Moment 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle est là-bas, la ligne de flottaison des montagnes, un sourire. Regardez-moi dans les yeux, nouveaux mondes. Je suis conquistador, moi, je respire le parfum de vos dangers, de vos solitudes. Elles en font des promesses, ces montagnes guatémaltèques, elles sentent la poudre, l’argile et peut-être aussi la vie.

Dans les pas de Juan, ces derniers mois, j’ai marché en saumon, à rebours de sa rivière. Juan est mon expérience la plus aboutie, je ne peux pas le perdre, je ne peux pas le laisser filer entre mes doigts. Je n’en ai pas le droit. C’est l’amour, c’est le gong entêtant.

J’ai ouvert son corps barricadé, j’ai tranché au scalpel. J’ai exhumé quelques idoles mystérieuses, quelques poussières. Rien n’a jailli, il n’y a pas de lumière à l’intérieur des êtres. Il n’y a que les êtres.

Alors je remonte cette rivière, dans le bateau je le sens, il est vaporeux et toujours campé derrière mon épaule. L’enfant-soldat, le petit Juanito, qui s’agite et bruisse et joue sa tragédie sans coryphée, sans public. Mise en scène : Jamie Marquèz.

Pendant deux ans il disparaît, il se construit autrement, il quitte les planches et rapace je garde un œil sur sa pantomime, Roy, c’est Roy l’œil, le contact, l’écran entre lui et moi.

Un détail. Une nouveauté. Une fille. Un épouvantail. Comment s’appelait cette fille ? Pantin peint de folie – ou miroir – ou argile… Comment a-t-elle vécu sa folie ? Qui est-elle ? Des mois que je fantasme son visage… Je ne sais plus qui décapite qui.

 

**

Quand j’arrive enfin dans le village, quelque chose dans le chant des murs, dans le silence des visages me fait comprendre qu’il est trop tard.

Un vieil homme me jette un regard halluciné. Il m’indique le chemin de l’hôpital de Roy et ses doigts ne prononcent pas un seul mot. Sous le zénith du soleil, le vieillard me guide sur un petit sentier qui part du village et s’enfonce dans la forêt.

Les odeurs de Juan hantent les arbres, le poids de ses pas fait encore crisser la terre du sentier mais j’ai déjà son absence vissée dans la chair. Voilà l’hôpital, je ne l’imaginais pas comme ça.

 

**

A l’intérieur, une foule étrange, types aux yeux vides, amputés, visages asymétriques, boiteux, chicaneurs. Le nom de Roy ne leur évoque rien : ils sont arrivés il y a quelques heures et m’expliquent que je pourrais rattraper le convoi si j’avais une voiture ou une moto. « Ici y’a qu’des prisonniers mayas ». Ils ne comprennent pas bien eux-mêmes.

Hôpital… Prison…

Carré géométrique, arche goulue la lourde porte barrée de fer, je l’ouvre et derrière elle s’ouvre en bouche un escalier, sombre, une volée de marches descend dans les profondeurs du bâtiment. Des cages s’alignent, dedans, des corps inanimés. Je n’y vois que de la chair.

Une odeur agréable, l’odeur de la nourriture que l’on grille.

Elles ont fait un feu.

L’une des femmes remarque ma présence, c’est une vieille. Elle hurle quelque chose, un mot sonnant brut et maya … j’entends le bruit d’un fusil que l’on charge – sans fléchir je lui tourne le dos et je remonte dans le hall.

 

**

J’ai traversé le Guatemala, et mon voyage a eu pour bornes ces visages d’oiseaux, ces mayas ; ce sont des indiens, au sens de couche plus qu’au sens de peuple : disons la couche du peuple indien, la terre sociale maigre et violentée, celle qui ne connaît jamais le repos, assise au matin sur le trottoir pour fumer les mégots des autres et toujours fange qui pullule en silence dans les rues comme font les bactéries dans les plaies ; une foule qui vous surpeuple les paupières et dont les lèvres grondent. Tout un magma claudiquant de foulards noués sur le dessus de la tête, de sourcils brûlés, de béquilles de fortune, de côtes saillantes, d’accents étrangers, de dents jaunes, de pantalons en papier, de cantiques stridents, de casseroles d’enfer, de boucles d’oreilles, de doigts sales et cassés et faméliques et prêts à vendre leur âme pour une cuillère de soupe ou un demi-tortilla.

Jours à vivre la vie des autres, transparents… Alors ils se sont révoltés, comme c’est le destin collectif de tous les peuples et le destin individuel de toutes les consciences. C’est toujours beau, une révolte, si ça ne s’arrête pas, si ça mène à la mort.

Sans même avoir à penser, un amour m’éclate à la conscience, un amour d’une évidence folle, celui que Juan leur a porté, à ces mayas.

ils sont et

dans cet acte d’être

ils sont à son image

 

**

La petite infirmerie triste et sale ne m’émeut pas. J’en ai vu des malades… la chair est matérielle elle est générée, elle dégénère, on y coupe et elle s’écoule, elle abrite d’autres organismes, des bactéries, des codes physiques, du sang.

personne ne pleure en achetant sa viande à la boucherie

L’âme ?… matière, MATIERE / c’est une substance bleuâtre visqueuse, de la boue mentale que les doigts mélangent, que l’on peut cuire, refroidir, colorier, vendre, acheter, pétrir, construire, mélanger, bouillir, solidifier.

On y coupe et elle s’écoule.

Mais, au milieu de ces lits froids et terriblement arctiques dans leurs métaux, palpite un corps dont on respire la vie.

Une jeune femme qu’un long pansement panse – à la poitrine – presque une momie. Les bandes blanches lui écrasent les seins. Sur son ventre, un arbre, un glyphe au marqueur noir. Le dessin prototypique des enfants. Mais celui qui l’a dessiné y a ajouté quelque chose, de longs traits qui tombent de la canopée, des lianes.

IMPACT sur son ventre quelqu’un a dessiné la jungle

De toutes les traces de mon fantôme, c’est la première à m’être vraiment destinée.

La marque de Juan.

Sa manière de lui dire adieu— ils avaient dû l’emmener de force.

Il s’est révolté… ils l’ont battu….

Arraché à la fille … arraché de la fille… il a esquissé ce rituel nouveau, tissant un lien charnel, quelque chose d’ésotérique et de plus fort que l’espace qui déchirerait leurs deux corps éloignés.

Un arbre sur la chair – et dans sa tête…

Une autre réponse… il avait voulu que je la trouve, que je l’identifie. « Il va le trouver, le corps, je le connais Jamie, il va pas laisser tomber, c’est frère-à-frère, c’est la texture d’évidence de la jungle. Il va la trouver Jamie. ».

Voilà Juanito, je le croise, je le touche, je le vois, ce corps saturé de morphine – un arbre sur le ventre.

Tu as de la chance… Un murmure à l’oreille de la fille – je me penche et : tu as de la chance Juanito. Je l’avais trouvé, avant même qu’elle se réveille, avant qu’elle ne soit livrée aux idiots. Il n’y a pas de destin Juanito, mais le monde a de l’humour.

J’ai redonné quelques comprimés à la carcasse. Un seul regard sur les autres malades : rien d’intéressant. Certains cherchent à communiquer mais je ne peux rien faire de plus. Il va falloir rationner les médicaments.

 

**

L’infirmerie est une annexe du grand hall. Le hall distribue les portes : le couloir de l’entrée et ses stocks ; l’escalier qui monte à ce qui doit être l’ancien bureau de Roy ; la grosse porte barrée de fer qui clôt l’accès aux geôles ; la porte qui mène à l’aile extérieure, où sont en cage les mâles – dans des cellules individuelles ; l’autre couloir, plus petit, qui conduit aux dortoirs.

L’ancienne salle de travail d’Albuquerque…. des meubles en chêne massif, au centre : un bureau, sur les murs : des bibliothèques poussiéreuses et presque vides ; au fond : un lit de camp militaire couvert d’un drap beige ; au-dessus du lit : un crucifix en bois et son ridicule petit Christ décharné… Roy et ses christs…

Assis à son bureau, je lis ses papiers, ses notes, ses observations, surtout : ses correspondances.

J’étais le seul à lui écrire encore… pas de famille, pas d’amis, pas de missives officielles, pas de confrères médecins…

Dans tous les tiroirs, parfaitement classés, les dossiers des prisonniers. Deux feuilles qu’une agrafe joint, manuscrites : l’une est un rapport d’internement, présentant les causes juridiques de la condamnation et le profil du prisonnier, écrite probablement de la main des sous-fifres d’Albuquerque, car, sur nombre d’entre-elles, je reconnais cette écriture hésitante, primatique et constellée de fautes que je connais bien. L’autre feuille est un rapport d’examen médical écrit de la main du vieux médecin… dysenteries, gangrènes, gales, tuberculoses… Ne s’y trouvent que les symptômes physiques, rien sur l’esprit, rien sur l’intérieur, rien sur la psychiatrie… quelques citations de la Bible.

Plus intéressant, dans un tiroir du fond, à côté d’une boite de cartouches : un vieux livre, relié de papier. Grosse couverture pourpre, lettres noires, calligraphie fatiguée : Las Báquides – Eurípides. Nous en parlions, des Bacchantes, pendant des heures, la mana dévorante, les cerveaux hématomés de vin, en tête à tête, après les cours, souvenir du Roy d’avant, du psychiatre qui n’avait pas encore abandonné Dionysos pour Jésus-Christ, il m’avait forgé.

En ouvrant le volume, un message tombe.

 

Jamie,

Je t’ai envoyé une lettre il y a deux mois, mais d’après tes dernières nouvelles, tu devrais être sur le chemin de Sayaxché, peut-être en bateau ou sur les routes et j’ai peur qu’elle ne te soit jamais parvenue. Aussi je recopie ici son contenu :

Les choses changent vite et tu n’es pas sans savoir que la PAC mène une guerre d’usure. Ils veulent la chute des Mayas. Cette guerre, il y a plus de deux ans que nous la vivons comme un reflet, comme un écho, que nous balayons derrière. Mais ces dernières semaines, la situation a changé, le gouvernement est en difficulté, les insurgés se rapprochent. Ils ont détruit le QG des PAC de Sayaxché, ils nous ont touchés en profondeur. Nous serons bientôt mobilisés, Juan et moi. Fais-vite. Si tu arrivais trop tard, je te confie l’hôpital et je te prie de nous attendre ici. Prends soin de mes prisonnières, ce sont des innocentes. Soigne-les comme tu le peux.

J’aimerais pouvoir te promettre de prendre soin de Juan. S’ils devaient nous emmener, je ferai mon possible pour rester à ses côtés.

En attendant un monde meilleur,

Roy.

 

Et puis, derrière, je trouvais une feuille déchirée, pliée en quatre et que je n’avais pas remarquée:

 

Jamie,

Je n’ai pas beaucoup de temps … C’est arrivé, ils sont venus et ils nous embarquent. Nous partons vers la ligne de front, dans les montagnes, à l’est de Sayaxché. N’essaie surtout pas de nous rejoindre.

Je ne sais pas quand nous reviendrons, ce qui m’inquiète le plus, c’est l’hôpital. Le gouvernement est devenu fou. Ils ont peur. Ils sont en train de perdre. Ils sont arrivés hier avec leurs camions, ils amenaient tout ce que le Guatemala compte d’âmes égarées. Ils les ont récupérés dans les asiles, dans les prisons, dans les cimetières. Ce sont des déséquilibrés, ils vivent dans les ténèbres. Les généraux ont compris trop tard leur erreur et ils laissent les plus instables pour surveiller l’hôpital. J’ose au moins espérer qu’ils ne brûleront pas mes papiers, que tu trouveras ce mot.

Je sais que la tentation sera grande, mais s’il-te-plaît, ne laisse pas les prisonnières s’échapper. Tu ne connais pas le Guatemala, en cette période, rien de bon ne pourrait leur arriver. Attends notre retour.

Je t’en supplie, viens vite.

Si tu étais trop long, si tu n’arrivais jamais, Que Dieu protège les pauvres filles dans leurs cages… Ils les convoitent déjà. Ils ne les soigneront pas.

Je n’ai pas pu les libérer. Cette nuit je vais leur descendre des médicaments, de la nourriture et des armes. Qu’elles se défendent, qu’elles tiennent le coup.

Je prie le Seigneur et j’implore ta venue,

Roy.

 

Très bien… il a rajouté au crayon la date, pour que je comprenne, seulement… le mot date d’hier soir – que faire ? –

Un peu de rangement … au tiroir les crucifix. Je défais mon sac, épingle quelques visages griffonnés de Juan sur les murs… La pièce est étouffante.

Installé à la grande table du hall, couverte de café, de paperasses et de mégots, j’allume une cigarette. En ouvrant le paquet, les idiots se jettent sur moi et m’arrachent les clopes des mains. Parlez-moi, expliquez-moi, insectes.

Ils n’ont rien à dire, ils n’ont à rien à être, ils déambulent dans le hall.

Ils ne font que ça. Amputés.

Escadron charognard –

Étrange endroit.

Les nouveaux, idiots, il faudra les laisser libres. Il n’y a que ça qu’ils connaissent. Je lis dans leurs yeux que leur liberté n’est pas négociable. Ils ne me seront d’aucune aide. Ils sont probablement incapables de gérer quoi que ce soit. Ils parlent à peine. Si l’on en croit Roy, la plupart sortent des asiles de la capitale, ou des campagnes… asiles, durs de monde et habitués à la terre, aux flaques épuisantes, aux fouets – Juan vient de la campagne…

 

******

Soledad soledad Soledad soledad

c’est une chanson

comme celle des rats

elle m’orbite

pourquoi les pas ? Pourquoi les bottes ? Pourquoi les arbres ?

Pourquoi moi je marche avec eux ? Vers quelle guerre ?

Plusieurs heures et voilà nous allons vers le front.

J’ai perdu Roy de vue. Il est monté dans une camionnette de commandement, il n’a pas eu le choix Papa Roy. J’aurais eu de la peine pour lui si je n’avais pas autant de peine pour moi et pour Sol que j’ai laissée là-bas avec les idiots, toute seule dans la jungle

ils me ballottent

leurs épaules me poussent et nous titubons ensemble un officier nous guide peut-être deux-cents hommes à pied chemises fusils soleil Nicaragua

moi je ne suis qu’un sac, de farine, troué, qui s’écoule, qui pèse sur le dos

le soir tombe, le soleil se couche, il s’empale sur les arbres comme un cerceau lancé par un enfant

il ne veut plus rien dire, le soleil

nous arrivons dans un village, beaucoup plus petit que Sayaxché, un village

autour : un campement énorme, avec de grosses tentes carrées, des jeeps, des soldats qui se promènent, des hélicoptères en forme de rien qui se reposent dans les champs.

Pourquoi ?

Soledad Soledad et les idiots et aussi Jamie que je ne reverrai jamais.

Nous nous installons, mal, sur le sol, ils nous guident, on n’a rien à dire.

Avec moi, des vieux et des enfants et des idiots un peu un moins idiots que les autres

des gars qui parlent tout seul, qui chantent, qui se tapent dessus comme si le bruit pouvait combler l’espace

des taulards, violeurs, voleurs, tueurs, pédophiles, silence

on les avait condamnés à une mort de solitude et de silence,

salvation pour eux, pas de perpétuité solitaire et pas de mort silencieuse on leur a promis une mort en uniforme collective et pleine de bruit

bruit silence silence bruit … Soledad Soledad Soledad Soledad

Devant ce champ où nous allons dormir à la belle étoile : des tranchés, des barbelés, des mines, des caisses en bois, des traces de l’homme. Très bien.

Autour de nous ils installent de gros canons sur des remorques pour les faire avancer vers les montagnes.

Je ne sais pas exactement où nous sommes. Ça n’a aucune importance. La seule chose qui compte désormais c’est mon souffle, mon cœur, ma survie. Ma seule chance de la retrouver. Je dois déserter attendre le bon moment et mettre les voiles,

assis en rond, nous faisons du feu. Un type bizarre s’approche, avec une casquette, des épaulettes, une bonne bouille

alors il se présente et il nous présente un autre type, nous sommes vos officiers

Ils nous distribuent des uniformes gris de pluie et tout en balafres ils appartenaient à des morts nous nous reconnaîtrons dans la bataille

C’est l’offensive finale demain.

Ils nous expliquent le plan.

C’est un grand coup de poker militaire. Une attaque aussi massive que désespérée.

Les troupes régulières, l’artillerie et tous les bons soldats attaqueront de front sur la ligne des combats. Entendido?! Pendant ce temps, vous, les soldats de fortune et nous on sera héliportés vers les villages retranchés du secteur nord, plus loin dans leur territoire. Les villages seront mal défendus et peu protégés, c’est pour ça qu’on vous envoie vous, les bleus, notre mission : sécuriser les villages et tenir la position. Si l’offensive de front réussit à les déstabiliser, on reviendra sur nos pas et on prendra le gros de l’armée maya par le cul : tenaille !

Entendido ?!

Une attaque ambitieuse, sur plusieurs fronts à la fois, un dernier carré.

Mais, même si nous arrivons à sécuriser les arrières-bases mayas, il faut que l’offensive principale réussisse ou nous serons coincés dans les villages et les mayas, lorsqu’ils remonteront dans leurs montagnes, ils feront ce qu’ils voudront de nous nous serons complètement condamnés dans l’arrière du pays, séparés des zones libres par des dizaines de kilomètres de territoire ennemis. Nous allions prier dur pour que les vrais soldats s’en sortent.

Ça, ils ne l’ont pas dit mais on l’a tous compris.

Les hélicoptères décollent demain matin.

installés autour du feu et puis ils ont parlé les autres.

Des enfants de treize ans, des vieux, des tueurs et des lunatiques qui n’avaient qu’une seule chose à la bouche : leur peur de mourir.

Moment 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La première nuit initiatique des shamans mexicains est la pire de leur vie, ils rêvent, ils hallucinent, ils mandragorent leurs songes de démence et perdent tout sens du réel comme grille.

Ma première nuit à l’hôpital est une nuit de shaman, je suis dans les pas de Juan.

Autour de moi dansent des animaux imaginaires et dans le hall … les idiots bruissent. Ils chantent… ils ont une radio… ils hurlent comme des bêtes sauvages. Installés – gangrène – la nuit ne les effraie plus… l’électricité est capricieuse ici, mais toute la nuit, des bougies brûlent… ils se sont appropriés ces murs.

Ils ont trouvé beaucoup d’alcool dans les placards.

Je les entends de mon lit.

… j’entends aussi … une présence dans la chambre. Sinueuse, sur le plafond.

Je ne suis pas seul. Avec moi quelque chose de froid et de sifflant refuse de dormir

Les yeux ouverts sous les paupières… j’attends – qu’il s’approche de mon corps. Il ne vient pas. Où est-il ? Sous le placard ? Sous le bureau ? Enroulé sur les poutres du plafond ? Nous jouons à chat une bonne partie de la nuit. Silence puis il bouge et je l’entends. Six fois je me relève et je le cherche. J’allume toutes les lumières. Je me déplace prudent et mou comme une plume, je l’imagine jaillir d’une tâche sombre à la manière de ces murènes qui fusent depuis leurs rochers.

Il est sous le lit.

Le bout de ma bougie illumine ses écailles. Un gros python bleu. Vraiment gros. Il doit faire un bon mètre. Je ne ressens aucune peur. Nous avions passé des mois dans la nature, une nature de serpents, d’araignées, de scorpions.

Prédateurs, saturés de prédation… tendus vers la seule image mentale de leurs nuits : les proies. Je contemple le python, machine de mort, aiguisée par des millénaires d’évolution, souple, féroce, chaude et ondulante comme un sexe de femme.

Descendu dans le hall, un regard aux idiots qui dansent, dans la cuisine, je mets la main sur un petit fût à bière et un gros bout de viande. Dans le bureau de Roy, je mets mon piège en place, juste à la sortie du lit. Cambré sur le matelas, tous les sens en éveil, patiemment, j’attends. Au bout de quelques minutes, je ne pense plus qu’à l’obscurité. J’écoute ma proie siffler, suinter, geindre. Tous les deux, nous nous observons sans nous voir.

Après une quinzaine de minutes il s’approche du morceau de viande. Il glisse souplement la tête à l’intérieur du fût. En une fraction de seconde, je saisit la queue de la bête et l’enfonce au fond du piège. Le serpent réagit à peine, déjà je referme le couvercle, je roule ma proie sous mon lit, referme la fenêtre et m’endors.

Pas un rêve.

Le lendemain matin, AURORE – après un café que je prends seul et au milieu des idiots endormis. Je dois retourner au village… café.

Je charge sur mon dos mon sac et dans le sac, le fût, le serpent, près de moi, il se débat, prisonnier.

 

​**

Je frappe à la porte de plusieurs maisons. Elles sont toutes ouvertes. Et vides.

Le village est mort.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

Un vieux type, de l’autre côté de la rue, qui m’alpague depuis sa fenêtre. Je traverse.

– Je cherche une chambre.

Il me regarde, je reconnais le vieillard de la veille. Le croque-mitaine. Toujours son air interloqué. Toujours son allure de fantôme. Un grand rire l’éclate, comme pour démontrer au silence toute la vivacité qu’il lui reste.

– Attendez, je descends.

Il apparaît après quelques secondes, hirsute, torse nu, maigre, couvert de cicatrices et de brûlures – un fin cigarillo pincé entre les lèvres. Son visage irradie de bienveillance.

– Comment vous êtes arrivé là ? Vous avez pas vu que tout le monde marchait dans l’autre sens ?

Je lui raconte mon histoire par le début et quand je mentionne le nom de Juan, je remarque les cercles que fait son œil fou, affolé, orbite, dans le blanc de l’œil.

– Bien sûr que je le connais, le p’tit Juan ! Un brave garçon, il a une chambre au village, dans le vieil hôtel, c’est moi qui m’en occupe.

– De l’hôtel ?

– Ouais.

– Il y vit seul ?

– Non, il a avec lui une gamine, une maya. Saleté. Une fille qui …

– Elle est à l’hôpital.

– Ah tiens. Est-ce que …

– Vous avez vu les régiments passer ?

– Le gouvernement ouais, ils partaient sur le front avec plein de types et …

– Ils ont emmené Roy, et Juan et tous les autres j’imagine. Alvarèz m’a confié son hôpital, je suis un ancien élève à lui. Et j’ajoute : un bon ami, aussi.

Il réfléchit un temps.

– Quelle merde… C’est pour ça qu’il est pas rentré hier soir le p’tit. Pauvre gosse…

Il dit encore : Quelle merde … et il reprend :

– Je le connaissais bien Roy. Un gars vraiment bien. Et puis il s’est entiché des mayas et …

– Vous avez dit que vous vous occupiez de l’hôtel.

– Ouais, je mets … je mettais mes chambres à disposition pour les assistants d’Alvarèz. Mais il n’y a que Juan qui s’en sert… qui s’en servait… Ah diós mio, que Dieu nous les ramène.

Un instant, il sourit sans joie. Le petit cône brun exhale.

– Va falloir qu’on fasse connaissance tous les deux. Apparemment, y’a plus qu’nous dans ce bled.

– Nous et quarante prisonnières.

– Ouais…

– Je pourrais voir la chambre de Juan ?

– Euh …

Je le regarde dans les yeux.

– Bien sûr que vous pouvez, ça a plus beaucoup d’importance tout ça … les murs, les portes… c’est bien futile. Tenez, j’ai un double de la clé. L’hôtel c’est le gros bâtiment jaune avec du grillage aux fenêtres, sur la place centrale, tu peux pas le louper. La chambre que tu cherches, c’est la seule avec une porte fermée. C’est facile à trouver.

– Merci.

– Déjà qu’il parlait pas beaucoup le gosse, maintenant qu’il est parti, je vais m’sentir bien seul.

Il me regarde fixement. Vous savez, il ne reste que les geckos, dans l’hôtel, et puis une famille de bergers allemands. Des braves chiens, une mère et ses petits, je les nourris parfois. Ils mangent les pigeons dans le grenier. Avec la guerre, il ne vous reste que les bêtes. Moi ma femme elle est partie un matin. Comme ça sans rien dire. Alors je me suis …

– Sans rien dire ?

– Non. Je sais pas si je la reverrai.

Son œil fou continue de tourner. Contre mon dos, dans mon sac, je sens le reptile qui s’agite dans son tonneau – scellé…

– Comment il vivait, Juan ?

– Bien. Il avait l’air toujours joyeux. Quand les paysans passaient encore, il leur achetait plein de légumes et ils cuisinaient dehors, avec sa petite maya. Ils nourrissaient tous les pauvres, et tous les vagabonds qui passaient par là. Il l’aimait beaucoup sa demoiselle, le matin, on le voyait courir autour d’elle et sautiller comme un faon.

– Elle, comment était-elle ?

– Silencieuse. L’air d’une tombe. Je crois pas lui avoir jamais dit un mot. Elle est à l’hôpital vous avez dit ? Je comprends mieux. Elle va bien ? Ils lui ont fait des problèmes les militaires ?

– Oui oui, elle est à l’infirmerie, ils ont dû la prendre pour une prisonnière comme les autres. Merci à vous, j’y vais.

– Merci à toi, repasse quand tu veux. Je suis seul ici moi tu sais.

– Je sais.

Porte qui claque.

de réception ? De ruines. De plantes de grimpantes de débris de plâtre, de bout de fer de rouille de cartouches d’encre d’éventrement de sol. Les escaliers en bois s’écroulent, je les emprunte, prudence. L’endroit est beau dans ses fissures. Toutes les portes du premier étage sont ouvertes sur des piles de draps moisis – des lits grouillants de punaises. Le monde de Juan… Tout ce temps … Il peuple l’hôtel et sur les murs s’écrivent tous les infinis possibles fantomatiques et irréalisés de sa vie. Je suis dans sa tête. Tout cela est à lui, il a marché ces couloirs, respiré cet air, fait craquer ces marches. Son manoir son… cerveau. J’y ai droit. J’y suis, j’y passe et j’y marche comme on marche dans un temple.

Deuxième étage : il me suffit d’une seconde pour trouver la porte de leur ancienne chambre. Au milieu du délabre, il n’y en a qu’une qui soit fermée et couverte de fleurs fraîches. Des couronnes de pétales jaunes, rouges, bleus. Pas des fleurs de jungle, non, des espèces des forêts alentours, plus légères, plus vives.

Je pousse la porte en retenant ma respiration. Coup de poing dans le ventre…. conquistador

D’abord des fleurs, les mêmes que sur la porte. Éparpillées partout, sur les murs, sur la petite table, au milieu des vêtements pliés dans l’armoire. De toutes les couleurs, elles dégagent un parfum entêtant qui embaume toute la pièce. Le soleil du matin explose par la fenêtre et irradie partout sa candeur. Sur la table de gros paniers de fruits- de légumes trop mûrs – pourrissants – odeurs décadentes. Autour, des mégots, des bouteilles en verre, plein de petits objets en bois sculpté. Où avait-il trouvé tout ça ? Le lit est étrange. Ses pieds semblent avoir été coupés – remplacés par des piles de roc. Ça ressemble à un navire, un matelas cerclé de bois qui flotterait sur des cailloux. Pourquoi ? Bazardés sur le sol, des vêtements de femme, blancs ou de couleurs, des sous-vêtements aussi, tâchés par endroits. J’inspecte tout, je touche tout, je ressens tout. Aux murs et sur l’armoire, des dessins crayonnés entre les fleurs, des arbres, des maisons, des enfants.

Des plantes en pot ? Des arbustes, un olivier nain, un laurier et puis du houx, des mimosas, un genre de bonzaï. Débordement de textures, de lignes, de couleurs, chaos, ce n’est pas un univers, c’est un multivers, entropique et étrangement universel dans ses allures de fêtes.

Juan a toujours détesté les plantes, les arbres, les feuilles, les fleurs, les fruits, tout ce qui lui rappelait la jungle. La fille ? …. – non, Juan n’aurait jamais accepté cette vie organique. Quelque chose de majeur s’était produit, Juan avait muté, pour évoluer. La suradaptation… la guerre de tous contre tous le chaos tordu en réseau sur… des fleurs ? Guatemala, reconfiguration complète… halètement…. ridicule….

Haine … cette chambre est grotesque.

De rage je lance mon poing contre le mur. des années de retenue, de recul critique pour en arriver là, c’est à vous casser les côtes et tout s’évanouit lorsque … le plâtre craque bruyamment. Dans un nuage de poussière et de pétales, mes yeux se mettent à brûler et … j’entends quelque chose. Sifflement, non loin d’ici…. Je suis le bruit, je ressors dans le couloir. Il vient d’une autre chambre, dont la porte est restée ouverte. Je m’approche doucement et je me glisse dans la pièce.

Sur le lit à l’abandon, au milieu du même soleil-de-bougie qui baigne tout l’hôtel, un gros berger allemand, une chienne, est allongée dans les couvertures. Beige et noire et avec une tête puissante.

Une portée de chiots, encore jeunes, est affalée entre ses pattes. Avec une tendresse sauvage, ils tètent la chienne. La mère remarque ma présence et me fixe avec sagesse. Elle ne réagit pas, elle ne grogne même pas, elle est en harmonie avec ce jaune qui nous chauffe la peau. Elle ne me quitte pas des yeux, elle reconnaît quelque chose d’elle en mon allure, peut-être ces cheveux qui m’arrivent aux épaules, peut-être cette barbe que je porte trop longue. Ma gueule lui paraît bien loin de sa propre paix. Chienne d’harmonie – suffisante – triomphante de maternité et allaitement qu’elle impose comme une caresse, comme un baume. Les chiens n’ont rien à m’apprendre.

Alors je tire de mon sac le fût à bière, je l’agite et, d’un coup sec de mon couteau, j’en fait sauter le couvercle. Le monstre surexcité jaillit mais mes mains sont de l’autre côté. La mère, soudain inquiète, renifle l’air – cherche à se redresser, ses petits, sans comprendre, restent accrochés à ses mamelles. Ce jour sera un jour de fable… la loi du combat … dans la pièce, restaurée au soleil de printemps.

Je cours vers la porte, je retourne dans le couloir et je la referme derrière moi. L’adrénaline redescend par à-coups. Mon cœur bat moins vite. Je m’assois contre la porte, close dans mon dos, et j’allume une cigarette. Derrière moi s’élève un concert de piaillements, de sifflements, de menaces animales. L’ancien monde de lumière et de paix s’agite, retrouve enfin la guerre, la violence de la vie – la puissance du combat. Ils grognent à en faire vibrer la porte et je sens dans ma colonne vertébrale quelque chose de profondément joyeux, l’affrontement originel qui se rejoue.

Je fume… lentement – volutes.

Lorsque les cris cessent enfin, je sors mon pistolet, j’enlève le cran de sécurité et je pousse la porte de l’épaule. Les draps sont défaits, entropie des pliures de tissu. La femelle berger allemand resplendit moins. Son poil est couvert d’un sang épais et rouge, le serpent l’a mordu dans la chair tendre du ventre, là où s’alignent les mamelons. Une dernière tétée. Elle agonise, couine, ses yeux sont révulsés, le frisson du poison fait vibrer son système nerveux comme une harpe. Encore faiblement électrisée, elle convulse dans les draps. Contre son flanc, deux petits déjà morts ont été mordus à la nuque. Névralgie. Quelques secondes pour partir, pas plus. Trop faibles, trop jeunes pour avoir droit à la vie. Je range mon flingue quand je comprends qu’aucun prédateur n’a vaincu. Mon python gît aux côtés des chiens. Le cadavre du reptile déchiqueté, autour de lui, des écailles en mica, lambeaux de peau comme à la mue : une chair blanche à vif, tailladée par les crocs et les griffes. Les crocs et les griffes. Trois petits tremblent de tous leurs hivers, complètement paniqués. Leur mâchoire ne leur obéit plus, cadenassée à la chair du reptile. Le réflexe animal est trop intense, trop puissant, ils sont incapables de desserrer l’emprise de leurs dents. Pourtant ils ont vaincu, ils ont tué, ils sont devenus adultes.

La mère, déjà aveugle, cherche à lécher ses blessures. Déjà aveugle … elle passe sa langue sur l’un des cadavres – sans comprendre – sans comprendre – elle goûte le sang d’un chiot. Gémissement, sans comprendre, irradiée toujours, par la lumière du soleil.

Trois chiots vivent... Je leur parle à l’oreille, je les caresse doucement et, un par un, tendrement, ils relâchent le corps poisseux du python. Ils jettent un regard au spectacle pathétique de leur mère. Ils savent que le temps de la maternité est fini.

Ils ont besoin d’un père à présent.

Je les prends dans mes bras et paisiblement, nous quittons l’hôtel. Nous prenons tous les quatre la route qui mène à la prison.

 

******

des oiseaux jeunes et leurs becs et leurs armes et … nous volons

un ciel de marbre

personne ne peut y nager

nous volons à la mort

Soledad Soledad Soledad

ils nous ont mis dans leurs hélicoptères

et nous avons ……………………………

nous sommes partis dans le ciel je sais comment se sentent les oiseaux ils oisèlent

et ils parlent d’amour, seuls, avec eux-mêmes … Soledad

Nous atterrissons dans une clairière. On voit le village, depuis l’hélicoptère. Comment s’en sortir ? Les événements ont marché et Dieu n’existe pas.

Débarquement d’enfants armés les fous gémissent des gémissements de fleurs et moi je rêve des pétales de ma Soledad

tout est enflammé infernal

tout n’est plus qu’un goût de cendre

le monde est un volcan à l’envers

et ma peau ignifuge

les officiers nous rassemblent

ensemble nous courons vers le village

les montagnes ne sont plus douces j’aurais aimé y rouler comme une bille il fait un gris d’apocalypse

les montagnes sont dures comme des dents comme les omoplates des filles trop maigres dont on tire les cheveux

ça n’a pas de sens mais j’aimerais du sexe, des chattes, des seins, des culs, le corps-royaume de Soledad que j’ai laissé dans le ciel

nous courons vers le village

un petit village accroché à flanc de montagne, perché comme un nid d’oiseau avec un petit chemin de terre qui serpente vers la vallée, nous attaquons sur l’aile gauche, à travers les champs

colonne fourmis coton déflagré vers la chair

nous portons encore nos casques et nos fusils dans nos mains

à l’abri des arbres nous nous arrêtons, soixante hommes

on le voit d’ici le village nous l’épions caché dans les bois, prêts pour l’assaut. Soledad.

Ça va commencer. Il faut courir à l’abri des maisons, c’est le briefing. On attend l’artillerie et on s’élance comme des pumas. Nous avons peint sur nos visages des félins.

Nous sommes en noir et nous ne sommes plus que des fauves.

Alors les hélicoptères de combat descendent en vautour et commencent à danser. Roquettes, mitrailleuses lourdes, dans les toits, dans les murs, dans les femmes à leurs fenêtres, des milliers d’impacts noir se dessinent.

Les balles percent les murs, les balles percent les ballots de paille, les balles percent les vaches, les balles percent les roues des tracteurs

les balles percent les linges blancs qui pendent aux ficelles

le village est prêt à s’effondrer

c’est toute la montagne qui gronde ses grondements de morts

alors nous commençons à courir

l’orage éclate

et les balles brillent … comme des éclaircies dans l’orage aplatissant tout alentour.

des pierres renvoient la lumière

montagnes jumelles qui ouvrent de leurs bras larges une voûte renversée comme un vase

arbres-glyphes

cavalcade d’alcools naturellement vifs

hélicoptères qui percent l’horizon et l’air évacué des deux côtés des épaules en ferraille

fruits d’hiver qui se laissent tomber contre le jour

ils nous ont repéré très vite et ils nous canardent nous courons à découvert dans les champs

fertiles … nous y plantons nos os et les peaux de nos cadavres

le feu frotte affectueusement la nuque des hommes agenouillés

à côté de moi un enfant des campagnes court, une balle lui arrache la mâchoire, il s’effondre en roulant

et ma chair à moi marche dans la boue

le cou tordu

par le vent,

pour ne jamais regarder

au-devant.

Allez ! Allez !

L’escouade arrive à couvert des deux premières maisons. Le village ne fait qu’une rue. Nous sommes à une extrémité. Prêts à se jeter dans la rue, entassés des deux côtés, avec les officiers.

Soledad … mon amour … je pourrais fuir maintenant, je pourrais te retrouver… mais ils m’attraperaient, j’attends encore…encore un peu… quelques jours… peut-être même moins … et je te retrouve.

Les dieux mayas doivent rire de nous l’escouade de fortune terrée derrière un mur terrifiée à l’idée de s’engager dans la rue chemises sales bras maigres qui peinent à soulever les fusils

tous on dirait des singes

devant le couloir, le dernier

alors un officier nous fixe et hurle « Avec moi !!! »

il quitte le couvert du mur et s’élance dans la rue, seul, seul et une balle le couche immédiatement

la bouche dans le sable le nez dans la poussière à un mètre du mur

ils savent où nous sommes, tous leurs flingues sont braqués à l’entrée d’un chemin, sur un espace vide entre deux murs

et, nous devons remplir cet espace avec nos âmes. Piégés comme des rats.

Qui allait s’élancer ? Hein ? Lequel de ces types qui il y a trois jours encore s’était réveillé chez lui, dans sa cellule, dans sa campagne ? Lequel allait décider de mourir maintenant ? Il n’y a pas de sacrifices rationnels, les sacrifices c’est toujours dans l’extase de l’action, dans les tempêtes impitoyables de l’adrénaline. Qui allait se sacrifier ?

Pas moi, je te jure Sol, pas moi.

Ils ont décidé de fuir

une dizaine de singe jette les armes et court en arrière dans les champs

ils quittent le couvert du mur

quelques mètres et ils mordent la poussière

nous sommes coincés les fous marmonnent les enfants pleurent et les idiots prient

moi je fume une cigarette

alors que tout semble perdu une roquette jaillit d’une des chaumières et atteint le ventre d’un hélicoptère

il tournoie un instant, agonise sans comprendre et s’effondre dans le village créant un chaos à faire peur aux dieux mayas

alors le deuxième officier hurle « C’est le moment !!! » et nous nous jetons dans le village.

Alors le chaos renaît de ses cendres et reprend son envol

ils ruent et courent et se battent et se débattent dans les fumées

moi je sens comme une cage de verre

Je plaque ma bouche écartée tulipe contre les aspérités du verre, contre les failles lucides, les gros grains lumineux qui gardent jalousement les dedans secrets et exhibés de l’air.

J’étouffe.

les hommes entrent au hasard des maisons prêts à faire feu

ils ne trouvent que des femmes qui pleurent sur leurs tabliers

des cuisines écroulées sous les murs

des pelotes d’enfants assis sous les tables

Soledad Soledad ce sont tes pairs

ils ont tes yeux ils ont ton visage

lorsque je les vois au soleil ils ont ton rire ils sont plus beaux que dans les cages

alors quand je rentre dans les maisons je leur dis de courir se cacher à l’étage dans les greniers dans les caves dans les placards je ne vois pas d’hommes je préviens les mères et les sœurs je sors des maisons et je gueule : Ici RAS !

au bout d’un quart d’heure ils ont fouillé toutes les maisons, ils ont trouvé les tireurs

sur la place centrale ils ont rassemblé sept hommes des mayas entre quarante et cinquante ans fiers dignes resplendissants

c’est tout ce qu’il restait au village tous leurs jeunes tous leurs soldats étaient au front, dans la vallée, ils ne s’attendaient pas à une frappe venue des airs

le plan se déroulait comme prévu

les sept soldats sont agenouillés ils ont les mains sur leurs têtes, ils ont jeté leurs armes dans la poussière, six fusils mitrailleurs et un lance-roquette artisanal, celui qui avait abattu l’hélico

ils ont fui nos hélicos

le village est pris, ils sont partis prêter main forte à un autre groupe, dans un autre village

alors nous prenons un peu de repos l’officier s’occupe de la connexion radio, quelques hommes surveillent les types à genoux

nous enlevons nos casques

nous posons nos fusils contre les puits, contre les murs, contre nos jambes

nous allumons des cigarettes

l’escouade sourit se détend un peu

l’orage ferme lentement ses lèvres

mais le chaos bruisse encore comme une feuille dans le vent

nous ne nous retournons pas

nous ne nous retournons pas

car la rue de terre derrière nous est pavée de corps, les corps des nôtres, les corps des femmes et même quelques enfants impossible de savoir qui a fauché qui, impossible de savoir si nos propres hélicos nous avaient moissonné la nuque

le village avait l’air sous contrôle

mais le chaos a toujours faim

…………………………………….

alors les maisons éventrées ont secoué leurs épaules et leur hurlement a effrayé les montagnes

nos hommes, au repos ont commencé à s’écrouler un par un

les balles leurs arrachaient les cigarettes des lèvres et leur arrachaient aussi les lèvres de la bouche

Soledad

Soledad

effondrés les enfants-soldats, les idiots et les fous massacrés par les tirs qui viennent des fenêtres

aux fenêtres, les femmes mayas, leurs grimaces de diablesses, leurs tabliers et dans leurs mains, des fusils de chasse

nous sommes trop longs à réagir nous avons posé nos armes trop loin nous courons dans tous les sens, pris au piège de la place centrale du village, encerclés de maisons et de fenêtres, les jeunes femmes, les mères et même les vieilles vengent leur peuple sur nos corps

l’officier me regarde et hurle : « Ton arme soldat ! Allez ! »

je ne dis rien

je ne bouge pas

je le regarde

quelque chose de rouge explose à l’arrière de son crâne et ressort par son œil droit

derrière lui, un petit enfant avec un revolver

un de ceux que j’avais poussé dans un placard

il me regarde

avec l’œil de son canon

un temps

il repart dans la mêlée

il avait le regard de ta petite sœur mon amour

alors je m’assois sur un trottoir, sous une maison

et je regarde les enfants qui arrachent les ailes des mouches

tout cela ne veut plus rien dire

les femmes sont descendues dans la rue et tirent à bout portant

alors les hommes se relèvent et hurlent quelque chose en k’iché

le feu cesse

la fumée se lève et il ne reste que quelques types à l’agonie

moi sur mon trottoir

et un fou en position fœtale qui hurle à la mort, pleure et parle de sa maman

il me fait de la peine

entouré de ces amazones en tablier aux yeux rougis de larmes

elles sont fières leurs bouches ne font pas un pli

l’un des hommes me regarde

halluciné par ma silhouette par ma cigarette

je lui en propose une, il accepte et me met un sac en toile sur la tête

bam

douleur

obscurité

comme un souffle : Soledad…..


 

Moment 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une semaine de Sayaxché.

Je ne me suis pas installé en ville, je préfère le berceau des serpents. Du bureau de Roy, j’ai fait ma chambre. J’écris beaucoup. Sur le rebord de la fenêtre, un piège à python : mes nuits sont devenues plus douces. J’en ai capturé deux : montrée ma force, ils sont dans une cage, dans la forêt. Je ne crois pas que je dérange les idiots. Nous nous sommes installés ensemble. Je ne prends pas de place, l’ancien bureau ne les intéresse pas. Ils ont d’abord cru que j’étais leur supérieur hiérarchique, je leur ai sorti cette idée de la tête. Je joue aux cartes avec eux, je picole, je parle fort, je me laisse toujours plus pousser la barbe. Ils ne se méfient pas, mon plan fonctionne.

Petit à petit, autour de chacun d’eux, je m’enroule. Dans ses cheveux je glisse mes doigts je retourne son cœur ses rêves je le pantin.

Ils viennent me parler, comme on parle toujours à son psychiatre. Ils s’ouvrent facilement, fruits trop mûrs : coquillages qui parlent de leurs perles noires et… peuples ouateux des rêves. La plupart d’entre eux ont grandi dans des chaumières, au cœur des plaines agricoles. Dans leurs univers fantasmagoriques, on retrouve, omniprésentes, ces réalités intérieures et familières dans leur étrangeté, des puissances et des faits : la nature, la fertilité, les astres. Ils rêvent de lunes, de terres labourées, de pluie, de cochons. Ce ne sont pas des narrativités, ce sont des images. Et ces images, palpitent en leurs journées / souvenirs présents, prédictions passées, instants futurs. Ils dorment mal et il ne leur est pas toujours intuitif de distinguer l’éveil du sommeil. Leur délimitation du réel est fragile, blury, divisée.

Je n’arrive pas à retenir leurs noms. Je commence à identifier les histoires, les traits de caractères, les frustrations et les plaisirs de chacun. La plupart croient dur comme fer en Dieu. Deux d’entre eux se retrouvent tous les soirs et s’en vont prier dans la forêt. La journée ils se promènent dans le hall sans vraiment se croiser. Ils dorment mal, c’est vrai, mais ils restent allongés en moyenne quatorze heures par nuit. « Tu sais moi j’suis un gros dormeur depuis que j’suis tout gamin, boum ! Comme une pierre. Réveil midi, sous le soleil. Pas de soucis. » « Moi c’est que je suis toujours bourré, j’ai pas … j’ai pas vu passer les minutes toujours. » « C’est vrai qu’on est plus confort sur le dos. Y’a quoi à faire t’façon ? »…

Je leur distribue des cachets, ils les prennent sans réfléchir. J’ai appris de mes erreurs : je commence avec des doses microscopiques. J’augmenterai doucement.

Quand ils m’ont vu revenir avec les chiots, ils ont sauté de joie. Ils adorent les bêtes. Leurs bonnes têtes, joufflues, poisses et rouges d’alcool se sont illuminées. Mais je ne leur ai pas laissé mes animaux. J’ai enfermé les chiots sous la terre, dans le couloir des mayas. Il y a une cage, tout au fond sur la gauche, elle est vide, hors de portée des armes, je sais désormais qu’elles ont été armées par Roy en personne, et dotée d’une petite fenêtre qui donne directement sur la cour. Par la petite fenêtre j’ai jeté les chiots dans la cage, par la fenêtre je les nourris… morceaux de viandes sans avoir à descendre et à me mettre en danger. Animaux. Bientôt les prisonnières n’auront plus de vivres, elles se manifesteront.

Trois jours qu’on les entend hurler à la mort, grogner, tourner en rond, aboyer dans le clair-obscur de leur cage.

Une semaine que Juan est parti à la guerre, une semaine que la fille est sous morphine. Elle se réveille au milieu de la nuit. Elle hurle, réveille les idiots et impose son silence à la forêt. Des cris stridents, terrorisés, pathétiques. Alors je descends sans chemise, j’essaie de lui parler, je n’arrive à rien et je la remets sous opiacés.

Elle m’obsède, elle est le lien, la trace de Juan, la seule chose qui le justifie. Ils sont fascinants, les idiots, c’est vrai… dommages collatéraux du destin. Accidents de passages – sujets temporaires – il n’y a rien à en faire. Seul Juan compte. Et Juan, c’est la fille.

Tous les matins je la sors de sa torpeur pour l’ausculter : morphines. Elle hurle un peu, se débat sans force et finalement se laisse faire. Elle a mis quelques jours à accepter mes mains sur son corps. A priori, je pencherais pour une forme d’état de choc post-traumatique, la fille présente des signes évidents de malnutritions, d’insuffisance cardiaque et d’insuffisance pulmonaire. Apathie complète. Un AVC que Roy n’aurait pas remarqué ? Presque impossible. Il devait la voir de temps en temps. Un accident ischémique léger peut-être ?

Le diagnostic psychiatrique est compliqué puisqu’elle ne répond à aucune de mes questions. Un symptôme efface tous les autres : son aphonie apparemment complète. Les hurlements ne prouvent rien. Mutisme biologique ? Le vieux du village a dit qu’il ne lui avait jamais adressé la parole. Non, Roy m’en aurait parlé dans ses lettres. Il est vrai qu’il n’en parlait pas souvent. « Il vit avec une fille, une ancienne prisonnière ». Il m’avait raconté l’histoire de sa petite sœur.

Pourtant, l’auscultation des muscles de la glotte n’a révélé aucune trace de contraction, le mutisme ne semble pas physiquement déclenché. Dernier élément : quelques hématomes sur son corps. J’ai l’intime conviction que son état est avant tout psychiatrique.

Je dois y arriver. Tout est là. Une partie de l’histoire de Juan est écrite dans l’ADN de cette fille. Je dois libérer son corps, son esprit, pénétrer en elle. Il faut qu’elle me parle, qu’elle me raconte, qu’elle me confie les pièces manquantes du puzzle. Je dois me préparer au retour de Juan.

Juan reviendra, l’inverse est impossible.

Juan reviendra.

 

******

clair-obscur d’esprit

la pierre aboie la pierre aboie hurler hurler

putain de merde

j’ai tout foiré

une issue, il faut une issue ou …

c’est une cave, de la pierre, une lucarne qui perce le mur du fond, une porte en fer sur le mur d’en face, au sol : un seau, un tas de paille. Des insectes partout. Sur le sol, des morceaux de charbon. Une ancienne cave à charbon ?

Pourquoi m’ont-t-elles chopé, ces femmes ? Pourquoi les mères sont-elles armées ?

Soledad, tu n’as jamais été si loin de moi … Sol-visage, sol-souffle, sol-présence comme un fantôme qui ne va pas s’encombrer à me visiter – à nouveau : monde immobile

peut-être que je devrais leur parler, à ces femmes, Soledad est une de leurs sœurs, du sang maya, toutes faites en bois magique et en pierre de montagne … toutes des temples

Je vais leur dire que je l’aime, que je la protège. Elles ont bien dû voir que moi je n’avais pas tiré

Je vais leur dire qu’elles doivent me laisser partir, pour que je sauve une maya.

J’espère avec toutes mes côtes que Jamie est arrivé à temps… il faut la protéger. C’est un frère, ce sera le frère de Soledad … Il est devenu quoi Papa Roy ?

Je m’installe, je m’assois dans la paille, il faut réfléchir. Il doit y avoir une solution ? Qu’est-ce qu’il ferait Jamie ?

Du temps coule… une voix hurle. En espagnol. Alors tout de suite je me précipite vers la porte en fer. Y’a quoi derrière ? En tout cas : une voix

une voix espagnole

T’es qui ? Eh, t’es qui ? Je hurle

silence

T’es de la PAC ? Eh, camarade ?

Ouais. Toi aussi ?

Oui.

Je t’entends à peine

Moi aussi ! Je hurle

LA FERME ! (voix de femme)

Instant de battement

Toi aussi t’es enfermé ?

Ouais

Tu sais pourquoi ils nous gardent ?

PAS PARLER ! PAS PARLER ! (voix de femme)

Aucune idée

je dois coller mon oreille à la porte pour l’entendre encore… le métal glacé … je serre les dents …

Peut-être qu’ils veulent nous échanger ?

alors je reconnais sa voix, c’est un fou, un sorti d’asile, je me souviens le voir en boule, survivant du massacre, au milieu de la place

Tu rêves mon gars, la PAC s’en fout des bleubites comme nous, les mayas le savent

alors BAM dans mon oreille, la femme a dû cogner dans la porte, de l’autre côté

sonné … allongé dans la paille … il doit y avoir un couloir dehors et plusieurs caves, le fou est sûrement enfermé dans l’une d’entre-elles …

Je m’automate sans y croire vers la petite lucarne qui laisse entrer le jour, haute et puis en grimpant un peu j’arrive à distinguer des choses : des pieds qui marchent. je suis en sous-sol. Le vasistas donne sur la rue mais au niveau des chaussures, je ne peux voir aucun visage, juste des pieds et parfois les roues d’une charrette ou un ballon qui roule

le rai de lumière il jaillit mais c’est juste la porte en fer que lui il illumine, en face

je continue à regarder par la lucarne et je vois des visages

des visages morts

ils traînent des cadavres

ma lucarne donne sur la place centrale … ils font le ménage, ils déplacent les corps

je vois aussi des oiseaux, des charognards qui s’envolent parce qu’on déplace leurs proies qui font même plus un mouvement de vie

ça doit être el sol moriendo il y aura plus de lumière pour iriser et éclairer tout ça demain et elle sera moins rouge moins satanique … rassure.

ici, la nuit qui tombe, c’est juste une porte en fer qui s’obscurcit, le rai de lumière rougit, bleuit, s’orange et s’éteint, elle reflète le jour, la porte, et aussi la nuit invisible

alors à un moment de ma nuit sans sommeil j’entends des pas, quelqu’un descend nous voir

ma porte se met à bruire et je remarque en bas une petite trappe, une chatière

une main apparaît et au bout de la main une assiette alors j’attrape l’assiette et une petite voix de femme me dit « attendez monsieur » et la main sans visage de la voix réapparaît et me tend une fourchette

une assiette en céramique avec dessus des légumes bouillis. Rien à voir avec les gamelles en fer qu’il y avait en taule. Ces gens ne sont pas des geôliers, c’est rien que la cave d’une maison et d’une famille et d’une mère et de foutus plats qu’ils bouffent ensemble et dont nous mangeons les restes. Elle est belle cette assiette. Je m’assois et mange chaud.

En tailleur, j’imagine que je suis dans un des restaurants de Managua avec du soleil et puis aussi des vieux qui jouent aux échecs. Je mange doucement, comme si j’avais le temps de vivre et que tout allait bien.

J’imagine au-dessus de moi la salle à manger et dedans la famille de mayas attablée, qui parle du temps, de la qualité des récoltes et puis incantent leurs dieux à têtes d’animaux, sûr qu’ils essayent de pas parler de la guerre, des fils de la voisine qui sont morts et toutes ces choses …

Le repas fini tout retombe – je sais ce qu’il dirait Jamie – il dirait que le temps presse – pour l’instant je pense à Sol et je suis fort mais je sens déjà le NOIR

le noir de puits et dedans le puits les ergots des diables à racler la pierre pour remonter

ils ont les yeux lourds

ils ne m’ont pas encore repéré

MAIS bientôt ils me verront, les diables du noir, alors ils me tortureront et ils me feront tout oublier

j’oublierai Soledad, ils me prendront en entier et je disparaîtrai dans le noir, il n’y aura plus de ciel

je serai devenu tout à fait discontinu

j’entends le bruit de la jungle qui rampe

dans les recoins obscurs … elle respire fort … elle a chaud … elle arrive

il faut agir vite

Jamie n’est pas là, Jamie ne sera pas là, Jamie est une machette, il tient la jungle éloignée de moi, mais dans cette cave je suis seul

il faut trouver un moyen de sortir

Vite

tout ne doit pas recommencer

ce serait la mort de Soledad

la solitude des enjunglés

la fin des ailes les chaînes toute la vie

le feu éteint

la peur la plus épaisse

une terreur sans nom


 

Moment 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les idiots sont devenus dangereux. Quelque chose les anime, petit à petit, les possède. Ça remonte de leur ventre, ça leur hante le cœur, la moelle et bientôt tout l’esprit. Ils tournent en rond. Comme tous les hommes. Le rond parfait et claustrophobe de leurs existences. Le cercle a quelque chose d’intimement lié à la folie. Le cercle est par définition, ce qui n’a pas d’échappatoire, la perfection totale : la folie absolue.

Ils ne sortent plus du hall.

Ils vivent au soleil.

Personne ne les regarde par la fenêtre, ils sont dans l’exercice le plus pur de leur liberté. Il est vrai que le stock de vivres de l’hôpital diminue et que nous avons de moins en moins de cigarettes, mais rien ne les préoccupe. A leurs yeux, le futur n’existe pas, ils ne lui accordent aucune matérialité, c’est une ombre sur leurs lits quand ils se couchent, de la poussière sur le sol qu’ils sont trop ivres pour balayer.

S’ils font attention à bien fermer les cages du bas, la porte qui mène au sous-sol est toujours ouverte. Je crois qu’ils ont perdu les clés. J’ai un double dans ma caisse. Je refuse de m’en servir. Je ne dois pas intervenir.

Au début, certains sortaient dans les bois pour se masturber, ou bien ils le faisaient dans la salle d’eau.

Et, puis, comme une évidence, j’ai ouvert la porte des sous-sols, alors ils se sont tournés vers les prisonnières. Elles ont résisté mais ils les ont vite désarmées. Je crois qu’elles ont eu peur de tirer. Jusqu’ici, les idiots avaient été la main maternelle, ils apportaient la nourriture. Quand ils ont fait monter les premières dans le hall, je pense qu’elles étaient trop curieuses, trop heureuses de cette libération pour vraiment y voir du mal.

Alors ils ont commencé à les emmener dans les bois, ils se cachaient dans les arbres.

Au bout de quelques jours, le temps s’est effondré et avec lui, les tabous. Ils ont emmené les femmes de moins en moins loin, en comprenant leur sort, plusieurs avaient réussi à s’échapper à coups de talon, de griffes ou de dents. Qu’ils avaient dû être drôles, mes idiots, seuls, le sexe dur, au milieu des bois, le visage le torse et les couilles en sang.

Alors ils avaient commencé à les amener seulement dans le hall, sur leurs matelas. Et puis comme elles couraient, comme elles se débattaient, ils les avaient attachées. Dans un débarras j’avais trouvé quelques vieilles chaînes rouillées… les femmes vivaient accrochées aux murs du hall, comme des moules sur un rocher.

Bien avant qu’ils ne deviennent dangereux, il y a deux semaines exactement, j’avais éloigné la fille de Juan de mes expériences Je l’avais emmené dans son ancienne chambre au village. Le vieux propriétaire de l’hôtel avait eu pitié de la fille. Il l’avait immédiatement relogée et m’avait promis qu’il passerait la voir tous les jours « pour être sûr que tout allait bien ».

J’avais un peu réduit les doses de morphine, mais je devais moi-même passer chaque soir pour lui administrer ses calmants. Embarquée à l’arrière d’une petite mobylette, elle s’était laissée porter jusqu’au village, comme le pauvre sac de chair qu’elle était alors. En retrouvant sa chambre elle avait ouvert ses yeux d’oiseau et s’était remise à hurler. Désespérant…

Les fleurs avaient fané, elles exhalaient une odeur étrangement fraîche, puissante et sexuelle. Bien que cette odeur ne convint absolument pas à mes objectifs thérapeutiques, je n’avais pas eu le temps de déblayer ce monde. Elle le ferait elle-même. Peut-être irait-elle trouver des fleurs fraîches. En réalité, je faisais le pari d’une guérison rapide et auto-stipulée. Le reste avait échoué. Aussi m’étais-je résolu à laisser l’instinct de survie faire de son mieux. En retrouvant ce monde qui avait été le sien, j’espérais que son cerveau se reconstruirait, qu’elle redeviendrait l’être qui avait habité cette chambre et cueilli ces fleurs.

Je l’allonge sur son lit et lui injecte une ampoule de morphine en lui parlant tendrement à l’oreille et en caressant ses cheveux. Elle me regarde droit dans les yeux, esquisse un sourire et s’endort en silence.

J’étais convaincu que son premier réveil dans son lit serait une thérapie de choc.

En rentrant à l’hôtel, je trouvai le hall dans l’état où je l’avais laissé, sans raison.

Les idiots se mélangeaient. Ils ne faisaient plus de différences entre eux. Ils ne s’appelaient plus par leur prénom, ils disaient simplement « Hé hombre ! Viens voir par ici ! ». Personne n’évoquait encore le passé, les campagnes, les gâteaux des mamans, les querelles de frangins. Ils parlaient plutôt des filles et faisaient des concours de celle qui avait la machine la plus mignonne. Tout les amusait sans retenue, les odeurs, les poils, les cris. Ils étaient redevenus des hommes au sens le moins civilisé du mot. Ils consommaient les femmes ensemble, partageaient tout.

C’était fascinant. Mon âme de psychiatre jubilait. Nous ne sommes pas de vieilles couturières maniaques, nous aimons ce qui s’effile, ce qui se détricote, ce qui ne tient plus, ce qui laisse passer la pluie, le décousu, l’incohérent – l’incompréhensiblement simple. Chaque fou est une petite revanche à la civilisation. C’est que lorsque le tissu s’effile, on peut enfin voir au travers la peau, voilà ce que mes spectres d’être étaient devenus : des blocs de peau, rugueux et gras.

Chacune de leur action leur était enlevée par le groupe, ils vivaient dans le paradoxe déculpabilisant de la volonté commune, dans l’ordre chaotique de la vraie liberté. Ils vivaient de cette seule réalité intangible, celle qui survit toujours à l’esprit : la chair. Dans leurs sexualités flasques, ils n’étaient pas immobiles ; ils tournaient, valsaient, dansaient en rond, à l’abri des regards du monde, cachés également d’autres yeux, plus intérieurs.

Les fous gardaient les lucides enchaînés et personne n’espionnait mon asile à l’envers.

 

 

******

il n’y a aucune échappatoire

c’est aussi simple que ça

bordel de merde je peux faire quoi ?! Tout ce que j’ai c’est une main qui me nourrit à heure fixe, un fou inaudible dans la cage d’en face et une fenêtre qui ne montre que des pieds

avec un morceau de charbon j’écris sur la porte parce qu’il n’y a qu’elle qui soit éclairée je n’écris rien, je compte les jours en traçant de petits traits

j’en ai compté vingt-deux mais j’en ai oublié parfois je dors si longtemps que je ne sais plus si la lumière sur la porte est orange de crépuscule ou bleue d’aube…

quelque chose éclate au loin… d’un coup la lumière bleue se met à vibrer et l’on entend des cris, des pieds qui tapent au-dessus de moi : la maison se met en branle – aucun doute sur les bruits : des roquettes !

Bientôt des tirs de mitrailleuse font vibrer les plâtres –

de la lucarne arrivent une centaine de cris de guerre :

l’attaque finale !

Ma seule chance !

L’attaque finale !

La PAC avait dû tenir dans la vallée et elle remontait vers les villages !

Le gouvernement gagnait !

Réfléchis Juan !

Réfléchis putain !

Ils vont venir te chercher, fais du bruit !

Rugit !

En espagnol ! En espagnol … ils vont t’entendre, quand le village sera pris, ils viendront te libérer ! En attendant, protège-toi des débris ! Accroupis-toi dans un coin, ne meurs pas enterré sous le plafond ! Protège ta tête avec tes bras ! Soledad, soledad comme une possibilité, enfin !

Ils s’engagent … ils sont sur l’unique rue du village ! Nous y avions marché, nous aussi ! Les maisons s’écroulent à nouveau ! Elles tombent encore !

La cave me protégera. Je vois par la lucarne les combats de pieds et les mayas qui s’effondrent dans la poussière et leurs yeux morts qui me fixent. Les grenades volent.

Dans la rue, un homme passe et quelque chose tombe dans la cave, à travers la lucarne.

Grenade ! Une putain de grenade ! Les salauds ! Vite, je l’attrape.

J’essaie de la relancer à travers le trou d’où elle a jailli – je n’ai que quelques secondes.

Mais je manque de force. Je me concentre, ma mort dans la main.

Respire.

Inspire.

Vise.

Alors je lance, le temps s’arrête …

la grenade ricoche à quelques centimètres de l’ouverture et retombe

comme un missile dans la cave

 

 

 

 

 

 

 

 

trop tard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

explosion

 

 

 

 

Juan-mort

 

 

 

 

hurlement

 

 

 

 

 

 

 

Puis plus rien. ​


 


 


 

Réveil.

Putain de merde.

Il ne s’est rien passé. Il n’y a plus de lumière sur la porte. Milieu de la nuit. Bruit de danses et musiques à l’étage.

Je suis toujours vivant et toujours enchaîné.

Soledad

……………………………………………………..


 

Moment 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les pluies diluvent ce soir. De vrais torrents, sur nos fenêtres. La tempête a envahi le hall. Le verre craque, les arbres sifflent furie – tout s’agite. L’orage rugit. Un orage tropical, bleu, vert, rouge. Chaque éclair illumine le hall de l’hôpital comme un flash d’appareil photographique. Flash. Hurlent – hurlent – idiots se mettent à hurler. Terrifiés de tonnerre mais également de ces psalmodies qui montent des entrailles et que la porte ouverte laisse parvenir jusqu’à nous. Les mayas invoquent quelque chose. Syllabes longues et graves qui s’alternent de mots plus stridents, criés avec un genre de brutalité magique. Elles chantent toutes ensemble. Leur rituel m’évoque encore une fois mes lectures sur le shamanisme mexicain. Les rituels circonstanciels répondent généralement à peu d’impératifs religieux différents : se protéger des déités de l’orage, s’attirer leurs faveurs voire les supplier de se taire. Les voix sont étranges... paniquer ? C’est le premier jour de la mousson… des pluies des chants … la saison s’annonce longue….

Les femmes enchaînées dans le hall psalmodient elles aussi, comme des gorgones, nues ou en haillons, leurs cheveux décoiffés en sorcières et noir comme des chevaux sauvages cachent leurs visages. Je crois bien que personne ne les touchera ce soir, mais la peur rend cruel. Nous avons fait de nos instincts de survie des hontes. Les sujets passeront la nuit sous leurs couvertures, comme les enfants et les premiers hommes dans leurs grottes. Mais je suis curieux de savoir s’ils se vengeraient demain matin, dans la lumière du jour, s’ils se vengeraient des créatures effrayantes qu’ils avaient tant possédées.

Après avoir exceptionnellement fermé la porte de la cave pour qu’ils passent une nuit convenable, je monte dans mon bureau et m’allonge dans mon lit. Rester éveillé… on ne sait jamais… au moins une oreille. Je veux être réactif si l’un d’entre eux s’excite trop, je veux prévenir à tout débordement qui compromettrait le bon déroulement de la suite.

Pour lutter contre le sommeil je me plonge dans les notes de Roy sur Juan. Je connais le contenu des feuillets par cœur, lus peut-être une centaine de fois. Ce ne sont pas des notes rigoureuses, ni des diagnostics de psychiatre. Ces lignes relèvent du journal intime, de la description médicale, de l’exégèse biblique, de la poésie, des axiomes stoïciens. Au fil de mes lectures, j’ai pris la mesure de la décrépitude de Roy. A croire qu’il n’avait plus été qu’un vieux fou obsédé par Dieu et le salut des autres.

Ennui…. J’attrape mon petit miroir de poche. Incroyable comme ma barbe et mes cheveux sont longs. Les deux se rejoindront bientôt au niveau de mon nombril. Je ne me raserai pas avant d’avoir retrouvé Juanito.

Allongé sous la lampe, je respire doucement et …

… des éclairs … des éclairs … le visage de Juan … la couleur d’un python … des éclairs … des hurlements … des éclairs … des hurlements de plus en plus proches…

Réveil en sursaut.

Nuit noire de …

combien de temps ? Yeux lourds…

Ce n’était pas un rêve… ni les hurlements – ni les éclairs.

Vacarmes dans le hall. J’enfile une chemise sans la boutonner, j’attrape mon revolver et je descends en courant.

Le spectacle est fascinant.

Quelque chose se tient dans le cadre de la grande porte ouverte. Un corps trempé de pluie qui hurle. Comme une mère rayonnante d’orage… ses cheveux font écho à ceux de ses sœurs enchaînées qui la regarde sans comprendre. Elle hurle aigu dans les borborygmes ambiants. Irréalité.

Les autres femmes se prosternent et redoublent d’incantations. Des voix profondes, inhumaines, divines. Le vent fait s’envoler les feuilles, les tissus, la pluie s’engouffre dans le hall – grand appel d’air du monde. En quelques instants nous sommes trempés. Il faut fermer la porte avant que la tornade ne décroche l’hôpital.

Les plus courageux des hommes s’approchent de la gargouille avec des couteaux. Les autres se sont enfuis dans les toilettes. L’un d’entre eux est roulé en boule sur le sol. Ne bouge pas. Ne bouge surtout pas Jamie. Fixe la gargouille et laisse aller le monde.

Le ventre de la créature est couvert de sang. Des traces de coups étranges zèbrent le ventre bombé.

Elle lève la tête, sous sa crinière ses yeux apparaissent et ils se plongent dans les miens…

Merde. Putain de merde. Mais putain de merde qu’est-ce qu’elle fout là ?

L’un des idiots sort de la cuisine avec un fusil de chasse et met la fille en joue.

« Arrête ! Arrête ! Fais pas ça bordel ! ». Il ne m’entend pas, totalement dépassé par la peur. Elle ne l’a pas vu, elle se griffe le ventre en gémissant et soutient mon regard.

L’idiot au fusil gueule de plus en plus fort, je me précipite sur lui, je fais glisser une balle dans le canon du pistolet, je vise et, à l’instant même où un éclair explose dans le ciel, je lui flingue la tempe. Le fusil tombe sur le carrelage, bruit froid de ferraille. Le monde s’arrête un instant, les prisonnières cessent leur chant, les spectres s’enfuient dans toutes les pièces… pleurs…

Sans un regard pour eux je me précipite sur la fille. Je l’enveloppe de ma chemise et la soulève dans mes bras. Tout se passe très vite. Sous la pression de mon corps, elle se brise comme du verre. Sommeil… évanouissement... Je la remonte dans mon bureau et l’allonge sur le lit de camp.

J’avais passé la nuit à son chevet, indifférent à l’orage, obsédé par elle. J’avais désinfecté ses blessures. Son ventre était crayonné de sang, on distinguait nettement des griffures et des plaies plus linéaires. Je n’y avais trouvé qu’une seule explication : elle avait cherché à planter un couteau dans son ventre, mais, les muscles profondément diminués par la morphine que je passais lui injecter tous les soirs, elle n’en avait pas eu la force. Elle n’avait su qu’entailler superficiellement la peau. Au matin, je haïssais cette fille de la pitié qu’elle m’inspirait – monstre incompréhensible. Les idiots s’étaient rapidement calmés, ils avaient un peu gueulé, un peu tapé sur les murs, puis s’étaient tus, pris par le sommeil. Je n’étais pas redescendu avant le matin.

Son arrivée au milieu de la nuit soulevait de nombreuses questions. Il y avait un quart d’heure de marche entre le village et l’hôpital, si l’on suivait le sentier boisé. Tous les soirs, je passais à Sayaxché lui injecter une ampoule et la nourrir : physiquement, elle était faible à mourir. Et puis la boue devait être un enfer par ce temps. Où avait-elle trouvé les forces ? Comment avait-elle pu traîner son corps de sa chambre fleurie à la porte de l’hôpital ? traverser la forêt, dans le noir, illuminée par quelques éclairs, le ventre en sang… Quelqu’un l’avait peut-être aidée ? Une troisième personne… Le vieux du village ? Mais alors pourquoi l’abandonner devant l’hôpital ? Non c’était impossible, la réalité s’imposait d’elle-même : elle était venue seule.

corps évanoui dans mon lit … rares sont les instincts de survie aussi puissants.

Cette petite créature frêle m’écrase, me réduit sous le poids de son courage dinosauresque.

Magnifique de volonté, de puissance.

Une fois nettoyé et désinfecté, son ventre ne montrait plus que des traces de griffures et d’autres plaies, effectivement linéaires, géométriquement découpées, mais hasardeuses, barbares. En la voyant se griffer elle-même, j’avais tout de suite supposé qu’elle avait retourné un couteau contre son propre corps, mais peut-être faisais-je fausse route ? Il aurait pu s’agir d’un assassinat, d’une agression, peut-être un idiot en vadrouille, un soldat déserteur arrivé par hasard dans l’hôtel … Non, ça ne collait pas. Qui aurait pu manquer son coup sur ce corps ? Une autre évidence : la fille avait cherché à mettre fin à ses jours. Elle avait tenté de planter une lame dans son ventre et n’en n’avait pas eu la force. Ça ne collait toujours pas … pourquoi ne pas simplement s’ouvrir les veines ? Où se laisser tomber de la fenêtre de sa chambre ? Elle était au troisième étage, elle n’aurait eu qu’à chevaucher la gravité… glisser… et elle serait partie avec l’orage. Ce n’était pas les manières de mourir qui manquaient.

J’avais déjà compris, mais je continuais à réfléchir.

Syndrome d’auto-mutilation symbolique : le patient n’envisageait plus son corps que comme le symbole de sa souffrance, de son trauma. Alors, dans sa quête de vie, il cherchait à se modifier. J’avais lu quelque chose à propos d’un cas similaire. Un jeune type abusé par son père qui guettait la moindre occasion de taillader sa chair. Il n’avait pas une seule fois songé au suicide, il voulait seulement éloigner la figure paternelle de son corps, l’effacer de sa vie. Il cherchait à faire s’écouler une moitié de son sang, le sang de son géniteur. Une émancipation de chair.

La fille avait compris quelque chose, et cette chose était dans son ventre.

Juan était dans son ventre, et elle avait voulu l’en extirper.

Avec ses propres mains.

 

******

ce soir

j’avais cru voir la fin, j’avais cru m’échapper, redevenir libre … et puis je me suis réveillé, comme on meurt …

ce soir il pleut à torrent

les moussons se déchaînent sur les montagnes mayas

toutes les cultures doivent iriser

alors la pluie glisse depuis la petite lucarne et elle me coule dans le dos

terreur de l’eau

l’eau qui s’endort sur la canopée des jungles et qui glisse qui dévale les vallées arboricoles et vous goutte sur la nuque froide et chaude à la fois

je suis assis dans la mer … un tapis d’eau au fond de la cave, peut-être cinq centimètres

quand la main sans visage apparaît par la chatière, je souris un instant – elle tend l’assiette en céramique que je lui ai rendue ce matin et puis moi je la regarde

la main n’est pas comme l’assiette, moins dure, moins ferme, moins délimitée dans l’espace

alors la main, sans réfléchir, je lui cherche sa chaleur, je la touche, son bracelet de grelots en bois s’agite, tinte, elle se retire précipitamment

au bout d’un instant, la main hésite et puis s’approche et me tend des couverts propres alors je la touche à nouveau

elle a peur, lâche les couverts qui tintent sur le sol et s’enfuit comme un animal dans son terrier

moi je garde sa chaleur dans mes doigts et je touche mon visage

alors je m’allonge dans la paille mouillée et j’essaie de ne penser qu’à Soledad

où est-elle ? Que fait-elle ? A-t-elle pu s’en sortir ? A-t-elle …

quelque chose éclate au loin… d’un coup la lumière bleue se met à vibrer et l’on entend des cris, des pieds qui tapent au-dessus de moi : la maison en branle – aucun doute sur les bruits : des roquettes !

Bientôt des tirs de mitrailleuse vont vibrer le plâtres –

de la lucarne arrivent une centaine de cris de guerre :

l’attaque finale !

Ma seule chance !

L’attaque finale !

La PAC avait dû tenir dans la vallée et elle remontait vers les villages !

Le gouvernement gagnait !

Réfléchis Juan !

Réfléchis putain !

Ils vont venir te chercher, fais du bruit !

Rugit !

En espagnol ! En espagnol … ils vont t’entendre, quand le village sera pris, ils viendront te libérer ! En attendant, protège-toi des débris ! Accroupit dans un coin, ne meurs pas enterré sous le plafond ! Protège ta tête avec tes bras ! Soledad, soledad comme une possibilité, enfin !

Ils s’engagent … ils sont sur l’unique rue du village ! Nous y avions marché, nous aussi ! Les maisons s’écroulent à nouveau ! Elles tombent encore !

La cave me protégera. Je vois par la lucarne les combats de pieds et les mayas qui s’effondrent dans la poussière et leurs yeux morts qui me fixent. Les grenades volent.

Dans la rue, un homme passe et quelque chose tombe dans la cave, à travers la lucarne, quelque chose de rond.

Pomme ! Une putain de…

une pomme

une pomme-grenade qui fragmente l’espace

la pomme explose

je me réveille trempé et maculé de paille

mes espoirs explosent

ruines


 

Moment 6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maintenant, elle dort dans ma chambre.

Elle ne bouge presque plus. Elle dort à longueur de journée.

Moi, je ne dors presque plus, je m’assois quelques heures de la nuit dans le vieux fauteuil en cuir de Roy, un cuir de la Havane. La pièce est strictement interdite aux idiots. Leur monde à eux, c’est le hall. La fille n’y descend jamais. Je ne veux pas qu’elle sorte, je ne veux pas qu’elle voit ce monde qu’ils se sont construit. Les prisonnières sont couvertes de bleus. Une épidémie de dysenterie sévit dans les cages, il y a de la merde partout, personne ne veut plus nettoyer.

Dans l’une de ses lettres, Roy m’avait écrit : « Tu sais, j’ai toujours vécu comme un adolescent, avec, vissée aux tripes, la certitude de ma fin. J’ai toujours accéléré, j’ai toujours voulu vivre vite, tout englober, tout lire, tout connaître, sans me préoccuper des détails, des flaques, des parasites. J’ai toujours eu peur de mourir trop tôt et puis j’ai vieilli et passé mes quarante ans j’ai commencé à avoir peur de mourir bientôt. »

Mes idiots n’en sont pas là, pas du tout.

J’ai augmenté les doses de Datura. Ils en prendront bientôt des quantités similaires à celle inoculée au régiment.

Moi-même, je me suis laissé tenter. Soledad est une énigme trop grande, je n’y comprends rien, je m’énerve. Des doses minimes. Mon cerveau remarche.

Les sujets sont de plus en plus excités, de moins en moins lucides. Ils ont cassé la radio, alors je leur ai amené un transistor que j’ai piqué à l’hôtel, en braquant un vieux placard. Musique. Toujours les mêmes morceaux. Des rythmes simples et des airs chantants.

Ils dansent.

Ils dansent mais c’est une fête de robots. Il n’y a pas de célébration, il n’y a que la finitude de la vie. Pourquoi s’accouplent-t-ils avec leurs prisonnières ? Notre amour de l’éphémère ne vient jamais que de notre peur de l’éternel, tout ce qui nous rappelle la mortalité implante en nous une volonté impérieuse, précipitée et maladroite de procréer. Deux rats que l’on mettrait dans une cage dont les parois se rapprocheraient lentement, incertains du jour et de l’heure où ils seraient finalement broyés, se précipiterait l’un sur l’autre et se mettraient à forniquer furieusement. La question est celle de leur quête. Cherchent-ils dans leurs sensualités à trouver un maximum de plaisir pour excuser leur mort ? Ou bien cherchent-ils à produire une descendance pour justifier leur disparition ?

Le sexe est l’une des plus grandes méprises de la psychiatrie, disait Roy.

Je ne vois pas le temps passer. Combien de mois maintenant ? Cinq ? Peut-être six ? J’aime observer mes chiens. Je passe de longues heures, debout, à l’extérieur de la prison, à regarder ma horde depuis la petite fenêtre de leur cellule.

Le Chaos n’a jamais été le contraire de l’Ordre. L’ordre appartient au chaos, l’ordre n’est rien d’autre qu’un mouvement.

Et il y en a du chaos, dans les yeux des chiens. Les chiens sont les serviteurs du chaos, les chiens aiment à danser. Leurs yeux sont fous, ils ne peuvent qu’errer sur les chairs et mordre sans semonce, sans alerte. Une douleur que l’on attend pas, une violence imprévisible, chaotique.

Alors nous ne les dressons pas, nos chiens, nous les affamons. Ils les nourrissent quand ils y pensent. Irrégulièrement donc, et seules les ténèbres et la peur les déterminent. C’est le diable qui les dressent. Ils sont toujours en éveil, ils ne connaissent pas le repos. Tout le jour, toute la nuit, ils arpentent leur cage, les mâchoires entrouvertes d’attendre et les muscles angoissés, ils bavent continuellement. Il y a quelque semaine, j’avais recueilli un autre chiot, un genre de doberman, mais les trois bergers allemands l’ont dévoré. Il était trop faible pour se défendre, les lois du chaos l’ont condamné à mort. Il ne savait pas danser.

Les trois survivants sont trop faibles pour se battre. Baisser sa garde pour attaquer l’autre est devenu trop dangereux. Tout dépend du troisième, s’il unit ses forces à l’attaque, le deuxième n’aura aucune chance et les attaquants festoieront. Mais il risque de s’en prendre au premier et alors celui qui attaque sera seul face aux deux autres. C’est un risque qu’il ne peut prendre. Aussi tous trois, à masse égale, à griffes égales, à forces égales, vivent dans l’équilibre du chaos.

L’autre occupation de mes journées, c’est la fille.

J’ai arrêté de lui donner de la morphine, mais son état n’a pas changé. C’est une loque. La grossesse lui pèse comme une enclume. Elle n’a pas eu d’autre crises d’auto-mutilation. Son visage est devenu boutonneux et ses cuisses engraissent considérablement. Les hormones la possèdent comme une poupée. Agitée, de chair, de sang, de semence, de graisses vitales, d’acides. Échouée dans mon lit, comme ces baleines desséchées sur les plages. Je la nourris bien. Mais elle ne s’anime que la nuit. Elle gémit, respire fort et hurle de temps en temps. J’ai abandonné tout espoir de la voir revivre. Le retour de Juan me paraît de moins en moins probable. Je n’ai aucune nouvelle du front. Roy ne m’a pas écrit, ils n’ont probablement plus de courriers là-bas, dans les montagnes.

Ce qu’il me reste de Juan, c’est cet enfant à naître. Le résidu de sa chair, le fruit de son existence. Juan était bien trop jeune pour être père, mais moi, je pourrais le remplacer. Cet enfant me connaîtrait comme son Dieu et je serais son guide. Je l’appellerais Juanito, ou peut-être Sergueï. Juan aurait adoré la blague.

Aujourd’hui ? Une autre journée. Je prends des notes, je nourris ma chrysalide de femme allongée, j’observe mes chiens, mes idiots. Je ne crains pas les contrôles, les militaires ne sont pas revenus, aucun organisme officiel n’a cherché à contacter l’hôpital-prison. Nous vivons coupés du monde. Les idiots partent en camion une fois par semaine dans les villages de l’Ouest, ils reviennent chargés d’assez de nourriture pour nourrir les prisonnières jusqu’à la semaine suivante. Je ne me préoccupe pas des sous-sols, c’est leur entière responsabilité, la manifestation la plus barbare de leur liberté.

La mousson a été difficile, beaucoup d’orages, des pluies abondantes, des rituels mayas. Le temps commence à se calmer. Les beaux jours reviennent. La forêt va sécher un peu.

La cour de la prison s’est mise à fleurir abondamment, j’ai cueilli des fleurs et je les ai données à la fille. Elle a paru réagir, elle s’est mise à les effeuiller lentement, une à une, le regard vide. Alors nous en avons fait un rituel, les soirs je lui en apporte une et elle commence son manège. Je fixe ses doigts et à chaque pétale arraché je psalmodie : « Dieu existe » puis au prochain pétale : « Dieu n’existe pas ». Dieu existe, Dieu n’existe pas, Dieu existe, Dieu n’existe pas, Dieu existe, Dieu n’existe pas.

Ce soir, l’espace d’un instant, je crois saisir un sourire sur son visage. Mais je suis fatigué, j’ai dû rêver.

J’ouvre la fenêtre. Je prends un verre de cet alcool que les idiots ont ramené. Une eau de vie translucide. Dans le flacon, j’ai glissé un petit serpent mort, comme font les anciens. Son parfum venimeux imprègne l’alcool. Immédiatement, son feu reptilien m’empale.

Est-ce qu’ils existent les dieux ? Par la fenêtre …

Je fixe le village en contrebas.

… trente-deux toits, mille sept-cent cinquante-quatre arbres, neuf rues, un soleil, dix-huit trottoirs.

L’humanité étalée sur la terre.

Une lampée d’alcool de serpent

J’avale un de mes cachets.

A quoi bon ?

Elle est derrière moi.

Elle gonfle, son ventre gonfle. Elle va crever comme un ballon.

Elle est morte. Je le sais. Et il lui reste tellement d’années à vivre. Quelque chose dans son regard … on dirait un ange cassé. Ça aurait fait rire Juanito, ça aussi.

Les montagnes à l’horizon et sous leur silhouette, ma tête penchée sur les cimes des arbres et puis les sommets guatémaltèques. Je les prends du bout des doigts.

Depuis qu’elle est là, depuis Soledad, j’ai perdu toute sensation des grandeurs. Ce n’est plus la montagne qui me semble gigantesque, c’est la fenêtre qui l’encadre. Le monde est une route droite, sans virage et qui s’étale comme une ligne sur la monotonie du relief. Si droite, cette route, que nos yeux n’enregistrent plus la perspective diagonale de l’horizon. Ils ne font plus de différence entre ce qui est proche et ce que mon corps ne peut atteindre. Et le reste de mes membres, pris ensemble dans l’illusion, se pensent assez vastes et assez océaneux pour embrasser des objets qui n’existent dans ma vie que par le truchement d’une perspective amputée ; des images, des ombres de réel gravées sur le toit d’un cube replié sur lui-même comme un taco, en plein dans mon visage.

Alors je tends le bras et tout au bout de mon bras, entre les phalanges de mon index et celles de mon annulaire, je saisis le sommet de la montagne. Les montagnes, ce n’est un secret pour personne, n’ont rien à voir avec les sursauts tectoniques de la planète, rien à voir avec la roche. Les montagnes ce sont les peaux mortes que des lézards gigantesques ont abandonnées derrière eux, après leur mue, il y a des millions d’années. En tout cas, c’est ce qu’elle croit, la fille, où bien ce qu’elle fait semblant de croire.

Je pince l’une des aiguilles de la montagne et tire doucement vers le haut, pour faire coulisser la peau sans la déchirer. Mais rien ne se produit. Quelque chose, une force physique, m’oppose une résistance.

Après plusieurs tentatives, fatigué et un peu déçu, je renonce à mon projet initial, allongé sur le lit. Une pichenette à l’arrière d’un paquet de cigarette neuf pour que l’un d’entre-elles jaillissent du tas. Pincée entre les lèvres, briquet, fumée.

Il est trop tôt pour dormir et il fait bien trop chaud. A la seule idée de m’allonger dans les draps, je transpire. Peu-importe, de toutes façons mes jambes flagellent, je dois dormir, ne serait-ce qu’une heure. Je rabats les rideaux et je réajuste la tringle, j’ouvre la fenêtre et je ferme les volets, mais il y a bien trop de lumière dans la pièce pour faire la sieste alors, juste avant de les fermer, je jette un peu d’eau par la fenêtre, pour éteindre le soleil.

Une lampée d’alcool de serpent.

 

*******

je refait le rêve

toutes les nuits depuis … des mois ?

il n’y a plus beaucoup de charbon, je ne compte plus les jours sur la porte

alors je refait le rêve

quand les lumières s’allongent et puis bleuissent et puis que la nuit arrive comme une ampoule qu’on casse

je refait le rêve

je est là mais je ne sait plus si c’est lui qui pense ou si c’est quelque chose qui n’est pas je

Juan observe je et il voit que je refait le rêve

parfois c’est une grenade qui roule par la lucarne et fait imploser la cage de je

parfois c’est une pomme-grenade, parfois c’est un œuf, parfois c’est une simple bille de bois, parfois c’est un coquillage, parfois c’est un galet poli comme on en trouve dans toutes les rivières, parfois c’est un crâne humain, parfois c’est une pomme d’amour, parfois c’est un noyau d’avocat, parfois c’est une pomme de pin, parfois c’est un testicule, parfois c’est un sein rond et découpé, parfois c’est une belle opale mordorée, parfois c’est un squelette d’oursin, parfois c’est une ampoule, parfois c’est un cœur battant d’animal.

je n’a pas de plan – il n’y aura pas d’évasion

je n’a pas d’autre plan que celui de toucher cette main

un jour lorsqu’elle apportait l’assiette je a touché cette main, comme une caresse, elle a miaulé, apeurée, elle s’est enfuit dans sa trappe

la fois suivante elle s’est arrêtée, curieuse de la caresse et elle s’est laissé faire

le surlendemain je a approché sa main de la trappe et la main hésitante a rendu la caresse sur la peau de sa main

depuis il n’y a rien d’autre que cette main dans la vie de je

tous les matins, tous les midis, tous les soirs, plus régulière que les étoiles dans les ciels de campagnes, plus douce que les étoiles dans les ciels des villes

cette main le touche, je colle son visage contre la trappe et elle caresse ses cheveux

un moment de plus en plus long, un toucher de plus en plus sûr, d’après les rides de la main et les couleurs noires de sable de son derme, je pense qu’il s’agit de la main d’une femme de cinquante ans… ça n’a pas d’importance

sa vie c’est cette main, sa vie tout entière c’est cette main, elle qui l’attrape comme un jouet et le remet sur pieds trois fois par jour

cette main, je l’a renommée Soledad

d’un côté il y a la main et de l’autre il y a les insectes

les insectes c’est un combat contre la décadence de la chair

je se bat contre les insectes

ils rampent partout et lentement comme la jungle se réveille et s’épanouit partout et chaque année verdit un peu plus le monde de ses végétures conquérantes

ils rampent partout partout partout partout je les chasse et incessamment, ils reviennent, ils sont un peu les minutes de la vie ils ne connaissent pas le repos

les ouvriers de la dégradation, les légions de Belzébuth comme on disait dans les campagnes où je est né

je n’a plus beaucoup de temps, et une main sans visage ne le sauvera pas


 

Moment 7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors, les soirs, quand la nuit s’allonge sur ce corps horizontal. Je m’approche d’elle. Sourire. Je soulève le drap qui recouvre son ventre-œuf et j’effleure sa peau du bout des doigts. Je descends la ligne de vie qui court de son nez à son nombril, sommet de son corps, passant entre ses seins. Puis je soulève sa chemise et j’explore les rondeurs de sa poitrine, gonflée déjà par la promesse du lait. Ses tétons sont durs et tendus vers le plafond, avec son nombril, ils forment une chaîne de montagne tricéphale qui s’élève de son corps. Les trois pics. Les trois cimes de la femme enceinte. Mon érection, puissante, vient compléter cette géographie sensuelle. Je ne pense qu’à ces tétons que Juan avait dû dévorer, lécher, parcourir des doigts, à ses hanches fermes qu’il avait dû empoigner. Je me souviens cette fois où nous avions fait l’amour ensemble à une autre fille.

Juan électrise cette fille, c’est son énergie qui tend les tissus de ce ventre, sa semence qui met ce corps en mouvement. Son sperme, sa germination sexuelle est devenue une énergie vitale, la tectonique qui a fait s’entrechoquer les plaques de ce corps et sous l’action de laquelle s’érigent ces montagnes, ce ventre, ces seins, toute cette chair en mutation biologique ; toute cette chair organisée dans un seul mouvement de croissance, tendue vers un seul but : la libération d’une vie nouvelle.

Alors je pose mes mains sur son corps et je la tourne sur le côté. J’observe sa colonne vertébrale que la grossesse cambre et, entre ses fesses, de plus en plus lourdes, je pose un index sur son coccyx et je fais rouler l’os sous mon doigt. Le coccyx, le bout de queue coupée, l’héritage animal qui pousse en ossement, c’est là que tout se joue. C’est dans ce prolongement vertébral qu’est tapie la face cachée de l’âme humaine et peut-être aussi tout ce qu’elle a de tribalement civilisé, l’âme. C’est un centre nerveux historique resté dans l’organisme, en prolongement de la colonne pour rappeler toujours aux hommes leurs ancêtres. L’endroit unique du corps où le cartilage mesure le diamètre de la sauvagerie. Le grand moteur biologique du mammifère humain, exactement comme le noyau de magma au cœur du monde est le grand moteur traumatique des bouleversements terrestres. Quand on se touche le sien avec le doigt, la perception globale de nos tissus et de nos muscles change. On se sent le cerveau qui descend, qui glisse le long de la colonne et migre au coccyx, comme le singe descend le tronc de l’arbre pour se redresser…

Par sa queue coupée, le subjectif, l’éclair de soi né dans le grand bouillon chaotique de la conscience, peut se refragmenter et rééclater vers plus de cohérence, de cohésion, d’harmonie, regarder au loin, et laisser, dans l’interstice nerveux entre l’œil et l’encéphale, s’assembler les pièces du grand puzzle du monde. Les prisonnières racontent que la terre qui nous porte en son sein, et l’air, et le ciel, toute la lave chaude du sol et froide des mers et chaque révolution de la lune ou du soleil, que tout est né du lourd soupir mourant d’un puma à l’agonie. Par un subterfuge chimique, le râle de l’animal s’est gazéifié et cette transsubstantiation païenne nous fait respirer du puma tous les jours.

Tous les jours, le fauve meurt un peu plus, et le monde avec lui, brûle un peu plus. Fer, feu sang, sang, poussière d’étoile, racines sans fond, craquement d’allumette divine, grand son de trompette végétale, prêt, feu, partez, du souffre partout, la bête infernale a sept têtes, elle s’extirpe de l’abîme, les anges ne peuvent la chasser, ses enfants sont des cavaliers indiens et leur grand hachoir d’apocalypse assèche les mers en morceaux et souffle un vent qui fait frémir des montagnes, vierges, pères, frères, tous les peuples paieront dans le sang le crime de s’être crus unique et au-dessus du règne, toutes les ethnies s’inclineront à contre-coeur et seront balayées, foudroyées, écrasées contre le jour et le contre-jour, vers le jugement dernier d’un satanique puma porteur de lumière qu’on libérera enfin. Et cette libération sera sa queue coupée.

Alors le coccyx s’allonge, pousse, la colonne vertébrale se met à serpenter et il devient la tête sifflante et venimeuse du serpent. Sept milliards de serpents se mordent la queue, s’empoisonnent eux-mêmes, et du cercle qui naît de leur tête-à-queue, le monde recommence.

Et ce monde meilleur, ce sera Juan. L’enfant-Juan.

Il n’aura pas de mère, puisqu’il n’y a déjà plus de femme. Il n’y a qu’une chrysalide muette, allongée dans sa chambre, qui transpire, dort et fixe le plafond en attendant de s’ouvrir en deux par le dessous, s’ouvrir dans la lumière sur un Juan-nouveau. Juan est un phœnix il renaîtra au travers de la chair. Il ne mourra jamais.

 

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Je va mourir

je est abruti – je a mal à la tête – une douleur faible mais qui tourne en rond comme un poisson ou un rouage de montre et qui grince – cogne dans tous les coins de son cerveau bim bim bim – je a chaud – beaucoup trop chaud dans cette cave – chaud et je n’est plus que de la viande, de la merde – je n’a plus d’ongles – je se les est arrachés – il n’y a que la main de la gardienne que je touche tous les jours – qui a arraché ses ongles ? – où est le diable ? – feu – à chaque instant, je crois que ses organes vont tomber dans un grand plaf – je respire mal – ses narines sont brûlées – son œsophage transpire une cendre noire et racle – combien… de mois … sans voir … le soleil – la lueur perce par la lucarne –

combien de jours sans entendre le rythme des choses ?

combien de jours sans voir l’ombre de leurs images dans sa tête ?

combien de jours sans mots et sans langue ?

son propre nez … son propre front lui pèsent … comme les ancres d’un bateau – il ne peut s’empêcher de tomber vers l’avant … je étouffe – je étourde – je a voulu se tuer avec une pierre – elle ne coupait pas – je a voulu briser la pierre – je n’en a pas eu la force – aucune pierre ici ne coupe – il n’y a que les derniers petits morceaux de charbon et les lignes noires qu’ils laissent sur la peau –

je ne bouge plus ses membres – tout l’épuise

je a oublié la faim – je a désappris la soif – le monde lui manque- il n’y a plus de bruits, plus d’odeurs – il ne reste rien –

les murs – le sol – le plafond – sont en béton

il n’y a que la paille de sa couche qui lui effleure la peau

avec partout qui pullulent : les mouches – les puces – les moustiques – les populations aveugles de petits lézards blancs – monstres miniatures membrés des milliers de mains, d’ailes, d’yeux – à courir sur lui

les moustiques l’ont tellement piqué que son corps ne supporte plus leur venin – à chaque nouvelle piqûre sa peau suinte abondamment un liquide jaune odorant la mort et la chair de crabe décomposée – je est percé de boutons et de croûtes parce qu’il ne cesse de se gratter – c’est le seul geste qui l’attache à la vie – il n’y a plus beaucoup d’endroits où sa peau est intacte – comme lorsqu’il parcourait les forêts du Nicaragua avec lui, le blond – je n’est plus sûr que sa vie d’avant ait été réelle – un rêve ? –

ils mangent sa chair – je pleure à chaudes larmes – les insectes l’épuisent –

les puces ont dévoré son sexe – ses testicules – les puces sont les pires … insaisissables – je a gratté, je a tout ravalé … sang … poison… son sexe est mort

ce sont ses excréments qui attirent les mouches – je se pisse dessus – je se chie dessus – je ne bois presque pas alors ses urines sont noires et acides – un jour il a craqué, il a mangé sa merde – ça n’avait aucun goût –

parfois je parle – pour entendre sa voix – pour entendre qu’il vit encore – pour s’étendre dans l’espace sonore de la cage – mais ce n’est plus sa voix – des croassements rauques … des raclements monstrueux … aucun mot n’est audible … aucun son n’est humain .. rien ne pousse, rien n’évoque quoi que ce soit … je ne parle plus beaucoup …

je parle dans sa tête avec les puces – quelque part elles le comprennent, les puces – la puce est un animal très proche de l’ange ou de la fée – personne ne sait ce que signifie vraiment vivre parmi les puces – elle se glissent partout et se nourrissent des âmes – il n’y a qu’à prétendre qu’elles sont bien intentionnées, les puces – alors je a domestiqué leurs dards et ils sont devenus d’autres mains, douces et maternelles qui couraient sur ses jambes, dans son dos, dans sa nuque – tu es là maman ? – tu me manques – tu me touches… tu m’aides à dormir …

chaque seconde de sommeil est un combat : une petite gloire … le temps passe quand on dort.. il ne passe pas quand on vit – c’est aussi simple que ça …

je aurait voulu dormir à jamais, ne plus se réveiller, voir le visage de Soledad dans ses rêves et rêver ce qui reste de sa vie…

je a voulu se plonger dans ce sommeil en cognant son crâne contre les pierres mais — je n’a pas réussi … ses forces l’ont abandonné … je a seulement réussi à casser ses arcades sourcilières et son menton dont les vieilles plaies se sont rouvertes … le bruit de l’os qui craque est immonde et il attire encore plus de mouches – je frotte avec ses mains mais je ne fait qu’étaler le sang et il coule dans sa bouche – je se goutte et ………………….je abandonne –

je n’a plus d’espoir – ses enfants insectueux mangent leur père – allongé sur une cage froide – ainsi le temps s’écoule –

je n’a plus de bouche pour crier – alors je ne souffre pas – c’est aussi simple que ça

le midi et le soir, il y a cette main de femme qui nous touche – je et moi ne sommes plus qu’une seule personne sous ses doigts

elle nous ramène à la vie un instant, deux fois par jour alors je peux compter les jours – je suis libéré du sens de ma propre vie –

magma d’un jour : insectes – main – insectes – main – rêve d’une grenade qui ne me tue pas – insectes — une nuit et le magma réchauffe-

 

Moment 8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce matin, les idiots partent en camion. Ils sont bien silencieux. Nous avons dû enterrer une cinquantaine de prisonnières dans la forêt. L’odeur était devenue insupportable. Ça nous a pris presque une semaine. A la chaîne. Exterminées. J’ai brûlé tous les registres. Aucunes nouvelles du front. Personne ne sait où en est la guerre. Ils nous ont oubliés. Les chiens se promènent en liberté désormais. Ils se sont excités sur les cadavres. Ils en ont déterré plusieurs. Ça ne fait rien. Ils ont l’air dérangés, mes petits princes. Ces derniers mois, quatre des idiots ont disparu. Je ne m’en étais même pas rendu compte. Ils ont pris peur, sûrement.

Je monte avec ceux qui restent dans le camion. Nous traversons la forêt. Ils me déposent au village. Allongée dans le bureau, la fille est devenue énorme, elle va bientôt arriver à son terme. Je n’en peux plus. Je ne tiens plus en place. Je suis surexcité à l’idée de voir l’enfant-juan, de le toucher, de le prendre, de lui donner la vie. J’ai tout prévu, les bassines, les linges, je vais tenter une anesthésie légère du périnée, il ne faut surtout pas que ça dégénère. J’ai nettoyé l’infirmerie de fond en comble, tout est propre, désinfecté, son lit est prêt. Tout le reste n’a absolument aucune importance. Les chiens. Les mayas. La guerre. Je n’ai plus rien à foutre de rien. Une fois l’enfant-juan descendu sur terre, nous partirons ensemble. Je laisserai sa mère à mes chiens. Je ne sais pas où nous irons, peut-être au Nicaragua, peut-être en Amérique. Ils nous laisseront passer la frontière, j’ai toujours mon passeport américain.

Je descends dans le village. J’ai besoin de désinfectant et de cigarettes. Je vais piller les maisons pour chercher de la Javel. Le village est aussi vide qu’au début : rien n’a changé. Le goudron a pelé et il ne reste que quelques rues de sable qui serpentent entre les maisons. Je ne sais pas où est passé Enrique. Mort ? La mairie est vide, il n’y a plus d’État. La poste est vide, il n’y a plus de langage. La boucherie est vide, il n’y a plus de viande.

Il n’y a plus de justice, pourtant la prison fonctionne encore.

Passant devant l’Église, je décide d’en franchir les portes. Des hordes de bancs vides, la lumière du jour, quelques murs qui font semblant de tenir le coup : c’est une petite église de campagne. Sur l’autel, quelques fleurs qu”Enrique vient poser tous les jours – fanées – Enrique doit être mort – mais surtout, du lierre. Deux natures, celle que l’on coupe, celle qui s’installe. Et puis aussi, la statue du Christ déclouée qui pend de travers sur le mur du fond.

Dommage qu’il soit décloué, le Christ. Dommage que les anges n’aient plus leurs ailes et dommage aussi que les dieux soient enterrés sous les mers ou retirés en solitaires, tout au fond des jungles. Ils nous en ont laissé des poids, des crimes, des tabous et des passions à porter, à assumer, à justifier. Les dieux mayas étaient des animaux, les dieux égyptiens aussi, des reptiles, des insectes, du poil, du croc, des odeurs fortes, vraies, puissantes, des présences de musc et d’argile. Plus proches de nous, plus criminels, plus volontaires. Nous mangions ensemble autour du feu, la même chair, les mêmes combats, nous avions ensemble un amour puissant, possessif et exigeant des femmes, une haine commune pour nos pères et leurs couronnes, l’exil et la meute. Ces créatures, chimériques mais profondément réelles en nous, vivaient sur nos terres, faisaient grandir nos enfants et nous les ôtaient dans leurs folies, dans leurs logiques, dans leurs vengeances. Le monde reflétait nos cœurs comme les ruisseaux reflétaient nos visages. Il n’y avait pas de frontière ferme entre le visible et l’invisible.

Et puis ils avaient perdu leur emprise, leurs mains étaient devenues glissantes de sueur, ils avaient découvert cette seule émotion qu’ils ignoraient jusque-là : la peur. Les hommes-bêtes connurent la terreur quand arrivèrent les monothéismes. Les monothéismes étaient des tours magnifiques construites d’un diamant pur, d’un verre translucide. Leurs géométries hallucinées avaient dépassé les bêtes et avaient écrasé les hommes. Ils n’étaient pas violents, ils disloquaient les cœurs, ils désintégraient les consciences. Ce n’était pas Dieu, cette chose qui se reflétait dans les nuages, c’était un rêve, un songe de fatigue. Les hommes étaient fatigués de la terre, de la sueur, des idoles sinocéphales et de leurs guerres intestines, fatigués du non-sens et puis aussi de trébucher dans le noir, éculés jusque dans leurs sommeils, vieillis comme du cuir et déçus de ne pouvoir les bâtir eux-mêmes, ces tours translucides qui montaient au ciel sans trembler un instant.

Dommage, dommage que nous ne puissions plus aujourd’hui mettre nos paumes sur nos yeux et appuyer, fort, pour ne plus voir la petitesse de nos épaules. Dommage que la faute ne soit pas imprimée en nous dès la naissance, dommage qu’il faille les commettre pour vivre ces fautes, dommage qu’il soit impossible de nous confesser à des murs, à du bois, à des arbres morts. Dommage que tous nos cris soient des murmures dans l’univers et que personne ne puisse voir nos temples depuis la Lune. Personne n’aime respirer la poussière, personne n’aime le goût du fer, c’est épuisant le sable, la gorge sèche, les lèvres gercées. Quel poids il nous reste… la gravité ce n’est pas une histoire de planètes, c’est une histoire d’homme.

C’est cette gravité que l’on sent ici, dans cette église vide, c’est elle qui sature l’espace et abroge les espoirs. Pourtant tout n’est pas perdu, n’est-ce pas ? Dans l’ancienne chambre du curé, je trouve les placards pleins à craquer. Personne n’avait osé piller l’église. Je mets la main sur une bouteille de Javel et une cartouche de cigarettes.

Alors, le cerveau toujours haut-perché entre l’excitation et l’angoisse, je reprends le chemin de la prison. J’entends le bruit de la mer.

je rêve que je suis au bord de la mer.

Je la vois

je la sens je sens ses embruns

je suis rentré dans la chambre

je l’ai trouvée sur mon lit

et je l’ai emmenée à la mer

La mer ondule, grand muscle mou tabassé de soleil. Les embruns nous volent au visage. Nous avons fait l’amour, là, sur le sol du bureau, et ce bureau était une plage. Je fume une cigarette. Elle pleure un peu, mais elle ne fait pas de bruit, elle ressemble à un corps-tombeau empli seulement d’une âme fade et désailée qui se serait effondrée du ciel

Comme toujours, ses yeux mouillés fixent le sol. Elle a replié contre son gros ventre deux jambes trop fines, même si ses cuisses commencent à gonfler, marques rouges, cicatrices roses, des vergetures et des coups, brûlures de cigarettes, traces de fer. Ses épaules sont trop osseuses. Son ventre grossit à vue d’œil, on ne distinguera bientôt plus l’ombre noire et trop touffue de son petit sexe. En m’allongeant sur le dos, je croise mes avant-bras sous ma tête. Je vois bien, maintenant, ses fesses posées dans le sable, la raie est encore serrée, ferme, les petits grains de roche y rentrent à peine.

Ne t’en fais pas, tu es la mère, mais moi je serai toujours la plage où il viendra s’échouer, Juan.

Que vienne l’enfant.

Alors je la regarde dans les yeux et je lui dis : Tu sais, Juan ne reviendra jamais. Tu tournais autour de lui parce que tu étais la Lune et qu’il était la Terre mais c’est autour de moi qu’en fait tu t’agitais parce que c’est autour de moi qu’il orbitait parce que je suis le Soleil. Et la Lune tourne autour du Soleil, gamine Tu ne peux rien y faire. Il me l’a dit plusieurs fois : c’est moi le Soleil.

Il te reste un dernier sacrifice. Il te reste à payer pour tes pêchés. Tout s’achète, tout se vend. Tout est simple. Danse.

 

 

******

 

Paxál est un petit village de montagne dont tout le monde a oublié le nom. Ici, on dit « otoch » ce qui veut dire quelque chose comme « notre foyer de pierre ». Pourtant, presque tout y est construit en bois. Lorsqu’il montre son visage aux soleils du printemps et que ses enfants, les plus pauvres du pays, ont l’odeur de la paille, le petit hameau est un véritable havre de paix. Mais la guerre l’a frappé deux fois, avec la cruauté légère et le silence froid des amantes trahies. Les plus jeunes des fils et des filles de Paxál étaient descendus dans la vallée, ils étaient partis mener le combat de leur peuple. Rien qui vaille que l’on meure, rien qui soit vraiment nouveau sur cette Terre. Alors leurs ennemis les avaient frappés, parce qu’ils voulaient continuer d’être libres, eux-aussi.

A cette heure-ci, personne n’est encore rentré. La vallée pleure. Et dans les rues de Paxál on sent toujours cette odeur indicible de poudre et de lumière qui suit les bombardements. Il y a bientôt six mois que les hélicoptères avaient volé, mais tout n’avait pas été reconstruit. Même si les mayas remontaient victorieux de la vallée, de nombreuses maisons n’auraient plus d’habitants : on attendait pour reconstruire.

Qui avait gagné la guerre ?

L’une des maisons attire le regard. Son toit de bois est fraîchement reconstruit. Elle abrite une famille, la mère, la femme et les deux enfants d’un jeune soldat amateur. Elles attendent. Elles font le guet sur le trottoir et s’efforcent de continuer à entretenir les plantations. La vieille mère s’est mise à fumer la pipe, ça lui a pris comme ça, foutu pour foutu. Sur son trottoir, un vieux paysan déambule. C’est son beau-frère. Son chapeau sent encore le maïs et ses lèvres ont peur la nuit que son fils ne remonte jamais. Ils se regardent, ils se comprennent. Puissent les dieux décider et les hommes ne pas faiblir. Dans sa main droite il porte un long bâton et dans sa main gauche, un sac tissée d’une toile verte que quelques maigres épis peinent à remplir. Il le tend à la vieille qui le remercie d’un regard, empoigne le paquet et commence à le vider dans un panier. Le vieux s’éloigne et ses sandales claques sur la terre mouillée, la saison des pluies est bonne. Une fois le sac vidé, la vieille le jette négligemment devant sa maison. Plus précisément sur le trottoir, contre le mur extérieur.

Ce qu’elle ne remarque pas c’est que le sac atterrit à un endroit précis, exactement devant une petite lucarne creusée au niveau des pieds des passants, une ouverture minuscule qui sert à aérer les anciennes caves à charbon. Les caves sont bien en pierre, elles, et il n’y rentrera plus d’autre lumière que celle qui passera au travers de la toile verte du sac.

Et pour la bête qui y rampe, ce sac à la couleur du destin.

 

******

ça y est …

ça y est c’est la jungle …

tout est vert, vert foncé, les rayons de soleil passent difficilement au travers de la canopée.


 

Moment 9

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bientôt sept mois. L’hôpital est vide. Plus d’idiots. Plus de prisonnières. Ils sont partis maintenant. Jamie y a à peine prêté attention. Quelque chose de plus grand l’obsède… et puis, le destin de son empire n’était pas de durer. Il y a des choses que l’on construit en abîmes, des tours qui s’érigent à rebours. Il avait renfermé ses chiens dans leur cage. Les dernières prisonnières, il les avait libérées. Elles étaient parties dans la forêt. Sans comprendre. Essaim de femmes – elles avaient couru vers les montagnes. L’Histoire s’obstinait à regarder ailleurs …

Génèse – violence / violence – Génèse

Pourquoi les êtres persistent-ils à refuser ce genre particulier d’osmose qui naît de l’acceptation du chaos ? Il n’y a pas de mort, il n’y a qu’un retour au chaos primitif. Pas en tant que conscience incarnée, non, en tant que chair et aucune chair n’est spirituelle,

Il était seul désormais. Seul avec l’enfant-Juan à naître. L’attente qui crève enfin. Quand elle avait perdu les eaux, il avait installé la mère sur les tables du hall. Il lui avait attaché les jambes en l’air et avait glissé un coussin sous sa tête. L’heure approchait de vider l’œuf. Il s’était assuré qu’aucune contingence matérielle ne perturbe le cours des événements. Elle mettrait bas sur une table désinfectée. Il avait balayé le bois, enlevé les traces de cigarettes et les tâches de café. Il n’avait laissé que les armes : un revolver et un fusil. Le dernier rituel allait s’accomplir. Le monde était prêt. L’univers retenait son souffle.

Quand le travail avait commencé, il avait déjà enfilé la blouse de Roy, lavé ses mains. Il se pencha sur le corps. La masse musculaire de la fille l’inquiétait. Il doutait qu’elle fut assez forte pour mener l’enfant au monde, mais il ne reculerait devant rien. Il ouvrirait lui-même ce ventre s’il le fallait. La mère se cambra comme on déchire du papier, elle poussa le premier hurlement d’une longue soirée.

Le travail dura plus de six heures. Six heures d’hémorragies, de pleurs, de gémissements, de bassines d’eau tournées rouges et de rages. Comme la tête de l’enfant ne venait pas et que Jamie ne pouvait se résigner à ouvrir la mère trop vite, de peur que la mort ne prenne l’enfant, il décida d’accélérer le rituel monstrueux qu’il avait conçu. Fixant cette vulve dilatée qui soufflait fort et s’épuisait à délivrer son fardeau, il arma un revolver et enfonça le canon dans la mère. Il fouillait à l’aveugle, du bout d’un revolver, cherchant à ressentir ce qu’il croyait être le crâne de l’enfant. Quelle métempsychose il y aurait à faire mourir le nourrisson dans la matrice, dans le seul monde d’ordre que l’homme puisse jamais connaître. Voilà un enfant qui serait parfaitement heureux.

L’éternité de Juan.

Alors le crâne explosa.

 

Pas celui de l’enfant à naître, celui de Jamie, l’enfant devenu fou.

 

Quelque chose s’était enfin animé dans ce corps libéré, après neuf mois, que pourtant rien en trois ans n’avait su faire revivre.

violence d’une paire de silex dans la caverne du premier homme

elle ne chassa les ténèbres qu’un instant, un minuscule instant, mais cet éclair de temps, cet orage éphémère fût la première osmose de Soledad.

FUSIL – BOURREAU – TEMPE : rires

Le rire du bourreau ne cessa que quelques secondes après que son crâne fut transpercé

Alors, en larmes, elle continua à tirer.

Un gong vibre …. bruit de liens qu’on coupe

Elle se lève et comme les premières mères, elle porte son enfant au monde en bipède, cambrée sur ses pattes de derrière. Elle est parfaitement seule alors elle ne crie pas.

Une fois le cordon vital détaché, elle allonge son enfant dans un linge. La créature plonge son regard dans le sien. Il pose une question d’amour, une question qui n’attend aucune réponse.

Il ne pleure qu’à peine. Une seule chose lui suffit pour établir un monde, un premier pylône de réel : une chose dont il connait l’odeur – présence – lumière pâle. Cette chose est terriblement fière et belle et nue et elle se défait de sa peau d’animal traqué.

Comme un cerf qu’on dépèce

Elle se rhabille et titube vers le troisième homme de la salle : un cadavre écrâné et fumant et qui ricane de sa fumée. Elle le saisit par le col de la blouse et le traine au dehors. A sa grande surprise, il ne fait plus nuit.

Le matin se lève sur la terre. La mère vibre – apathique à peine –

 

**

L’enfant ne devait jamais savoir. Tirant toujours son fardeau, elle contourna l’hôpital par le flanc et arriva devant une lucarne, une ouverture rectangulaire dans le ciment. Elle rassembla ses forces. Elle souleva le corps sur ses épaules. Une fois que les pieds eurent atteint le rebord, elle n’eût plus qu’à tendre ses pauvre muscles /hisser/ et le cadavre glissa dans la chair ouverte du bâtiment. Le chaos trembla une dernière fois. La mère n’eut pas un seul frisson quand elle entendit les aboiements joyeux et anarchiques des enfers qui festoyaient, quelque part dans une cage, quelque part sur la Terre.

Elle ne dit rien, elle prit son enfant contre sa poitrine et elle marcha dans la forêt, les oiseaux la saluèrent comme une des leurs – Jour de fête – Quand elle arriva dans sa chambre, elle la trouva aussi nue qu’elle : le vent avait chassé ses fleurs mortes par la fenêtre. Soledad allongea son enfant sur son lit et s’en alla cueillir de nouvelles plantes. Elle se couronna de tulipes et fabriqua pour le nourrisson une couronne de violettes.

Il fallait être muet…

ne pouvoir que se taire et qu’hurler –

 

******

Paxál dort paisiblement. Le petit village s’est roulé en boule sur son coin de montagne et, ronronnant, il laisse le soleil caresser le bas de son dos. Inanimées, les petites rues regardent les gamins courir. La place du village a été entièrement nettoyée de ses cadavres il y a de cela des mois, mais on y voit encore quelques traces foncées d’un sang bientôt sec. Le relief est parti en frottant, mais il reste la teinte, le rouge, la marque. Les enfants ont cet avantage sur les adultes d’ignorer le poids du sang. Aussi courent-ils cette après-midi au milieu des ombres de la guerre sans en voir aucune.

Les fusils de bois sont braqués contre sa petite poitrine. Il se croit perdu et puis d’un coup une idée lui vient : il saisit le sable à pleine main et il projette un nuage de poussière qui le rend invisible. Invisible, il ne le reste qu’un instant mais cet instant lui suffit pour s’échapper. Il court et sa bouche imite le bruit des mitraillettes. Il bondit par-dessus une barricade et bouscule un âne, une vieille femme le gronde mais il s’en moque. Les autres enfants le poursuivent alors il se retourne et attrape sur le sol une pomme de pin. « Grenaaaaaaaaade ! » hurle-t-il, et les autres courent vers leurs couverts. Les pommes de pins volent dans tous les sens. L’enfant court le long des maisons. Alors qu’un de ses assaillants, un garçon plus âgé, le traque en riant, l’enfant trébuche, il s’affale sur un gros sac vert posé contre un mur. Il se relève péniblement et montre quelque chose à l’autre garçon. Derrière le sac, il y a un genre de trou dans la pierre, au niveau de leurs pieds. Alors ils se penchent et dans le trou ils remarquent quelque chose, ça à l’air … vivant … ça à l’air … agité … c’est allongé dans de la paille et des ténèbres… Le garçon plus âgé à trois ans et il connaît ce trou, c’est la cave à charbon de son père. Il emmène l’autre enfant jouer mais lui n’a plus envie. Il est curieux. Ce n’est pas du charbon qu’il y a dans la cave. Quand ils ont enlevé le sac, elle s’est illuminée d’un coup.

Il passe la porte laissée ouverte de la maison familiale. A sa gauche, dans la cuisine, sa mère et sa grand-mère épluchent des oignons. Il court dans leur bras et elles le serrent. Il sent contre son visage les mains qui l’ont mis au monde – douces. Sa mère lui tend ses jouets, de petits personnages de liège et de caoutchouc, taillés par son grand frère qu’il n’a plus vu depuis des mois. Elles ne font déjà plus attention à lui. Il sort de la cuisine et marche vers les escaliers qui descendent en bas. Dans sa tête, la maison est un territoire perpétuellement inexploré. Tout y redevient toujours neuf, sauvage et inconnu. Les mêmes couloirs, les mêmes meubles, les mêmes insectes … changent. Arrivé en bas il voit plusieurs portes, en fer, deux d’entre-elles sont équipées d’une petite chatière. Il se glisse dans l’une d’elles – même s’il peine à y faire passer ses épaules.

De l’autre côté, un rayon de lumière l’aveugle et une odeur immonde lui donne envie de fuir. Mais il est bien trop curieux pour faire marche arrière. Une fois passé dans la cave, il attrape ses jouets qu’il avait laissés de l’autre côté de la trappe et il se dirige vers l’odeur. Sous la paille, il y a un étrange animal, un genre de tas de pâte à sel rouge qui se gratte et se racle la gorge quand il respire. Sa tête est tournée vers les ténèbres et il semble à l’enfant que l’animal s’est tordu le cou. Alors il marche vers la bête et balbutie les quelques mots qu’il connaît, il ne parle pas encore, mais il a retenu quelques sons « Papa », « Maman » … Il sait déjà sourire, alors l’animal tourne son cou cassé vers lui et le regarde. Ses parents ne lui couperont les cheveux que lorsqu’il aura atteint l’âge de cinq ans, comme le veut la tradition maya. Ce n’est pas encore un homme, c’est une possibilité, la possibilité d’un homme. Il s’installe non loin du visage de la bête allongée et ne sachant comment entrer en contact il lui tend un petit personnage de caoutchouc. Péniblement, du bout des doigts, la bête le saisit. Elle ne comprend pas.

D’abord la jungle s’est éteinte, d’un coup, et la lumière s’est allumée. Et puis arrive cet enfant aux cheveux longs et noirs et au regard si clair. Il me souvenait quelque chose … quelque chose de son enfance à lui. C’est ça la mort ? Redevenir un enfant ? Redevenir une possibilité ? Lui n’est plus rien il n’est plus rien d’autre que ce jouet qu’il peine à redresser sur la paille, qui refuse de se tenir debout. Il regarde ce jouet si fort, qu’il se sent devenir caoutchouc. Le petit personnage s’étale parmi les puces. L’enfant rit.

Petit à petit, la bête joue. Et la bête redevient Juan, elle oublie la paille et cesse de se gratter.

Elle-Il se réapproprie son corps. Elle-Il reste allongé(e), mais elle-il n’a plus de doute sur sa vie. La jungle l’a enfin pardonné(e).

La jungle l’a enfin pardonné.

Il prend l’enfant dans ses bras et le serre. Cet enfant, il sera ma force. Aller, petit, retourne d’où tu viens…


 

Moment 10

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soledad est fatiguée des fleurs et elle est fatiguée des mots.

Les mots, c’est un peu le chaos des autres.

C’est dans la petite église du village qu’elle a trouvé refuge, entre les bancs, l’autel et les déjections des perroquets qui logent dans les combes. Ils font un bruit terrible ces oiseaux et pourtant elle se promet de les nourrir de temps à autre … quelques poignées de grain. Ils lui tiendront compagnie. Ils amuseront l’enfant. Elle n’a pas non plus recloué la petite figurine de Christ qui pend au mur. La vie est bien trop longue pour la vivre jusqu’au bout. Quel âge a-t-elle aujourd’hui Soledad ? Quel âge aurait eu sa sœur ? … Elle n’a jamais eu de sœur. Le chaos dépossède, il est totalitaire, c’est un sac en plastique invisible qui entrave la bouche, le nez et plus profondément les poumons. Le chaos ne dit jamais rien. Elle n’avait rien dit non plus.

Même les histoires … il n’y a pas d’histoire du chaos, il n’y a que des moments. Des petits bouts de temps découpés qui se suivent, se ressemblent et semblent mutuellement se dévorer.

 

Et ce moment-ci, c’est l’instant de l’enfance.

 

******

moi je garde sa chaleur dans mes doigts et je touche mon visage

alors je m’allonge dans la paille mouillée et j’essaie de ne penser qu’à Soledad

Où est-elle ? Que fait-elle ? A-t-elle pu s’en sortir ? A-t-elle …

quelque chose éclate au loin… d’un coup la lumière bleue se met à vibrer et l’on entend des cris, des pieds qui tapent au-dessus de moi : la maison se met en branle – aucun doute sur les bruits : des roquettes !

Bientôt des tirs de mitrailleuse vont vibrer le plâtres – de la lucarne arrivent une centaine de cris de guerre : l’attaque finale ! Ma seule chance ! L’attaque finale ! La PAC avait dû tenir dans la vallée et elle remontait vers les villages ! Le gouvernement gagnait !

Réfléchis Juan ! Réfléchis putain ! Ils vont venir te chercher, fais du bruit ! Rugit ! En espagnol, ils vont t’entendre, quand le village sera pris, ils viendront te libérer. En attendant, protège-toi des débris, accroupis dans un coin, ne meurs pas enterré sous le plafond, protège ta tête avec tes bras. Soledad, soledad comme une possibilité, enfin !

Alors je les entends s’engager sur cette rue unique où nous avions progressé, nous aussi. Et j’entends les maisons qui s’écroulent, de plus en plus près. La cave me protégera. Alors je vois par la lucarne les combats de pieds et les mayas qui s’effondrent dans la poussière et leurs yeux morts qui me fixe. Les grenades volent.

Alors un soldat de la PAC passe devant le vasistas et il y lance quelque chose, un petit objet rond

une pomme

une pomme-grenade qui fragmente l’espace

la pomme explose ….

Non, la pomme n’explose pas

ce n’est pas une pomme et ce n’est pas un rêve

la grenade pèse dans ma main et je la regarde

au risque d’imploser j’inspire fort et je lance les dés

du bout du bras, avec mes dernières forces je propulse la grenade par la lucarne et elle s’en va rouler sur la place centrale

l’explosion fait vibrer la cave mais le mur tient le choc

le gouvernement est en train de prendre le village

la bataille finale dans la vallée a dû durer des mois, mais ils ont gagné, sinon ils ne seraient pas ici

En quelques heures, le petit village tombe

Peu après, on enfonce la porte de ma prison et devant moi se dresse un petit officier de la PAC, la chemise tâchée de sang, une mauvaise grimace sur la figure

Je lui explique mon histoire et ils me libèrent

Au moment d’affronter l’escalier je trébuche et personne n’ose me rattraper, ils ne veulent pas me toucher, mon aspect doit être horrible, j’ai passé la première mort

juste avant de monter les marches je me souviens de l’idiot dans la cave d’en-face

j’explique aux soldats qu’il faut encore ouvrir une porte

mais il n’y a plus d’idiot dans la cave d’en-face

il n’y a qu’un corps

pendu au plafond avec une ceinture

partout des morceaux de charbon éclatés comme autant de petits organes en pleine nécrose

et des caractères noirs remplissent le sol, grands et petits, torturés ou de fine calligraphie, il a écrit partout sur le sol et sur les quatre murs, il a créé une nouvelle obscurité, un noir d’écrit …

il n’arrivait pas à atteindre le plafond, ses bras devaient être trop petits … alors, manquant de place, il avait écrit sur son corps, sur ses biceps amaigris, son cou, ses jambes, son dos …

Sur son ventre :

alors comme ça je m’en vais…

une lettre de suicide

elle n’est même pas signée

Ils m’ont sorti de mon trou. Le soleil m’a brûlé les yeux. Le gars en uniforme ont fait chanter leurs mitraillettes vers le ciel, mais ce n’était pas pour moi.

Sans attendre une seconde : j’ai couru, comme un fou. Je suis parti vers la jungle mais je n’ai pas vu le bout de la rue. Je me suis effondré dans le sable, mes jambes ne m’appartenaient pas encore et mes bras aussi étaient restés dans la geôle. Crac. Évanouissement cadavresque – énergie de l’amour – odeur de sable dans la bouche…

Je me suis réveillé une semaine plus tard – coma – quelque chose blanc – sept jours de durée et un péché de mort : je suis un lâche de corps.

Juan-avenir ?

Juan-debout.

Je me lève et j’embrasse la chambre avec une forme de recul et tout s’emmêle. Des infirmières laides et des officiers de l’armée encore plus laids. Autour de moi des lits et des rideaux de plastiques. Je connais cette porte, je connais ce bruit de brouillard qu’il y a dans les murs, je connais ces lits, ce fer, ce coton crasseux de draps.

Je me redresse d’un coup et je sens … front qui cogne contre le couvercle invisible de mon tombeau. Mort-vivant. Je suis nu, mes draps se dispersent sur le sol, les tuyaux dans mes bras s’arrachent et gouttent un peu de sang. Je me précipite sur une infirmière : Où est-ce … où est-ce qu’on est ? « Rallongez-vous soldat ».

Espèce de conne ! Tu ne comprends pas ? TU COMPRENDS PAS ?! Dis-moi où je suis !

Elle bégaie : « Prison militaire de Sayaxché, dans l’infirmerie, vous êtes ici pour malnutrition et de multiples infections et … »

Pas le temps d’écouter la suite, je les bouscule tous, mes bras me reviennent, mes jambes m’obéissent, je retrouve ma puissance – entre Soledad et moi … je ne laisserai que des ruines.

« Arrête-toi ducon ! ». Fragment… un officier, képi gris, uniforme kaki, épaulettes, il me braque de son revolver. Derrière lui deux infirmières terrorisées. Il me regarde des pieds à la tête et son visage se tord d’une grimace de dégoût. « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

« Laissez-moi partir, j’ai dit, je me suis battu pour la PAC, j’ai été fait prisonnier, je n’ai aucun papier militaire, je ne suis même pas guatémaltèque, je ne veux pas de soins, pas d’argent, pas de médaille, je veux juste foutre le camp ». L’officier hésite, il a l’air de réfléchir. « T’as assez de types à t’occuper capitaine, laisse-moi juste retrouver mon chemin ». Tout son corps a l’air las…

​« Aller, fous le camp d’ici, ne reviens pas… qui que tu sois … ».

Je suis retourné à mon lit, j’ai enfilé un pantalon, une chemise, un genre de foulard vert de soldat. Quand je suis arrivé dans le hall, rien n’avait changé. J’y ai retrouvé les tables, les lampes et les odeurs de café froid que je connaissais. Il y avait juste plus de monde. Je me suis précipité vers la porte en fer du fond et j’ai failli trébucher dans l’escalier. J’ai retrouvé les cadavres de papillons sur les marches. Ils n’avaient pas bougé.

 

Mais quelque chose est différent, quelque chose qui n’a rien à voir avec les papillons. Le silence. Pas un bruit dans les cages, envolés les grattements des ongles sur les murs, les gémissements incantatoires et les bruits de la sauvagerie immobile du monde. Tout était plat, silencieux et figé comme après une tempête de neige.

 

Je fouille toutes les cages : trois cadavres de chiens, un squelette d’homme et aucune trace de mon amour.