babel brûle

sens

perdition

Que le ciel existe, même si ma place est l’enfer.

Que je sois outragé et anéanti, pourvu qu’en un être,

en un instant, Ton énorme Bibliothèque se justifie.

Borgès

 

 

La place était déserte, tout à fait aride, et sourde, comme tous les septièmes lundis du mois.

Pendus aux six corniches des six murs qui l’entouraient, des tubes de néon pâles indiquaient « Jour de prosternation ».

De chaque côté des enseignes clignotantes passaient deux échelles, deux par mur, douze échelles qui montaient si haut qu’elles semblaient infinies. Il se trouvait sur la place de rassemblement attitrée à son hyperalcôve, c’est-à-dire sur le sol intérieur d’une tour hexagonale de plusieurs milliers d’étages, douze mille trois cent quatre étages, plus exactement.

Il n’avait pas le droit de s’arrêter sur la place, pas aujourd’hui, il ne pouvait qu’y marcher, se diriger vers l’une des six parois et emprunter l’une des douze échelles. C’est ce qu’il fit, agrippant les premiers barreaux avec l’assurance ouvrière du geste mille fois répété. Main droite, pied gauche, main gauche, pied droit, il ne regardait ni en haut, ni en bas, gardant les yeux braqués droit devant lui, sur le mur qui soutenait l’échelle, à quelques centimètres de son visage. Il ne pensait à rien.

Traversant, sans s’arrêter, des centaines d’étages, marqués tous uniformément par un balcon hexagonal épousant le cercle intérieur de la tour et troué en douze endroits pour laisser passer les échelles, il continua son ascension. Chaque nouveau balcon présentait également six portes, une par mur, blanches aussi, toujours closes, mais sans serrure. Arrivé à l’étage deux mille trois cent quinze, il posa enfin le pied sur le parquet et se dirigea vers l’une des six portes. Serrant la poignée dans sa paume, il s’arrêta un instant et revint sur ses pas, jusqu’à pouvoir s’accouder à la rambarde du balcon. Il étendit la main dans le vide. Sous elle, le précipice plongeait infiniment et il ne voyait plus qu’à peine la place de rassemblement tout en bas ; au-dessus de ses doigts tendus, la tour continuait son ascension, enchainant sans erreur les balcons sur des milliers d’étages.

Il ne ressentait aucun vertige, comme tous les autres.

Personne n’était jamais tombé.

Les « tours » étaient les colonnes vertébrales des hyperalcôves de la Bibliothèque. Autour d’elles s’organisaient les différents étages, constitués chacun de millier d’alcôves hexagonales, reliées horizontalement par de simples portes, connectées verticalement par les échelles.

Revenu à la porte, il actionna la poignée et entra dans une alcôve.

Six murs blancs l’accueillirent, recouverts de rayonnages sur lesquels étaient alignés des livres, des volumes à la couverture blanche, de taille identique. Sur chacun des murs, une porte découpée entre les étagères ouvrait sur une nouvelle alcôve. Il parcourut ainsi une vingtaine de pièces hexagonales, sachant toujours exactement laquelle des cinq voies possibles emprunter.

Arrivé dans la vingt-deuxième alcôve, il ralentit, se dirigea vers l’un des rayonnages et y saisit un volume noir.

Il le feuilleta et ses yeux accrochèrent un paragraphe de la trente-troisième page qu’il lut intérieurement :

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Il feuilleta encore un instant l’ouvrage. Les pages suivantes ressemblaient à celles-ci, il était recouvert de ces glyphes qui, peut-être, dans leur langue opaque, signifiaient quelque chose. C’était un livre comme les autres, l’un des volumes que l’humanité pourrait potentiellement écrire, l’une des combinaisons permises par les vingt-six lettres de l’alphabet et deux signes typographiques simples, le point, la virgule. Ils étaient tous ici, tous les livres possibles de l’humanité, toutes les combinaisons envisageables, confinées dans des volumes blancs de quatre-cent pages.

Des possibles infinis, exposés indistinctement, formant l’Univers dans sa version la plus follement géométrique. L’empire de la logique.

Il regarda à nouveau le livre qu’il tenait entre les mains, relut le paragraphe, puis reprit sa marche, gardant secrètement son volume caché dans sa manche.

Passant encore quelques portes, il arriva dans une alcôve bondée. Au centre d’un groupe d’hommes en noir se tenait un prêcheur, un bibliothécaire comme les autres, portant à bout de bras, un volume blanc. Dans son hyperalcôve, depuis seize générations, on avait trouvé vingt-trois ouvrages contenant des paragraphes intelligibles dans l’une des langues du monde. Ce volume était l’un d’eux. Alors, tous les septièmes lundis du mois, jour de prosternation, tous se rassemblaient et le vénéraient comme un dieu.

Telle était la tâche des bibliothécaires, comme lui, du jour de leur naissance à celui de leur mort, arpenter les alcôves et leurs rayons, lire chaque en espérant trouver un mot, une ligne, voire un paragraphe intelligible, ce qui vous assurait alors une gloire éternelle et le sentiment définitif de la tâche accomplie.

Les créatures qui arpentaient la Bibliothèque de Babel vivaient avec, chevillée au cœur, la ferme croyance qu’il existait quelque part, dans l’une des alcôves, le Livre Suprême, celui qui contiendrait la Solution, une réponse claire aux mystères fondamentaux de l’humanité – l’origine de la Bibliothèque et du Temps – exprimée en quatre-cent pages, ou quatre-cent mots, peut-être même un seul, car la probabilité l’exigeait. Tous les livres possibles étaient, alors le Livre Suprême était nécessairement. Le théorème logique du meilleur des mondes l’exigeait.

Les septièmes lundis du mois, il ne se prosternait pas, jamais. Il retrouvait son livre et relisait son paragraphe. Car – il ne l’avait jamais montré à personne, et c’était une faute grave, punissable de mort – il avait trouvé une paire de mots intelligible, à la troisième ligne, au milieu du chaos, on pouvait lire babelbrul.

Et ces trois syllabes avaient, depuis lors, fait plus de bruit dans son cœur que tout le grand orchestre de l’espoir. Ce son, presque un bruit, constituait la possibilité d’une libération. La fin du meilleur des mondes. La mort de la logique. La singularité. L’exception.

Il franchit encore quelques portes, traversa plusieurs alvéoles, s’arrêta un moment dans l’une d’entre elle, sans un regard pour les rayonnages uniformes. Assis contre un petit banc de lecture, il parcourut à nouveau les pages et murmura, babelbrul babelbrul babelbrul babelbrul babelbrul babelbrul …

 

**

 

  • Prends ma main.

Il sursauta. Dans son dos se trouvait un homme qu’il n’avait pas entendu entrer. Il ne ressemblait en rien aux autres bibliothécaires. Son corps était drapé dans une grande toge blanche, immaculée, celle que portaient les politiciens de la Grèce Antique, et son visage était dissimulé, sa tête toute entière enfoncée dans un gigantesque masque à gaz, très ancien, quelque chose qui semblait venir des tréfonds de l’Allemagne de l’Est et lui donnait des airs de monstre. Sa voix était déformée.

Sans savoir pourquoi, il accepta le masque à gaz, identique, que l’homme lui tendait, l’enfila et mit sa main dans la sienne. L’homme tenait une bouteille qu’il n’avait pas vu, un cylindre de verre bleuté duquel dépassait un petit chiffon mouillé, imbibé d’alcool. Enflammé.

Il n’avait jamais vu de flammes avant aujourd’hui.

D’un geste sans violence, l’homme au masque à gaz laissa tomber la bouteille qui éclata sur le sol. Les flammes se répandirent immédiatement sur le parquet et allèrent lécher les rayonnages des six murs. Les deux hommes contemplaient le spectacle, sans bouger. Comme si elles avaient été faites de papier elles aussi, les six portes se désagrégèrent sous la morsure du feu et l’incendie se répandit dans les six hexagones attenants. En quelques secondes, tous les rayonnages brûlèrent, six fois six nouvelles portes cédèrent, six fois encore, trente-six hexagones s’écroulaient bientôt dans les feux qui grandissait, exponentiellement.

 

L’homme au masque à gaz serra sa main dans la sienne et ils se propulsèrent à travers l’incendie. Leurs esprits, décorporés, volaient dix fois plus vite que le feu et en quelques heures ils atteignirent un hexagone-frontière. Son compagnon accéléra et, comme une particule de lumière, transperça le mur.

Désormais plongés dans le noir sidéral, ils se retournèrent, et contemplèrent ce qu’aucun autre homme avant eux n’avait pu contempler. La Bibliothèque, de l’extérieur, gigantesque planète blanche et grise qui flottait dans le vide cosmique comme l’ovule de la fin des temps.

Et l’astre mourait. Tout l’hémisphère sud était consumé, les flammes gagnaient du terrain et des milliards de flocons de papier brûlé se dispersaient dans le noir, flottants dans l’espace, car il n’y avait aucun vent.

 

**

 

Du moins cette histoire est-elle possible, écrite, quelque part, dans un livre de la Bibliothèque.

Dans un autre livre, elle n’a pas eu lieu. Il n’a jamais rencontré l’homme au masque à gaz et continue d’arpenter les couloirs infinis, son livre sous le bras, murmurant, du bout des lèvres, sa litanie.

 

babelbrul babelbrul babelbrul babelbrul babelbrul