte avait commencé il avait pris la direction de l’hôpital de Sayaxché, son village natal. Les mayas gagnaient en puissance dans cette région où le gouvernement avait attendu des mois pour intervenir. Les gens ont senti le front se rapprocher, le village s’est dépeuplé, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun malade à soigner. Alors quand le gouvernement a réquisitionné l’hôpital de Roy pour en faire une prison, il n’a pas été surpris. Et il s’est dit que mieux valait lui qu’un autre. On lui avait envoyé cette équipe, des para-militaires, des gosses qui arrivaient d’un peu partout. Celso, Wilson, Ruben, Itzel et maintenant moi.

 

**

 

Les premiers jours se sont passés sans trop d’accrocs. Il y a des prisonniers qui nous ont menacés de mort, à travers les barreaux. Les prisonnières nouvelles qui avaient à peu près le même âge, on les a mises dans les cages du fond. Cheveux blonds, Lézard, Coquillages – finalement on continue de l’appeler coquillage même si ses tresses ont disparu – Allure de pluie, Puma et les autres, dans l’ensemble, se tenaient tranquilles. Une qui est jeune et qui a quelque chose c’est Ange Cassé, c’est comme ça que je l’avais appelé. Avec sa petite sœur, pas bavardes mais je crois qu’elles parlent espagnol ensemble.

Je descends souvent la voir, Ange Cassé, c’est devenu une habitude. Les autres prisonniers m’occupent plus tellement l’espace. Je leur jette un œil, savoir s’ils sont bien, parfois quand l’un d’eux à mal, ou qu’un enfant tombe malade, je l’emmène discrètement dans le hall pour qu’il voit la lumière du jour et, même si ses yeux le brûlent un peu, les larmes qui coulent de son reste de visage sont souvent de l’émotion. Alors quelque fois je les remonte et quand je descends dans leur monde il y a des dizaines de voix qui implorent et qui pleurent : « Monsieur Juan ! Monsieur Juan ! S’il vous plaît Monsieur Juan ! Emmenez-moi en haut ! Rien qu’un peu ! » ou des fois aussi j’entends « Monsieur ! Monsieur ! Mon fils ! Montrez-lui un peu de soleil ! Mon fils ! Je vous en prie ! » mais moi la plupart du temps je marche tout droit. La deuxième grille de cage avant la fin, à gauche dans le sens de la marche.

Là il y a encore les voix, mais elles s’évaporent ou bien s’inclinent du dos quand sa voix apparaît. Quand sa voix parle dans le noir et qu’elle luit partout comme une lumière… Ange Cassé, dans la cage du fond…

 

**

 

Un mois après son arrivée, la petite sœur d’Ange Cassé s’est faite remarquer.

Peau d’écaille s’entendait mal avec une vieille femme, elles foutaient la merde dans la cage. D’après la vieille, peau d’écaille lui volerait des cheveux dans son sommeil. Une fois que je passais devant elle m’a dit “Monsieur Juan” “Monsieur Juan” en insistant beaucoup. Oui ? que j’ai répondu. “Elle me vole mes cheveux quand je dors monsieur Juan ! “. Je sais, je sais. ” Vous trouvez ça normal monsieur Juan ?”. Comme j’étais taulier je devais m’assurer que rien ne déconne trop. “Est-ce que c’est pas juste parce que tu vieillis ?”. Elle a rien dit. Il y a eu un silence. Je la regardais dans les cheveux. “Vous êtes gentil monsieur Juan, je vous aime bien, je peux avoir de l’eau ?”. J’ai pas le droit de donner de l’eau. C’est ce que je lui ai répondu et elle s’est approché de moi, d’un coup comme un serpent, comme peau d’écailles, elle a lancé la main à travers les barreaux et m’a griffé le visage avec ses ongles.

C’est toujours dangereux, ils ont plein de maladies dans les ongles. Un grognement de vieille et puis quelque chose comme un rire qui a sonné au fond du cachot, des enfants. Je m’apprêtais à courir les escaliers pour aller me désinfecter les joues.

j’ai croisé un regard, celui d’Ange Cassé, elle était en plein milieu du couloir.

Putain en plein milieu.

Elle avait une gamine dans les bras. Une petite chose qui faisait des loques avec sa peau, et qu’il aurait bien fallu recoudre.

“Qu’est-ce que tu fous là ?” J’ai gueulé.

“La cage, pas fermée.”

Merde, qu’est-ce qu’ils avaient foutu à la tournée de ce matin ?

Elles me fixaient, stoïques, entre elles et moi des centaines de prisonniers sur les côtés. La petite était une réduction d’Ange Cassé. Même crasse, mêmes cheveux, mêmes épaules. Un peu plus souriante. Je compris que c’était elle qui avait ri quand la vieille m’avait griffé.

“Retournez dans la cage toutes les deux, c’est que vous pourriez vous faire battre pour avoir été là dans le couloir.” En les accompagnant, je regardais les autres dans la cage, recroquevillés,

ils fixaient la porte ouverte avec des yeux terrorisés

regard autour de moi. Des têtes curieuses sortaient de tous les interstices pour observer la scène, on aurait dit des baies. Avec l’obscurité qui cachait les corps, ça faisait comme une allée de visages-décapités-flottants qui me regardaient. Angoisse

Angoisse

images de jungle tout de suite

Paniqué, j’ai poussé les deux fantômes dans leur cage, ils ont marché en arrière, sans un mot, et moi, moi, je l’ai attrapé le gros trousseau qui pendait à ma ceinture, bouclée, la porte, et puis à la fin, dans le temps intérieur de mon ventre et de la prison, un dernier regard sur les autres cellules. Le temps est reparti et j’ai couru, j’ai hurlé du silence jusqu’à l’escalier sans entendre, dans mon dos, le bruit des vagues rouges.

marches quatre à quatre

fuir

Dans le hall, je récupère la respiration qui était restée dans mon thorax. Je tombe sur Roy et Celso. Il faut leur dire, leur parler, ce qui n’est pas comme ça non, ce qui n’est pas comme à l’ordinaire doit sortir du silence.

“C’est pas la première fois qu’elles se font remarquer.”

“Ouais, c’est deux sœurs, sans histoire, orphelines de guerre.”

“Deux jours que la petite s’amuse à jeter tout ce qu’elle trouve dans sa cage à travers les barreaux, elle vise les autres, la petite conne. Elle a failli blesser un gamin avec des cailloux.”

J’allume une cigarette.

Au bout d’une semaine, la question de la gamine lanceuse de cailloux était devenue vraiment problématique. Dans la cage juste en face, les prisonnières lui avaient gueulé dessus, mais elles pouvaient rien faire. Elles disaient qu’elles la tueraient dès qu’elles en auraient l’occasion. Mais pour l’instant, elles vivaient recluses contre le mur du fond, entassées, à éviter les cailloux.

Deux femmes dans leur cage étaient mortes. Les autres avaient caché les corps. Trois jours après on l’a découvert, à cause de l’odeur. Incompréhensible. On a pas cherché à savoir.

 

Moment 3

 

 

 

“C’est cette petite conne de merde !”

Il fulminait, rouge. Une bosse sanguinolente de la taille d’un œuf lui coulait dans les yeux.

Nous étions tous assis sur une table dans le hall. La main sur le front, les yeux injectés de sang, Wilson meuglait.

“Il s’est passé quoi putain ?” Ruben a le sourire aux lèvres de voir son pote hurler comme un con, on dirait qu’il s’est cogné dans une porte et que c’est pour ça qu’il ameute tout le monde. Je me marre un peu.

“Ça te fait rire connard ! Ça te fait rire hein ?”

Détends-toi, j’ai dit.

“Qu’est-ce qu’il s’est passé ?”

Dans les couloirs, il faisait sa tournée et douleur. Un caillou énorme, propulsé dans son visage, par la force dérisoire d’une enfant. Maintenant, il donne des coups de poings dans les murs.

“Attention aux murs ! Va pas te faire une bosse !”

Rires.

Là, brusquement, Wilson se tait. Il nous fixe, sa main attrape quelque chose dans son dos. Son flingue, pointé sur nous, s’agite, dans tous les sens, chaotique. Wilson enlève le cran de sécurité et serre la crosse de toutes ses forces. Une veine sur son crâne, dans les mains, des tremblements. Plus aucun rire. Un tas de battements de cœur …… pause ………….

Inspiration :

“Détends-toi putain !”

“Que j’me détende ? Tu rigoles connard ?” Et il s’est approché de celui qui avait dit ça, Roy ; il s’est approché et le revolver s’est approché avec lui.

Tout le monde se tait. Là-dessus Wilson hurle, se précipite vers la porte. Appel d’air incendiaire par les fenêtres, la tension évacue la salle avec un gros bruit silencieux. On ne peut pas mourir comme ça de toute façon.

**

 

“Ah mais tu m’emmerdes ! Est-ce que je sais où il est ? Dans sa piaule à tous les coups ! Retourne au village si ça t’travaille tant que ça !”

Les haricots fument, bouillonnent sans conviction et frémissent comme des petits reins d’oiseaux. Je crois que nous sommes tous un peu fatigués. Celso passe en revue les registres, Itzel, qui veut absolument jouer aux cartes, menace de nous noyer à mort dans un océan de hé on fait une partie ? Mais moi je suis d’accord et je l’aime bien Itzel … que du trèfle, et deux carreaux… je suis foutu pour ce tour. Quelques points à faire peut-être avec les deux carreaux … Mais le petit est content.

– Tu es sûr que tu ne l’as pas vu ? Tu montais la garde sur le toit tout l’après-midi, t’as bien dû le voir quitter la cabane ?

– Je te dis que non, putain. Alors où il est encore dans l’hôpital et il se planque …

– … ou t’as fait la sieste pendant ton tour de garde.

– Va te faire foutre. Ou alors il a pas pris la route et il est parti au village en coupant à travers les arbres.

On voit sur son visage que Billy en a ras le cul des questions. C’est Ruben qui le harcèle. Il est pote avec Wilson. Il s’inquiète.

– Tu l’aurais vu.

– Je surveille pas la forêt moi.

– Réfléchis bien ! Et puis pourquoi il aurait coupé par le petit-bois, c’est vachement plus long et c’est galère …

– Mais je sais pas moi…

– Moi je l’ai croisé tout à l’heure

C’est Celso qui vient de lever le nez de ses registres.

– Tu pouvais pas le dire plus tôt…

(rires…timides…)

– Mais où ça ?

– Bah dans son dortoir.

– Après qu’il soit sorti en gueulant ?

– Oui. Détends-toi, une gamine lui a jeté un caillou. Il va pas mourir. Et puis c’est un grand garçon, il a mal à son ego, il reviendra ce soir.

– Moi j’ai une idée.

– Quoi ?

– Elle continue avec ses cailloux ?

– Ouais, les filles de la cage d’en face commencent à riposter. Elles essaient de la dégommer avec des cailloux.

– Putain c’est la guerre en bas. Rires.

– Non sérieusement, j’ai une idée. On a juste à mettre sa grande sœur dans la cage d’en face. A tous les coups la gamine prendra pas le risque de la blesser.

C’était Itzel qu’avait eu l’idée et c’était vraiment pas idiot. Les autres se sont mis aux cartes. On a sorti une bouteille de Rhum du placard des objets confisqués. Une bonne soirée.

Pas envie de rentrer à l’hôtel … trop ivre … mais pourquoi une gamine s’acharne à lancer des cailloux… c’est absurde … beaucoup trop ivre … la nuit …. la forêt … il y a le dortoir des autres …

Sommeil et puis … rien

Réveil et puis…

Qu’est-ce que j’ai mal… Mon front va exploser… Comme si j’avais une bosse. Wilson ? Où est Wilson putain, il avait déconné hier, je me rappelle, le flingue, le caillou, la gosse…

Je tourne la tête et je vois un homme, allongé. Il respire fort, non, il ronfle. Celso, ce vieux con. Putain …

D’accord… Je suis dans le dortoir de l’hôpital. Je me souviens, la cuite d’hier soir, le rhum. Un effort et je suis assis au bord du lit, cet abysse devant moi, j’y bascule si ma tête penche en avant. Je bascule dans l’avant de ma tête. Vertiges. Je marche jusqu’à la salle d’eau. Deux ou trois sceaux gelés plus tard, mon visage est propre, je vois plus clair. Je suis tout habillé. Donc tout trempé. Fait chier. Je retourne m’asseoir sur mon lit. Sous chaque lit il y a une énorme malle en fer blanc percée d’une multitude de trous, un truc militaire, pour ranger les munitions. Ici, chacun y range ses secrets, ses trésors … Il y en a une sous mon matelas, je n’ai pas dormi en hauteur.

La place de Wilson. J’ai dormi à la place de Wilson.

Il n’est pas rentré dormir dans l’hôpital… Qu’est-ce qu’il fout ? Où est-ce qu’il est allé crécher ? Au moins mon cerveau remarche. En essayant de me lever j’ai de nouveau un vertige.

 

**

 

Le jour n’est pas levé. Il n’y a que l’aube qui s’attarde et traîne un peu. C’est agréable ; le carrelage taché de la cuisine, la vitre salle et qui découpe le bleu inimitable des aubes tropicales. Chevelures d’arbres ébouriffées et puis en silence, les hiéroglyphes torturés des branches noires, réseau, géométrie démoniaque, point de côté, alors le ciel, comme un cœur nécrosé d’artères noires et qui ne palpite plus. Mais la paix ? Respire. Horizon. Souffle. Une cigarette, dans l’air frais.

Un par un, les autres se lèvent, la casserole de café se vide doucement. Certains sortent en caleçon boire de l’eau et retournent dans le dortoir chercher encore un peu de sommeil. En fait, c’est ce que tout le monde fait. Personne ne dort bien ici, je ne sais pas si c’est la proximité des prisonniers ou juste la température. Cette cuisine, je pourrais y rester toujours, cigarette sur cigarette. Puissance tranquille avec mes mégots qui s’amoncellent dans les coins, sur les meubles, comme les secondes tombées de la pendule.

… où il est Wilson ?

… un œil dans sa chambre, le lit où j’ai dormi, pas de signe de lui.

Là, une anomalie minuscule, un battement d’aile de papillon dans mon crâne et la tectonique de mes plaques internes commence à déconner. Un lit vide, et puis plus rien … à peine … et la journée continue.

Je pars en tournée d’inspection.

Dix minutes plus tard

– Merde merde merde, mais comment c’est possible ?

– Je sais pas…

Dix minutes plus tôt

Mes mollets dorment encore, je trébuche un peu dans l’escalier … il y fait le même noir que dans ces yeux sans crâne au fond des grottes. Il ne faut pas penser aux papillons, Juan, ils n’existent pas. Pas de chauve-souris, pas de jungle, juste de la pierre. Des prisonniers, la guerre, tu as des choses à faire, des responsabilités.

Les cages s’alignent en rang, paisibles, comme les lits du dortoir qui dorment sans bruit, rangés bien droits et deux par deux, des enfants. Mes yeux s’habituent à l’obscurité, même si les barreaux rouillés scintillent et cuivrent un peu de lumière impuissante.

Instinctivement je vais vers la cage d’Ange Cassé, tout au fond du couloir. Elle dort en boule, roulée sur elle-même, sa petite sœur logée dans ses bras. Elle ne dort plus. Elle se lève. Pas de petite sœur, c’est son propre corps qu’elle devait serrer dans ses bras. Monsieur Juan, monsieur Juan. Sa voix est si faible … Il y a un problème monsieur Juan. Je savais bien qu’elles parlaient espagnol les deux… La cage elle n’est pas fermée, regardez, la porte s’ouvre. Cette serrure déconne ? Pourtant on l’a changé la dernière fois, après qu’elles soient sorties, les deux sœurs, encore elles. Je pousse la porte, elle résiste. La serrure est fermée à clé et même le gros cadenas qu’on a rajouté est verrouillé. Mais non tu vois bien, c’est fermé. Ma petite sœur n’est plus là. Quoi ? Je me suis endormie hier soir, elle aussi, à côté de moi et ce matin …  T’as bien regardé ? Dis ? Elle est pas allongée au milieu des vieilles ? Non, non, pas au milieu des vieilles. Elle ne dort jamais avec les vieilles… Les vieilles bougent et roulent quand elles dorment, elle n’aime pas dormir sous les autres…. Elle ne pleure pas. Sa voix est stable, tout en lignes en angles et droite et sans variations comme les arrêtes d’une tombe. Je regarde partout, putain la cage n’est pas si grande… Que des corps adultes, allongés. Merde, merde, merde, mais comment c’est possible ? Je ne sais pas … Je retourne m’allonger dans le lit de Wilson et je pense mais déjà je sais.

Mais, je le sais, je le sais que c’est Wilson, je le sais depuis le début mais je n’ai pas envie d’y penser

c’est la seule solution ça peut être que lui et Itzel avait dormi comme une pierre sur son toit il avait la pêche ce matin et là il court partout Wilson … il a pété les plombs il est revenu dans l’hôpital il a ouvert les cadenas bien remis les clés il a pris la petite et il est parti on ne sait pas où…

Putain qu’est-ce qu’il fallait faire, continuer la battue dans le petit bois, c’est la seule solution… Je reste un peu comme un instant de pause, allongé sur le lit de Wilson. Ma main pend hors du lit et je joue comme ce matin avec la petite serrure de la boîte en fer, sous le lit.

… ma main qui ne sait pas quoi faire pendant qu’il y a des scénarios dans ma tête et ma main qui s’enfonce dans la boue, la boue du Nicaragua, la boue des missions et des camps …moite gluante doucereuse et chaude, chauffée par le soleil mais qui ne coagule qu’après les pluies …

…sauf que ce n’est pas de la terre, c’est rouge.

Et sur la serrure de la boîte sous le lit, il n’y a pas la boue moite et gluante et doucereuse et chaude du Nicaragua, mais du sang qui n’a pas coagulé parce qu’il n’a pas plu.

Il faut ouvrir le coffre en fer. Il n’y a que Wilson qui a la clé… Une idée étrange, je tape du bout des doigts sur le métal : tu es là ? … Niña ? … je colle mon oreille sur le coffre… le métal glacé sur mon oreille … une respiration, saccadée, pauvre, on lui entend une claustrophobie étrange dans ses souffles ; elle respire …

– Tu écoutes le bruit de la mer ?

voix de Roy, sa bouche, sa barbe presque blanche, son regard compatissant de médecin militaire …

aide-moi papa Roy…

– Juan ? Juan ? Tout va bien ? Qu’est-ce que tu fous avec cette boîte ?

Je le regarde dans les yeux. J’espère qu’il va comprendre. Je lui montre mes ongles, le sang … ça racle …

– Tu t’es blessé ?

Comprends papa Roy … je t’en supplie comprends ! … regarde-moi regarde mes yeux mes mains ma bouche regarde comme je tremble

Quelqu’un d’autre dans ma bouche qui parle, qui m’anime, qui …

– Non, c’est elle. Elle est dans le coffre.

Roy à toutes les clés de l’hôpital, un double qu’il cache et qu’on a pas le droit de connaître. Il me dit où il est. En quittant la pièce je vois Papa Roy à genoux près du coffre et qui murmure dans un petit trou du fer.

 

Deux minutes plus tard

… et ceux-là, ceux-là ne connaîtront pas la mort, leur sang nourrira la terre comme du lait et leurs âmes, à jamais, vivront parmi les jaguars et les anges.

Ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste …

Une larme roule, de l’œil de Roy au mien, une larme voyage, se fatigue déjà et … un instant de silence… s’écoule dans l’œil de la petite. Roy a sorti son corps de la boite, elle respire. Son visage est maigre, dessiné de formes au fusain et ses cheveux se nouent dans des buissons touffus de jungle et son sang à l’odeur de la jungle et ses mains griffent encore un plâtre imaginaire et les doigts et les ongles et les phalanges et les tendons qui coulent sous la peau quand les doigts bougent et les pierres, les pierres elle les lance encore dans le vide mais elle ne bouge pas. Wilson l’a battue à mort, mais elle respire toujours.

 

**

 

Une heure plus tard

Une petite clairière de forêt, un petit coin dégagé sous les troncs.

Une pluie … la dernière du jour. Calme. Une pluie de terre.

Paix

(mais) Paix

(mais) Comment dire la paix ?

La terre pleut sur le corps, des sursauts de terre, quelque chose comme des battements d’ailes, insignifiants, argileux. Ça racle. Les longues feuilles des bananiers courbent l’échine ; les troncs restent droit, militaires, minéraux presque. Curieuse, la forêt fixe quelque chose dans son sol, quelque chose de nouveau, un petit corps dans la terre. La gamine ne dort pas. Ce ne sont pas ces membres doux et allongés en paix qu’on croit toujours. Son corps a gardé la mémoire de cette malle de fer où elle a dormi, sa dernière nuit. Sa dernière nuit, sous le lit de Wilson, sous moi, et la petite, la petite Ange Cassé, la lanceuse de cailloux, celle qui n’aimait pas dormir sous les autres… Sous moi, pourquoi moi ? Ça ne fait rien … Et là, dans cette tombe que l’on a creusée, à la lisière de l’hôpital, son corps a gardé la mémoire de la malle. Pourtant elle n’y est pas morte. C’est Roy qui l’a ausculté, qui a dit qu’on ne pourrait plus rien faire, une capsule de poison militaire, celui pour les tortures, dose maximale, quinze secondes presque tendres. Je n’ai pas eu le courage, j’ai retrouvé papa Roy dans les bois. Il est penché, quelques traces d’Ange Cassé sur sa chemise marron, comme un prêtre, il ferme les yeux, pour ne pas voir le corps. Le corps qui a gardé la mémoire de la malle, tordu comme un visage qui ricane, une vingtaine de fractures ouvertes. Un pantin, rieur, désarticulé sous des grandes feuilles. L’odeur de la rosée tropicale. Un bruit mat. Le crucifix tombe dans la fosse, quelques pièces, une poignée d’amulette mayas, récupérées sur des prisonniers, une poignée de ciel d’orage et une poignée de terre sèche. Il est où Dieu putain ? Quelque chose comme des battements d’ailes, insignifiants, argileux. Ça racle.

De la terre sur de la terre, rien d’important.

La voix de Roy se fraye un chemin, solennelle dans le concert épuisant des perroquets. C’est la saison des amours. La jungle hurle jour et nuit l’érotisme d’un millier de cris féconds. Et bientôt des hordes d’oisillons s’élanceront dans les arbres, jeunes, intrépides mais … dans la gorge, dans la gorge, une peur … gorges multicolores étouffées … une peur ancienne … la plus vieille … la première … pire que la nuit … pire que le feu … les prédateurs : les aigles, les serpents énormes et ces meutes de jaguars qui hantent les arbres.

“L’Éternel est mon berger : je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans de verts pâturages, Il me dirige près des eaux paisibles. Il restaure mon âme, Il me conduit dans les sentiers de la justice, à cause de son Nom.

Et quand je marche dans la vallée de l’ombre de la Mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi.”

Moi aussi je dois parler, c’est un enterrement, un enjunglement, Roy pleure, mais je ne connais pas la Bible :

 

… et ceux-là qui ne craindront pas le mal, ceux-là ne connaîtront pas la mort, leur sang nourrira la terre comme du lait et leurs âmes, à jamais, vivront parmi les jaguars et les anges.

 

Nous n’avons plus jamais parlé de la petite sœur d’Ange Cassé.

Nous n’avons plus jamais vu Wilson.

 

Moment 4

  

 

 

 

respiration …. respiration … putain de murs …. putain de bruits de grillons. Cigarettes … le Nicaragua …. un vieux ventilateur qui ne tourne plus depuis longtemps … comme la Terre…

J’arrache les petites peaux sèches, à la racine de l’ongle, une douleur pointue, agaçante qui me tient éloigné du mur.

Je suis rentré tout de suite après l’enterrement, l’enjunglement de la sœur d’Ange Cassé et depuis, dans la chambre, je guette mon esprit. Je le tiens fermement enchaîné. Tout doit rester solide et en place, à l’intérieur de moi. Comme c’est dur. Il faut tant de force pour tenir le coup et garder sa tête dans le bon ordre …

du chaos qui chante … un feu de camp … les yeux de ma mère …

la gorge de mon père … les ailes des chauves souris – yeux globulants de jungle

et les queues des lézards – fenêtre de fumée, fumée de fenêtre qui exhalent …

Bouge ! Bouge !

Hurle !

Panique … mon cœur … il va lâcher … BOUGE !

Juanito, détends-toi.

Souffle. C’était quoi qu’il disait Jamie … c’était quoi … “une architecture de pierre” ? Non … non. C’était quelque chose avec des pierres. “Une grande maison que tu bâtis, tout seul, pierre à pierre” ? Peut-être bien … oui, peut-être bien que c’était ça.

C’est ta tête Juan et c’est aussi le monde. Il n’y a pas de différence entre les deux. Le monde est organisé, logique : il tient en place. Un peu comme une grande maison, tu comprends ? Imagine une grande maison qui s’est bâtie toute seule. Toi c’est pareil. Trie tes pensées, tu sais lesquelles sont à toi et lesquelles tu inventes ? N’est-ce pas ? Je suis sûr que tu sais bien. Et dans lesquelles tu te caches ? Lesquelles te font souffrir ? Avoue qu’elles ne te dérangent pas, ces pensées fausses et que tu inventes, elles te rassurent. Y’a pas de mal, Juanito, c’est normal. Mais tu dois faire comme la nature. Trouve une force quelque chose qui va t’organiser, combler les fuites et les digressions. Les digressions ? Euh … ça veut dire … c’est les choses qui échappent à ton contrôle, qui fuient de ta tête. Comme des fuites d’eau, voilà. Et les fuites d’eau, tu as l’impression qu’elles avancent, tu peux en suivre le cours, plus ou moins longtemps, tu comprends ? Mais au final elles finissent toujours par faire des petites flaques inutiles. Tes pensées, c’est pareil, reste construit, ne suis pas les fuites. Comme une maison que tu bâtis toi-même, pierre à pierre.

Il serait fier de moi Jamie, de moi au Guatemala. Ça doit faire trois ou quatre mois que je suis monté dans ce bateau sans lui. Il a promis de me rejoindre. C’est lui qui m’a dit le front nord-est, c’est lui qui m’a envoyé ici. Il connaissait Roy. Il savait qu’on serait en sécurité ici. Il va venir. Il ne peut pas m’abandonner.

Détends-toi Juan.

La nuit est trop longue. Juan, ne pense plus qu’à Ange Cassé. Ne fait pas vraiment la différence entre les deux sœurs.

Les yeux de l’aînée, les yeux de l’enfant … un seul regard … Dans la malle de Wilson, tu as rencontré quelque chose de complètement nouveau : la lassitude. Une enfant fatiguée de vivre.

Te laisse pas aller. Cette voie n’existe pas. C’est pas une voie Juanito, c’est une dégrission qu’il dirait Jamie. Pas de la pierre, pas du solide, une petite rivière qui va faire une flaque, comme le sang … épuisé … de la gamine dans la terre.

Respire Juanito.

– Juanito …

Je murmure mon nom dans la chambre, avec vraiment ma voix, comme si Jamie était là. Elle fait déjà comment sa voix ? Elle est pas vraiment grave mais on a l’impression que oui. C’est parce que il parle vraiment vers l’autre et sa bouche fait un bruit caverneux et serein. Sauf quand il est heureux, il s’excite comme un gosse, trop spontané et alors là c’est aigu qu’elle est sa voix.

– Juanito ! Juanito !

Je me redresse dans mon lit, j’essaie d’imiter sa voix joyeuse en bougeant les bras en l’air. Ça me fait du bien. Et puis je sais que je fais exprès, c’est presque amusant et ça n’est pas dangereux, pas une dégrission.

Ange Cassé. Toute seule dans sa cellule. Elle ne sait même pas que sa petite sœur est morte.

Je sors du lit.

J’ouvre la fenêtre, lumière bleue, crépuscule. La même lumière que ce matin, dans la cuisine avec Itzel. Il ne doit pas être plus de vingt-et-une heure. La nuit n’est pas encore tombée. J’ai pas le droit de la laisser là-bas, Ange Cassé, toute seule, sans personne. C’est ça que je dois faire : aller la voir. C’est ça que Jamie aurait voulu que je fasse. Retourner à la prison, il y en a pour un quart d’heure à pied.

Tu sors de l’hôtel et t’engage sur le sentier qui mène à la prison militaire de Sayaxché. Tu n’as même pas pris la peine de boutonner ta chemise.

Dehors le monde n’est que pluie, mousse et chiens mouillés. La nature ferme les yeux, pour ne pas se voir et puis vivement le lendemain, n’est-ce pas ? Vivement le soleil.

Mais la nuit est encore pleine et il te reste des choses à vivre.

 

**

 

Bientôt deux heures qu’elle est là, deux heures dans un regard, et puis est-ce que c’est vraiment des yeux qu’ils sortent les regards ? Deux regards chauds, qui se croisent … la chaleur comme une main glissée au creux d’une autre, deux regards qui se touchent, tellement … qu’on dirait des mains. Moi, je sais pas grand-chose mais je sais que ça, ça lui fait du bien.

Nous n’avons pas parlé de sa sœur, Ange Cassé, la petite dans la terre, je crois qu’elle a compris. Elle ne dit rien… pourquoi ? Pourquoi elle se tait ? Ça n’a pas d’importance, les paroles.

Je suis revenu dans la prison, tout le monde dormait. Juste un qui montait la garde sur le toit, et encore, comment être sûr ? Surement Itzel. Je suis passé par la forêt, pour pas que le type me voit ; personne surveille jamais la forêt. Marcher, avec ma chemise ouverte comme les yeux de la petite … non comme une chemise ouverte ; et puis aussi, ma lampe torche militaire qui découpait du réel dans la grosse masse de noir. Je suis heureux, maintenant, dans la chambre, dans cette chambre, avec elle.

Quand j’ai ouvert sa geôle, elle m’a suivi, je pense qu’elle savait … elle savait… pas de questions, pas de questions. Elle m’a suivi, elle a pris ma main dans la jungle et dans l’autre main j’avais ma lampe. Elle n’a pas posé de questions sur sa sœur … elle savait, les arbres autour de nous lui ont dit, ils lui ont tout dit. C’est comme ça les mayas. Les arbres se mettent à sonner comme des cloches et, immergés dans un océan d’écorce, les secrets. La voix silencieuse des plantes s’entortille dans leurs oreilles comme un escargot. Les arbres lui ont dit, pour sa sœur, elle sait. Et pendant qu’on marchait sur la terre, moi, j’ai rien osé dire, pour pas que ça la perturbe et qu’elle pense et qu’elle oublie d’écouter les arbres et quand on est arrivé à ma chambre, dans l’hôtel abandonné, elle a souri. Le deuil était fait.

Une bouchée, encore une, encore une, j’ai rien d’autre à lui offrir que de la salade de haricot, mais c’est froid et frais dans la bouche et il y a du pain pas trop sec.

– Merci Monsieur Juan

– Dis pas Monsieur. Monsieur c’est les prisonniers qui disent. C’est pas ça que t’es toi. T’es plus une prisonnière.

Un sourire long et qui tire comme ça sa substance jusqu’aux étoiles, sur moi, sur mon visage.

– Toi, tu pars d’ici quand tu veux

Assise sur le lit, ses cheveux noirs qui ressemblent un peu à la mer, elle a quelque chose d’une mouette dans son visage d’ange cassé. Elle est très jolie, maigre sous la poussière, les cernes et puis ces os aiguisés… On dirait une feuille qui flotte, de l’autre côté du vent, repliée sur elle-même dans une grande tornade ou une tempête sans bruit qui fait plusieurs fois le tour le la terre et qui revient toujours échouer ses vents dans ma chambre, s’asseoir sur mon lit.

Alors je suis parti chercher une bassine d’eau chaude au premier étage, il fallait le faire. Quand je suis revenu, elle n’avait pas bougé.

– Tiens, je lui dis, prends ça.

Tendue dans ma main vers elle, une éponge.

Elle ne comprend pas. Yeux tristes, rougis.

Alors je prends l’éponge dans ma main et je l’approche de son épaule elle recule brusquement mais je lui dis shhht pour la détendre et doucement comme la patte minuscule d’un petit animal je pose l’éponge rugueuse sur sa peau et sa peau aussi est rugueuse mais l’eau efface la poussière comme du vent et comme aussi un chiffon ou même la neige il n’y a pas de poussière sur la neige et puis sa peau sa peau elle devient douce et une belle soie mâte comme ça qui apparaît sous la saleté alors je continue à doucement passer l’éponge et quand la peau est de nouveau belle et pleine de couleur et propre comme la peau des murs qui nous regardent en retenant leur souffle alors je ne la lave plus avec l’éponge parce que l’éponge est rugueuse et parce qu’elle mord ; non, juste, je pose la paume de ma main et doucement j’enlève l’eau comme le soleil sèche la terre après les pluies. Je suis un soleil.

Elle a encore peur.

– Pourquoi tu fais ces yeux ? Tout va bien ?

– Tout va bien ?

– Oui, tout va bien. Qu’est-ce qui peut t’arriver hein ? C’est la nuit, tu sais, il ne se passe rien ici la nuit.

Quelle belle nuit ce soir.

Comme tout est oublié. Comme les derniers mois de ma vie fondent sous l’éponge avec la poussière… C’est pas juste une fille, c’est surtout la chambre de paix, peut-être aussi qu’aujourd’hui il y a eu la mort et que dans la nuit il faut sentir la vie, comme une balance ou un bizarre cycle de nature. Ma chambre, mon rythme,

une fille que je recolore au savon comme une toile

ça fait comme une nouvelle peau, pour elle, et pour moi aussi.

Ange Cassé est un peu réticente quand je passe l’éponge sur son torse et que je descends ma main doucement vers sa poitrine. Elle a peur. Elle recule un peu et cache son visage dans le pli entre sa clavicule et son cou.

– Pourquoi tu te caches ? Tout va bien, je murmure pour pas l’effrayer.

– …

Elle croit que je veux la violer, j’ai compris, je sais bien. Je voudrais lui dire que non, que je veux juste la consoler.

Je lui dis.

Elle a l’air de me croire.

C’est vrai que ça doit pas arriver souvent ce genre de choses, elle a raison d’avoir peur, elle est intelligente. J’arrête de la laver un instant et je lui donne ma main. Dans ma main, la sienne et nous nous levons. Debout devant la fenêtre, je lui montre la nuit et les lumières du village mort. La nuit nous regarde, elle hésite un peu, puis elle nous pénètre, forte, puissante, possessive. Les étoiles s’ennuyaient ce soir, elles nous repèrent et se mettent à étoiler, plus qu’avant, avec la sourdeur un peu brute des rapaces.

Là, d’un coup, Ange Cassé appuie son dos contre mon torse. Sa tête s’écroule vers l’avant, comme une pierre attachée à une corde vertébrale. Endormie, complètement éboulée et détruite et épuisée par des semaines de prison.

Elle s’est endormie debout, comme un petit morceau de nuit anonyme dans le creux de mes bras.

Je l’allonge sur le lit et sur elle, une couverture. L’air est un peu frais, même sous les tropiques.

Elle a dormi pendant les deux jours suivants.

 

**

 

C’est comme ça que je l’ai accueillie, Ange Cassé : sortie de sa cage. C’était il y a des mois maintenant.

Son vrai nom, c’est Soledad, mais moi je l’appelle Sol. Ça veut dire “soleil” et c’est plus joli. Elle n’a plus du tout un visage d’ange cassé. On dirait un petit mammifère, timide, peureux et avec des cheveux fous : elle a dû les couper deux fois avant de pouvoir les peigner correctement. Je lui ai trouvé une brosse à cheveux dans les affaires des prisonnières de l’hôpital.

Une distance étrange, nous étions ici et ailleurs et puis tout le réel n’était qu’un point lumineux qui coulait et roulait et se pavanait un peu quand même, aussi, il faut le dire, dans le ciel. Mais dans cette distance douce, un peu comme deux oiseaux qui volent autour d’une cage, hésitants, nous vivions. Deux enfants sauvages – c’est comme ça qu’il m’appelait Jamie, l’enfant sauvage – nous vivions. Je pense que Jamie aimerait beaucoup Sol. Je suis pressé qu’il me rejoigne … s’il y arrive un jour.

Nous vivions dans Sayaxché, à deux. Le jour je travaillais à la prison, mais je ne lui appartenais plus. J’appartenais à Sol. Des mois, des mois que je n’étais pas resté dormir avec les autres. Ils se posaient des questions, mais pas tant que ça, ce sont des hommes simples, je pense qu’ils se doutent de quelque chose, peut-être même qu’ils m’en veulent un peu…

Je ne lui parlais jamais de mes journées, elle ne me parlait jamais des siennes. Je ne savais pas ce qu’elle faisait.

Dans les larmes silencieuses des rues, dans la poussière et au milieu du petit peuple patient de Sayaxché, sous le ciel de nuit et puis le ciel de jour, au travers des commerces aux vitrines cassées et de l’existence pauvre du village, vraiment, nous rayonnons. Nous ne sommes pas comme les autres, nous ne sommes pas faits de poussière. Nos membres sont tissés de chair et de vie organique : des hommes de maïs, comme ils disent les mayas, et pas des hommes d’argile. La première espèce d’hommes crées par les dieux, ceux qui n’ont pas eu droit à l’amour.

Elle est à mon bras, elle ne dit rien, nous courons. Ou plutôt c’est moi qui court autour d’elle, parce qu’elle ne court pas vraiment Soledad… Elle boîte dans les rues, quand elle va chercher de l’eau au puits, parce que les canalisations de la région sont pétées. Je vole beaucoup de café, je ne sais pas si elle aime le café, mais elle en boit avec moi. Il y a beaucoup de silence entre nous. Elle ne parle pas beaucoup Soledad. Par contre elle mange, tout ce qu’elle trouve, mais elle ne grossit pas. J’aime beaucoup son corps, mince, espagnol dans les épaules et maya dans les hanches. Je lui fais beaucoup l’amour, en silence. Quand j’entends sa respiration, parfois même un gémissement, quand elle me montre qu’elle ressent quelque chose, un bonheur sans nom me possède, comme une armée en marche qui rentre dans une ville : l’extase du pillage, du triomphe et puis la musique. Comme j’aime ces souffles de fatigue, de plaisir ; … je n’ai pas vraiment quelqu’un à qui parler. Les gars de la prison ne sont pas au courant de notre histoire. Moi je lui parle beaucoup … mais elle ne dit rien, Sol…

Sol elle est douce comme la vie à Managua que j’avais.

Mais ça ne fait rien, et puis nous avons changé de lit. J’ai enlevé les pierres. J’ai éboulé tous les souvenirs du Nicaragua.

La guerre n’existe plus puisque Sol existe.

Sayaxché n’est plus qu’un pays étrange, géographié d’amour. Certains jours, j’ai l’impression d’être un pionnier, à planter des drapeaux dans ces plages inconnues et puis derrière les arbres, quelque chose comme une trace de peinture pour que nous retrouvions notre chemin.

Ce qui meuble le plus mon cœur, je crois, c’est sa lèvre supérieure : haute, un peu bombée, vraiment courbe. Elle fait comme un porche d’où pendraient des milliers de fleurs, blanches, rouges, en grosses grappes ou en petits bourgeonnements. Si seulement j’avais su lire, je m’y serais installé, avec un petit fauteuil de bois et un gros livre plein à ras de mots et de phrases, sous sa lèvre supérieure qui fleurissait, qui fleurissait …

Mais je ne sais pas lire, vraiment, on a essayé de m’apprendre, rien à faire. Jamie il avait essayé aussi. Il était tellement patient Jamie mais moi … impossible.

Nous vivions hors du monde. Mais à la prison quelque chose se tramait, comme une taupe sous la terre, le sol tremblait à peine et pourtant quelque chose se passait. C’était comme à Managua. Ça filtrait à la radio. La PAC battait de l’aile. Les mayas devenaient de plus en forts, mais ça moi, je l’ai toujours dit, qu’on ne peut pas tuer des hommes.

Le QG de Sayaxché avait distribué des tracts aux artisans du village et à tous les paysans des alentours. Leurs fils étaient mobilisés, ils partaient dans les montagnes mayas. Dans le hall de l’hôpital-prison, ils nous avaient forcé à afficher un tract, c’était écrit en gros : “AUX ARMES, PATRIOTES !”. Et on en entendait parler. On entendait plus que ça.

 

**

 

dans la prison … je regarde Billy. Il va partir, Billy.

Ils font un bruit métallique, deux petites perles de fer, stoïques, lasses, les yeux de Billy regardent toujours bien droit et ferme. Devant ses yeux son visage et, juste au-dessous, deux cernes grises qui font comme des barques. Et puis ses joues et ses pommettes et sa peau molle. Tout ça bien en place.

Pourquoi ces reflets de peau sont-ils si bruns ? C’est que le miroir est sale. Personne n’a le temps de laver les miroirs. Le temps est précieux et il n’est pas sérieux, ça Billy en sait quelque chose, ça oui. Le Temps il est friable, comme la roche, comme le cœur de ces soldats délurés que la guerre, la chaleur des combats et la voix éraillée des grenades ont abîmé ; courir, sauter en tous sens, rire des rires de fous et tuer pour passer le temps. Le Temps passe et les miroirs sont de plus en plus cruels avec Billy. Ça le touche, mais pas tant qu’il aurait cru … Il était beau, quand il était enfant Billy. Il s’en rappelle, de ces jours de soleil, les nuages restaient dans le ciel et le sang bien au frais dans les veines. Le sang sèche sur les murs, ici, c’est laid, ça coagule en croûtes sur la pierre et dans sa tête. Je suis sûr que ça lui tourne dans la tête, ça nous tourne tous.

Il ne m’a pas vu Billy encore, il ne se voit que lui dans son miroir… lui dans le Temps … je suis juste là, Billy, juste derrière toi. Je lis dans tes pensées Billy. Pars sans te retourner Billy, ou alors reste. Retourne-toi et reste avec nous.

Billy nous quitte ce soir. Il rejoint le front. J’en peux plus de la vie ici, tu sais, je tourne en rond. Et c’est vrai qu’on marche sans but, toujours pareil. Boire de l’eau le matin, tourner dans les sous-sols, inspecter les prisonniers, enterrer les morts, discuter des nouvelles du combat qu’on entend à la radio, monter la garde sur le toit, gérer les arrivées des nouveaux prisonniers, fermer les cages, manger ensemble, jouer aux cartes, aller dormir. Boire du rhum, des fois et aussi des fois aller au village boire du café. C’est à se demander pourquoi l’hôpital-prison fonctionne encore.

Moi je veux essayer, tu vois, essayer la guerre. Et puis ils ont besoin d’hommes, là-bas. Là-bas, vraiment, c’était attirant, fallait lui accorder ça au Billy. Une quarantaine de kilomètres au nord-est : des montagnes millénaires agitées de mayas et la violence tranquille du ciel et puis aussi des combats et toute les explosions de la vie humaine ; tout ça à l’air vrai, vu d’ici, et ça fait comme un appel dans les tripes.

– Tu sais Billy, moi j’ai été au front.

Et tu voudrais pas y retourner Juan ? Hein ? Viens avec moi, viens là-bas. Non Billy, je veux pas, peut-être un jour, mais pas encore. Le front ça racle, Billy.

 

**

 

On a fêté le départ de Billy tôt ce matin. La navette du gouvernement part à 5h. Tous un peu mornes. Il y avait eu de bons moments. C’est pas qu’il était vraiment marrant, Billy, mais il savait vivre avec les autres. Papa Roy est un peu triste, je le vois, sur son visage. Sa longue moustache pleure un peu vers le sol. Il ne comprend pas, il est trop vieux pour comprendre. Le Temps qui coule sur la peau, il connaît, mais il n’arrive pas à imaginer que Billy l’ait ressenti déjà. Billy est guatémaltèque et américain, fils d’un mécanicien yankee. Il a à peine vingt-cinq ans.

Et dans la tête de Roy : Mais pourquoi ? Tu veux mourir Billy ? C’est ça que tu veux ? Mourir tout seul, là-bas, alors que rien ni personne ne t’y oblige ? Tu es idiot, mon garçon. Mais tu es trop jeune pour comprendre.

Enfin sûrement que c’est comme ça, je suis pas dans sa tête, je vois rien que les larmes de sa moustache.

A peine le temps de s’embrasser, le temps file et déjà on lui voit le dos qui s’éloigne vers le village. On est tous dehors, devant la porte de l’hôpital.

Un gros sac de toile, sur deux épaules, qui rebondit. Il avait vidé sa malle en fer, il faut toujours laisser un espace vide quand on décide de changer de vie, effacer les traces. Wilson était parti en laissant sa malle pleine de mort et une photo en noir et blanc au-dessus de son lit…

Un fusil à l’horizontale, sanglé en haut du sac. On lui avait donné le meilleur ; de toutes les armes récupérées sur des prisonniers, on lui avait donné le meilleur, un énorme semi-automatique américain et plein de cartouches dans des petites boîtes en carton jaune. Avec son arme démesurée et son visage doux, il avait des airs d’enfant soldat.

Il y a Itzel qui lance : “Et puis fait attention au serpent à plumes !”. Billy se retourne, il est bientôt plus à portée de voix, à cause du vent qu’essaie de décrocher la terre aujourd’hui. Il rigole, ouvre la bouche, nous regarde et la referme. Son dos, à nouveau, qui part et marche et s’éloigne de l’hôpital.

 

**

 

Le soir, j’ai fait une dernière tournée d’inspection. Maintenant, je le connais par cœur, l’hôpital. Je sais quelles marches grincent, quelles portent ferment mal, comment créer des courants d’air avec les fenêtres quand il fait trop chaud, comment remettre l’électricité qui saute en permanence. Je commence à connaître les prisonniers aussi, qui a besoin de quels médicaments, qui ne doit pas être mis dans la même cage… Finalement nous n’avons plus reçu de convois militaires depuis celui qui a amené Sol, il y a six mois.

En bouclant une cage d’un coup de clé. Je pense à son visage, qu’est-ce qu’elle est en train de faire ? Hein ? Est-ce qu’elle est dans la chambre d’hôtel ?

J’ai envie de la retrouver.

En remontant les marches, je gagne le hall : où il est ce con ?

– Itzel ! Itzel !

Sa voix vient des dortoirs :

– Qu’est-ce tu veux hijo de puta ?

– Tu peux finir la tournée en bas, j’en ai ma claque.

– Ouais ça marche.

Itzel débarque, mal réveillé. Il dort la journée, à cause de ses gardes de nuit.

– Putain il est bientôt vingt heures t’as été te coucher quand gamin ?

– Je sais pas, vers sept ou huit heures du mat’.

– Tu glandes dur, camarade.

– Eh ouais.

Sa tête d’adolescent illuminé se tourne vers moi :

– Toi tu rentres ?

– Ouais

– Mais pourquoi tu dors plus jamais avec nous ?

– Marre de voir vos gueules.

Nous rions.

Je prends la route de l’hôtel, je cours presque sur le sentier, comme un papillon de nuit vers une bougie.

Une douleur … son arrivée à l’hôpital … sa petite sœur …

En poussant la porte je la vois.

Assise sur le lit : je la vois. Froide de lumière comme une flamme … une bougie.

Chaque fois que je la vois, Sol, ma bouche fait des grimaces. Elle habite presque dans ma bouche. Elle est la lèvre et la gerçure. Je me jette sur elle, l’allonge sous moi dans le lit.

je la tiens dans mes bras, elle a les yeux un peu clos, elle est comme une poupée. ses joues sont un peu rouges, pomerosées par l’amour et un peu aussi le plaisir du ventre et de tout le corps. sa bouche s’entrouvre légèrement et fait des petites exhalaisons soufflées d’un grand soulagement. ses coudes sont agrafés autour de mon cou. je sens sa poitrine écrasée tendrement contre mon torse. elle ressemble à un gros nœud de chair, le nœud de mes bras, mes bras noués et roulés sur eux-mêmes et qui prennent vie. je suis bien. je voudrais que tout s’arrête maintenant.

je suis un univers dont elle est toutes les dimensions. ses cheveux frottent contre ma peau et chaque frisson sonne comme la fin d’un monde.

Billy est parti aujourd’hui. Il va probablement y mourir, dans ces montagnes …

Jamie me manque …

 

**

 

comme c’est beau un lit quand on l’a meublé avec une femme – c’est ça qu’elle fait Sol, toujours – elle vide le monde comme un grand évier et glou et glou et glou, il reste quoi ? Il reste moi – je suis meilleur – plus généreux – je n’ai plus de crises – plus d’angoisse – la jungle a brûlé – il ne reste que l’amour – des fois ça fait comme la jungle mais juste l’orée des jungles quand on voit la lumière –

Tous les matins, je sors de notre chambre, pour aller travailler à la prison et alors ses yeux, ils me prennent en chasse, ils me suivent, sans douleur. Je ferme la porte derrière moi, la porte de la chambre. Dès que je suis dehors, elle ne peut plus me voir mais elle me regarde toujours. Ça n’a pas de fin. Alors je marche et cours et dégringole les escaliers et toutes les ruines de Sayaxché qui méandrent. Elle me regarde encore. Je sens le poids sans pesanteur de son regard, sur ma nuque mes épaules. Je parle avec elle dans ma tête, comme si elle était à côté de moi. Et tous ces instants du jour, à la prison, dans les rues et aussi toutes ces paroles que je parle, un fantôme dans mon dos, derrière moi. Et puisqu’elle me voit, puisqu’on ne peut pas lui échapper, je lui montre qu’est-ce que je suis dedans moi. Un Juan généreux et plus noble que le vrai, qui fera un homme bien qu’elle pourrait aimer vraiment. Je suis comme ça tous les jours, avec tout le monde, pour qu’elle le sache.

Pourtant, elle ne sort plus vraiment. Je crois qu’elle a peur.

Elle n’est jamais vraiment sortie, les sept derniers mois claustrophobes de notre vie à deux, qui étaient aussi les premiers, étaient passés comme des oiseaux, avec une drôle de candeur glabre dans ma tête. Soledad est douce et chaude, je veux dire que sa peau, sa peau est douce et chaude. Je parle pas de comment elle est à l’intérieur. Dedans les êtres il fait noir, on n’y voit rien du tout. Alors j’aime le dehors des choses, tout ce qui sculpte : peaux expressions yeux salive appétit reflets des branches dans les yeux.

Soledad elle a un très beau dehors de femme adulte et adolescente avec une énergie dans les formes des oreilles et des cernes et de la cavité buccale.

Je lui fais très souvent l’amour et elle ne m’en parle jamais.

Les combats se rapprochent de Sayaxché alors Papa Roy il parle tous les jours du paradis de Dieu, de plus en plus. Je voudrais que le paradis des dieux et toutes ces choses existent, je voudrais être sûr, pour arrêter de m’inquiéter sur sa vie parce que elle mérite l’éternité de lumière, Sol. Je sais qu’elle aime trop les autres pour risquer de sortir de la chambre. C’est pour ça qu’elle reste confinée. C’était beau. C’était encore meilleur que quand on est arrivé à Managua et tous les matins je me disais que la vie était étrangement belle. C’était comme si je vivais à l’envers et que tout le sang du monde me montait à la tête, obstruait ma vue.

 

C’était … il y avait juste Jamie qui me manquait.

 

**

 

Mémoires de Roy Albuquerque, médecin, Chapitre 7

Prison militaire de Sayaxché, 1972

Billy nous avait quitté vendredi de la deuxième semaine de juillet. Je m’en souviens parfaitement. Quelques jours plus tard ce fut le tour de Ruben. Je m’y attendais. Il ne parlait plus que de son frère, un joueur qui empochait des fortunes au casino de Guatemala-Ville. Rien d’étonnant : il jouait pour le compte du gouvernement. Je ne suis pas sûr aujourd’hui que Ruben fût au courant. Je n’avais rien dit. Chacun doit faire ses choix après tout. Une vie de mafieux valait-elle mieux que la mienne ? A l’époque je me disais : au moins, Ruben ne marchera pas vers la mort. Il partait vers la capitale, vers les terres. Chacun de ses pas l’éloignerait un peu plus du front. J’avais beau me le répéter tous les soirs, dans mon lit, je ne trouvais pas le sommeil. J’étais mort d’inquiétude. Bien sûr qu’il serait plus en sécurité à Guatemala-City et il était vrai qu’il n’était plus heureux à Sayaxché. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à son voyage. Je lui avais donné un peu d’argent, de quoi payer quelques bus, mais ça ne suffirait pas. Il devrait marcher, la plupart du temps. Je n’ai jamais retrouvé sa trace. Est-il encore vivant ? Avait-il même jamais atteint Campamento ? Il y avait alors des groupuscules de pillards mayas qui arrêtaient les bus. Pauvres mayas … Il était monté dans le bus à Sayaxché, nous l’avions tous accompagné, même Juan qu’on ne voyait pourtant plus beaucoup. C’était émouvant. Le petit Itzel avait beaucoup pleuré. La chaleur était éprouvante. Cet été-là était particulièrement dur, je me souviens que les paysans se plaignaient beaucoup. On entendait dire que c’était comme ça dans tout le pays. La Nature nous punissait-elle de la guerre ? Mes yeux étaient aussi secs que les champs du Guatemala quand Ruben est parti. Pleurer fait du bien, c’est une des plus importantes leçons de la psychiatrie.

J’aurais peut-être dû continuer à enseigner. J’étais fait pour ça, après tout.

 

Mémoires Roy de Albuquerque, médecin, Chapitre 7

Prison militaire de Sayaxché, 1972.

Au début du mois de Septembre (où peut-être était-ce à la fin du mois d’août ?), Celso était parti. Dans la nuit. Sans rien dire aux autres. Il m’avait averti et je lui avais promis le secret. Juan et Itzel ne l’avaient remarqué que vers midi. A cet époque, Itzel ne faisait plus ses tours de garde. Je lui avais moi-même dit que ce n’était plus la peine. En réalité, c’est moi qui les faisait. Personne ne l’a jamais remarqué. De toute façon je ne dormais presque plus. C’est à cette époque aussi que mes cheveux ont commencé à blanchir. Nos craintes se précisaient. Un soir, j’avais été voir le quartier général de l’armée pour leur dire que je manquais de personnel. Ils ne m’avaient pas écouté et avaient répondu que je mobilisais déjà bien assez d’hommes pour surveiller des animaux et que les vrais patriotes ne gardaient pas les prisons. Ceux-là n’étaient pas méchants, juste un peu trop braves. Ils avaient l’air inquiets. Quelque chose n’allait pas dans les Montagnes Mayas.

 

Mémoires de Roy Albuquerque, médecin, Chapitre 7

Prison militaire de Sayaxché, 1972

Voilà, c’était officiel : le gouvernement perdait la guerre. De plus en plus de sympathisants guatémaltèques avaient rejoint les rangs mayas. A ce moment précis de l’histoire, la révolte s’était tellement politisée qu’on avait oublié ses origines. C’était devenu une affaire de socialisme. A quoi bon le socialisme si on doit le payer de tous ces morts ? Les cadavres s’empilaient. Depuis juin 72, nous ne recevions plus de prisonniers. A l’époque, je crois que je ne voulais pas savoir pourquoi. Je le sais aujourd’hui : ils ne faisaient plus de prisonniers. Toutes ces femmes… ces enfants …

Je me souviens d’un matin en particulier. J’auscultais une vieille prisonnière qui faisait de l’asthme, elle m’avait dit : “Nous gagnons. Nous gagnons docteur. Nous prendrons bientôt Sayaxché. Mais vous, vous ! vous ne pouvez pas mourir, vous n’êtes pas comme eux. Je vous défendrai quand ils arriveront docteur. Je dirai ce que vous avez fait pour nous. Je les connais, ce sont mes fils, mes frères, ils m’écouteront.”

Mon ‘kiché’ d’alors était bien meilleur qu’aujourd’hui et, dans sa langue, je lui avais répondu : “Merci Amana, vous êtes gentille.”

J’ignorais comment les nouvelles de l’extérieur parvenaient jusque dans les geôles, et je m’en moquais. C’était une bonne chose qu’ils soient au courant.

Malgré tout, la vie avec Juan et Itzel était amusante. Ils étaient jeunes et énergiques. Depuis le départ des autres, nous nous étions rapprochés. Je les aimais bien tous les deux : Itzel vivait sa vie comme un rêve et Juan avait beaucoup mûri.

Il m’inquiétait parfois, je savais qu’il n’allait pas bien. Qu’on me comprenne bien, à Sayaxché, il rayonnait, mais c’étaient les rayons malades d’un soleil au bord de la démence la plus totale, mais ça j’en ai déjà parlé plus tôt. Il m’avait été envoyé par un ancien élève de la faculté de Managua, Jamie Marquez, un garçon brillant, dangereusement brillant. Dès le premier jour où j’avais recueilli Juan, j’avais commencé à comprendre les lettres obscures que Jamie m’écrivait. (Il avait commencé à m’écrire au printemps 1971). Le cas était passionnant, c’est vrai, mais je n’avais plus l’âme à la psychiatrie. C’était la guerre et il y avait bien d’autres plaies. J’étais trop vieux pour ça. Je me contentais de l’aider, de l’aimer comme je le pouvais. Certains jours, quelque chose de nouveau se produisait. On entendait des coups de feu dans la forêt. Avec le sourire triste de Lazare, la guerre rampait vers nous. D’ailleurs les hommes de la PAC reculaient. Les garnisons étaient maintenant stationnées dans Sayaxché, nous avions du mal à nourrir les soldats. Au milieu des hommes, nous n’avons pas revu Ruben. Je m’étais inquiété pour mes prisonnières, tous ces hommes aux pulsions endormies par le front… Mais il n’y avait eu que quelques incidents isolés. En réalité, ils n’avaient pas l’âme au plaisir, la plupart était démoralisés, abattus, y avait-il encore de l’espoir pour Sayaxché ? Tout cela ne me concernait pas, je soignais les malades : les dépressions, les traumatismes de mes prisonniers occupaient la plupart de mon temps. J’essayais de les soulager, et je m’en remettais plus souvent à Dieu, à ses enseignements et à ses promesses qu’à mes connaissances scientifiques. La psychiatrie m’apparaissait comme un jouet, le hochet intellectuel d’une bande d’enfants qui n’avait jamais vu le monde. Seul Dieu pouvait nous sauver, mais je savais déjà à cette époque qu’il ne ferait rien, ses projets nous dépassent et c’est cette impuissance à décider de son sort que l’homme soigne par la guerre.

Juan avait commencé, comme les autres, à ressentir l’intense besoin de se confier. Comme les autres aussi, il s’était tourné vers moi. Un jour, il m’avoua qu’il vivait avec une prisonnière depuis plusieurs mois, dans sa chambre. C’était étrange mais ça ne m’avait pas dérangé. Ce n’était pas n’importe quelle prisonnière : il s’agissait de la sœur de la petite que nous avions enterrée ensemble. Une histoire sordide. Les esprits malades s’attirent. Sur le moment, je crois que j’aurais pu tuer Wilson de mes propres mains. Aujourd’hui je lui ai pardonné. Cet endroit rendait fou. A l’époque, j’avais laissé tomber mes livres de médecine. A Sayaxché, je ne lisais plus que la Bible. Je la lisais à haute voix, à Juan, qui avait recueilli la fille… pour leur malheur à tous deux.

Aujourd’hui, je n’ai plus la foi.

Tout a disparu et je me contente de m’occuper de mes petits-enfants, de les protéger, de les abriter du monde, comme tous ces enfants que j’avais vu mourir sur les fronts du Guatemala, du Nicaragua, d’Argentine et du Chili.

 

Moment 5

 

 

 

 

Devant nos yeux, le manoir se déconstruit. Comment elles tenaient encore, les pierres ? Tout ce que les hommes ils construisent ça tombe mais ça tombe sans bruit ou dans un bruit d’enfer ça ne change rien et d’ailleurs quand les hommes ils meurent on les range dans des tombes. C’est pareil.

Devant nos yeux, le manoir qui abritait le QG s’effondre, ou plutôt il est déjà effondré. On dirait le Nicaragua tellement il pleure de tous ses murs. Tu prends le cadavre d’un homme dans une tombe, tu lui étires le crâne très haut très haut et du dos de la cuillère tu l’aplatis, ça fait comme le toit, ensuite tu prends les omoplates et tu les lisses tu les découpes en petits carrés, hein, ça fait les murs, tu comprends Sol ? Tu me comprends, dis-moi que tu me comprends ? Et si tu prends la terre dans la tombe, avec de l’eau tu peux faire des meubles et quand toute la tombe elle est devenue comme un gros manoir de QG, là, tu tires une balle dedans et ça donne ce que c’est aujourd’hui, un gros manoir brisé.

C’est ça que je lui dis mais dans ma tête je pense à autre chose. Je pense à l’air con qu’on a à se tenir la main tous les deux devant cette ruine comme un vieux duo de pigeons à la retraite.

Il y a eu un attentat au lance-roquette, des terroristes mayas comme ils disent. Ils ont atteint la ville. Putain, ils ont détruit le QG, c’est vraiment la merde.

Mais ça ne fait rien, on va partir, on va quitter Sayaxché, c’est plus un endroit sûr où avoir une femme. Les esprits mayas sortent de la forêt comme une meute de jaguars aux abois. Soledad est en danger, c’est une maya passée à l’ennemi, ils diront que c’est une pute et qu’elle s’est vendue aux perros, mais moi je suis pas un chien et je les tuerais tous jusqu’au dernier si ils s’approchent d’elle.

Comment on fait pour tuer deux-cents hommes quand on est que soi ? Il faut des bombes ? Des milliers de bombes qui pleuvront un enfer de bruit et de poudre sur la gueule de la forêt. Et même que c’est pas une femme que j’irai chercher la Lune pour elle, pour Sol j’irai chercher le Soleil et je le porterai sur mes épaules et je le lacherai sur nos ennemis et ils brûleront tous dans la plus grande explosion nucléaire de l’histoire des jaguars.

Ça me fait pas peur, j’ai peur de rien. Je ne suis plus seul, puisqu’il y a Soledad et nos deux squelettes indéssoudables.

Non, je ne suis plus seul, puisqu’il y a Soledad.

Je dois la défendre, c’est le devoir de l’amour et je l’aime à en avoir mal aux dents et à vouloir lire des livres sous sa lèvre supérieure comme un enfant.

T’as plus le choix Juan.

– On y va Sol ?

Elle me répond en silence qu’elle ira où moi je serai et que nous serons toujours ensemble.

Alors j’ai écouté son silence et nous sommes allés marcher vers la chambre.

– On ne peut plus rester là, mon amour, on va aller vivre à la Prison. C’est surveillé, il y a des gardes et puis des armes. Dans le village, c’est trop dangereux. Encore quelques jours et puis nous prendrons la route, avec des armes et des médicaments et tout l’argent qu’il y a dans les armoires. On emmènera Papa Roy, il voudra pas partir, il préférera se crever les yeux Papa Roy que de les abandonner, ses malades, mais c’est le mieux pour lui. On emmènera Itzel aussi. Il est comme toi, c’est un maya, ils le pendraient. Tu comprends mon amour ?

Elle comprenait sans dire un mot et je savais que les mots c’est pour quand on est pas d’accord.

Nous arrivons dans la chambre, il est temps de rassembler les affaires. Regard par la fenêtre. Le soleil sur le visage de Soledad est d’accord avec nous, on a sa bénédiction. On va le suivre quand il se couche, vers l’Ouest, vers la Capitale ou peut-être même les USA, je m’en fous moi qu’ils soient des impérialistes de Satan, je suis pas Sergueï, là-bas Sol sera en sécurité.

On prend les draps, les oreillers et puis les cigarettes, le petit collier de la petite sœur de Sol, le flingue, les vêtements, dans un gros baluchon que c’est moi qui vais porter parce que je suis assez fort pour la protéger, c’est moi son armure. Je voudrais la mettre dans le baluchon.

C’est la première fois que nous refaisons le chemin du village à la prison tous les deux. La dernière fois, c’était après la mort de sa petite sœur. Nous marchons au-milieu d’arbres dont nous sommes les fruits et bientôt trop mûrs et gorgés de sucs jusqu’à l’éclatement, nous tomberont dans la terre, mais moi Sol, je la laisserai pas pourrir.

– Tu es sûr qu’elle va bien ?

– Bien sûr qu’elle va bien, elle est juste un peu inquiète comme nous tous.

– Ça va petite ? Regarde-moi.

Sol ne répond pas à Papa Roy, elle est timide. Maintenant il bouge un doigt devant ses yeux et puis une petite lampe torche.

– Juan, on l’emmène à l’infirmerie ? Je voudrais vérifier quelque chose.

– De quoi ? Tu veux vérifier quoi ? elle va très bien.

– Rien du tout, je pense juste que ça fait longtemps qu’elle n’a pas vu un médecin.

J’ai pas du tout envie que Roy il fasse sa médecine sur Sol parce que Sol elle est à moi et que j’ai pas envie qu’il passe ses mains et ses outils et puis aussi toutes ces choses pointues en métal sur le corps de Sol parce que c’est comme un temple et que s’il touche à ses lèvres je pourrai jamais apprendre à lire. Mais quand même j’ai dit d’accord parce que Papa Roy il est médecin, mais je viens dans l’infirmerie moi aussi.

Nous sommes dans l’infirmerie. Il allonge Sol sur un lit. Autour de nous, beaucoup d’autres lits, avec des gens allongés et puis entre les lits comme des rideaux gris cassé de séparation. Tout ça avait l’air bien trop vieux pour encore tenir debout.

– Comment s’appelle-t-elle ?

– Soledad.

– C’est un prénom espagnol.

– Oui c’est parce que sa mère était espagnole. Elle le parle très bien.

– Qu’est-ce que tu manges d’habitude gamine ?

– On mange toujours bien, j’ai dit, pour me défendre. Il y a de la viande un jour sur trois et puis des tortillas et du café.

– D’accord, d’accord. Et tu dors bien la nuit ?

– Elle dort comme une pierre même si des fois elle se réveille à cause des cauchemars.

– Quels cauchemars ?

– Rien de concret.

– Comment ça rien de concret ?

– Des choses noires et puis des choses qui font peur.

– Laisse-la parler Juan.

– Mais je veux pas qu’elle parle de ses cauchemars, tu vas lui faire peur avec tes conneries. Je te dis qu’elle dort bien.

Il avait l’air inquiet Papa Roy. Il passait une petite lampe devant les yeux de Sol et puis il tapotait sa mâchoire avec la main.

– Tu vois quelque chose ?

– J’en sais rien, un genre d’asymétrie au niveau du … Attends.

Il s’arrête un instant. Grave, sourd. Il se retourne vers moi.

– Juan, comment elle est sa voix ?

– Comment ça ?

– Parle petite.

– Arrête tu lui fais peur.

– Tais-toi Juan, c’est important pour elle, tu comprends ? Il faut qu’elle me parle.

– Mais putain elle parle pas quand elle a peur.

Il comprend qu’il n’arrivera pas à lui faire dire un mot. Je la connais, ma Soledad, elle est toute effrayée.

– Bon, très bien. Alors dis-moi toi. Est-ce qu’elle bégaie ? Est-ce que sa voix est grave ? Est-ce qu’elle a des difficultés d’élocution ?

– Je sais pas bien…

– Juan …

– Elle parle pas souvent et …

– Comment est sa voix ?

– … Je … quelle …

C’est à ce moment que ça a basculé. Il y a une petite voix qui est apparue dans l’infirmerie. Celle d’une gamine, qui venait de derrière un des rideaux. On la voyait pas la petite, mais c’est dans la lumière un peu sale de la pièce que vraiment sa voix a traîné jusqu’à nous. Et elle dit :

– Monsieur Albuquerque ? Monsieur le Docteur ? J’ai mal au ventre et …

                        alors elle a hurlé

                                                pas la Lune,

                                                Soledad,

                        elle a hurlé comme un démon des enfers de Satan

                        mon cœur s’est fendu en deux et mon esprit s’est arrêté

 

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

 

elle s’arrête pour respirer

recroquevillée

comme un oeuf écrasé sous le poids du ciel

et encore :

 

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

 

dans les lits autour de nous, ils ont explosé les requiems

 

Que pasa que pasa docteur calmez-vous mademoiselle au secours attendez chut taisez-vous tous c’est eux ils arrivent mais non tais-toi AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA mademoiselle pourquoi papa Roy qu’est-ce que tu lui a fait Itzel Itzel nom de Dieu viens m’aider AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA fixez mon doigt mademoiselle regardez-moi dans les yeux docteur albuquerque docteur c’est quoi ce bordel oh donne-moi des calmants non NON fais pas ça putain elle m’a fait mal ta gueule tiens-la docteur docteur au secours AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA arrêtez taisez-vous c’est qui cette fille c’est une malade t’occupes pas tiens-la elle est pas malade ELLE EST PAS MALADE vous m’entendez bande de salauds juan calme-toi calme-toi juan tout va bien prends la dans tes bras rassure la Sol Sol laisse toi faire tout va bien mon amour ça racle la jungle la jungle qui est-ce qui parle ?

Qui est-ce qui parle ?!

Juan

Juan

 

**

 

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Chut, dors chérie, calme-toi.

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Roy lui murmure dans l’oreille. Il est penché sur elle. Itzel me tient par les épaules, il me prend dans ses bras.

Por favor… Itzel, t’es mon ami ? T’es mon frère Itzel ? Oui Juan, je suis là, détends-toi. Dis-lui de fermer sa gueule, por favor Itzel…

ça y est. Elle dort.

Tu l’as droguée papa ?

C’est pas de la drogue Juan, c’est des calmants.

 

**

 

Ils m’ont allongé. Ils ont mis des coussins, sous moi, dans le hall et puis aussi des couvertures. Mon corps a chaud …sueur … et pourtant je suis glacé. A côté de moi, Itzel est assis en tailleur. Il m’offre de l’eau et une cigarette qu’il vient d’allumer. Il y a plein de taches de cambouis sur son débardeur.

– J’ai dormi ?

– On peut dire ça ouais.

– Quoi ?

– On t’a calmé, t’as pris une dose de cheval.

– Itzel…. Elle est où Sol ?

– T’en fais pas, elle dort toujours, dans l’infirmerie.

J’ai mal à la tête, il y a dans mon crâne une ou deux heures de chimie qui dansent et qui font leurs pas de valse sur l’horloge de mes nerfs. J’ai envie de pleurer et aussi un peu de vomir. Ça remonte dans la gorge.

– Quelle heure il est ?

– Quatre heure.

– Il fait encore chaud.

– Tu l’as dit, je sue comme un putain de babouin des jungles en chaleur.

Pendant que je rigole, une porte grince un petit grincement et de son bureau il y a Papa Roy qui sort. Il a toujours sa blouse blanche tâchée de terre et d’un petit peu de sang. Il ne la lave jamais, pourtant il devrait, on dirait un genre de docteur fou mais un qui aurait de grands yeux bleus et des cheveux mi-longs accueillants, gris avec des reflets de ciel, alors finalement c’est pas trop dérangeant.

– Ils arrivent.

– Qui ça ?

– Le QG.

– Pourquoi ?

– Pourquoi Roy ?

Pourquoi est-ce qu’ils ramènent leur gueule eux ? Ça m’inquiète beaucoup et puis mon cœur il s’accélère comme un tambour de guerre quand l’ennemi approche. J’ai peur parce qu’il y a Sol et parce que moi comme un con je l’ai ramenée ici, je sais pas ce qu’ils vont faire mais tout ce que j’arrive à penser c’est qu’il faut mettre les voiles de cet hôpital pourri et de toute cette petite ville de merde parce que si on reste on est mort.

– Il faut qu’on parte, on prend nos affaires et on décampe ! Allez ! Allez !

– Arrête de crier Juan. Pourquoi tu veux partir ?

– Mais réfléchissez putain. Ils sont jamais venus. Pas une seule fois en presque deux ans. Et aujourd’hui, ils débarquent, au moment où ils perdent la guerre. Ça peut rien vouloir dire qui soit bien ou même juste ou qui va faire sourire vous comprenez pas putain c’est la merde ils vont peut-être nous tuer ou alors ils …

– Détends-toi Juan. T’es encore sous le choc. Prends un verre d’eau.

– Pourquoi tu parles comme ça Papa ? Pourquoi t’es tout calme et pourquoi que tu ressembles à une vieille cloche qui annonce la mort !? C’est pas toi ça !

Alors mes yeux ils ont attrapé le regard d’Itzel comme des bras tendus dans un sable mouvant.

– J’en sais rien moi Juan … Partir pour aller où ?

– Mais n’importe où ! Dans la forêt et puis on rejoint Campamento et on taille vers la mer !

– Tu délires, t’es pas bien.

– Arrête Juan, ça ne sert à rien. Tu lui fais peur. Ils seront là d’une minute à l’autre.

– Dis-nous la vérité putain !

– Assieds-toi.

Il me regarde dans les yeux.

– Nous sommes mobilisés Juan, nous partons sur le front. Ce n’est pas un choix. Tire pas cette tête, tu savais aussi bien que moi que ça arriverait.

 

Moment 6

 

 

 

Juanito ! Eh ! Juanito ? Tu es là ? Pas de dégrissions Juanito. Te laisse pas aller. Pense. Tu dois penser et agir, vite, le temps presse.

Peu importe d’où elle vient la voix. Je m’en fous il a raison Jamie. Concentre-toi. Les deux autres veulent pas partir, ça fait rien. Non, ça ne fait rien Juanito. Ils ont qu’à crever ici. Sol et moi, on s’en va.

Je me lève d’un coup et je marche vers l’infirmerie mais mon cerveau tombe comme une ancre au fond de mon estomac et je trébuche et je vomis mais ça fais rien. Juan ! Juan ! Ils me suivent, les autres, ce ne sont pas des fantômes Juanito, ce sont des gens, tu n’as rien à craindre.

J’ouvre la porte de l’infirmerie. Encore les lits, les rideaux dégueulasses. Je me précipite vers celui où elle dort… elle est là, le visage blanc et apaisé. Un instant, je m’arrête. Je ne l’avais jamais vu dormir comme ça. Ça me fait presque mal au cœur de la réveiller et un instant je me dis que tout ça va être très simple. Tout ça ne peut être qu’un rêve puisque nous sommes heureux. Ils ne peuvent pas nous atteindre, nous sommes beaux et fiers et nous sommes des oiseaux. Toutes mes angoisses fondent comme autant de petits morceaux de beurre d’âme sur la peau tiède de son visage endormi. Juanito non ! Réveille-toi ! Tout ça ne va pas bien finir. C’est l’heure de la guerre, pas son heure à elle. Tu dois la protéger.

Alors mon cœur se remet à battre.

Je pose la paume de ma main sur son front. Sol. Je murmure, avec toute la douceur du monde. Je t’en supplie Sol. J’avais jamais dit « je t’en supplie » à personne. Sol, réveille-toi mon amour. On doit partir, tu te souviens ? On en a parlé ce matin. Elle ne répond pas. Elle dort toujours. Alors je hausse le ton de ma voix : Sol. Il faut te lever, ils arrivent. Ses cils papillonnent. Ses paupières fermées me fixent. Ma main secoue son épaule. Et là, ses yeux s’entrouvrent et ça fait comme une aube. La lumière qui baigne la pièce rebondit sur Soledad et elle est tellement propre que même les rideaux sont lavés. Je passe mon bras sous l’épaule du soleil. Je n’arrive pas à la tirer du lit. Pourquoi est-elle si lourde ? Ce n’est pas une pierre, c’est un oiseau. Je n’arrive pas à soulever son corps. Mes bras flanchent, comme s’ils n’étaient plus faits que d’une viande froide et maigre et presque avariée. Soledad n’est plus mon amour, c’est une montagne. Elle ne bouge pas, elle me regarde… Maintenant ses yeux ils sont parfaitement ouverts et ils ne me quittent pas et ils murmurent : Porte-moi, mon amour. Allez, sois fort, c’est moi qui te supplie désormais. Soulève-moi dans tes bras, emmène-moi loin d’ici. Elle ne parle pas, mais je l’entends. Juste les pupilles qui bougent mais le reste du visage est en cire, figé et sans mouvoir un seul mouvement. Elle fait semblant de me repousser pour que les autres ils soient dupés, qu’ils ne voient pas que je suis faible. Alors, dans un dernier sursaut je rassemble toute ma force et je passe un autre bras sous le creux de ses genoux et je soulève son corps. Il n’y a qu’à passer par la porte de derrière, une fois dans la forêt, nous serons inaccessibles. Hors de danger. Courage Juanito, il n’y a que quelques mètres à faire. Tu peux y arriver. AAAAAAAA.

Mais nous nous effondrons.

Dans un gros bordel de métal et de draps, les machines de la médecine de Roy s’effondrent avec nous et les tablettes couvertes d’outils s’étalent sur le sol.

Dans mes bras, elle s’est débattue. Elle me repousse. Pourquoi ? Et moi, moi

Je n’ai pas la force. Je suis faible et lâche.

Le soleil m’a brûlé les mains et je l’ai lâché.

Je suis allongé sur le sol avec au-dessus de moi le corps de Sol. Et autour de nous Itzel et Roy paniquent, tentent de nous relever. Itzel la soulève dans ses bras et je voudrais le tuer tant je suis jaloux de sa force.

Il n’y a pas de Justice.

Comme un ange, comme un esprit flottant au-dessus de mon corps, je vois la scène. Il la repose délicatement sur le lit et l’incendie du monde s’éteint.

C’est tout. C’est fini. Ça allait finir comme ça.

Je n’arriverai pas à me relever. Je n’y arriverai plus jamais. C’est comme ça la mort ?

non… non

tout ça c’était juste l’agonie …

La mort c’est un bruit.

Celui du gravier qui crisse, sous les roues des camions du QG qui se garent devant l’hôpital.

 

**

 

Tout est fini.

J’ai essayé de tuer Roy.

Mais je n’ai pas eu la force. Je n’ai même pas eu la force. C’était lui le Diable, avec sa Bible. Il m’avait drogué, l’enculé. Mes muscles étaient encore pleins de ses calmants quand j’avais voulu soulever Soledad. C’était lui le criminel, j’avais voulu le transpercer avec un scalpel. En plein cœur. Mais Itzel m’avait maîtrisé, m’avait collé au sol. Il ne me restait qu’à pleurer sur les dalles et à baisser les yeux. Je ne lui pardonnerai jamais à Papa Roy. Il ne sera plus jamais un père. Ou alors celui que je dévorerai au plus profond de la jungle. Ça ne me fait plus peur. Rien ne me fera plus jamais peur.

 

**

 

Mémoires de Roy Albuquerque, médecin, Chapitre 8

Prison militaire de Sayaxché, 1973

La grande marche de la guerre commençait.

Les officiers du QG n’étaient pas venus seuls. Je les reconnaissais à peine. Il faut dire que je ne les avais pas vu souvent. Mais tout de même. Leurs barbes étaient plus longues, leurs rides avaient poussé. De longues nuits d’angoisse. Ils avaient beaucoup maigri.

Ils n’étaient pas venus seuls, il y avait avec eux des types engoncés dans des uniformes impeccables surplombés de grosses épaulettes rouges, moustaches espagnoles racées : une grande offensive se préparait. Les généraux avaient traversé le pays de Guatemala-City jusqu’à la côte Est, qu’on appelait maintenant la côte maya.

Comme le grand râteau du diable, ils avaient écumé les villes et les pueblos sur leur passage, mobilisant de force tous ceux qui avaient échappé à la guerre. Et il avait fallu que ce bataillon d’adolescents, d’éclopés et de vieillards vienne s’échouer dans notre hôpital. Ils se dispersaient dans les halls, les couloirs, les cellules vides et ne faisaient rien d’autre que tripoter leurs fusils de troisième main, des armes mexicaines fatiguées qui s’enrayaient après trois coups. Ils n’auraient aucune chance dans la jungle, et ils le savaient bien. Ils marchaient vers la mort.

Nous fûmes mobilisés au même titre qu’eux, trois hommes valides dont un médecin militaire, nous étions précieux. Ils avaient décidé de laisser derrière nous les plus amochés pour surveiller la prison, ceux qu’ils avaient finalement regretté d’avoir embarqués : une demi-douzaine d’aveugles et d’idiots du village. Protester avait été aussi futile que dangereux et je m’étais vite résigné. Tout cela n’avait plus aucun sens depuis longtemps. Dieu regardait ailleurs. Encore aujourd’hui je me souviens de la terreur qui m’étouffait quand je pensais au futur de tous mes prisonniers. J’en arrivais parfois à prier pour que les mayas nous massacrent tous, volent vers Sayaxché et libèrent tous ces innocents avant que les enflures de la PAC aient eu le temps de montrer leur vraie nature. J’admettais enfin ce que j’avais toujours su : je ne me battais pas du bon côté.

Au matin du 30 janvier 1973, nous quittions l’hôpital. Une vingtaine de kilomètres seulement nous séparaient de la ligne de front. J’avais alors 45 ans mais l’ivresse de la guerre ne me rendit jamais ma jeunesse.

 

**

 

Silence ? Qu’est-ce que ça veut dire silence

je n’en peux plus prison-hall et puis soirée parmi ces types déjà morts pour ce qui est des yeux

grands en uniforme parlant haut autour de la table cartes radios machines à écrire

ils nous interdisent le café on doit dormir ils disent pas passer des nuits de somnambules de fous

le pire, c’était qu’ils avaient remis tous les patients de l’infirmerie dans les geôles et qu’ils gardaient toutes les clés. Sol était retournée sous la Terre. ils sont diaboliques d’enterrer le soleil

jamie me manque lui il les aurait convaincu…

il fait nuit maintenant.

ça ne change rien, il n’y aura plus jamais autre chose que la nuit puisque le soleil s’est éteint.

 

Et c’était quoi ? Qui s’était permis ça hein ? Qui étaient-ils ces types pour arroser le soleil triomphant avec leurs eaux froides ? Quel droit avaient-ils ? Je ne pouvais rien faire. Le silence, il est inculte, il tend les choses. Moi j’ai dit qu’il fallait le vider en criant, mais j’ai dit ça dans ma tête, je l’ai crié. Mais il n’y avait rien que le silence alors je suis sorti dans la nuit. Devant l’hôpital et je me suis assis face à la forêt.

sorti dans le jardin de l’hôpital

la lune était blanche

l’herbe mouillée sentait fort

sur une pierre, j’ai bu un verre de vin

j’en ai bu un deuxième

j’avais chaud à la tête, à la gorge, au cœur

je me suis penché, j’ai arraché une motte d’herbe

à la terre et quelques jonquilles jaunes que la nuit rendait noires

étaient-elles jaunes ?

ça n’a pas d’importance.

les couleurs ne sont rien d’autres que des effets de lumière

le monde véritable est parfaitement noir

ma nuque est posée dans l’herbe mouillée

ma nuque, meuble, comme l’humus

fertiles, quelques branches poussent au loin

sur les merisiers tropicaux que le vent décoiffe

je suis allongé

je respire fort

tout est calme, paisible

je regarde la voie lactée qui ne dit rien

je fixe ses meutes d’étoiles sages

et plates comme le torse des jeunes filles

Il n’y a plus qu’une seule idée qui me possède, obsessive et incantante comme une mélodie : revoir Soledad. Encore une fois.

En fait c’est Roy qui m’a aidé. Il voulait se faire pardonner. Il a fait semblant de devoir aller donner une piqûre à un prisonnier dans les geôles alors il est allé voir les généraux, parce que quand même, ils le respectaient beaucoup, et ils auraient pu répondre “Gardez vos piqûres pour les soldats du gouvernement nom de Dieu !” mais ils s’en foutaient pas mal alors ils ont dit oui et ils lui ont prêté les clés. Il a dit que j’étais infirmier et je suis descendu avec lui.

On a ouvert la porte des geôles une dernière fois et puis aussi le petit escalier de ciment qui descend dans l’obscurité, une dernière fois, et les cadavres de papillons imaginaires, une dernière fois. Et puis les grilles qui s’alignaient, rangées, comme un petit escadron de mort immobile, une dernière fois. Et puis les murmures mayas dans les ténèbres et les odeurs de la gangrène qui sent comme du fromage, une dernière fois. Et puis tout au fond du couloir, le corps de Soledad, une dernière fois. Roy a ouvert la porte de la cage et je suis rentré dedans comme une minuscule tornade toute essoufflée. Je savais qu’il n’y avait aucune évasion possible, il aurait fallu traverser le hall, les dizaines d’hommes éveillés, armés, ils m’auraient pris Soledad. En la laissant derrière moi, j’avais une chance. Ce n’est pas la dernière fois, courage Juanito.

Alors j’ai vu son visage dans l’obscurité, Roy nous attendait en bas de l’escalier et son visage, il était couvert de larmes. Elle n’a plus goût qu’au sel, ma Soledad. Ces larmes, ces larmes sur ses joues. Quel goût délicieux elles ont, ces larmes. Elles sentent la vie, la vie qui est devenue si étrange maintenant, et ces couloirs qui n’en finissent plus de se dérouler devant ses yeux. Soledad aime le sel de ses propres larmes, c’est tout ce dont elle se souvient d’elle-même, je crois, le sel. Il y avait un village, des arbres, des visages… tout a disparu. Peut-être que le feu a tout rasé, peut-être qu’ils sont morts. Elle ne se rappelle que le sel.

Il y a à nouveau les autres de son peuple, dans la cage d’en face, dans celle d’à-côté et aussi dans toutes les autres. Rires et pleurs et nouvelles odeurs dans sa cage à elle. Son sang palpite. Et ses côtes, ses côtes, si agitées. Elle respire fort. Elle se concentre sur le noir autour et les cris, les pleurs.

Elle veut faire taire les pleurs, mais surtout les rires, elle veut que les rires des petites filles cessent, qu’ils se dissipent dans le noir. Elle ne veut plus jamais voir une petite fille, je le sais bien. Et il est venu la voir, lui, l’autre, moi ? Celui qui part. Et qui est-ce vraiment hein ? C’est lui la clé et c’est lui la cage. Elle va lui demander, juste un peu, juste un peu de bruit, pour faire taire le noir.

Alors je brise ma nuque en la cognant sur le mur

et je me penche

je plie le cou dans un gros torsadement

et mon oreille de droite, je la pose sur mon coeur

alors je l’entends

comme on entendrait un sourd sobre silence musculaire

comme on voit le noir

comme un langage muet et je peux enfin lui parler, à mon amour.

Ah bon d’accord.

Ah puisque c’est comme ça, puisqu’il y a là cette lumière d’église qui traverse le noir et surligne les angles de son visage, puisque cette lumière coule furieusement et avec calme d’une ouverture au plafond qu’un quadrillage d’acier parcourt, un peu comme la lumière. Puisqu’il y a la nuit qui halète dehors et le soleil qui s’est couché mais qu’on dirait qu’il jette un œil une dernière fois dans la pièce avant d’aller mourir. Puisqu’il y a là la grande beauté du contraire des aurores qui baigne les murs et s’y étale et s’étale aussi avec toute sa svelte sur la moiteur des corps, et irradie les gouttes qui plongent une à une dans les toilettes de terre brune, les reflets de la pierre au sol, les aspérités du plâtre tendre et chaque grumeau translucide de cette peau peinte qui peine à protéger les textures du plafond. Puisqu’on croit nager au fond de la fosse des Mariannes. Puisqu’il y a quelques mouches et quelques lézards qui n’ont rien de funeste et ont plutôt des airs d’Europe de Jamie. Puisque le Christ est mort pour racheter nos humanités. Puisqu’on y sent la douceur du vent qui emporte tout dans ses oreilles, et la chaleur d’un blues américain dans sa bouche, et le réseau de sensualités en mouvement des poussières du monde. Puisque sur la petite table de la cage un pain sèche et quelques légumes jaunes, verts, rouges, oranges, bruns, pourrissent avec bonheur dans une corbeille de liège. Puisqu’à force de vivre on s’y habitue et qu’on y fait plus vraiment attention, puisque vivre c’est comme marcher, et trop marcher et oublier de penser à ses jambes et à ses chevilles et à ses pieds et trébucher, et se briser les jambes et les chevilles et les pieds. Puisque que c’est comme ça, puisqu’il faut bien marcher, je partirai demain, je ferai ce qu’ils me disent.

Et puisque ce monde vit, je le dirai à Soledad, que nous nous retrouverons un jour.

Je prends son visage dans mes mains et moi je sens mes doigts qui lui agrippent les joues comme des ancres de bateau et je l’embrasse et je lui dit ”t’auras besoin d’amour Sol, t’auras besoin qu’on te lèche tes plaies” et je l’embrasse et je lui dis ”peut-être que t’auras besoin des autres hommes et de faire l’amour et des garçons qui font du bien dans la guerre” et je l’embrasse et son visage est tout mouillé de mes larmes et on dirait une pierre tombale un jour de pluie et je murmure et je murmure n’importe quoi pour que tout ça n’ait pas de sens et il y a ma salive partout sur ses lèvres et ses joues qui se répandent en sperme triste et j’ai des hoquets et j’essaye de sourire mais le hoquet me brise à chaque fois ma gueule en diagonale comme des vagues-coups-de-pinceau et je l’embrasse et j’oublie la table et les fruits et la lumière d’église et je dis ”si tu dois me remplacer c’est pas grave tu sais, j’ai pas le droit de dire le contraire” et je l’embrasse plusieurs fois de petits coups de lèvres désespérés et je dis ” mais tu dois pas m’oublier et je vais revenir vite” mais je sais qu’ici vite c’est très long et que je serai sûrement loin plus longtemps que ce que moi je lui ai promis et que je suis un salaud et que j’ai pas réussi à la soulever dans mes bras et que je l’ai abandonnée je lui dit ”garde moi toujours une place” et je l’embrasse et je dis ”tu vas rester avec les autres, ils vont prendre soin de toi” et moi je murmure. Ça a duré des heures. Et je lui disais ”d’accord hein ? D’accord ?” mais moi j’étais pas d’accord et je pensais plus que à elle et au monde qui fissurait partout. Et j’oublie le Christ et la fosse des Mariannes. L’amour m’a fait comme une grosse insurrection populaire dans le cœur et au fond des vertèbres. Et j’oublie la vie et les chevilles qui trébuchent tout le temps. Les morceaux du visage de Dieu au ciel s’abattaient en tempête sur le monde comme du mica d’amphore ou de la grêle d’âme cassée. Je murmure, je murmure à faire trembler la terre et je lève pas la voix pour couvrir le bruit je la regarde dans les yeux et je lui dis tout ça mais je lève pas la voix. j’ai pas crié.

J’ai pas crié.

​J’ai pas crié.

​J’ai pas crié.

Ça m’a massacré la chair,

c’était mille fois pire que la mort,

mais j’ai pas crié.