Moment 1

 

 

la jungle, on voit plus que ça.

la jungle partout.

la jungle qui vous bouffe l’œil, toute belle et indomptable, quelque chose comme une fille de joie en pleurs ou un chargeur de revolver qui fume encore ; et puis propre ce matin, arrosée, toilettée pour qu’on lui voit bien sa face dangereuse et son rictus de mort… et son sourire moite ; la jungle avec ce gros coeur trempé comme une avenue sans plus de fuite possible quand vous avez déjà vos bottes dégommées et enfoncées dans la boue jusqu’aux os de la planète et que les lianes et l’ombre toilée du monde s’évaporent, foutue jungle affamée goutte et goutte et goutte. et goutte tout un peuple de fruits et de bourgeons comme autant d’yeux agglutinés et globulants sur le vaste linge vert et ciel trop leste, trop tendre, trop écartelé en forme d’étoilement de torches timides ou de cercle végétal sans fond. longue dimension arborisée où les insectes s’essaiment dans la chevelure décoiffée et languissante des plus grands arbres de la digestion, partout dans tous les coins la matière s’absorbe et se renouvelle dans d’écorchées anarchitectures d’excréments en pylônes et en voûtes vertébrales le ciel hostile, il fond, il déliquesse et brûle de glace et glougloute ses respirations d’oxygène liquide dans les rigoles de la terre et des troncs quand ils pèlent s’échouent des libellules des moustiques des termites des mouches des papillons des fourmis quelques fois des moucherons d’écorce ou de longs lézards gluants qui viennent lézarder leur poison amer sur le terreau. des lézards dangereux et qu’il faut fuir. leurs queues repoussent. ils nous obsèdent, nous, qui marchons dans la jungle, tant de choses … tant de détails de la jungle dans la tête et qui ne sortent jamais et se mélangent et ne font qu’un – comme cette poudre de jour métallique qui ricoche des feuilles aux iris, comme ces grenouilles marécageuses et la vue des étoiles opiacées dans la nuit tropicale. cette longue nuit flasque d’irisements et de palpitations sans cœur…

et goutte et goutte et goutte

et goutte et goutte et goutte

 

[fenêtre ouverte]

Quelque moment de septembre : été lourd, écrasant.

Nous en sommes au… quoi ? Huitième mois ? C’est toujours aussi étrange. A chaque fois que je m’approche, quelque chose me repousse, tôt ou tard. Et puis retour à cette espèce de confusion calme, froide et sereine ; l’odeur des camps, les patrouille, les expéditions, les bombardements, les défaites.

Sa langue : toujours un mystère. J’ai bientôt rempli mon deuxième cahier d’observations. Plus je voudrais m’organiser plus le chaos du projet m’accable. C’est un cas impossible, un vrai casse-tête. Je suis de moins en moins discret quand je l’observe. Mes propres sens m’épuisent, m’irritent. Par moments, je me demande qui pense, et qui parle. Et parfois aussi, tout fout le camp, alors qu’on se croyait au frais. Qu’on s’y croyait vraiment.

[fenêtre fermée]

 

J’ai grandis pas loin d’une jungle identique, j’étais tout môme, minuscule, et elle était là, vaste masse, présence, sortie d’un autre monde, à étirer ses nerfs grouillants comme de longs doigts mouillés et qui palpitent et qui craquent et qui se délient à l’aurore. Ça aurait pu être un de ces rassurants souvenirs d’enfance, tout était là : du plantureux, de l’aventure, un souffle de beauté dans les glyphes des écorces, un boucan d’énergie omniprésent, un souvenir de ceux qu’on partage pas, qu’on garde terrés dans un coin de soi et qu’on exhume quand ça va mal. Mais rien à faire. La jungle, proie ou prédateur, on s’y sent toujours étranger, on y marche avec un genre de respect craintif. Je n’ai jamais vu un homme serein dans la jungle. C’est le brouillon de vert qui fait ça. C’est le chaos. Ça vous gratte les nerfs. Ça racle. L’écorce humide qui s’étire vers le ciel, tout l’horizon crayonné de branches folles… Ça racle. Et puis tous les bruits, les bruits qui agitent la moiteur ambiante. Les crissements animaux et aussi ceux qui vous glacent vraiment le sang, les chuchotements sans bouches, les messes basses étouffées des plantes, tout le sale vieux chant inhumain des origines du monde. Ça vous écrase, ça vous broie et on se relève et ça fauche les genoux et les jambes. Ils sont si proches, les arbres, que leurs racines se dévorent lentement. C’est ce qu’un des compañeros m’a raconté, un jour, que chaque arbre est comme un conquistador souterrain, que chaque racine suit son instinct et pousse de biais, s’entortillant, frénésie lente, démence mesurée, ouvrant les yeux sous la terre, emmêlée sur elle-même, sur son propre appétit, toujours plus loin vers la nourriture, étouffant ses voisines ; ouais c’est ça qu’il m’a raconté, que c’est la guerre sous le sol.

Derrière moi, une dizaine de silences perturbe la jungle. Onze, en fait. L’un qui commande, qui fait des mouvements de la tête, qu’on appelle le sergent, et puis un radio, et puis huit jeunes fragiles, des comme moi, des brusqués et mal tombés sur la planète, des malvenus. Deux amis. Peut-être trois. Mais onze hommes bien là, vivants, équatoriaux.

Il est bizarre, notre groupe. C’est comme une équipée étrange de chapeaux, de foulards beiges et kakis, de chemises auréolées en sueur, un sacré boucan de fusils et de bottes dégueulasses. Ils ont quelque chose de magnificent, d’à la fois gigantesque et minuscule. L’empreinte d’une ardeur historique au fond des yeux, comme un grésillement ou une grosse trace de chaussure sur la Lune.

Ils vivent un peu dans mes yeux, un peu dehors aussi. Autant de figurants, je crois, des têtes de jungle, les becs cassés de tous les oiseaux de la terre, les massifs de nerfs en fleurs de toutes les sales fleurs de la forêt. Ils font la queue derrière moi. Ce type-là, qu’on lui voit sa force dans les mains et son assurance de militaire débutant à recharger son arme. Lui, au milieu de la queue, qui se peint des formes et des silhouettes d’enfant sur le visage pour se donner l’air dur, et lui, au bout de la queue, qui dit rien, mais qui tue sans rien dire non plus. Le gosse et le grand qui se partagent un foulard en tête de queue, le sergent tout cicatrisé, il a des airs de blessure, de plaie, il a la gueule de sauvage, de singe, de chacal, de Cheyenne, de cannibale, de père de famille sous son chapeau de paille. L’autre qui pense qu’à se laver les mains avec l’eau de la pluie et son cousin à la peau toute tannée, avec son génotype d’aztèque mexicain comme une cartouchière ou un lieu de culte. Et puis, tout au bout, lui avec les dents trop blanches pour un guérillero, avec sa dégaine de chaman, orteils coupés, oreille percée, côtes saillantes comme des crocs féroces, et que pourtant on lui devine que de la peur dans la tête, prêt à courir, à tout lâcher, à tout foutre en l’air, un peu comme moi.

Jamie, Patricio, Marco, Julio. Rien que des faux noms pour des faux hommes. Quand on arrive dans le FSLN, on se présente, on donne une identité et on la garde, peu importe.

J’ouvre pour la troupe, pour tout le cortège qui me marche dans les traces. Un signe de main. Je décroche sur la droite. Le sol murmure sous mes foutus pieds, comme un bruit de gouttes.

putain de jungle trempée jusqu’à l’âme

 

[fenêtre ouverte]

Il à l’air de détester les plantes. Peut-être de la peur ? Dur d’y échapper ici. Une jungle épaisse s’étend sur toute la moitié Est du pays, du cœur des terres à l’Atlantique. Nous marchons vers Matagalpa, en direction du Sud. Une simple mission de reconnaissance, un périmètre à sécuriser. Quelques jours nomades. Les guérilleros plantent le camp au fur et à mesure de l’éclatement du pays. Lui, ça n’a pas l’air de le déranger. Mercredi, nous repartirons

[fenêtre fermée]

 

Avancer dans la jungle … des boucles et puis marcher, il faut les marcher les boucles. Il faut toujours marcher en file indienne Juan, tu m’entends ? Tu tiens la position hein ? Et puis vingt pas derrière c’est important. C’est un truc qu’ils faisaient les yankees, je crois, pour vérifier que les viêts les suivaient pas. Nous aussi on le fait, mais c’est juste un jeu. Les viêts … c’est nous les viêts – ici – ici c’est nous les viêts.

Dans un autre pays, les viêts… je demanderai à Jamie. Ça change rien, y’a que le sergent qui regarde vraiment si on a pas l’ennemi au cul. Et encore. L’autre fois, je l’ai surpris, pendant son tour, accroupi, à jouer avec un petit lézard, au bout d’un bâton. Il est trop jeune le sergent. Comme nous tous. C’est nous les viêts – Rires. La jungle nous fait peur, mais pas autant qu’à l’ennemi. L’ennemi c’est les autres, les perros, les chiens. La Guardia Nacional, c’est l’ennemi, pour l’Amérique, on dit les chiens pour l’Amérique, Juan, parce que c’est les toutous des yankees mon pote. Avant la guerre, c’est tout un foutoir de pouvoir, d’indiens, de paysans, d’étudiants, de révoltes, d’espagnols, de quartiers pauvres, de CIA, de poètes kamikazes, de mitrailleuses, de sang dans la mer et puis moi je comprends pas grand-chose à l’histoire, faudrait demander à quelqu’un qui s’y connaît plus que moi, moi j’ai que des images dans la tête et elles me font peur.

Certains du régiment, le soir, ils en parlent de lui, du socialisme et c’est réel, je crois, la liberté, le Che, tous ces mondes dans leurs voix. Mais ces types qui pataugent dans les mangroves et dans la jungle, ils ont surtout faim.

Faim

faim

Je m’en rappelle aussi bien qu’il est possible de se rappeler un fantôme. J’avais très faim plus jeune. La faim est partout. Oppressante … souffle … plus terrifiante que la jungle de nuit ou les balles d’en face.

avoir faim c’est mourir en marchant c’est comme s’allonger nu dans la neige c’est le ventre-soleil qui arrête la rotation du système solaire c’est comme si le cœur crachait du citron dans tous les muscles petites larmes acides toute l’épaisseur de soi qui grogne à contresens du monde ça bouche les artères ça brûle la cervelle ça fait péter les os toutes les peaux mortes de la vie grignotées et les cellules rebondissent partout en panique jusqu’au sang dans les yeux c’est la mort qui s’installe qui piétine la paille pour vous faire son nid rance et nauséabond dans votre visage ….

Moi je sais que tout ça, c’est parce qu’on a faim. La guerre, elle vient du ventre et c’est tout.

**

Encore une dizaine de kilomètres avant la ville. Avant d’avoir un toit et un peu de frais.

Chaleur. Le soleil nous comprime tout le corps. La tête empalée sur le haut des jambes. Je le hais, le soleil, je voudrais lui tirer dans le gras du ventre, il fumerait et tournerait dans l’air, du ciel au sol, comme les avions, et puis si j’arrive pas à l’abattre, le gros soleil, je voudrais jeter mon fusil dans la boue et courir, une année entière, sans m’arrêter, jusqu’aux Terres de Feu, là-bas je sauterais dans l’océan, je nagerais une mort en gerçures polaires. Mais faut pas penser à ça, Juan.

Encore une dizaine de kilomètres avant la ville.

Je pense de plus en plus et il y a de moins en moins d’arbres. De longues trouées de lumière s’ouvrent au-dessus de nous, l’air circule, enfin. Enfin, on rentre, on aura une nuit avant de repartir. Ou un peu plus, j’ai oublié ce qu’a dit le sergent, de toute façon, je suis les autres et on verra bien. Les hommes s’agitent. La ville s’approche. Elle n’est plus si loin. Elle est déjà là.

On la voit dans la plaine, allongée, fille facile, hanches tout en géométrie, juste sous la ligne de l’horizon, la ville. La ville qui flâne au milieu de l’après-midi. Encore un effort, et on y sera. Avancer. J’avance. J’avance encore. J’ai mon amertume pliée en quatre dans ma poche, je suis la troupe, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire maintenant.

 

**

– Je te jure !

Sa main s’agite en l’air, deux doigts repliés.

– Tac tac tac ! Vingt il en a eu !

Tommy s’excite de plus en plus, c’est un tout jeune, vraiment jeune, un gosse indien du fond de la forêt. Il parle à Julio, un peu plus vieux, avec son long catogan et son mètre quatre-vingt-dix qui le regarde avec quelque chose de paisible et aussi un genre de demi-sourire.

– T’es sûr ? C’est beaucoup vingt Tommy.

On a l’habitude des théâtres de Tommy, il arrive à parler à tout le monde avec les gestes et les bras et les petits bonds partout que font ses jambes et puis ses épaules et un peu tout son corps. Il se tourne et se retourne et se tortille pour que tous puissent l’entendre.

– Gaffe à ton fusil petit !

Le sergent regarde Tommy de son regard de toujours. Ces yeux, ils sont en métal, il est pas si sévère le sergent, non … c’est juste qu’il est toujours à penser à la suite et à des plans pour nous faire continuer alors il est jamais tranquille, c’est à lui que les communications des dirigeants du FSLN arrivent et tout ça…. et puis c’est vrai qu’il fait sauter son fusil partout en l’air à s’agiter comme ça.

– Mais oui. Il s’appelle Ortega, le gars, c’est un des types de Managua. Un vrai dur. Et attends tu sais pas la suite…

– … il s’est fait sauter avec toute une maison quand il a été encerclé, en tout il en a eu soixante !

– Eh ! Comment tu sais ça ?

La voix qu’a dit ça est venue de devant la file, c’est Patricio, un type avec des yeux intelligents, sourire agréable.

Rires.

– Tout le monde sait ça, Tommy, c’est une vieille histoire qui date des camps.

– Quels camps ?

– Les camps contre l’illettrisme, on y est tous passé, dit Julio.

Tommy n’a jamais fait ces camps-là. Il a rejoint l’escouade plus tard, et même le FSLN, en cours de route. Un orphelin indien … quatorze ans ? … ou bien quinze ? … oui quinze je crois, parce que maintenant ça fait un an qu’il est avec nous.

– C’était une histoire, Tommy.

– Ça veut dire quoi ?

– C’était pour nous motiver, pour nous montrer des héros quoi, il répond, Jamie, un blond.

– Et alors ?

– Et alors il a jamais tué soixante perros Ortega.

– Je te crois pas.

Sa bouche et ses yeux plissent et puis se tournent avec un début de déception d’enfant.

– Comme tu veux

– … combien alors ? Combien il en a tué ?

Jamie veut répondre et puis il parle mais en fait, il ne parle pas parce que Sergueï, le russe, s’en mêle. Il est blond comme Jamie et aussi comme lui il sourit tout le temps mais c’est pas agréable quand c’est lui. Il se taille les canines en pointes, pour faire peur et il fait exprès de rigoler fort dans sa barbe rasée en pointe. On dirait le diable-cadejo qu’elle racontait toujours ma mère … souffle.

– Zéro, pas tué un seul, Ortega. Il a pas existé Ortega. C’est comme Dieu et puis les chattes qui sentent la fleur. Sergueï se marre à sa propre blague.

– Pas existé ?

– Moi j’existe par contre, gamin.

– Et ?

– Et moi j’en ai buté soixante-et-un.

– Ta gueule.

Miguel il aime pas vraiment Sergueï, je crois. Il est étrange Miguel, depuis un an que je suis avec lui, il a toujours de l’encre noire et il peint des choses sur sa joue avec un petit bambou, des silhouettes … un peu comme des gens fabriqués avec … avec quoi ? … de la nuit … des enfants je pense. Personne lui a jamais demandé, ici c’est pas le genre de chose qu’est important, non pas ça, moi non plus on me pose pas de questions.

– Qu’est-ce tu veux, Michel-Ange ?

– Jamais t’as dézingué cinquante gus, camarade.

Il se moque de Sergueï avec son accent qui sort toujours de cavernes bizarres.

– Mais pas ici. Autrefois, pour la Mère Patrie, dans un autre pays, une autre vie komrad. Ici, j’ai remis le compteur à zéro.

Il montre les dents et fait un grand rire … frisson … en prenant Tommy sous son bras et puis les pommettes de Tommy au soleil et qui rigolent. Il recommence à s’agiter et à sauter partout.

– Et ici ? Hein Sergueï ? Combien ici ?

– Vingt-deux mon pote, et ça fera vingt-trois si tu t’arrêtes pas de sauter partout.

On sent que ça l’agace.

– ….

pas le temps … la langue de l’indien retourne dans sa bouche et reste dedans et sèche sur ses gencives. Bras levé du sergent, on sort de la jungle, devant nous, une route de terre et puis au bout du bois et de la pierre : la porte sud de Matagalpa.

 

 

 

**

La ville c’est toujours rassurant, surtout la ville triste et anodine. Ils sont pas loin la Guardia Juan, c’est stratégique comme coin Mataglapa, faudra dormir sur une oreille. Si on est en vie demain matin, ce sera comme tous les matins : un bon début mon pote !

Nous laissons l’entrée principale derrière nous, rangées de barricades, sacs percés, flaques de sable jaune. Je suis le groupe dans les rues brûlantes. Les toitures de chaux sèche et les nuages de poussière, ça a quelque chose d’utérin, quelque chose qui vous berce et vous susurre que rien n’est jamais perdu. C’est calme comme avant la vie.

Dans la terre sèche, nos empreintes restent un instant puis le vent les efface. La pluie se fait attendre. C’est ce que tous ils disent, mais moi, j’en sais vraiment rien. A gauche, à droite aussi, les géométries cassées des maisons défilent. Chacune abîmée par la guerre, et de ces vieux empilements de pierre, de ciment, de chaux, de terre, de paille, il reste rien que des éboulis, des pièces sans toit.

Je suis en retard sur le groupe. J’accélère le pas et tourne dans la prochaine ruelle, un corridor serré qui passe au travers d’un ancien hôpital, on dit ici que les bombes du gouvernement redessinent le plan des villes. Le soleil s’endort sur les murs. Sa chaleur est douce, diffuse, rien à voir avec la jungle.

Je retrouve mon groupe, ils sont arrêtés en cercle sur une placette, devant la façade d’une épicerie vide, muets. Les hommes enlèvent leur chemise et la trempent à l’unisson dans l’eau trouble d’un vieil abreuvoir. Ensuite ils l’enfilent et sourient. Je les imite et c’est frais sur le torse. Il y a longtemps que les chevaux ont disparu de la ville. Nous sommes ce qui reste du bétail. Partout dans la ville, sur tous les murs, toutes les granges, tous les drapeaux, écrit au charbon, ou à la craie, parfois dans du sang, des messages de politique.

Mais j’ai d’autres lettres à écrire aujourd’hui, et c’est à cause d’elles que j’ai l’âme lourde et une mauvaise colère dans les tempes depuis des heures.

C’est une sale histoire, un truc qu’il faut que je fasse au plus vite, pour l’oublier.

 

**

Je quitte le groupe et marche dans une rue que je connais bien. Je me dirige vers la “chapelle”, une petite école en ruine qui sert de mausolée. Il y a des chapelles dans toutes les villes du pays. Chacun peut venir y écrire le nom d’un disparu. Les murs sont constellés d’étoiles dessinées avec des lettres, en craie en encre en peinture en boue en ferraille en feuilles ou en mémoire

– tu crois qu’ils repoussent, les noms ?

fertilité

des fruits – Juan – martyrs

je viens toujours ici, quand je suis à Matagalpa, pour regarder le peuple monoface de noms qui m’encercle – je reste jamais longtemps

au vent leur pollen flottera sans but, à tous ces morts

et il pollinisera rien que les mémoires tristes de quelques mères déjà trop dures, qui grincent des dents

la nuit

et je sais aussi que quand seront morts et les pères et les mères et les frères et les amis, et toute la descendance avec eux dans la terre, il ne restera des noms que des phalanges sans muscle dressées vers le ciel

et de l’ombre, il en restera des litres

des litres d’ombre, de la noire et toute frêle, tellement frêle qu’on soufflera dessus pour la dissiper.

Je l’ai déjà dit, la chapelle c’est une ancienne école. Il en reste que du souvenir …

…j’entends encore son odeur de sable.

Vraiment, je n’y entends rien d’autre que ça. Dans la chapelle il y a des ombres et chaque ombre se souvient des objets, des formes, les formes de l’ombre, le visage mouillé des pluies du Nicaragua. C’est un lieu que le foutu bruit de la ville n’atteint pas, il peut pas l’atteindre, jamais, c’est l’au-delà du silence, c’est des grosses parois en pierre et aussi en bois qui vous broient vos oreilles, des lances immobiles qu’on même pas besoin de pointes pour vous transpercer et qui volent dans tous les sens comme des oiseaux fous. Un endroit tellement humble qu’un dieu y aurait honte.

Je m’accroupis et sors un vieux cul de craie d’une des poches de ma veste. Encore un peu mouillé. Il se laisse fondre sur la pierre et écrit comme de la peinture. Je trace les lettres :

Paulo M. vingt-et-un ans

Au milieu d’une mer de noms en mur, il attendra que les pluies du printemps prochain l’effacent. Quand nous sommes partis de Matagalpa, nous étions douze. Paulo était un éclaireur, un qui marche vraiment loin devant. Il nous avait attendu, pour déjeuner. Et c’est arrivé, comme pour rien, pour rire, on n’y croyait pas.

à découvert sur une falaise pour pisser sûrement silhouette découpée dans le ciel d’un sniper sorte de grosse tâche à contre-jour dans le viseur du sniper sans pitié comme tous ces fumiers de snipers c’est des gars déloyaux des foutus lâches gâchette bruit étouffé bruit de silencieux un soupir de rien du tout quelque chose comme l’expiration d’une femme pendant l’amour une balle longue comme trois doigts humains entre deux vertèbres une chute de plusieurs mètres aucune chance aucune chance le pauvre Paulo aucune douleur il est mort sur le coup il s’est pas senti crever comme un con une balle a brisé le verre de son âme salopards éclaté éclaté de verre et il est mort en tesson de bouteille éclaté éclaté sur le sol démantelé et morcelé, Paulo.

j’ai un vieux goût sur les lèvres, quelque chose comme la mer en moins bon.

larmes.

Voilà c’est ça, ça c’est passé comme ça, il faut s’en souvenir – et on en parlera plus jamais.

 

[fenêtre ouverte]

Je n’ai jamais vu Juan pleurer. Gueuler, oui, mais pas pleurer.

[fenêtre fermée]

 

Le petit salon

Cigarette fumée sauveuse, salvation en volutes petit salon. tous assis en cercle, les compas et moi, sur des ballots de tissus, des cageots écorchés, des tas de paille ou sur ce que les mites ont laissé de quelques vieux matelas. je regarde tous les compas rire. je suis le seul à m’être rasé. le sergent est assis dans un coin, il nettoie son FAL discrètement. souvent j’aimerais pouvoir lire ses pensées, au sergent… là, je sais qu’il voudrait prendre la parole, mais qu’il préfère attendre. personne n’est concentré. la pièce est enceinte, toute engrossée et sauvage et calme des conversations, de tous les mots dans l’air. la ville commence à s’éveiller et la nouvelle de notre retour va se répandre. bientôt des proches vont venir dans le salon revoir ceux qu’avaient disparus. il y en a beaucoup dans notre escouade qui viennent d’ici. alors il garde son discours pour après, le sergent pour quand ça sera plus calme, quand ça sera moins excité.

le salon n’a plus de porte juste une ouverture taillée au missile dans un mur, béante et qui donne sur la rue qui laisse entrer du jaune du jaune et une chose ronde intriguée une toute petite tête brune qui pointe dans l’embrasure irrégulière un gosse qu’a pas dix ans silence d’un coup le gosse hurle de bonheur et se jette dans les bras de Tommy

puis ça défile tout bouge un par un des bouches des yeux des cheveux toute la ville ça fait doux au cœur.

C’est le bonheur de pas devoir écrire un nouveau nom dans la chapelle qui leur gonfle la poitrine. Je les regarde, j’aime bien ces moments-là.

Julio, il est seul aussi, lui il est orphelin je crois. Le sergent a pas non plus de famille à Matagalpa, mais il fait déjà sauter sur ses genoux une jolie amazone. On la connaît tous un peu, elle s’appelle Maya. C’est une mignonne compita, une qu’est dangereuse, une sauvage, elle a toujours ses seins qui se laissent voir tout durs sous son débardeur, avec des petits buissons aux aisselles et une bonne odeur. Son nom … Je sais juste qu’elle est avec le sergent et que pourtant elle allume des enfers dans les cuisses de tout le monde. Jamie dit que ça va mal finir. Il parle Jamie. Il me parle mais je l’écoute pas. Peut-être que c’est de ça qu’il parle. Ou d’autre chose. Mais je l’écoute pas du tout. Je hoche la tête. Je fais des petits souffles juste assez forts pour qu’il entende et qu’il croit que je l’écoute. quelque chose comme de la pudeur ou du désir me bouchonne les oreilles.

ma tête se tourne

je le regarde

il a pas l’air bien, pas vivant. il a la respiration de la machine ou du cadavre. beaucoup de bruit. je l’entends pas. je l’entends avec les yeux. je le comprends pas. lèvres de Jamie agitées banales dans l’euphorie partout tout partout autour et autour des lèvres de Jamie qui sont trop jeunes.

c’est à croire que toute la scène s’ébroue et se masturbe dans un battement d’aile

alcool rires fumée soleil, de l’amour et tout le monde participe

et puis elle

—————–elle —————–

mon cœur se sert, elle, elle apparaît

comme un corbillard dont elle serait toutes les roues

un tambour sans baguettes

de grands pans d’idéalité dévalent le vide et s’arrachent à eux-mêmes comme la peau des murs

ils tombent en longues pelures, incurvés et fragiles : crayon taillé

foudre puis silence rien que silence tout autour des hommes et des femmes et des enfants qui se taisent quelques instants après les soldats aux bouches déjà muettes

Elle : une grosse dame en chemise bariolée comme on en voit plein ici. la chair monumentale et discrète, plus élargie par la maternité que par la nourriture. une paire de mains qui raconte la vie aux champs. un grand sourire qui lui disloque les lèvres jusqu’au proche éclatement nerveux. elle ouvre les bras et mugit avec la voix profonde et libérée des mères qui ont trempé leur oreiller en silence pendant trop de jours.

c’est comme un cri. quelque chose qui me déchire une petite partie du monde

“Paulo ! Paulo !”

mais il n’a plus d’oreilles Paulo

 

 

**

La chaise

je suis assis, encore, il fait nuit maintenant et toute la ville cuve, dort ou baise. toute la ville a quitté le petit salon. il ne reste que moi et, échouée, distendue comme de la peau tirée à quatre épingles, quelque part entre mes genoux et le sol, la grosse dame, la mère de Paulo, emballée dans une robe, écorchée vive et qui s’écoule depuis des heures. quelque chose pleure sur le plâtre usé des murs, sur les caissons et la paille, sur les poutres, mes cheveux et les cartouchières qui traînent, sur mon torse fatigué et les torses fatigués de tous les soldats du monde. on pouvait pas savoir. à nous personne nous l’a dit que ça allait ruisseler et crapahuter et faire des bruits de flaque comme ça, la guerre.

ma main, m’échappe, elle lui caresse les cheveux, depuis plusieurs heures, sans que je sache trop pourquoi. ma bouche n’a presque pas dit un mot. qu’aurait-elle pu dire ? la mère de Paulo murmure. ils me dérangent, les murmures, un peu folle – avec démence, elle insulte le socialisme et puis aussi Dieu. elle blasphème beaucoup pour une pieuse bouche des campagnes. elle raconte ses malheurs en boucle et ça va sûrement me trotter dans ma tête et sur les miennes, de lèvres, jusqu’au matin. Paulo était son dernier fils vivant. il y a quelques mois ma seule fille est morte en couche, l’enfant vit. un enfant solide. un petit fétiche de terre cuite, des bras forts, un front paysan, rustre et chaud et fer, mais orphelin, car quelques jours après, son père est mort en jungle. alors je pleure sur ce monde et je pleure d’être grand-mère. et je murmure “Ni oubli, ni pardon.” et rien ne bouge. et toujours la bouche insulte Dieu. et peut-être que nous irons en Enfer. Insanités.

C’est le seul enterrement qu’il a eu, Paulo.

 

Moment 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[fenêtre ouverte]

– Refus obsessionnel d’avouer la panique

– Non-concordance entre le comportement verbal et mimo-gestuel

– Souvenir : Quatrième ou cinquième mois de la guérilla, je lui dit que les plantes m’énervent. Test. Que je déteste les plantes. Rentrer en Europe ce serait voir de vrais pierres, forêts claires etc…

Sa réponse : il ne faut pas avoir peur des plantes. Il prend une branche et pose une des extrémités sur son épaule. « Tu vois c’est mon bras maintenant ». Il le laisse tomber : « Maintenant je suis amputé ». Sautillements, ricanements, surexcitation enfantine. Pour lui c’est évident, limpide.

Et puis cette phrase : “Il faut faire comme si le monde il était faux”

Il a besoin de moi, moi de lui. Après ça, rire.

Idée : le devoir (est-ce que Juan le ressent?)

faire une liste à partir de sujets-zéros

[fenêtre fermée]

 

– T’as été à la chapelle Juan ?

Main de Jamie sur mon épaule. Jamie est un des seuls blonds, ça m’a toujours marqué, c’est un peu con, mais ça m’a toujours marqué.

– Ouais, pas envie de parler de ça.

On en voit pas souvent des blonds par ici, le fils d’un riche yankee, sûrement un propriétaire qui fricote avec l’ennemi ; il s’est engagé par conviction, c’est ce qu’il dit, qu’il y croit dur comme fer et que ça lui mange la cervelle.

– Tu te sens comment toi ?

– Qu’est-ce que t’en a à foutre ?

– J’demande comme ça, j’suis là si t’as besoin.

Il est éduqué Jamie, il a fait l’université, de la psychiatrie, dans la capitale, je crois qu’il est diplômé, mais qu’il s’en fout bien, ou peut-être qu’il ne l’est pas. Je lui ai jamais demandé. Là je sens qu’il veut me psychiatriser, j’aime bien parler avec lui, des fois.

– C’était un bon pote Paulo.

– Ouais.

– Il te ressemblait pas mal, jeune, dans la lune, toujours au bord des lèvres.

– Pourquoi tu parles comme un vieux ? On a l’même âge camarade.

– Parce que je sais que t’as envie de pleurer.

C’est vrai que j’arrête pas de repenser à Paulo, mais plutôt à sa mère, son visage tourne dans ma tête. Elle est repartie le matin, moi j’ai dormi, elle je sais pas. En venant au QG de Borache, je suis passé devant chez elle, elle étendait le linge. Le linge de qui ?

On frappe à la porte. Le loquet est rabattu. Jamie va ouvrir : Borache, vieille gueule de baroudeur.

– Putain pourquoi vous fermez ?

– Désolé capitaine.

– Il est où votre sergent ?

– Aucune idée.

– Aucune idée qui ?

– Aucune idée capitaine.

Borache part dans un grand rire tonitruant.

– C’est bon les gars on est pas chez les yankees, suffisait de dire « Aucune idée, mon pote. »

Jamie rigole et allume son talkie pour joindre le sergent.

– Il a passé la nuit chez Maya.

– Pas fou le salaud.

Dix minutes plus tard le sergent a traversé Matagalpa et fait son rapport.

La mission avait duré quatre jours, reconnaissance dans la jungle et les campagnes au nord.

– Les paysans ?

– Beaucoup de baraques vides, capitaine.

– Je sais bien, il en arrive dix de plus chaque jour ici, on saura bientôt plus où les mettre.

– Des gamins errants ?

– Aucun.

Les sandinistes avaient pris Matagalpa en mars, et depuis deux mois, le capitaine Borache orchestrait tout, les arrivées de matos, l’accueil des réfugiés, le transits des guérilleros qui partaient sur le front ouest.

Borache toujours :

– La Guardia ?

– C’est le problème, on est tombé sur plusieurs patrouilles, ils sont pas loin. L’un de nos éclaireurs a aperçu un bataillon, cent cinquante chiens, peut-être plus.

– Putain de merde.

Il a l’air sincèrement sous le choc.

– Est-ce que je peux dire deux mots à ton gars ?

Borache prend des notes.

– Impossible, un silence… il s’est fait descendre le lendemain capitaine.

Là, j’ai pas pu retenir un sanglot. Y’a que Jamie qui a remarqué.

– Désolé sergent un silence le prénom du gars ?

– Paulo, Paulo Marquez.

– Vous êtes passés à la chapelle ?

– Juan ?

– C’est fait sergent.

C’est Jamie qu’a dû parler, moi j’ai la gorge qui fait des nœuds, maintenant, je pleure vraiment.

– Tiens bon gamin, on approche de la capitale.

C’est son leitmotiv à Borache : ça va pas, mais nos armées s’approchent de Managua, alors faut tenir.

Pleurs.

– Le bataillon marchait vers où ?

– Plein est, capitaine.

Borache regarde le vide et hésite.

– Droit sur nos gueules.

Pleurs.

– Bon fous le camp gamin, on bosse.

– Jamie ! Occupe-toi de lui putain !

– Oui sergent.

Alors Jamie il me prend dans les bras et nous sortons. Moi je pleurs, parce que « Il s’est fait descendre le lendemain », c’est pas juste comme enterrement.

 

[fenêtre ouverte]

Comment consoler Juan ? Non, pas d’émotions. Faut-il consoler Juan ? C’est le problème de la guerre : elle dérègle complètement l’humain. Aucune observation sur l’émotivité ne peut avoir de valeur scientifique, tout est toujours exagéré, névrosé, hyperbolique. Les hommes craquent, théoriquement, tout le monde est en dépression clinique. Ou bipolaires, si on considère les excès de violence. Les larmes de Juan ne sont ni limpides ni mystérieuses, tout est toujours esquissé, rien n’est stable.

​[fenêtre fermée]

 

 

Moment 3

Avec Jamie on est retourné dans le dortoir avec les autres guérilleros et on a fumé des clopes ensemble. De temps en temps les gens du village venaient nous voir pour nous demander de changer une roue, de porter des trucs ou de garder les enfants, ça c’était toujours les guérilleras qui faisaient, elles s’asseyaient avec leurs visages de jolies brutes et elles jouaient avec les mômes.

Borache il nous avait installés en garnison dans un vieux bâtiment et puis quand on était pas en mission, on devait être à disposition des villageois, c’étaient les ordres, un peu comme des pompiers, on nettoyait les marchés, on réparait les bagnoles, on donnait un coup de main aux champs, on livrait les médicaments.

Borache il est passé en fin d’après-midi, il voulait voir Jamie, comme d’habitude.

– Tu me montres où t’en es doc ?

– Ça marche.

– Je peux venir ?

– Si tu veux Juanito.

J’aimais aller là-bas. C’était dans la cave du QG, après une grosse porte, un bordel noir de caisses, de plantes, de plaques à chauffer et de petits flacons en verre, tout sales : le laboratoire de Jamie.

– J’ai un truc pour toi.

– Fais-voir.

Jamie lui tend un petit flacon avec une espèce de gelée incolore qui flasque dedans.

– C’est toujours l’analgésique ?

– Ouais, mais cette fois-ci ça tient la route, juste 70 pour cent de médoc’.

– Et le reste ?

Jamie se dirige vers un gros carton, il fouille un peu puis le saisit à bras le corps et le renverse sur le bureau devant Borache : des gros bouts de racines plus ou moins découpés, des feuilles de toutes les couleurs, des fleurs séchées. Jamie attrape une grosse feuille qui ressemble presque à un cactus et la casse, la plante suinte un peu de sa blessure.

– Aloe Vera ?

– Ouais mon capitaine. Ça nous ferait économiser vingt ou trente pour cent du stock d’anti-inflammatoire.

– C’est bien Jamie, mais ça suffira jamais. Y’a de plus en plus de paysans qui se pointent et leurs gosses sont vraiment en sale état.

– J’fais ce que je peux… J’ai besoin de ton aval pour un truc, je voudrais utiliser ça.

Le blond se barre au fond du labo et revient avec un gros bulbe marron qu’il tient dans une paire de gants.

– C’est…

– Je sais parfaitement ce que c’est, t’es malade.

Borache, quand il s’énerve, le monde il tremble. Là on le sent qui monte.

– Tu connais la datura ?

– Ma mère était indienne. C’est une bombe ce truc.

– J’essaie d’extraire des doses infimes. Avec un milligramme de ce machin, tu peux opérer un type à cœur ouvert, c’est l’anesthésiant le plus puissant que la planète ait créé !

– Et avec deux milligrammes son cerveau grille à tout jamais, il bave et il vote Somoza.

– Comme tu veux, un mot de toi et j’arrête, mais on passe à côté d’un truc énorme. J’en ai ramené plein de la dernière patrouille. Ça pousse comme du gazon ici.

On sent Borache qui hésite.

– Ok, mais c’est bien parce que je te fais confiance.

Grand sourire de Jamie.

Quand Borache est parti, je suis resté un peu avec Jamie pour le regarder travailler, il accepte que moi et le capitaine dans son labo. Au bout d’un moment j’ai eu envie d’air et je suis retourné voir les autres. La nuit était tombée. Ceux qui étaient pas de garde avaient ouvert du rhum et c’était bon, une journée normale, pas de sniper, pas de vieille en larmes.

Vers vingt-trois heures, une jeune fille qu’habitait à trois rues d’ici est venue dans la salle de repos et elle s’est approchée de moi.

Elle m’a dit qu’elle avait peur parce qu’elle avait vu un gros python dans son salon, qu’elle osait plus rentrer chez elle. Alors j’ai pris un pistolet dans la salle d’armes et je l’ai suivie.

En fait, elle voulait juste faire l’amour, ce qui m’allait très bien.

 

**

Tous les deux dans ce lit, on passe une nuit agitée. Elle bouge tout le temps, remue le corps, un corps tiède qui me heurte et me réveille plusieurs fois. Je suis trop fatigué pour continuer. Je ferme les yeux et me rince le crâne de toutes les pensées qui traînent.

réveil. amer. sifflement. comme un couinement d’oiseau, blessé, ou même à l’agonie.

le sifflement m’obsède, c’est la fille qui souffle en dormant, le sifflement m’obsède, il rythme ma non-pensée. chaque chuinte comme une virgule à mes idées qui s’enfilent bout à bout à bout à l’infini du cercle et aussi du néant et du retour sur soi ou sur sa chair.

Tout va bien ? ouais tout va bien, rendors-toi chica.

 

[fenêtre ouverte]

Description physique : retour sur les pages 9-12 du carnet 1 :

Juan est brun de cheveux et d’iris. Épaules d’enfant trop maigres. Légère asymétrie faciale. Petite taille. Barbe selon les jours. Menton trop droit, mâchoire peu affirmée, lourds cernes sous les yeux, presque ineffaçables.

[fenêtre fermée]

 

j’espère retrouver le sommeil aussi parce qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. je ferme les yeux et commence à me rallonger mais il y a un gros craquement qui craque dans le noir. c’est la porte. on la pousse depuis l’extérieur. Luis déboule en hurlant dans mon nid cassé. Luis c’est un gars d’un autre régiment et j’le connais bien. il gueule des trucs incohérents. ou c’est peut-être juste que je suis pas réveillé mais j’y pige rien. pas un foutu mot. je lui fais répéter et il gueule encore plus fort. TERREUR. et il court en gueulant réveiller le pauvre diable qui pionce dans la chambre d’en face. Pas besoin de mots pour comprendre

Matagalpa est attaquée.

 

[fenêtre ouverte]

Dans un camp à la lisière de Matagalpa : retour sur les événements de la dernière nuit. Peu d’observations intéressantes. Contexte peu propice.

NOTES POUR LE RAPPORT :

La ville n’était pas encerclée, le seul front était à l’Est. Le bataillon de la Guardia avait avancé beaucoup plus vite que prévu. Hommes armés et chiens de combat. Il n’y avait pas de délimitation, pas de mur, pas de barricade claire, évidemment pas de rempart, même pas une rivière où une ligne à défendre. Matagalpa : défense compliquée Ils avaient bien choisi l’endroit. Ils ont pu avancer tranquillement. Ils se sont essaimés en petits groupes dans les villes. Ils avaient l’avantage. Ils ont joué en premier – Moi je ne dormais pas quand tout le monde s’est mis à hurler. J’étais sur un toit, je fumais des cigarettes, un paquet que j’ai cousu dans mon ourlet de chemise. J’ai dû descendre du toit, dans le noir, j’ai eu du mal. Il a fallu sauter et quand je suis arrivé sur la grand place, celle où tous s’étaient réunis, la plupart des groupes était déjà partie, il ne restait que Borache qui était en faction ici avec ses hommes.

Aucune trace de Juan jusqu’à la cave sous l’église.

[fenêtre fermée]

 

C’est notre troisième nuit ici, la décision a été prise, au dernier moment, dans la soirée, de pas repartir sous la lune, d’attendre le matin… ça se trouve on serait tombé sur la Guardia en route, et là ça aurait chié dans le noir … peu importe. Je dévale les escaliers au pas de course : dans un gros carré de sable, ils ont rassemblé toutes les troupes. Il y a un grand bruit silencieux de carnage et il est dans toutes les gorges. Halètements, respirations, nuages expirés qui suffoquent. la plupart des types sont en train de faire leurs lacets ou de reboutonner leurs cols de chemises on refait l’inventaire on recharge son flingue on vérifie ses grenades si on à la chance d’en avoir on nettoie ses lunettes pour pas dézinguer les potes on rajuste son pantalon on boucle sa ceinture on gueule dans tous les sens on gueule le plus fort possible qu’il faut accélérer y’a pas de lumière juste des vieilles lampes à huile qu’on se dispute Borache gueule sur les trois sergents dont le nôtre cicatrices gorges visages durs discutent à haute voix avec une sorte de tonalité orgueilleuse dans un espagnol qui sonne presque noble un bruit de fierté et de crise le bruit d’une bande de gaillards qui se demandent comment trente hommes sous-équipés vont pouvoir retenir deux centaines de tueurs armées par la CIA ou le FBI ou je ne sais qui.

L’adrénaline monte comme de la vapeur, mais dans le corps, comme si j’avais les pieds bouillants et que ça me grimpait le squelette. J’en ai pas vécu tellement des combats, peut-être vingt, mais en comptant pas toutes les petites escarmouches et tous les échauffements sans conséquences qui sont le lot de la guérilla. Un vieux, traits brisés yeux d’esclaves ; un autre embrasse un crucifix ; forme militaire de lassitude organisée, quelque chose de profond, d’affamé, comme un ver qui leur a mangé le cœur entre les côtes et qui leur manipule la tête. Tous, on écoute les ordres sans l’ouvrir. On les reçoit sûrement pas tous pareil. Je vois Julio qui ricane pour cacher qu’il a peur. Ernesto regarde ses pieds. Je cherche Jamie de l’œil, il est pas encore là. Les mots sont brefs, secs, c’est pas un temps pour les discours. Ça a pas duré cinq minutes. On va peut-être tous y passer et ça a pas duré cinq minutes.

 

[fenêtre ouverte]

Il n’est pas très beau.

[fenêtre fermée]

 

Je cours dans les rues … Julio … Patricio … saccage … on entend déjà le bruit des combats à venir… C’est moi qui ferme la marche. Bottes qui tapent dans les rues à côté. Tous partent se cacher dans des greniers ou sous des morceaux de toits abattus, pour avoir tous un point de tir sur la rue, et on va y attendre l’ennemi, dans nos perchoirs, qu’il croit que la ville est inoccupée et puis qu’il se laisse harceler. On attend qu’ils s’éparpillent partout dans les rues et on ouvre le feu de l’Enfer.

En arrivant, on fait notre nid dans ce qui devait être le deuxième étage d’une maison en briques couleur de terre brûlée. Borache a parfaitement organisé la défense, les postes de tirs sonts installés, ils ouvrent droit sur la rue.

En tailleur, assis, sur le sol. On n’ose à peine se regarder dans les yeux. Les deux compas avec moi sont tendus, je le suis aussi. L’attente est lourde. L’air grésille.

Ça a bien duré une heure.

Julio, le type au catogan, joue avec une pièce de monnaie. Il la lance, dans l’air, pour qu’elle y vrille sur elle-même, il la rattrape entre le pouce et l’index. Il est adroit. Ses yeux ne lâchent jamais le petit cercle de fer envolé. C’est comme un jeu de hasard, je me dis.

– Pile j’me tire un plomb dans l’oreille, face j’te le met à toi hermano ?

Il rigole.

Pat, lui, ça le fait pas rire Il est tendu. Ses muscles dans le visage font des crispations petites et rapides, pas comme la face de la pièce à Julio qu’est figée dans son profil jusqu’au jugement dernier. Peut-être qu’il a pas entendu le gars.

– Eh, ça va toi ?

Je répète encore.

– Eh, ça va Pat ?

Il grommelle quelque chose, puis, après un temps de silence nocturne, il l’ouvre, il a des petites moustaches presque propres.

– J’suis pas patient moi. J’ai envie qu’ça parte là, qu’ça démarre. Quand ça a démarré, ça m’embête plus, c’est comme ça, ça bouge partout et tu bouges avec, c’est mieux ça qu’d’attendre. Quand t’attends tu commences à trop t’parler dans ta tête, tu t’dis des trucs idiots et qui t’donnent envie d’partir en courant loin d’là. Comme si j’étais bête tu vois.

Encore un temps.

– N’empêche qu’j’suis pas un patient moi. J’m’suis pas engagé pour regarder toujours ma montre.

– T’as pas d’montre.

– Vrai.

– Et tu t’es engagé parce que t’avais faim.

– Ta gueule Juan. On est pas tous des crevards comme toi.

Julio rigole et moi aussi, mais moins fort que lui parce que je me méfie des oreilles de l’ennemi. Pat se tait. Je l’aime bien Pat.

– J’t’aime bien Pat. J’voudrais pas qu’tu crèves ce soir ; j’ai pris ma grosse voix pour dire ça.

Je recharge mon flingue bruyamment, avec le plat de la paume, pour faire écho, comme si tout ça, ce soir, c’était rien que du théâtre. Julio sourit. On voit dans ses yeux que ça lui fait du bien de rire.

Il a des yeux verts et un peu jaunes, jaunes comme l’aube après une nuit de garde sur des remparts. ou alors sur je ne sais quel mur ou toit ou pavement de chaume organisé pour la surveillance et la patience militaire.

c’est un peu notre cas ce soir en fait. on a bien l’œil jaune. je pense presque à voix haute.

C’est moi qui porte le talkie, je l’ai qui me pend à la ceinture. De la petite enceinte grise va sortir l’ordre d’une minute à l’autre, une voix qui hurlera de faire feu. Le silence dans lequel la ville est plongée est en creux, frêle. pourtant Julio et Pat discutent. mais rien ne le brise. il est plus fort que toutes les conversations.

je pose ma tête contre un mur, comme pour faire une prière à un Dieu exotique. contrôle de ma respiration. je ferme les yeux.

Bruits de pas.

J’ouvre les yeux et me dirige vers mon arme. Je regarde Pat qui me fait signe de me taire et montre Julio d’un doigt. Il est agenouillé, la crosse à l’épaule. Il a un œil fermé et vise quelque chose dans la rue. Je m’approche, même position. Au bout de ma mire, marchant entre les deux demi-cercles de métal tordu, un groupe d’une dizaine d’homme avance, à raser les murs, à se prendre pour des fantômes. Mais la lumière de la Lune fait briller leurs pendentifs et leurs boucles de ceinture et leurs fusils et leurs bagues et aussi leurs yeux et leurs dents et le bout de leurs lacets et leurs grenades et parfois leurs ongles.

Ils sont méfiants, quelque chose dans leur allure, peut-être leur mutisme, trahit leur trouble, une concentration intense. Leurs yeux furètent partout mais regardent peu vers le haut. Nos fusils sont recouverts de tissu, enroulés dans des t-shirts où des chemises, de même que nos ceintures. Nous avons enlevé nos bijoux, coupé le bout de nos lacets, et nous portons des gants. Nous sommes invisibles. Pas des fantômes. Des ombres. Même la Lune nous a pas encore repéré.

“Feu !”

Le talkie a hurlé. L’ennemi l’a entendu, mais nous réagissons vite.

J’ai mal à la tête.

le mal

violence

récréativité

[fenêtre ouverte]

Juan présente des réactions imprévisibles à la réalité des conflits.

– Confidence : tuer le soulage. Toujours impossible de vraiment comprendre ce point. PARADOXE. (il faut que j’arrête d’écrire les paradoxes en gros. Cette ambiance me scie les nerfs (jungle)). Dans les combats : air placide, absent, déconnecté.

– une fois il faut que je prenne le temps de l’observer malgré le bordel autour. PISTE

[fenêtre fermée]

 

l’index appuie l’épaule souffre le visage se repositionne l’index appuie l’épaule souffre le visage souffre

un homme tombe

ils courent dans tous les sens

le visage se repositionne

une rafale percute le mur comme un essaim d’aiguilles survoltées

le corps se jette au sol

le corps souffre

surtout les coudes

ils tirent sans répit. sans répit. du bruit, du mélange. l’hybridation du feu. purification. des pistolets automatiques braqués sur notre position. ils font feu sans répit chacun leur tour. les enfoirés en face. bandeaux lunettes moustaches treillis munitions crânes rasés tatouages couteaux bottes chemises lampes torches gestes paroles coup de feu prières cris de guerre bravoure haine. feu. feu. odeur. odeur. poudre. incendie de son et de balles derrière la façade. fureur qui grandit. attiser exciter au-delà. à gauche à droite. en bas. jusqu’à ce que le mur laisse passer la lumière de la lune en une multitude d’yeux sans pupilles. nous sommes impuissants tant qu’ils tambourinent. plus malins que nous. ils dénichent les rats. ricochement du métal sur la pierre. un poing fermé de ferraille tombe sur le plancher. un sifflement angélique mais menteur couvre le raffut. grenade. mais shoote la bon dieu. trop loin. a découvert. mais vas-y. je suis trop loin. juan vas-y toi. non. juan vite. grenade putain. allez compa ou on est cuit. le visage se repositionne. couchez-vous. juan. couche-toi. allez. l’index appuie. personne ne tombe. mais le sifflement hurle. et crac gros bruit de gaz. tout est blanc. cotonneux. pelucheux. asphyxiant. fumigène. on a du bol. juan t’es où bordel. attention. quoi. ils arrivent. quoi. je te dis qu’ils montent l’escalier les salauds. enfoirés. le visage se repositionne. l’épaule lance. l’index appuie. il fout quoi juan. je sais pas hermano. hé juan. juan. un homme tombe. l’épaule souffre encore plus. tout est plein de coton. l’horizon n’existe plus. tout est en brume. ça fait du bruit. beaucoup de bruit. un ouragan de bruit. et pourtant personne ne tire encore. tirs dans la brume. tout s’agite. le sol vrombit. l’étage gigote. jardins suspendus. tremblement de terre. le sol et le ciel sursautent. spasmes. tremblements. l’air tremble. l’espace est liquide. ils sont derrière. Julio. derrière quoi. la porte bordel. qu’est-ce que t’en sais toi. mais je te le dis putain. regard par la fenêtre. plus d’hommes dans la rue. trois cadavres sous la lune. on dirait des ivrognes. bouge bordel. ou plutôt on dirait des dessins d’hommes qui prendraient vie depuis le sol. faut se barrer. allez. allez. foutre le camp. les autres les ont abandonnés. j’en vois un qui n’est pas mort. il agonise et rampe vers un cadavre à sa gauche. le visage se repositionne. allez Juan on dégage. l’index appuie. le coude souffre. l’épaule souffre. le menton souffre. l’homme ne rampe plus. tout est blanc.

L’œil unique d’une mitrailleuse apparaît dans l’embrasure. Ils ont monté les escaliers, ils sont déjà là. Le gars est à couvert du mur, intouchable, mais il tire au hasard. Tout le monde est aveugle. C’est la dernière chose que je vois avant que tout s’emplisse de la fumée chimique. Une main m’agrippe. La main de Julia dit que nous allons sauter par la fenêtre cassée qui donne sur l’arrière-cour, loin de la rue. Il faut espérer qu’aucun guardia n’ait eu l’idée de contourner la maison, ou nous sommes cuits. Tout s’est passé très vite, peut-être qu’aucun d’eux n’y a pensé.

 

[fenêtre ouverte]

Encore une fois : est-ce qu’il croit en Dieu ?

[fenêtre fermée]

 

Le fumigène au sol continue de cracher ses couches de brume chimique, tout l’étage enfumé, des volutes épaisses, d’une étrange épaisseur, comme du bois, du cèdre impérissable, évacuées par les fenêtres et les cicatrices. On croirait que la pièce est malade, un paludisme chaud de gaz, de brouillard qui fait comme un poids ou une ankylose de plusieurs tonnes sur le crâne de haut en bas et aussi dans les yeux et les narines.

Julio me tire la manche.

juan-machine. babiole cliquetante et grimaçante que l’esprit déserte. mutation. chrysalide. brume. coton.

Il fallait sortir, jaillir de la fumée, tomber pour sentir le gravier boueux mordre les genoux et casser l’os.

architectonique. je suis une possibilité hybride de devenir ligamentaire musculeux putréfié

J’agrippe à pleines mains le bois pourrissant qui encadre la foutue fenêtre et lance par-dessus ma jambe qui s’étire brusquement. Le vide aspire et distend mes tendons, tout est élargi, tiré à blanc comme de la voile ou du mauvais câblage ; une grosse lourdeur minérale me conglomère les métacarpes, les îlots d’ossements pèsent dans mes orteils, les tibias, les genoux, puis la jambe en entier et toute la grande bascule se renverse, elle me soulève, me retourne et me laisse dans le vide, à tomber en attirance, à graviter tête à l’envers du sol, à choir.

le choc est lourd. je tombe mal. le sol me percute sur tout le ventre. mes pieds explosent. mon visage me lance. quelque chose de déplacé. un bout de tête à l’agonie. une agonie dans le bas. mal. je crois que mon menton vient de se briser. un sale goût de viande crue me rigole aux gencives. toute ma putain de bouche est secouée. le haut du palais palpite comme un ventre solide de femme enceinte. quelque chose va me naître sur la langue. la croustillance de la dent qui mâche la dent. les nerfs éclatés, érodés en ruines et qui grésillent dans tous les sens.

tout qui fait comme le gong d’un gros coup de balai.

je n’ai pas vraiment le temps de ressentir, déjà on me soulève, on me porte, on m’éloigne de la terre. mon centre de gravité se déplace. quelque chose de dur et chaud et humide se glisse à l’encoublure de mes aisselles, comme un gros levier qui me remet sur pieds. et il me semble que nous marchons au loin. l’un appuyé sur l’autre.

“Patricio ! Patricio !”

et là je m’écroule au fond de mon ventre. je deviens tout petit minuscule globuleux. je glisse. je glisse dans de la salive me cogne le front dans un ganglion volumineux qui pend du plafond et dévale l’œsophage. je trébuche sur un surcot cartilagineux et tête la première j’atterris dans l’estomac ou quelque chose de gluant s’infiltre en moi et manque de me noyer. tout pue d’une puanteur infernale.

“Patricio ! Patricio ! ”

je ne suis plus une excroissance

on me porte

je marche seul

et Patricio est coincé là-haut tout seul

tout seul là-haut où on ne voit que de la fumée des cris et des coups de feu

L’odeur du vomi prend à la gorge. Elle est dans la gorge mais on la sent dans toute la tête. J’entends Julio qui râle sacrément, que c’est pas le moment de gerber Juan bordel, que faut courir.

” – Et Pat putain ! On va pas le laisser là !”

Il répond pas, pas un mot, il se jette derrière un muret en bois. Un bout de truc désolé qui fait l’angle de la rue. D’un coup je réalise que je suis debout à gueuler au milieu de nulle part avec le dos bien joliment à découvert et même plus d’arme. Réactivité militaire je saute à sa suite. ça me sauve presque la vie puisqu’un hurlement d’homme et un grand cri de fusil naissent une seconde après dans la fenêtre sombre et blanche, en haut, pleine de fumée. le gars nous a repéré et tire comme un sourd. Le muret se désintègre sous les balles. en deux roulades on a passé l’angle, déjà dans la rue perpendiculaire. bientôt tout se calme dans la maison déglinguée et on voit plus que des éclats de bois qui volent trop loin pour nous faire peur. on est hors de portée. on respire.

ensuite nous courons. une grande fuite presque dégringolée de rue en rue. une fuite envoûtante, mécanique, qui prend aux genoux. nous sommes en orbite, en orbite à travers des pavés et des pavés qui n’en finissent plus d’apparaître sous nos semelles. une maison passe à droite. une autre. un portail cassé. un croisement plein de bruit. une autre maison encore. à gauche. elle se précipite derrière.

des ombres dansent sur le dos étroit et large de Julio qui galope devant moi et trébuche trop souvent. des grandes stries de lumière contrariée qui zèbrent sa veste et aussi le peu de sa peau qu’on voit toute rose.

Ensuite un frisson, un frisson permanent, un million de petites pattes arachnéennes, là, hyperactives, à parcourir de long en large et de haut en bas les territoires de sous la bouche.

J’ai la mâchoire cassée.

J’ai de plus en plus mal. Je suis au bord de la syncope, et Julio qui court.

Nous courons.

 

**

Le lieu qui avait été choisi pour servir d’abri en cas de problème, et on pouvait en imaginer des dizaines de sortes différentes, de problèmes, était une cave. La cave sous l’église. C’était un endroit sûr, l’ennemi ne prenait jamais les églises. Prendre les églises avec les armes, ça attire le mauvais œil. Les sergents avaient choisi l’église Santa Lucia, la troisième de Matagalpa. On pourrait en sortir presque sans problème si la ville était prise. Le curé était un sympathisant sandiniste. C’était rassurant.

Après un rapide coup d’œil aux alentours, Julio se faufile comme un rongeur dans une ouverture de la grand-porte. Son dos disparaît dans le noir. Je regarde mes pieds. Un peu trop longtemps et je le suis, Julio. L’église est vide, silencieuse.

Derrière l’autel, Julio ouvre une trappe. Un long couloir, du gris beaucoup de gris, une ou deux lampes à pétrole qui apparaissent comme des soleils, mais surtout du gris, du faux noir, à cause des lampes, justement, les foutues lampes. Encore quelques mètres, quelques lampes, une porte.

J’pensais pas que ce bordel serait si long, qu’il dit, Julio. En poussant la porte, il à l’air soulagé.

Après la porte, beaucoup de silence. Quelques hommes qui ne disent rien. Des blessés, des indemnes, qui se regardent, hésitent. Tous les yeux se tournent vers nous. Je suis fatigué, dans mon corps et dans ma tête, je n’ai pas envie de les regarder.

On se demande si on est lâche, s’il faudrait pas ressortir aider ceux qui sont dans le feu jusqu’au cou. C’est lancinant, c’est une grande épée qui nous passe tous au travers du fil de sa peur. Il y a qu’à voir comment tout est dans la gorge. La poussière de la cave, la culpabilité, dans la gorge.

Las, épuisés, pressés, chauffés à blanc et pourtant tellement froids. Notre propre chair nous désobéit et nous nous asseyons, Julio et moi, sans avoir presque échangé un mot. Dans la cave, la pensée des soldats est trop interliée, trop connectée en milles embouchures d’une même source pour que nous ayons vraiment le vrai besoin de parler. Tu veux ressortir ? Oui. Alors on y va. Non. Non je ne peux pas. On ne peut pas. C’est le même putain de dialogue qui est joué sans acteur entre tous les hommes.

Tommy s’approche de nous, il veut savoir si nous allons bien, nous disons que nous ne sommes pas blessés. Il nous demande où est Pat, nous ne disons rien. Nous n’avons rien à dire. Nous nous regardons, chacun observe des airs de lui-même dans l’autre. “On aurait rien pu faire d’autre…” murmure Julio. Il est accroupi. Il réfléchit, il fait voir comme il réfléchit. Sa bouche se retourne ses lèvres tordent encore un “On aurait rien pu faire d’autre” mais cette fois-ci plus fort, plus rassurant, plus viril et dirigé vers moi. Je ne sais pas quoi répondre. Je hoche la tête, puisqu’il ne me reste vraiment rien d’autre à hocher.

Respire ….

Je revois la fumée qui sort de la maison … non avant … le saut par la fenêtre, Julio, c’est Julio qui m’a fait sauter … une main à mon menton, du sang, je bouge ma mâchoire … l’os est fêlé.

Et Patricio là-haut tout seul … comme Paulo, pareil … et des réflexes, instincts … je commence à déconner, sans Julio j’étais mort –

 

[fenêtre ouverte]

S’il avait la foi ça changerait peut-être quelque chose.

[fenêtre fermée]

 

On hurle dans le couloir. On hurle dans la pièce. Et la porte membrane vibre des deux côtés. Maya ouvre les yeux et se jette sur la porte, son calibre .22 braqué devant elle. Une voix retentit. Moi je cours vers la porte en bousculant le flingue de Maya.

je pousse la porte et on voit tous un corps avec une épaule démesurée et pendante et inerte. le corps pose son épaule par terre. et c’est en fait un autre corps inconscient. un gémissement d’une bouche ou de l’autre ou peut-être des deux. c’est la voix que j’ai reconnu. Borache qui vient se cacher aussi. il boite. il l’a jeté sur son épaule et il a boité jusqu’à la cave de l’église. il a du sang sur ses lunettes de soleil. il a le canon de son fusil qu’est tordu et qui pendouille sur son autre épaule. il a deux fusils accrochés. je l’avais pas vu, le deuxième. sûrement l’arme du compa blessé. la lumière, elle montre un instant son visage, peint, à demi gribouillé de noir : Miguel, avec ses peintures … il est sûrement que blessé parce qu’on se trimballe pas les morts.

les morts ça pèse trop lourd

Moment 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On a pas le choix, on peut pas laisser les autres. En plus, on est coupé, là, on peut rien voir, y’a tout qui bouge et nous on voit que dalle. Ouais mais si on sort à l’aveugle qui c’est qui te dit qu’on va pas s’en manger une et se faire avoir comme des chiens. Mais c’est en face qu’ils sont les chiens. Ta gueule toi, c’est pas le moment de faire du zèle. Mais fermez-la putain, vous faites pas avancer le truc. Borache dit qu’il est d’accord.

J’ouvre les yeux. Les deux se poussent. Borache : on se calme les petits

Quelqu’un s’occupe du compa blessé.

Maya ouvre la bouche et dit qu’il faudrait déjà avoir des nouvelles des autres.

C’est vrai, t’as qu’a sortir et aller sonner aux portes.

Ouais, n’empèche moi j’suis d’accord, et je sors avec elle et on va voir.

Mais vous savez même pas où ils sont, même pas s’ils sont pas cannés ou prisonniers. On a plus de chances dehors.

On va s’faire trouer si on sort, les autres ils …

les rats tournent

… ferme ta gueule. On a pas que ça à foutre. Moi j’reste pas là, moi j’fais pas ça. J’tourne pas en rond, putain. Ils vont finir par nous trouver, ou l’autre salopard va nous vendre. Pourquoi t’insulte le curé ? M’en fous du curé, c’que j’dis c’est qu’on a qu’à tenter le coup et qu’à sortir et puis que les plus rapides s’feront pas avoir après tout. Cris. Tu te crois beaucoup plus malin que le monde toi hein ? Tu t’laisses croire que tu vas nous enterrer. Mais faut pas jouer à ça mon frère, mon frère, c’est pas une vie que de faire ça.

C’est une radio qu’il faudrait ou un putain de talkie. Ouais. Quelqu’un en a un ? C’était l’autre qu’en avait un dans le groupe, le mec qu’a la gueule pétée et qui dit rien là-bas. Juan ! Oh Juan tu fous quoi ? Il est crevé ? Merde ton menton. Eh Juan ? Pas le moment de pioncer putain ! Il a de la gerbe sur lui. Il est malade ?

les roues tournent les roues tournent ..

… le fouiller.

Il a le talkie ouais.

Putain il est défoncé, regardez ça, le cadran est tout bousillé, ça ressemble plus à que dalle, on pourra jamais s’en servir.

Merde.

Il a dû s’éclater dans la chute.

Quelle chute ?

On a sauté d’une fenêtre pour se barrer de l’étage où on était en planque, à cause d’un fumi.

Essaie quand même

Bruits.

Que dalle, ça s’allume même pas.

La voix de Borache dit qu’il va falloir ressortir en chopper un.

Tous se taisent.

Moi j’ai des dés, on a qu’a tirer à qui ressort dehors.

Pas besoin de votre jeu de femmelettes, moi j’y vais.

les rats tournent

… ton tour camarade.

6

4

5

3

6 cris

5

1, merde

2, silence

1 soupir cri joie?

4

3

6 brouhaha

Allez on y va.

Tous les trois ?

Bah ouais.

Borache ?

Allez-y les gars, revenez le plus vite possible, faites pas les cons. On va manquer d’eau.

Faut aller voir le curé, il doit pas dormir le curé.

les rat tournent les rats tournent

Chut ! Quoi ? Mais chut putain ! Tais -toi ! Y’a des pas dans le tunnel … La porte s’ouvre.

Oh tirez-pas ! (étouffé)

 

[fenêtre ouverte]

Je sors le carnet. Ennui ici. Moment d’observation.

Quand nous sommes arrivés hommes peu bruyants. Air tragique. Quelqu’un a attaché ensemble trois lampes torches, ficelées au plafond. Colonne de lumière qui remue le chaos. Rembrandt, un peu. Lui, dort dans un coin obscur. Position fœtale. Respiration saccadée. Points de lumière vagabonds sur ses vêtements. Rougeur anormale du contour de ses yeux : il a pleuré.

Il a dû faire une crise avant que j’arrive. Intensité et fréquence variables. Aucun ensemble homogène. Air ailleurs yeux vitreux, membres agités. Toujours pas de diagnostic.

Le contexte complique l’expérience, comme les autres soldats Juan vit de manière trop fonctionnelle, trop animale, trop immédiate.

Après avoir parlé à l’autoproclamé capitaine Borache, qui n’avait rien d’un capitaine mais se contentait d’être le plus charismatique, celui que les hommes avaient choisi, je retourne à côté de Juanito et le prend dans mes bras.

[fenêtre fermée]

 

Quand je me réveille, tout de suite, comme presque immédiatement, j’entends le groupe qui revient

Ils reviennent l’heure d’après, quand le temps a déjà perdu les eaux. Et ils ne reviennent pas seuls puisqu’ils ont avec eux Jamie et son groupe.

décapitation névrose obsolescence soleil

Ça me fait plaisir de le voir, le Jamie, il tourne pas en rond. Assis à côté de moi. Il a ses bras autour de mes épaules. Il se laisse aller, vraiment, de tout son poids, mais il serre pas ses muscles.

turbulences blocs fer lave étoilages peints

– Juan ?

– Ouais ?

– Tu crois en Dieu ?

– Bof.

 

**

Une heure qu’est passée en un rien, et la machine s’était remise en marche, tout roulait, tout bordélait, comme avant. Enfin, on foutait le camp. Pour résumer, ce qu’il s’était dit, tout à l’heure, on allait sortir de la ville.

Le talkie nous a permis d’entrer en communication avec les autres. La riposte dans la ville, les petits groupes disséminés, tout ça, ça a merdé. Le plan était mauvais, trop incertain, trop dépendant des mouvements de l’ennemi. Et quand ils sont rentrés dans la ville, les guardias sont majoritairement restés groupés. La plupart des hommes survivants se sont retrouvés dans une cabane et ont décidé de foutre le camp dehors, de sortir de la ville. Alors nous on se retrouve piégés sous l’église. Personne n’est sûr de rien, mais il semble que les chiens ont pris le contrôle de la ville. Notre sergent est mort au feu, aucune nouvelle des deux autres. Borache a décidé qu’il fallait sortir, raser les murs jusqu’à la porte Ouest, comme on l’appelle, le deuxième accès le plus utilisé pour entrer dans Matagalpa mais surtout, le plus proche de l’église.

 

**

les murs bougent, ils se longent eux-mêmes.

les murs sont souples, cœur carré rectangulaire plein d’angles cœur cœur de la ville

un mur

un mur

un virage

mur

mur virage mur mur virage

On suit le capitaine, en file indienne. On marche lentement dans la ville.

Au bout d’une bonne demi-heure, on a dû s’arrêter dans une baraque. La dernière avant la campagne, la vieille sentinelle.

Dedans, en haut d’un escalier, derrière une porte, une chambre bizarre, maison de riche, et dedans la chambre encore, un lit et dessus un Guardia qui dort, un pauvre, qu’a dû se perdre, et qui pionçait, ivre mort, en uniforme. Autour de lui, plusieurs cadavres de bouteille constellent le sol, certains intacts d’autres éclatés, un ou deux tessons brisés. Ils ont fait la fête les enfoirés. C’est ce que vient de me dire Jamie à l’oreille et on le sent jaloux, un peu.

On a hésité, pas longtemps, puis la somme pauvre de nos volontés de fugitifs s’est retrouvée prise dans quelque chose comme de la violence ou du bruit mental très puissant, plus puissant que nous ; du souffre. hystérie collective

On lui a ligoté les pieds, et les mains, on l’a baillonné, et il était tellement bourré, que c’est seulement au moment où Borache lui a jeté de l’eau à la gueule qu’il s’est réveillé. Il a voulu gueuler, fort, aussi fort que le bruit de vengeance bête dans nos crânes. Il a pas pu, bâillonné.

Ça a perturbé le groupe, de devoir se trimballer cet étrange vivant presque mort, amorphe, aphone, tout pété et enchaîné par nous et vidé d’adrénaline. Au point qu’on a tous oublié pourquoi on s’y était arrêté, dans la maison sentinelle. Alors on est repartis vers la nature, sans faire la pause prévue, et il a fallu le garder et il a fallu aussi le faire marcher avec nous. On lui a délié les pieds, et il a continué, il a avancé sans trop savoir. On lui a bandé les yeux. Il avait plus de sensorialité de rien, il devait être tout perdu, et il avançait comme un fou, à cause du doigt froid dans sa nuque. C’est Sergueï qui le faisait marcher au bout de son colt.

On ne pouvait savoir ni son nom, ni rien voir de lui que son petit visage déchiqueté et sa peau toute sombre et triste de lèpre. On l’a taquiné, cogné, poussé, bousculé, moqué, trébuché, grignoté. Il avance toujours. C’est un dur, ou un désespéré ou un pauvre.

[fenêtre ouverte]

Il faut lui parler. Je sais. Parler parler parler briser la glace et tout lui dire.

Ce soir, peur de crever, davantage que les autres soirs. Il faut un gros coup de poker. Mettre le plan à exécution mais je n’ai pas le courage. Trop seul. Il pourrait parler … Est-ce le bon moment ? Il faudrait plus de matériel.

Dans la prochaine jungle… on va fouiller les marécages intérieurs.

[fenêtre fermée]

 

La campagne s’étiole.

La géographie qu’est là apparaît et évolutionne par événements frêles.

C’est le petit matin, le matin du quatrième jour depuis l’expédition où Paulo a crevé. Nous marchons en file indienne, beaucoup plus calmes depuis que Matagalpa a disparu dans notre dos. Borache qui mène la marche, Tommy l’indien qui lui emboîte le pas, puis Maya et moi, derrière Marco et Julio qui tiennent une corde et au bout de la corde, le pauvre jeune Guardia prisonnier et puis Sergueï qui a arrêté de poser le flingue sur le prisonnier. Les autres je les connais pas bien, il y en a trois, Miguel, il était déjà dans mon groupe pourtant, c’est celui qui se peint des trucs à l’encre sur la gueule, un qui s’appelle aussi Juan qui arrive d’un autre groupe, plein de cicatrices sur les bras et la face, et qu’a pas décroché un mot depuis qu’il nous a rejoint dans la cave, le dernier je l’ai même jamais vu je crois. Et puis de toute façon je fais que regarder le prisonnier, au bout de la corde. Quand je dis au bout de la corde, je veux dire que c’est une grosse corde d’escalade qui lui lie les deux poignets. Docile, il ne dit rien.

On doit atteindre une orée de jungle et la contourner, et longer la jungle plein Est, et alors on devrait arriver au campement de ceux qui ont fuit Matagalpa pendant l’attaque.

 

[fenêtre ouverte]

Reste à voir un point, cf carnet 1.

La langue, l’usage des mots.

On marchait et je voyais sa nuque, forte, taurine, pas compatible avec la tête. Sa langue c’est le labyrinthe et sa conscience, le minotaure. Mon carnet : le fil d’Arianne. On marchait et on mourrait de chaud. Et à l’arrière de sa tête il y avait le secret de sa langue.

Un décrochement dans le sol et puis quelques mètres de jungle avant une clairière. Le capitaine connaissait le coin. On y a trouvé des silhouettes géométriques, des tentes. Ancien camp guérillero ? Juan à l’air de se réveiller. Il lance des regards furtifs au prisonnier.

[fenêtre fermée]

 

Quelques tentes fabriquées trop vite, on a pas de tentes ici, soit on dort à la belle étoile, soit on se construit des toits de fortune quand il y a trop de cette pluie laide et défigurante qui pleut à la mousson.

C’est bien l’orée de la jungle, le camp est pile là où Borache avait dit qu’il serait.

Quelques tentes en grandes feuilles de palme aussi. Désert. Tout le groupe se disloque et part enquêter. On retourne les feuilles, on gueule des noms, des prénoms, des surnoms, on remue tout, tout est secoué, agité, survolté : rien, pas la moindre trace d’un compa.

Moment 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

et, sous les périples du ciel, les nuages sont adipeux, ils grassent, pollulent, s’oxygènent lamentablement

et les cactus volcanisent leurs fleurs pourpres

et les poissons, sexes plats

et les volcans, poissons-sexes

et les hanches du soleil qui sont bien rondes,

et ses chutes de dos comme des cheveux cascadeurs

et le déluge de l’après-midi

et les arbres, ils portent aux branches les lumières couchantes de nos naufrages

et les ombres des arbres s’étirent et dessinent des verges noires sur le sol

et même les oreillers de buissons ont leurs épines couchées

et tout s’endort

et le soleil cligne en paupière sur l’anus cyclopéen d’une chouette perdue

et cette chouette se fait dévorer de l’intérieur par

par

par on ne sait pas quoi

il n’y a plus d’idées, plus vraiment, plus tant que ça

il n’y a que le spectre des choses matérielles qui s’obstine à osciller – é – é –

il fait noir

nuit

et et et

et l’adrénaline pose les bases de tout — la constellisation de cette grande cathédrale de rien. de fer. de mouvements morts. nébuleux et acrobiologiques. la grande église crânienne de ma tête. ma tête comme un lustre charnier. l’ossuaire du cœur. une nécropole de pensées en attente.

les colonnes qui soutiennent la nef tombent une à une. comme les ailes des moustiques que les enfants arrachent. les enfants qu’ils ont eu quand ils ont pénétré le sol de la plus furieuse des érections. érection de taureau de cerf de cheval. gros mammifère musclé qui bande et ma bite lourde et puissante monstrueuse gargantuesque. grands va-et-viens surhumains dans le sol troué

dans les trous de l’écorce des arbres dans les trous de mémoire dans les trous des pistils des fleurs dans les trous des branchies des poissons dans les trous des murs dans les trous des yeux d’enfants morts dans les trous de la peau qui sue dans les trous de coton des nuages dans la chatte baveuse et large et dentelée et tellement belle d’où est sorti Jésus dans le cul tendre et rose et mignon de Dieu mon Père et le tien et le Notre de père.

tout bouffer tout digérer tout chier

impossible de penser j’essaie de m’atteindre mais je n’arrive qu’à faire remuer la peau interne de ma tête

je suis un squame

l’extase sensuelle de l’univers

reconfiguration

réécriture de la peau viande

reperformation des gestes des mots des courbes des clins d’œil-soleil

ritualisation rituel simple pureté

la péninsule de mes rêves comme une synthèse chimique de mes nerfs se déverse bruisse s’éboule en un

éboulement liquide et

goût

te et goutte et goutte et goutte

goutte de sang humain

un grand lac de sang humain

des stalactites qui s’effondrent dans un grand lac de sang humain

les pointes des stalactites qui s’effondrent dans un grand lac de sang humain

l’envers des pointes des stalactites qui s’effondrent dans un grand lac de sang humain

humain et animal

c’est les canines des vierges sacrifiées qui s’effondrent si stalactitairement

des vierges en pierre et en mousse et cette mousse est comme de la chair savonnée

les vierges mortes font des bulles dans la forêt elles éclatent sur les pointes des stalactites

et ces stalactites où les vierges éclatent ce sont mes bites,

mes multiples bites dressées tendues d’érotisme rituel prêtes à cracher leurs spores-nuages dans toutes les chattes sanctifiées de la nature         et des plaines de vagins incantés

invoqués                           implorés

pleurant de la cyprine-tristesse mais aussi de la joie et des goutte et goutte et goutte

la voilà terminée ma branlette catacombe

avortée moite pleutre faible

égouttée dans des vagins tristes

imaginaires

Quand je reprends conscience de mon putain de corps, je suis allongé dans l’herbe, j’ai mon sexe mou qui dépasse de mon caleçon et du sperme étalé un peu partout sur mes mains, mon pantalon est déboutonné et la peau de mon ventre à découvert. Je cherche rapidement un corps de femme, peut-être nue, peut-être Maya, mes yeux fouillent le sol, ils scrutent chaque centimètre carré de terre. Pour rien, y’a rien à voir ou à chercher désespérément. Je sais bien qu’il n’y a pas eu de femme. Adossé à un rocher, je regarde les arbres, on dirait des sexes. Puis je reviens à moi et me dis que je commence à en avoir sacrément marre du nord du pays où tout est autant vert. J’allume une cigarette et je ferme les yeux : des piaillements d’oiseaux, de perroquets sans doute, le grésillement de l’eau d’une mare non loin qui s’évapore, les bruits lointains du campement.

Je finis ma cigarette, il n’y a bientôt plus de tabac, alors je savoure la moindre bouffée. Après, je me relève et repars vers le camp, sans me presser.

La ça bouge plus, c’est tout mort.

il y a les toits cassés de feuilles de palmes au-dessus de nos têtes. le grand bruit du silence. des parties de dés le soir. le capitaine qui gueule tout le temps. les discussions sur le futur sont de moins en moins longues et de plus en plus espacées. aussi paradoxal que ça en ait l’air, on est en pleine guerre et on se laisse vivre. on chie un peu dans la colle. mais personne a vraiment envie d’y retourner en fin de compte. c’est vrai.

 

[fenêtre ouverte]

Je commence le carnet 3. Ici au moins j’ai le temps d’écrire. Ne pas trop écrire, je ne sais quand je pourrais acheter un cahier 4.

Finalement le camp avait été planté sur les ruines du précédent. Aucune idée de ce qui était arrivé aux autres. Ils disent que l’endroit est maudit. Que des fantômes les ont mangés. Socialistes et superstitieux. Pas nouveau. Sûrement une bande de gars qui avaient réussi à fuir Matagalpa avant nous, venus se réfugier ici, comme le voulait le plan de bataille. Ensuite ? Soit des fantômes soit la Guardia. Seul élément étrange : l’absence de corps. Certains parlent d’une attaque de bêtes sauvages, qui auraient dévoré les corps – Comment le croire ? En une seule nuit ? Combien de bêtes fallait-il pour dévorer une vingtaine d’hommes armés ? Sergueï parlait d’un démon, d’une créature fantastique qui buvait les âmes. Il aurait vu des massacres semblables au milieu des forêts de Sibérie. On verrait bien … pour l’instant REPOS. C’est amusant, un vieux socialiste superstitieux.

Idée : Juan est-il superstitieux ? Revenir sur les traditions de son enfance ? Toujours la problématique de l’enfance : aucun élément.

Borache parle beaucoup sur le transistor, la vieille radio du groupe. Tous les midis, tous les soirs, il appelle le poste, il demande des ordres. Moi je m’approche et je m’assois en tailleur à côté de lui. On ne lui répond rien. Rien de concret. Il faut attendre. Peut-être dans cette ville, peut-être dans celle-là, il se pourrait que ça bouge, nous serions mobilisés. Et puis la voix dans le transistor revient sur les informations, une demi-heure, une heure, deux heures plus tard : la ville est déjà prise, nos troupes ont été éradiquées, la source n’est pas fiable, l’ennemi est en sous-nombre, il vaut mieux rester en réserve et ménager les hommes dans l’attente de combats plus importants. Tout une palette d’excuses et d’incompréhensions militaires défile. Hier matin, la radio a craché un ordre de bataille, certain, indubitable, le capitaine en était convaincu. Nous avions plié le camp, ramassé nos merdes et bouclé nos sacs, puis nous nous étions couchés, pour partir à l’aube. Au réveil, l’aube était loin. Et Borache dormait toujours. Il avait reçu une communication radio annulant toutes les directives, une heure avant le lever du soleil. Il nous avait laissé dormir. Il enrage, il n’aime pas tourner en rond. C’est un leader, un leader charismatique, il a besoin de s’assurer que tout est sous son contrôle. Quelque chose de paternel l’habite, mais quelque chose de trop héroïque aussi. Un jour, je suis convaincu qu’il se donnera une mort glorieuse, une mort de martyre. Et un bon père ne peut chercher une belle mort. Juan entretient un rapport particulier avec ce type. Un mélange d’admiration et d’inconnu. Je crois qu’il ne connait même pas le prénom que ce vieux con s’est choisi. Je regrette qu’il n’ait pas eu le temps d’administrer la Datura à la population, on aurait bien ri.

[fenêtre fermée]

 

ça fait quoi ? trois jours qu’on est là ? Ouais deux nuits et trois jours, on approche de la troisième nuit, c’est bientôt le soir. marre de manger des gâteaux secs. envie de viande. et marre de causer et d’attendre avec les autres.

Julio qui parle avec Tommy, j’entends mon nom, je m’approche.

Pneumatique

– Eh l’autre soir y’a Juan qu’a sauté Maya, tu savais ça ?

– Sans déconner ?

– Mais ouais c’est Marco qu’a dit. Comme quoi il était allé pisser la nuit et que sous un arbre il les a vus et il entendait Maya qui couinait comme un cochon.

Rires

– Eh bah y’en a qui s’emmerdent pas.

Il me fait un clin d’œil

– Mais j’ai jamais fait ça moi.

– Mais non l’autre Juan, Poupée.

– Ah OK.

– Et on en à quoi à foutre ?

– Détends-toi putain, c’est histoire de causer.

– Bah moi j’ai pas envie de causer de ça.

– T’es jaloux.

– Mais non putain, c’est juste que j’ai pas envie de causer de ça.

c’est vrai. moi j’en ai rien à foutre de Maya. depuis qu’on est arrivé, elle fait que de montrer des petites photos en noir et blanc de sa famille à tout le monde. et de lire un livre sur le socialisme que Jamie lui a passé. je sais même pas d’où elle sait lire celle-là.

L’autre Juan il est sympa mais il crâne un peu. Il a un visage trop fin, chaque trait, subtil, doux, sans sa barbe, il a des airs de femme. Toujours à se raser propre et à raconter des histoires de guerre comme si c’était un putain de vétéran d’Argentine ou de Cuba. mais c’est vrai qu’il raconte bien et ça occupe les soirées. il est un peu plus vieux que nous tous- il doit avoir dans les vingt-cinq ou vingt-six ans. il a des dizaines de cicatrices partout sur le corps. C’est les traces de sa chance, une veine incroyable au combat. Il a pris plusieurs fois des balles, mais il s’en est toujours sorti, le salaud. Et puis, aussi, il paraît qu’il se jette tout le temps au corps à corps, un mordu des combats au couteau.

On l’appelle Poupée, moi au début ça m’a surpris. Alors j’ai dit : “C’est parce qu’il a un visage de fillette toute propre ?” et il a arrêté sa partie de dés et il a tiré une sale tronche, Poupée. Et puis tout le monde a ri. Miguel m’a tapé dans le dos : “Non, c’est parce qu’il faut tout le temps le recoudre !”. J’ai ri avec eux.

Il y a le prisonnier aussi, il nous a pas quitté, il s’appelle Josh quelque chose, il jacte pas bien l’espagnol. On a pas encore réussi à comprendre ce qu’il foutait dans la Guardia. A un moment on s’est même demandé si on avait pas fait une connerie, si on avait pas embarqué un pauvre gars innocent. Et puis comme aucun de nous parle anglais, et que lui n’a jamais trop protesté, on s’est rassuré, on s’est dit que c’était sûrement un mercenaire et on a oublié. Il est attaché à trois piquets taillés dans des branches, dans une cage en bambou et en platane. Au beau milieu du camp. On le nourrit bien. On se demande ce qu’on va en foutre, la Guardia se moque de ses hommes, en tout cas des troufions, on pourra ni l’échanger ni s’en servir comme appât. Alors on le garde et on l’oublie. On le domestique.

il est un grand orage d’acier nous sommes ses éclairs ses particules fragmentées, et pourtant c’est nous les maîtres on ne dirait pas ses yeux disent le contraire des nôtres des non-yeux un non-regard ou quelque chose, quelque chose comme ça

tu commences pas à en avoir marre du nord toi ?

quoi ?

le nord ? la campagne comme ça partout là ? tu commences pas à en avoir marre ?

C’est Jamie qui s’est assis à côté de moi, en tailleur, lui aussi, en face de la cage de l’autre. ça devait faire quelques minutes. j’ai posé mon menton dans mes mains parce que je réfléchissais au prisonnier. Oh ? Tu m’écoutes ? T’es où ? Il a les cheveux très très courts, assez blond. Je sais pas pourquoi, mais je suis sûr qu’il est allemand. Alors que c’est sûrement juste un américain. Mais ses sourcils sont très très clairs, on dirait des queues d’animal empaillées. Juan ? Et puis ses dents sont tellement jaunes, vraiment très très jaunes, il a dû s’en servir beaucoup le salaud.

Avec le plat de sa main, Jamie me tape dans le dos. Il me fixe avec un air étrange.

Je lui réponds :

– Ouais je me disais ça tout à l’heure aussi

– Quoi ?

– Bah, que j’en avais marre de cette région de merde, du nord.

Il a l’air content, sans plus, un sourire vague.

– Tu pensais à quoi ? il dit

– Au prisonnier. J’me demande c’qu’on va en foutre.

– Bah c’est pas tellement la question. C’qu’il faut savoir c’est qu’est-ce que nous on va foutre. C’qu’on fera de lui, ça dépendra de c’qu’on fait de nous.

– Ouais. Eh, tu sais l’allemand ?

– Trois mots.

– Parle avec lui.

– Il est allemand ?

– Parle j’te dis.

Jamie s’approche de la cage et dit un truc que je comprends pas.

Le prisonnier ne réagit pas.

Il ne relève même pas la tête, il reste à peu près en position fœtale.

– J’crois pas qu’il soit allemand, et puis je vois pas ce qu’un allemand foutrait par ici, dit Jamie.

– On sait jamais.

– Ouais t’as raison, on sait jamais. Une fois j’étais en mission, au début, et on s’est fait attaquer par une vingtaine de types noirs, avec le visage peint, un peu comme Miguel avec ses silhouettes sur les joues.

– Tu crois que c’est des silhouettes toi ? C’est d’la merde, c’est rien, des taches.

J’ai remarqué que quand Jamie il parle des trucs bizarres que font les autres, il dit toujours précisément les choses. Je dis ça dans le sens que avec les autres, on dit “les merdes qu’il se dessine sur la gueule” pas ” les silhouettes”, même si Miguel il a toujours répété que oui c’était des silhouettes. Mais bref : ils venaient d’où ?

– De qui ?

– Bah les types avec les visages peints. C’étaient des indiens sudistes ?

– Non, non, un commando d’mercenaires nigérians. Payés par l’état pour nous canarder, les salauds. C’était pour t’dire qu’on sait jamais c’qui passe ici.

Je savais pas ce que c’était, des “nigérians” mais j’ai rien dit là-dessus, j’ai juste dit :

– De toute façon, pour la thune, ils font tout et n’importe quoi.

– Ouais.

Là, il y a eu un silence. On était assis dans la nuit, face à la cage.

C’est à ce moment que l’autre a essayé de dire quelque chose en espagnol.

On a pas bien compris, au début, mais en fait il disait : “Eau, boire“.

Il a bu beaucoup, on avait plein d’eau. Quand j’ai ouvert sa cage pour lui apporter une gourde, j’ai remarqué tout de suite qu’il puait. Je dis à Jamie qu’il a dû se chier dessus le salaud. Jamie répond que faut le nettoyer. Je suis pas d’accord. C’est surtout que j’ai pas envie d’aller nettoyer le cul d’un type. Mais j’ai pas le temps de répondre, déjà Jamie est dans la cage, des grandes feuilles de palmier dans les mains, il asperge plein d’eau dessus et il lave le cul du prisonnier. Le grand orage d’acier, il réagit à peine. Il fait pas grand-chose.

– La nuit va tomber.

Accent russe.

Sergueï s’assoit à côté de moi. pas en tailleur, sur les genoux. ouais, je dis. on sait ce qu’on fout demain ? aucune idée. Borache ? toujours pareil, il gueule à la radio, mais moins fort. il commence à perdre espoir. tu crois ? bah…

Une minute de silence.

il fout quoi le blond là ?

il torche le cul du prisonnier.

Rires.

quand il aura le cul propre, j’irais bien y faire un tour.

ou ça ?

eh, dans son cul tiens.

Sergueï ricane.

Jamie revient vers nous, il a jeté les feuilles de palme pleines de merde.

– Je l’ai faite toute belle pour toi, papa.

Spasibo komrad !

– Du nouveau du camp ?

– Que dalle.

– Que dalle ?

– On attend les ordres.

– Marre.

Au fil des jours, ça devenait rituel. On fait quoi ? Rien. Fait chier. Il n’y avait plus rien, plus que ça. On faisait quasiment que causer. Y’a eu un moment où on a commencé à tomber les barrières de l’orgueil et de la timidité. Certains gars ont raconté leur enfance, leurs lots de merdes. D’autres ont pas voulu, ce qui était pas grave. C’était pour passer le temps. Poupée et Maya ont commencé à sérieusement forniquer. Au bout d’un moment, ils faisaient plus que ça. Borache et le russe avait carrément oublié la radio. Toutes les batteries étaient à plat. Tommy disparaissait des heures entières dans la jungle, il ne parlait quasiment plus. Julio passait ses journées à taper avec des bouts de bois sur un tronc qu’il avait vidé à la baïonnette. Comme on l’a engueulé il s’est vexé et a commencé à tailler d’autre trucs, des branches, à tisser des lianes, ça faisait plus de bruit, on l’a plus emmerdé. Miguel râlait, il avait plus d’encre pour se peindre des choses sur le visage. Un jour je suis parti me balader et en m’arrêtant pisser, j’ai posé la tête contre un tronc, il y avait plein de sève qui coulait sur mon visage, et j’avais pas remarqué. A la fin mon visage était tout rouge et crème et flasque et en passant les doigts dessus, ça faisait des formes et des arabesques et des courbes et des convexités, alors je lui en ai ramené, de la sève, à Miguel, et il était tout heureux. Il s’en est servi pour refabriquer un genre de peinture plus primitive pour ses “silhouettes” sur le visage. Depuis il vient tout le temps me parler. Je crois qu’il m’aime bien.

Moi je leur ai trouvé une autre utilité à ces arbres bizarres. Leur écorce elle est pleine de trous un peu profonds et un peu larges, c’est de là que la sève coule. Alors le soir, au moment exact où le crépuscule commence, je pars seul dans la forêt. Je trouve un de ces arbres étranges. Je m’assois, le dos contre lui, je défais ma ceinture et je me… caresse. Et je pense à plein de choses. Quand j’en ai marre, je me lève, et je m’enfonce dans le tronc de l’arbre. Je mets mes deux mains à plat sur le tronc, je le serre fort comme les hanches d’une femme et je bouge très vite le bassin. C’est doux, chaud et profond. La sève rouge éclabousse partout sur mes abdominaux, mes cuisses et mes avant-bras. rouge

les pointes des stalactites qui s’effondrent dans un grand lac de sang humain

Quand je reviens le froc tout rouge, personne pose de questions, je crois qu’ils s’en foutent. Peut-être que Miguel a deviné. Ça n’a pas d’importance, aucune putain d’importance. Miguel il est intelligent. Les choses qu’il peint, j’ai remarqué que c’est toujours les mêmes. Enfin plutôt qu’il essaie toujours de faire à peu près les mêmes, vu qu’il a pas de miroir. D’abord un long trait rouge qui part d’une oreille à l’autre, comme une raie de barbe. Et le trait a quatre boursouflures, comme des espèces de montagnes d’oscilloscope, mais remplies et plus arrondies. Il y en a une grande qui monte à la tempe gauche et représente l’ombre d’un homme adulte avec plein de cheveux, ou peut-être un chapeau. Après, du côté gauche de la bouche, le trait se remplit et dessine une silhouette plus petite, avec des cornes, ou des couettes, ou un genre d’antennes d’insectes. Le trait coule sous la lèvre inférieure sans accident et symétriquement, du côté droit de la bouche, une autre forme petite, très ronde, sans marques spécifiques. Puis elle redescend, la forme, et le trait repart vers la tempe droite où une dernière montagne d’oscilloscope grandit, va plus haut que les deux petites silhouettes de la bouche. Elle est grande comme sur l’autre tempe et a aussi des antennes-couettes.

– C’est les silhouettes de ma famille, tu sais.

– Ouais j’avais deviné.

– C’est vrai ?

– Non, mais j’avais deviné que c’était une famille en tout cas, c’est l’même dessin que tous les gosses ils font.

Silence. Je reprends.

– Ils sont morts ?

– Ma famille ?

– Ouais.

– Non non, ils sont vivants, ils habitent le nord-ouest, au bord d’la mer.

– C’est un coin tranquille.

– Ouais, j’m’inquiète pas trop. De toute façon, c’est quand même des sacrés connards.

– Ah ouais ?

– Ouais.

– Pourquoi tu les peints alors ?

– On a pas l’droit de peindre les connards ?

Il s’énerve.

– Si, si. Tu fais c’que tu veux, compañero.

Silence.

– Même les enfants ?

– Quoi les enfants ?

– C’est des connards eux aussi ?

– Non mais ils ont pas d’enfants, à part moi.

– En tout cas toi, t’es un connard.

Rires.

– Je crois que je suis le seul fils unique de toute l’Amérique centrale.

Rires, mais moins.

– On est riche. Il ajoute.

Pendant qu’on discute, on fait un feu au milieu du camp. D’un coup tout le monde se met à gueuler. Miguel et moi on se lève et on va voir. C’est Tommy et Poupée qui reviennent de la jungle avec un gros cadavre d’animal. Un énorme corps tout en muscles et en poils. On se dépêche d’aller alimenter le feu.

Julio insiste pour le dépecer. Je lui propose mon aide, il accepte.

Il est très habile à trancher les tendons et les nerfs, à glisser la lame sous la peau sans abîmer les muscles. Il me montre comment prendre une patte sur l’épaule, comment, couper dans la chair et les poils pour ouvrir une faille ; et puis y glisser les doigts, dans la faille, fermer le poing et tirer d’un coup sec pour que la peau de l’animal se retourne comme un gant ou un sac ou n’importe quoi d’autre ; du haut de la cuisse jusqu’à l’os inférieur du mollet. A la fin, tu mets juste un coup et la membrane lâche en entier : ça dévoile tous les muscles de la cuisse.

Le corps est allongé, et il n’y a pas de sang partout, Julio a tout vidé dans le casque du prisonnier. La découpe est très propre. En fait, il reste rien que ce gros corps à nu dont on voit tous les dessous, tous les mystères charnels, toutes les catacombes inexplorées. Il est tout tissé de fils rouge pâle, nervuré de stries bleues tendues-élastiques et recouvert aléatoirement par des pans de peau blanche étirée comme un plâtre mou et imperméable. Les os sont encore enfouis. Les organes empaquetés.

Sur la chair tendue et emballée de blanc, les lignes et les taches de couleur organiques dessinent des glyphes étranges, des motifs primitifs, des lithographies tribales de sang séché et de nerfs-filigranes.

A ce moment y’a eu Sergueï qu’est venu faire le con. Il s’est allongé entre les quatre pattes de la biche, on a vu en la charcutant que c’était une biche, et il s’est frotté sur le cadavre ventre contre ventre en poussant des cris obscènes.

Poupée a pas aimé qu’on déconne avec sa proie. Il se sentait comme s’il avait accompli une mission importante, ils se prenaient un peu pour des saints, avec Tommy, d’avoir ramené de la viande alors qu’on crevait la dalle. Et puis, il commençait à devenir incontrôlable le russe.

Poupée il l’a choppé par le col et il l’a dégagé du cadavre. L’autre s’est remis debout en l’insultant. Poupée s’est pas démonté, une crispation du visage, les cicatrices qui frémissent, et il lui a décroché un uppercut au menton ; dans les roses le Sergueï. Tommy a dit : « Je vais le finir au sol cet enculé ».

Alors Jamie et Julio et Maya et moi on s’est interposé et on a calmé tout le monde. Borache s’est ramené, il nous a à peine regardé et il a murmuré : « On dirait des chiens ». De la neige, de la glace dans sa voix ; du dépit. Ensuite il s’est accroupi près du russe parce qu’il se relevait pas.

Il s’est réveillé que le lendemain, Sergueï.

En attendant, nous on s’est fait sauter le bide de viande.

On a enterré le reste pour essayer de la tenir loin du soleil et des mouches.

Poupée et Maya ont niqué, Tommy est parti dormir dans la forêt, Julio a continué à bricoler, le pauvre capitaine fumait des clopes, assis en tailleur, à côté de la radio, qui ne sonnerait sûrement plus, il regardait les deux baffles marrons comme si c’était les yeux d’une amante disparue, ou morte, Jamie et moi on a causé toute la nuit et on s’est endormi l’un sur l’autre, comme un couple. Tout le monde s’est foutu de notre gueule quand on s’est réveillé. Encore un soir comme les autres.

Le réveil est dur. Je fais exprès de ne regarder que les choses que je touche, les visages qui me parlent, bougent et se ferment parfois, je garde tout le reste loin de moi, l’horizon m’écœure, les arbres me filent la gerbe, attendre, attendre, je vais péter un câble.

Jamie déroule son bras, qu’il avait enfoui dans mes épaules. Il me tend une clope, bonheur pur, immédiat, sans contrepartie.

Que faire hein ? Comment sortir d’ici ? Pitié, pas la jungle

pourtant

J’ai envie d’aller baiser un arbre rouge.

Dès le matin, putain.

C’est sûrement parce que, juste à côté de moi, Maya vient d’enlever son soutien-gorge, je n’aurais jamais pu deviner à quel point ses seins étaient lourds, et ronds, et fermes. Et elle a les aisselles touffues ; et on peut deviner sa culotte à travers son short quand elle se baisse, une toute petite culotte blanche, et douce, et pas trop large, et qui sent la chatte jusque-là tellement on se lave pas souvent. Je suis sûr qu’elle se tape Poupée pour protéger son cul, pour le protéger des types comme moi d’ailleurs, je lui sauterais dessus, je la boufferais cette petite salope.

– Oublie ça, dit Jamie.

– Putain mais quoi ? T’es dans ma tête maintenant ?

– Pas besoin d’études en psychiatrie, connard. Il sourit. Vous êtes pas concentrés, tous, vous passez vos journées à vous branler et à reluquer Maya dès qu’elle bouge.

– Et toi non ? Toi t’es au-dessus du monde ?

– Moi j’suis discret quand je matte

nous nous marrons, je sais bien qu’il ne la reluque jamais et qu’il ne se branle pas, je sais bien qu’il est à côté, quand même, de nous tous, mais j’aime bien, oui j’aime vraiment bien, qu’il fasse comme si c’était pas vrai du tout.

– Viens avec moi Juanito. Il y a un coin que je veux te montrer.

Il fait demi-tour et part au trot vers la jungle. J’ai même pas eu le temps de répondre.

En fait, c’était un grand oiseau qu’il voulait me montrer. Ou plutôt une clairière d’herbe douce au milieu de la jungle et ça fait du bien. Et le grand oiseau c’est un millier d’autres oiseaux.

– Regarde, les volants nichent dans les arbres autour et les coureurs sont tous venus creuser leurs nids dans la terre. Tous au même endroit ! Je sais pas pourquoi.

On s’assoit dans la terre, au milieu du grand mouvement plumeux. Les plus petits coureurs ressemblent à de grosses mangues cuivrées qu’on aurait vissées sur deux pattes et les plus gros sont presque un genre de dinosaure bleu ciel sous leurs grandes crêtes rouges. Nous arrivons et ils fuient. Au-dessus de nous, le balai des aras, des éperviers, des merles et des pinsons dessine les mêmes glyphes préhistoriques que les tendons à vif de la biche. Et ce cri qui m’entête sans jamais vraiment s’éteindre, dans la langue profonde et sauvage de la jungle : Kia kaï kia kaï kaï miaaaaaaaaaaaaa kia kaï kia kaï kaï Miaaaaaaaaaaaaaaa kaï

Kia

Les rois ce sont les perroquets, les plus bavards aussi. Chaque kaï froisse un point précis de l’air et à la fin il ne reste du monde qu’une fine feuille de papier pliée.

– T’avais déjà vu autant d’oiseaux au même endroit ?

– Jamais.

Qui a parlé ?

– Aucune importance, Juan.

Et d’un coup, d’un seul, la jungle se met à battre. Bam bam bam bam bam bam bam bam.

– C’est quoi ce bordel ?

Jamie est inquiet comme les oiseaux il dit cache toi cache toi Juan mais moi aussi, je crois que je suis un oiseau.

Kia kaï kaï

– De quoi ?

Kia kaï kaï, j’ai dit encore

– Je comprends rien Juanito. Fais pas le con viens te cacher.

Et la Jungle : Bam bam bam bam bam

Et les oiseaux : Kia kaï kaï miaaaaaaa kia kaï kaï miaaa

Et un roseau qui souffle au loin : Miii ma miii laaaa

Bam bam Kia laaaaa kaï bam

Encore un battement d’aile et j’attrape un courant d’air chaud. Je plane jusqu’au sommet des arbres. Quelque part en dessous de moi Jamie est accroupi derrière un buisson et fait des grands gestes dans la direction du corps de Juan – mon corps -. Puis l’étonnement aplatit son visage bam bam bam. Entendant les tambours je hulule un long : kaaaaaaaaaï. Et le roseau me répond : miiiiiiiiiiiaaaiiiiiilo. Pourquoi son visage est-il si étonné ? Parce que Juan danse au milieu des nuées ? Non. C’est autre chose. C’est Julio qui vient d’apparaître dans la clairière. Il a coupé son catogan. Depuis la cime des arbres, on le voit bien. Il souffle dans le roseau qu’il a creusé et bouge les doigts : miiaaaa laoooo mi. Et derrière lui bam bam Tommy arrive en sautillant. Dans une main, une bûche creuse et dans l’autre bam un bâton qui cogne en rythme contre la bûche : bam bam. Jamie explose de rire et vient danser avec Juan-moi.

– Qu’est-ce que vous faites là ? Un battement d’aile et je redescends vers mon corps pour répondre à Tommy.

– Jamie me montrait les oiseaux.

– Ah tu connais les oiseaux ? et puis il se tourne vers Julio Regarde-les ! Regarde-les ! Mais ouvre les yeux Julio ! Tu vois pas qu’ils dansent ?

Et il tape comme un fou sur son tambour : BAM BAM BAM BAM BAM – et moi je danse.

Kia kia kaï kia kia kaï miaaaaaaaaaaaa mia mia

les oiseaux sont terrifiés. Ils s’envolent ensemble comme un seul grand corps d’oiseau.

Tommy leur fait peur. Tommy est terrifiant. La musique déforme son sourire d’indien.

Sa cabane est de l’autre côté de la clairière.

Un hamac. Là qu’il dort le soir.

Les restes carbonisés d’un feu de bois.

Des outils en pierre.

Un petit marteau.

Un silex affûté.

Sa chemise kaki, pendue à une branche.

Un vieux chiffon sale.

Tout ça recouvert d’une épaisse couche de sang d’oiseau.

os d’oiseaux peau d’oiseau plumes d’oiseau ailes d’oiseau sang d’oiseau estomac d’oiseau poumons d’oiseau cœurs d’oiseau omoplates d’oiseau serres d’oiseau

une litanie qui se répète sur les arbres où sont clouées des ailes d’oiseaux sanguinolentes et des dessins d’enfants, tracés au sang sur des feuilles d’arbres dans les restes carbonisés du feu des dizaines de squelettes d’oiseau avec les cartilages des plumes tout démembrés des carcasses

un cimetière d’oiseau

un lac de sang d’oiseau

Tommy ricane comme un fou : regardez regardez ! Je les attrape. Je suis un chasseur, comme mes ancêtres, c’est autre chose que du socialisme ça hein ! à l’indienne les gars ! Hahaha et bam bam bam et il rigole et Julio reste interloqué et ne souffle plus qu’un long son dans la flûte vissée à ses lèvres : liiiiiiiiiii liiiiiiiiiiii liiiiiiiiiii liiiiiiiiiiiiiiiiiiii

On a de la viande ! On a de la viande ! Les couteaux chantent en tranchant les oiseaux et Tommy fait cuire des gros morceaux de chair d’oiseau et nous mangeons sans dire un mot, assis en tailleur autour du feu, Julio et Juan-moi. Cannibalisme.

– Il est où Jamie ?

On s’est tous retourné en même temps.

Jamie s’était envolé.

Bam

 

/fenêtre ouverte/

J’ai trouvé le lieu, ce sera cette clairière.

/fenêtre ouverte/

 

**

Le cadavre de la biche a tourné mais tous les soirs nous grillons la viande pourrie et même s’il n’y a plus de sang, nos canines font comme les couteaux. Sergueï ne mange déjà plus qu’avec les doigts. Maya ne veut plus entendre parler de cuisson. Elle déchire la chair crue et la viande qu’a bruni elle coule et coule et dégouline aussi de ses canines à son menton et puis dans son cou.

Le camp est presque comme un camp abandonné. Nos tentes de fortunes sont écroulées sur le sol. Nous n’y dormons plus. Tommy est revenu à l’état sauvage. Il ne mange plus que les perroquets qu’il attrape et des racines. J’étais retourné dans la clairière aux oiseaux comme on serait allé à la messe. Et ils y étaient toujours, mais la magie avait disparu. Tommy ne s’habillait plus.

Julio s’était fabriqué un genre de guitare qui grognait des sons de caverne, Poupée et Maya baisaient devant nous maintenant et ceux qui continuaient à penser droit s’efforçaient de ne pas les regarder. Sergueï se branlait ouvertement. Une fois, il s’était jeté sur le couple avec un couteau et on avait dû l’arrêter, mais Poupée en garderait une cicatrice de plus. Il avait hurlé, il était devenu dingue, c’était un as du combat au couteau Poupée, fallait pas l’emmerder. Je crois qu’il aurait pu tuer Sergueï. Plus personne ne filait droit. Après l’histoire de la cabane à Tommy, on ne trouvait plus Jamie et le lendemain il était revenu au camp avec plein de racines dans un panier. C’est pour manger ? Qu’on avait demandé, et il avait répondu : non c’est pour soigner la mâchoire de Juan, elle cicatrise mal.

C’était vrai que ça me faisait beaucoup souffrir, Jamie a dit qu’elle ne serait plus jamais droite, mais c’était pas grave, je n’avais jamais été très beau.

Moi ? Moi je faisais pas autre chose que regarder les autres, soigner ma mâchoire et baiser des arbres rouges.

Autour du feu, comme des pumas, nous mangeons. Maya, torse nu a fait des trous dans des feuilles avec ses dents, deux pour les yeux et puis un autre, plus bas, pour la bouche. Avec une liane elle se l’attache autour du crâne et ça lui fait un masque de visage démoniaque et lisse et tout en feuille de bananier. Julio a adoré l’idée et puis il s’en est fabriqué un et maintenant voilà qu’il joue de sa guitare et que Maya-démon-feuille danse au milieu des arbres avec ses seins qui battent la mesure en retombant dans l’air. C’est beau et nous regardons tous. Alors moi je prends un de ces troncs qu’il a creusés Julio et je tape dessus avec mes mains pour battre la mesure des seins de Mayas qui se promènent sur son torse comme les doigts de dieux se promènent sur la terre comme un peu des totems ou alors le regard d’un aigle.

Chacun se lève et danse.

Tous, on dirait des monstres.

Sauf Jamie.

Il s’est levé, il a disparu dans la forêt.

Il est revenu quelques minutes plus tard.

Dans ses mains : les casque du prisonnier avec encore au fond, des traces du sang coagulé de la biche et puis dans le casque ? Les racines pour me soigner la mâchoire.

Il nous les a distribuées et pendant que nous dansions, nous avons croqué dedans à pleine bouche.

**

Nous mangeons les racines.

Nous dansons

c’est nous les maîtres de cette nuit effondrée et nous disparaissons dans son cœur nous disparaissons

loin du regard des dieux

tout éclate de lumière

ils sont là les esprits du monde incarnés dans la carne des autres hommes avec moi

je ne me souviens de rien de cette vie

rien sinon … Jamie

nous avons tous nos masques

bam bam

Poupée tire en l’air avec son fusil

rires de dément

Tommy … à côté de moi … il a les yeux fous d’un puma et ses mains griffues tapent sur les tambours de la guerre et de l’amour

ça racle doucement ça fait du bien

qui est-ce qui bande ?

Dieu ? Et puis les perroquets …

Miguel pleure et ses larmes dissolvent sur sa peau les silhouettes de sa famille

carnaval val val

il y en a plein des hommes qui courent, la bite à la main ou la chatte

qui est qui ? Il n’y a que des masques qui dansent … on reconnaît juste les cicatrices sur le torse de Poupée et puis maintenant il est nu ? Parce qu’on voit ses fesses musclées

Jamie n’a pas mangé de racine il fume que des cigarettes, il nous regarde, assis sur une bûche

moi je chante :

les rats tournent les rats tournent les rats tournent en rond

et tout le monde en cœur reprend ma chanson et Julio fait pleurer sa guitare

alors le fantôme de Paulo danse devant moi, il n’a pas de masque, juste un gros trou rouge à la poitrine dans sa chemise qui coule et coule et coule du spectre

Tommy est accroupi et il chie par terre et puis après il prend sa merde dans les mains et il la jette dans le feu et un parfum entêtant, délicieux se répand dans l’air et nous dansons de plus belle

les animaux ont peur même les esprits maléfiques s’enfuient

les arbres s’arrêtent de pousser et puis moi je m’allonge et je regarde

dans le ciel des baleines aux ailes magnifiques

qui planent sur

le monde

et avalent des planètes immenses

que leur ventre est beau … c’est le ventre des baleines ou celui de Maya ?

Maya n’est plus une femme, elle a le pelage d’une louve

elle se frotte sur Julio au rythme des tambours il caresse ses fesses sous son pantalon de toile verte et puis le bas de son dos et un frisson remonte et toute la jungle remonte le long de la colonne vertébrale d’une seule femme et ça sent déjà comme de la mouille ou de la salive de jaguar qui pleut de la cime des plus grands arbres

les singes nous regardent et fument les cigarettes qu’ils nous ont volées, avec un air de métaphysique

les baleines se sont mises à chanter leurs chants de chasse et d’amour

au début du monde il n’y avait rien que des prédateurs, des anges carnivores qui massacraient les enfants dans les joies les plus sauvages

c’était un hommage aux dieux de la jungle

les dieux de la jungle sont réveillés, ce soir, il y avait longtemps qu’ils s’étaient murés dans le silence des feuilles et des profondeurs si noires, tous les cœurs inexplorés battent ensemble et le chant résonne et fait des échos dans les baleines et nous en scandons les syllabes.

Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu

Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu

 

[fenêtre ouverte]

Voilà, nous y sommes. Les choses deviennent sérieuses – la puissance de la datura est incroyable, presque magique, je n’en reviens pas. Le plan marche mieux encore que je ne l’imaginais.

Le seul contact de mes mains avec les racines m’a fait tourner la tête. Je suis resté un instant à contempler les petits tubercules au creux de mes paumes. On reconnaît dans ces bulbes blancs, laiteux et étrangement humanoïdes une parenté directe avec la mandragore. Mais les effets sont incomparables. D’après mes observations, le groupe approche du troisième pallier hallucinogène. L’absorption remonte maintenant à une heure. Nous y sommes. Il est temps de passer à la phase finale de l’expérience. Je me suis échappé discrètement et j’ai trouvé, sans surprise, la cage au milieu du camp. Le prisonnier ne bougeait plus. Quand je lui ai noué les mains et les pieds, il n’a même pas essayé de se défendre. Déshydratation avancée. Presque un cadavre. Je l’ai jeté sur mon épaule et, lentement, je suis retourné vers mes danseurs.

[fenêtre ?

 

dans les corps blessés il y a des œdèmes

des grosses boules gonflées des excroissances

excentriques et qui

croissent

comme le grand orage d’acier qui rayonne et métallise les arbres autour

le voilà attaché, lié à un bambou verticalement enfoncé dans le sol je ne sais pas comment il est arrivé là

dans de grandes feuilles de palmes Maya fait des trous, trois trous par feuille

je la regarde, elle est belle mais …

elle est sublime, elle a mis la feuille de palme sur son visage,

elle a disparu

on ne voit plus que ses deux yeux et ses deux lèvres à travers les trois ouvertures

elle se lève, s’approche de moi en agitant ses bras en l’air et puis elle dit « je vais te dévorer tout cru petit Juan ! »

Alors moi je hurle et je luis saute dessus et je lui arrache son masque au monstre de la jungle et je sors mon couteau pour éventrer la peur mais le masque a roulé sur le sol et je m’apprête à tuer Maya alors elle éclate de rire et elle me dit mais non c’est moi t’es bête et elle ne s’arrête plus de rire allez viens je vais t’en faire un aussi ! Je vais en faire un à tout le monde ! Alors nous nous sommes assis et nous avons fait des masques pour tout le monde Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu chante chante la forêt mais nous mettons nos mains sur nos oreilles

nous sommes tous masqués maintenant

le monde ne nous connaît plus

personne ne sait qui nous sommes ni ce que nous faisons

les animaux croient voir des plantes danser et, de là où ils sont, les satellites américains ne verront rien que des arbres

il n’y a que la jungle qui sache la vérité

elle n’ignore pas notre vraie nature car ce sont ses feuilles qui masquent l’horreur de nos visages

nous ne sommes plus rien qu’une paire d’yeux et une paire de lèvres

une paire d’yeux

une paire de lèvres

pourquoi se cacher alors ? derrière une feuille de palmier

mes     vêtements m’encombrent, ils                        ralentissent la danse

ils ne virevoltent pas ils pèsent sur mon cœur alors maintenant le voilà

le Juan le plus nu qui soit avec seulement une tête de palme

et tous maintenant nous sommes nus et certains même, ils ont jeté leurs chemises dans le feu qui s’éteignait alors du feu une voix s’élève et elle dit crrrrr crrrrrr crrrrr

 

l’enfer n’est rien crrrr crrrr

les flammes viennent du ciel et de sa foudre crrr crrrr

 

[fenêtre ouverte]

Maintenant qu’ils sont nus entre leurs masques, le chaos de leurs musiques démentes et l’obscurité pesante de la forêt, je n’en reconnais plus que quatre. Maya que sa poitrine et sa vulve trahissent aux yeux de la Nature, Poupée et les cicatrices roses qui lui barrent le ventre, les cuisses et les pectoraux, Tommy, qui, comme beaucoup d’indiens, est circoncis et bien sûr Juan dont je connais par cœur l’anatomie. Assis sur un tronc, je dois leur paraître étrange, avec mes habits. Mais ils ne semblent pas remarquer ma présence. Ils dansent autour de moi, se touchent, essaient de se parler mais bavent plus qu’ils n’articulent car la Datura alourdit la langue et les muscles faciaux tout en augmentant la miction des glandes salivales. Certains ont déjà vomi plusieurs fois. L’un d’entre eux s’est endormi une dizaine de minutes au-milieu du carnaval. Quand il s’est réveillé, son état ne semblait pas avoir été altéré par le sommeil. J’allume une cigarette.

[fenêtre fermée]

 

les moelles de nos échines sont amères, elles ont chauffé des jours au soleil

l’eau de la rosée coule dans les gorges et puis sur le sol elle se jette du haut des arbres

les danses ressemblent à des gesticulations de corps qui dégringolent des montagnes

nous sursautons de l’ivresse qu’il y a dans les choses et dans nos verges demi-dures

c’est un plaisir sauvage, le même que celui des singes hurleurs quand ils font l’amour

deux corps masqués de palme se frottent et hurlent un cri

cri

un Cri

de la gorge musculeuse et primatique des singes hurleurs – nous

nos chairs d’âmes collident comme cela ne s’est jamais vu et font le boucan d’un grand tango dans le ciel

nos chants prennent par la main les collines et nous les emmenons jouer dans le grand foutoir des nuages tropicaux

et puis les peaux s’éveillent

on se touche on se cherche on ne met plus de limite à ce plaisir joyeux et sauvage

et aussi, nous touchons le feu, timidement, pour ne pas le déranger et lui aussi nous sourit avec le calme qu’ils ont les dieux et quelque part nous nous prosternons devant cet être qui chasse l’obscurité et dont la seule présence crée un cercle de protection, il vide la peur, sa lumière repousse les terreurs de la nuit, hors du cercle.

Nous courrons et nous faisons le bruit des oiseaux et des pumas qui hantent les branches

et encore : Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu

et encore : Oh Ah Eh Oh Ah Aaaah Ooooh Eeeeehh Ouuuuu

les anges de Dieu ne doivent plus rien entendre sinon un gros bourdonnement tellurique qui transperce nos entrailles et ne monte même pas jusqu’au ciel

que de joie ! C’est ça la fête

 

[fenêtre ouverte]

Oui, tu as raison Juanito, quelle fête ! Tu me murmures dans l’oreille et moi, je ne te réponds rien, mais tu n’attends pas de réponse. Allez, oui, tu as raison, repars vers les autres, retourne danser ! Tu es aussi beau qu’eux. Vous êtes tous sublimes. Tout le régiment est là, à boire, à fumer, à danser, comme autant de fidèles, de zélotes, à danser, à fumer, à boire, à célébrer le monde de leurs mouvements primatiques, de leurs cris caverneux, jusqu’au proche effondrement catalytique des architectures de leurs consciences, jusqu’à la folie collective, celle que ni la gloire ni la mort ni l’honneur dans la tombe ne saurait arrêter. C’est une formidable machine de destruction, une tempête de symbiose qui s’apprête à dynamiter le parterre du monde humain, il n’y a bientôt plus autour du feu qu’un grand bras musculeux, fait de plusieurs corps articulés, au bout du bras un poignet puissant, qui dirige une main titanesque, et emprisonné dans la main le manche d’une immense scie à métaux, et sous les crocs aiguisés de l’outil, cédant avec lenteur, démantelés de lassitude, les maillons de la chaîne orbitale qui attache la Terre au Soleil, et bientôt elle sera tranchée. La Révolution des hommes, putain, la vraie !

[fenêtre fermée]

 

c’est un banquet d’homoncules

sommes-nous en terre

en papier mâché ? Quelle fougue il y a que d’être du papier mâché et puis ………….mâché par qui ?

C’est Julio et sa flûte en bambou qui fait de la musique

Matagalpa la folle la damnée la souillée …. elle saigne ses fautes sa civilisation de maisons et de vêtements et ses masques qu’elle n’a plus jamais mis.

Tous sont là avec nous tous célèbrent les papillons les perroquets les écureuils

et puis le prisonnier, le grand orage d’acier ligoté à un poteau

pourquoi il a autant de vêtements ?

 

ensemble nous le déshabillons ça le fait rire, il rigole il rigole il va se casser les côtes

alors il est nu et l’on peut lui voir son petit sexe poilu qui se cache et il a les mains ligotées alors Maya elle le chatouille et lui pince les joues et la peau du ventre et puis elle lui attache à lui aussi un masque de palme mais elle a oublié de faire les trous alors on dirait juste un homme avec une tête de chou

et puis maintenant Maya elle s’est accroupie sur ses cuisses et elle lui caresse le sexe comme on caresse un oiseau et bientôt elle l’avale tout entier dans sa bouche et on le voit durcir et se raidir et se parallèle au sol et bientôt pointer son casque vers le haut et elle le branle Maya et la feuille de palme se met à gémir doucement pendant que la petite main de femme fait rouler les testicules entre ses doigts

et alors nous avons tous envie de jouer au tonnerre et des vagues de mains et de bouches s’emmêlent et caressent le dos et les seins de Maya et puis son cou et aussi les épaules du grand orage d’acier qui n’est plus prisonnier mais profondément libre dans sa chair et puis nous embrassons ses cuisses comme un seul être et il y en a un qui embrasse la vulve un peu écartée de Maya par en dessous et qui bientôt la lèche alors Maya aussi elle hurle et elle partage la gorge du prisonnier qui se met à hurler parce qu’il a peur

sa verge saigne parce que Maya sert trop fort de plaisir ses mâchoires et bientôt sa bouche s’emplit d’un sang chaud comme le soleil qu’elle avale comme si ça n’en était pas, du sang

Il y en a plusieurs qui tiennent leurs verges dures comme des épées et ils les appuient contre les cuisses du prisonnier alors ils jouissent dans un râle et moi aussi parce que les seins de Mayas sont doux et durs et que plus elle gémit plus je me sens vivre

et puis l’un des corps masqués fait un sourire que je ne vois pas et avec un couteau militaire il taille dans la peau du prisonnier et il se met à y dessiner de belles arabesques rouges qui font comme le dessin qu’ils font tous les enfants d’une famille avec deux adultes et des petits qui se tiennent par la main

et puis nous mettons nos doigts dans les trous de sa chair et c’est amusant alors nous rions à la folie parce que lui pleure tellement il est chatouilleux

et puis maintenant il n’y a plus que la musique du silence et des rires et des cris et même les papillons ont fui parce que nous le mordons le grand orage d’acier qui n’a plus d’autre visage qu’une feuille et nous plongeons nos dents dans sa chair pour rire et le chatouiller mais il a bon goût le grand orage d’acier

et puis il y en a un qui a mis un petit bout du grand orage d’acier sur un bâton et qui le grille au-dessus du feu alors ça fait une odeur délicieuse et entêtante et tous nous voulons partager son repas

nous ne mangeons plus de viande depuis que la biche a pourri alors c’est si bon c’est comme quand j’étais petit et que maman préparait du ragoût d’agneau après la messe

le gras est tout fondant et puis il fait des flaques sur la langue

c’est gris et un peu jaune et enfin il y a une vraie texture de carnivore dans nos bouches

c’est étrange que la viande saigne autant parce que nous la cuisons mais nos corps entiers sont couverts d’un épais sang rouge…. l’eau de vie du grand orage d’acier ! Sa pluie !

 

 

 

 

 

 

 

 

je crois que Jamie, il a pas faim

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 – piles de soleil


 

 

Moment 1

 

Sur le Bateau, il y a moi, et le capitaine du bateau, qui est un ancien guérillero qu’a fait l’Argentine, à ce qu’il paraît et qui aurait squatté, je l’ai entendu dire à une femme, dans une escouade para en contact direct avec Guevara. Mais comme il disait ça à une femme, c’est sûrement faux. Tout ce que je sais, c’est qu’on peut en parler librement, de la guerre et de l’Amérique centrale d’aujourd’hui, sur le bateau il y a pas de censure, pas de dictature, c’est un pays libre et encore plus libre qu’il flotte sur l’eau comme un nuage, ou un poisson volant, ou un continent à la dérive comme le sont tous les continents.

Le pont est abîmé, quelques impacts de balles sur le bastingage, le bois des cabines minuscules gondole par endroits et nous laissons derrière nous de longs nuages de fumée, gras, noirs : le moteur n’est plus tout jeune. Des vieux bidons d’essence en plastique servent à réguler le flottement du gros bateau. Accrochés ensemble en guirlande, ils pendent dans l’eau. Un peu comme les pensées lourdes et ancres.

L’équipage c’est quatre matelots grassement payés, et qui probablement sympathisent un peu quand même. On les voit pas souvent, ils restent entre eux, le jour dans les cordages du pont et le soir dans la salle des mécaniques du moteur à l’arrière, ou dans leur hamac sur le pont, dessus la proue du rafiot. Ils s’assurent que tout flotte et que tout avance vers notre destination.

Il y a peu de passagers, et ils sont tous un peu comme moi, en fuite. Je ne m’occupe pas vraiment d’eux, le secret règne avec sa masse légère et ses soupirs silencieux et stériles et fatigués d’exodes. Rien que des anciens guérilleros qu’ont fait le Nicaragua. Ils ont fait le Nica, parce que rien n’est fini, Somoza vacille sans tomber et pourtant j’ai déjà entendu dire : Ouais, moi j’ai fait le Nicaragua. J’y étais. Moi j’y suis plus, et c’est pas que j’aurais voulu rester, mais ça me manque déjà. Je suis parti il y a deux semaines. Le bateau a décollé du port de San Juan del Sur. J’ai fui la merde et j’ai remonté l’Océan pacifique vers les USA. Peut-être que je vais devenir San Juan del Norde ? Mais c’est pas chez les yankees qu’on va lâcher l’ancre, c’est au Guatemala.

Jamie lui il était Yankee, il avait jamais vécu là-bas parce que ses parents étaient des propriétaires agricoles à la botte de Somoza, mais il avait fait l’Université à Managua, à la capitale et aussi voyagé un peu en Europe. Il parlait souvent de l’Europe, que c’était un autre monde et plein d’histoires sur des villes qui ont deux mille ans et des églises incroyables tout aussi vieilles mais qui servaient toujours.

Au Guatemala… exil. C’est Jamie qui m’y a envoyé en fait, je voulais pas quitter le Nicaragua mais j’ai dû le faire, je voulais pas non plus quitter les sandinistes mais j’ai dû le faire.

C’est après la jungle, après le grand orage d’acier que tout a basculé. Après ça le groupe pouvait plus se regarder dans les yeux, plus personne parlait.

Borache s’était barré. Il nous avait surpris, sûrement, qu’est-ce qu’il avait senti ? Hein ? Il a eu peur ? Ou du dégoût ? Nous étions dégoûtants. Le lendemain, il était parti, avec la radio et les cartes, on savait à peine où on était. Ça n’avait aucune importance.

Au matin … la jungle …. premier soleil, personne n’a croisé personne.

Le régiment … couleur de chair et tout rouge – comme enterré dans ses propres viscères. Tommy se réveillait pas. Est-ce qu’il était mort ? Mes yeux, ouverts, j’ai plus bougé, et puis rien que des heures, des heures horizontales, allongé-mort sur l’herbe molle. Maya avait tourné, mauvaise graine, fleur vénéneuse. Elle était folle, complètement nue dans la rivière, allongé sur le sol je la voyais, et elle se frottait le corps avec du savon, des plantes, des branches d’arbre. Frénétiquement, elle était possédée, elle hurlait. Lorsque les branches étaient complètement nues et que les feuilles détachées flottaient dans l’eau autour de ses hanches comme des serviettes essoufflées, l’écorce lui arrachait la peau. Elle ne remarquait rien. Elle continuait à frotter. Et l’eau rougissait.

Sergueï avait fermé sa gueule. Plus un mot de russe, plus une insulte et son silence était pire que tout.

Julio replié sur lui-même, par les doigts, index et majeur recourbés dans le fond de sa gorge, il cherchait un sursaut animal, réflexe de survie, de purification, sa main errait comme un sortilège de protection dans la nuit béante de sa bouche, les tendons du cou et les os de la mâchoire noués et tendus ensemble dans un même effort, vomir, vomir, faire disparaître le grand orage d’acier de son estomac. En fait on le voulait tous, nos corps se sont rebellés et on a tous vomi, moi aussi j’ai dégueulé et Jamie a gerbé un sang presque noir. Julio n’avait plus rien à sortir depuis longtemps et il a passé deux jours à cracher de la bile.

Les seuls qui parlaient encore c’étaient Jamie et moi. C’est dur de se regarder soi-même, je veux dire du point de vue des choses de dedans l’âme, mais je crois que moi et lui, on était ceux qui souffraient le moins.

La vie faut la vivre, Juan, sûr, jusqu’au bout, comme un rêve égocentrique et dérangé jusqu’à l’éveil final qui te ferme les yeux. Parce qu’elle n’est pas beaucoup plus que ça, et que c’est déjà tout. Mais, certains instants sont différents, quelque chose se passe, un frisson, un rien, une chenille. Il y en a, de ces moments, ces moments un peu moins concrets, un peu moins céramiques, les vraies ombres, celles de l’intérieur, deviennent des lumières et ce qui est vrai des hommes ne reste pas caché dans les cœurs.

C’est un peu ça que Jamie disait, après le grand orage d’acier. Il disait aussi qu’il avait concentré dans sa peau et dans ses muscles ses nerfs et dans sa présence toutes nos frustrations et nos peurs et nos pulsions, le prisonnier. Je l’écoutais pas vraiment, mais je l’aimais d’être là, d’être normal et de pas se laisser aller au désespoir car je suis sûr qu’il faisait ça pour moi, et il me parlait des heures, de toutes les manières que c’est possible de parler.

Et comme ça devenait irrespirable, au bout de quelques jours, même pas une semaine, on a fui. Ou plutôt on a ressuscité et le premier soir loin du camp, où de ce qui restait du camp, allongés dans l’herbe chaude, sous un python rocheux, on était comme deux Christs jumeaux qui partent à l’aventure d’eux-mêmes.

La lune est réapparue dans le ciel, elle nous donnait une seconde chance.

 

**

La première question qu’on s’était posée, c’était celle de l’engagement. Est-ce qu’il fallait rallier un autre groupe sandiniste, même avec le risque d’y retrouver Borache ? Puisque le pays était tout déchiré en lambeaux idéologiques on allait devoir se la poser, la question. Trop de sandinisme … fatigués. Ça racle, ça aussi.

Maintenant je suis devenu fou et mes yeux ont peur de la nuit et aussi de la jungle.

On a marché. La seule chose que j’ai dit à Jamie c’est : Marchons loin de la jungle. Parce que c’est pas possible de marcher loin de la nuit. Jamie il a dit que il y avait des endroits du monde où il faisait jour tout l’été et jamais nuit. Mais que ces endroits étaient au bout du monde, que personne n’y vivait à part de la neige et des rayons de soleil qui se perdent sur la terre, verts, jaunes et luminescents dans le ciel. Jamie c’est peut-être un rayon de soleil perdu sur la terre, avec sa blondeur qui est propre et qui chasse la nuit, mais moi je suis rien de tout ça et, à ce moment-là, je suis terrorisé.

On a marché vers Managua, vers la Capitale.

 

**

Personne ne saura jamais comme on a vadrouillé, avec Jamie. Il y en a eu des kilomètres de plaines, de champs qui griffaient les mollets, de sentiers secrets battus seulement par les troupeaux et puis quelques grosses routes grises, aussi, que nous quittions le plus vite possible. Partout des arbres et du maïs. Du maïs à en avoir les nerfs tout jaunes. Nous dormions dehors, dans les grottes quand il pleuvait, dans les granges abandonnées par ceux qui avaient fui les combats et les bombes. Pas s’approcher, pas s’approcher de la jungle. Jamie avait eu la bonne idée d’emmener un petit bidon d’essence qui traînait au camp. C’était la seule chose que nous possédions. Il me faisait rire avec sa longue barbe blonde et son petit bidon dans la main. Quand nous nous allongions pour la nuit, il répandait un peu d’essence autour de nous, comme un genre de cercle de protection magique : les araignées et les scorpions ne traversent pas l’essence. Les serpents, je suis pas sûr.

[fenêtre…]

Au bout d’un moment, peut-être une vingtaine de jours, le bidon était vide et nous dormions quand même sur le sol. Nous nous en foutions complètement. Qu’avions-nous à perdre ? Notre dernière possession, un petit bison d’essence, était vide. Il restait l’argent volé au camp dans nos poches. Mais à quoi servait l’argent dans les villages fantômes et les champs abandonnés ?

Un matin, je me suis réveillé avec une vipère lovée autour de mon cou, à cause de la chaleur corporelle qui les attire, même si, comme l’a dit plus tard Juan, notre sang devait être aussi froid que le sien en ce temps-là. Les moustiques festoyaient sur nos corps et notre sang réagissait de plus en plus mal au venin. On aurait pu voler de la toile dans les villages, où même en acheter pour dormir à l’abri, mais je crois que Juan n’en avait pas envie. L’eau des pluies ne le nettoyait pas en profondeur et, consciemment ou pas, il voulait souffrir. Laver son corps de la pourriture du camp, de ce qu’il appelait inexplicablement le grand orage d’acier.

A cette époque je ne cherchais plus à comprendre, j’étais moi-même dans un état de fièvre intense. Les plaies, les morsures et le venin purifiaient nos corps. S’allonger le soir et ne plus bouger, sentir le monde remuer, ramper, grouiller et la terre nous absorber pour nous recracher au matin, sous le soleil : nous n’aspirions pas à autre chose.

Lorsque nous entrions dans une zone de conflit, nous enjambions les barbelés sous le couvert de la lune. Il nous est même arrivé de traverser un camp opérationnel de la Guardia Nacional. Nous étions devenus des ombres, des fantômes.

Les seules pensées lucides dont je me souvienne sont celles qui concernaient Juan. Il ne parlait presque plus. A certains moments, il m’inquiétait beaucoup, le reste du temps, j’oubliais complètement son existence. Un soir, alors qu’une éclipse totale se produisait dans le ciel, nous avons chanté ensemble assis sur un rocher. C’était une belle soirée.

Les rares fois où nous traversions un village de paysans, nous faisions des stocks de maïs et de fruits que nous portions dans les sacs. Les regards qu’on nous lançait étaient inquiets, les vagabonds ne sont jamais les bienvenus. Ils sont pareils à des oiseaux mais malades, avec les plumes du cou arrachées, les serres noires et de la cataracte dans les yeux. Avec nos cheveux longs et nos barbes de plusieurs semaines nous faisions peur aux enfants, et puis nos jambes, nos avant-bras écorchés étaient constellés de croûtes et de piqûres d’où coulait un pus jaune et nauséabond.

Alors nous repartions nous gratter dans les montagnes et nous allonger avec les monstres de la nuit.

Mais tout a changé à l’approche de Managua.

Il devenait de plus en plus difficile d’éviter les routes goudronnées. La guerre s’éloignait. Du temps de notre engagement, les sandinistes n’avaient jamais réussi à atteindre Managua, apparemment, la situation n’avait pas évolué. Avant de pénétrer dans Managua, il fallait nous nettoyer. Sur les berges d’un petit lac de montagne qui faisait office de miroir, nous nous rasâmes avec un couteau. Des pleines poignées de cheveux s’étalaient doucement à la surface des eaux et nous observions nos visages changer à vue d’œil, comme animés d’une énergie nouvelle, mutante qui travaillait les cartilages sous la peau. Nous enfilâmes chacun une chemise et en pantalon neuf pour masquer nos plaies. En l’espace de quelques heures, nous étions redevenus des hommes. Le retour à la vie serait étrange, déconcertant pour moi, je le savais, mais je craignais qu’il soit terrible pour Juan. Mon enfant-sauvage me semblait désormais et pour toujours destiné aux grands espaces. L’espace du monde était aussi inembrassable que celui de sa folie. Et cette immensité qu’il ne pouvait avaler retenait son esprit comme une guêtre. Il ne pensait plus, il parlait à peine et riait beaucoup. Je l’imaginais à nouveau errer au milieu des rues, regarder de biais les femmes qu’il croiserait et pleurer le soir, IL COMMENCE A PLEURER quelque chose change …

Fin du carnet 3.

Plus de papier.

Fenêtre fermée ? …

 

Le feu n’avait pas brûlé Managua.

Les murs tenaient le coup – c’est important les murs – et la vie vivait dans la ville avec presque de la cohérence et une forme de beauté. Des gens dans les rues, avec des activités normales. Des petites terrasses avec des vieux qui prenaient le café, parlaient à voix basse, partageaient du pain et des fruits. Trop de policiers, pas assez d’enfants, mais ça ferait l’affaire.

Nous marchons. Je fixe les vieux … “On va boire un café ?”. L’effet que me fait cette phrase, je m’en rappellerai toujours je crois. Bim. Comète. Une enfance à la campagne et puis tout de suite, tout de suite immédiatement, la guerre et le sandinisme. Personne ne m’a jamais proposé d’aller boire un café. Et Jamie le sait très bien, c’est pour ça qu’il sourit. Un bras par-dessus mon épaule, il m’entraîne avec lui.

Le café est bon. Des milliers de fois meilleur et plus bon et incroyable ; pas de terre pas d’argile pas de cendres pas d’amertume. Ça coule doucement dans la gorge.

– Tu sais ce que c’est, Juan, le truc qui me dérange le plus ?

– Non, j’ai dit, sans même le regarder, parce que je suis concentré sur le café.

– Nos sacs sont vides.

– De quoi ?

– Bah y’a rien dedans.

– Et alors ?

– Ça fait …. je dirais … combien ? Quatre mois ? qu’on marche tous les deux. Et nos sacs sont vides. On a pas de maison, pas vraiment de point de chute et de tout ça on a rien rapporté, comme si ça avait pas existé.

– C’est vrai que ça fait bizarre, j’ai dit.

– C’est comme si on avait rien, dans la vie, je veux dire, on a rien. Même pas un objet à nous.

– On a encore l’argent qu’on a volé au camp. Et l’argent des armes, si tu veux on peut acheter des choses.

Grand sourire de Jamie.

– Et on met quoi dans les sacs ?

– Eh ben ? On achète des choses à mettre dans les sacs, des objets à nous.

Il fouille dans la poche intérieure de sa veste et sort un petit bout de tissu beige. Ses yeux sont en train de fondre, ils coulent, je les connais bien ses yeux, ils veulent éclater de rire. Il mord ses lèvres et déplie le bout de tissu : une petite culotte de fille … avec même … de la dentelle ?

– Attends, t’as trouvé la seule fille du pays avec une culotte en dentelle… Une bourge ?

– Mieux, une yankee.

– Les sandinistes, ils t’auraient pendu pour ça !

Après un rire.

– Ça date de quand ?

– Quelques mois avant que je m’engage.

– Et tu veux qu’on ait des sacs juste pour porter une culotte ? »

Il ne dit rien. Il s’étale sur sa chaise, allonge son cou ; il ferme les yeux et sa blondeur pompe le soleil comme une plante. Moi je profite du café et j’écoute les conversations des vieux. Je voudrais être nulle part ailleurs dans le monde. Il y a même de l’eau avec du sirop frais et j’achète plein de verres avec l’argent qu’on a volé. On est encore assez riche. Il y a deux jours, au breakfast, on avait eu du singe. Alors je commande aussi des tortillas. Les vieux nous jettent des regards un peu louches. Mais ça ne fait rien. On doit avoir l’air de deux âmes fraîchement ressorties de l’enfer qui viennent boire un café dans leur ville, mais ça ne fait rien. Rien rien rien. Je voudrais être nulle part ailleurs dans le monde.

 

**

Managua pèle. Les pierres de la ville font peau neuve et leur mue empoussière les rues. C’est à la fois une ville posée sur la plaine, à la fois un gouffre sans mouvement. Un monde qui passe dans l’autre, tout lubrifié de liquide amniotique, tout cendré de poudre. Dans les campagnes alentour : la guerre – de plus en plus proche. Personne ne l’entend mais le bruit des combats se rapproche, à la radio, dans les journaux, comme un fantôme qui prendrait peu à peu corps.

Moi je suis né à la campagne, je me souviens mal du maïs et de mon père, mais ici, ce sont les gens des villes. Ils sont différents. Ils vivent dans un chaos de lumière et d’ombre, où les couleurs ne sont pas des hectares de plantes mais de petits bouts de tissus ou de murs qui se succèdent sans logique.

Peaux de fruits séchées sur le sol, ou pourries si elles sont à l’ombre. Mouches. Flaques d’eau un peu brunes, croupies, piétinées en éclaboussures par les sandales des vieilles. Nœud de ficelle à la base des queues de cheval. Pneus usés devant les portes. Échoppes des marchés. Banderoles déglinguées. Taule. Bois. Fer. Cuivre. Paille. Clous. Batteries de voiture oxydées. Sacs de toile beige, pleins de farine, de pommes de terre, de poivre. Bidons d’huile d’arachide. Vapeurs blanches et noires des feux et des pots d’échappement. Respirations des gosses. Postes radios qui saturent. Nouvelles. Bilans de guerre. Blues. Jazz. Vieillards et travailleurs assis ensemble ou séparément sur des souches ou des jerrycans vides ou des bancs de fer rouillés par les pluies. Caniveaux creusés à même la terre par l’écoulement des humeurs de la ville. Drapeaux du Nicaragua qui flottent. Quelques drapeaux américains. Jolies vendeuses de fruits sur les devantures des maisons ou sur des linges étalés par terre qui pressent des bananes et des mangues dans des chopes à bière. Gloussements, rires, apostrophes, linge qui sèche aux fenêtres pendu à des perches. Hommes qui transportent des bonbonnes d’eau potable sur leurs épaules nues, ou des sacs de grains, ou des caisses de bières. Petites filles pauvres qui fabriquent des poupées en enroulant des morceaux de tissus sur des petits squelettes en grillage. Câbles électriques qui relient les toiles et s’emmêlent sur les pylônes branlants comme ces lianes creuses haut perchées dans la jungle où nichent les femelle gibbon. Chats. Chiens. Quelques vaches aux cornes limées gardent les portes multicolores des maisons avec un regard triste et un peu nostalgique des champs qu’elles ont quittées. Ce sont des paysans vagabonds, aux chaussures pleines de bouse sèche, qui les ont amenées avec eux lorsqu’ils ont fui les campagnes. Ils dorment sur les trottoirs, avec le beuglement de leurs ânes et les quelques poules qu’ils ont réussi à mettre en cage. Les autres, on les croise souvent dans les bars ou derrière les boulangeries, à cause du grain qui tombe par terre.

A tous les coins de rues, une petite église de quartier en brique rouge, bleue ou jaune porte sur son dos un moignon de clocher comme une vigie ou comme le Christ portant sa croix. Les diacres montent y carillonner l’heure de la messe sur des cloches minuscules et un peu trop aigües. Toutes les grandes cloches ont été fondues pour construire des chars. Quand il n’y a plus de cloches, ils jouent de la cymbale, de la flûte où même ils chantent des airs de messe.

Au-dessus de chaque café, clouée, une banderole de toile plastifiée. Des lettres d’or imprimées sur un fond rouge annoncent le nom des bistrots. Tous les mots du vocabulaire révolutionnaire avaient été interdits par le gouvernement : plus d’étoile, plus de rouge, plus de marteau etc… Alors les patrons avaient changé les noms avec un marqueur. Notre préféré c’était la “Stella Roja”, qui était devenue “La Luna Azul”. Comme quoi les astres … disait Jamie.

Le café, comme un rituel. C’était si bon, que nous y passions nos après-midi, sur les terrasses, dans le bois et l’odeur de la terre brûlée. Jamie avait trouvé une chambre chez une vieille veuve pauvre. Elle n’avait plus rien, nous achetions des légumes pour elle et du pain et du lait, en échange, elle nous cédait tout un étage de sa maison. Elle s’appelait Maria, elle avait quelque chose de la maman de Paulo. Je l’avais beaucoup aimée, un soir, cette pauvre vieille. Qu’est-ce qu’elle avait pleuré… Mais Maria ne pleurait pas, elle riait et c’était bon, même si parfois ses rires sonnaient creux. Son mari était mort sur un chantier, mais il lui avait laissé deux filles qu’elle avait élevée de son mieux, Maria. La plus grande avait épousé un professeur d’école, ce qui est vraiment bien et ils étaient partis s’installer dans le sud du pays, près de sa famille à lui. Elle disait qu’elle était contente, Maria, mais elle ne les avait plus vu depuis le début de la guerre parce que voyager était devenu trop dangereux. Ça faisait quoi, six ans ? La plus jeune elle vivait avec elle, elle s’occupait du jardin, c’était comme une petite cour intérieure au milieu des murs, un endroit vraiment merveilleux de paix. Et puis ça sentait fort, des milliers d’herbes différentes, du thym, du laurier, du basilic, du romarin, des fleurs à cuisiner, éparpillées dans autant de petits pots bruns. La fille à Maria les faisait pousser pour les vendre au marché, on disait qu’elle avait un donc avec les plantes, ça lui rapportait un peu d’argent. Nous on y flânait, on prenait le thé dans les odeurs de nature. C’était beau la nature domestique quand c’était pas sauvage, quand c’était pas la jungle.

Avec l’argent du camp, j’achetais des choses. Par rapport au coût de la vie ici, vraiment, on était des riches, presque des yankees. C’était amusant de posséder des choses, et puis, il fallait remplir les sacs. Sur un marché, j’avais acheté un béret. Vert militaire et avec une étoile rouge épinglée sur le devant, alors je l’avais posé sur ma tête et le type du marché avait dit qu’il ressemblait à celui de Fidel Castro quand il était jeune. J’étais fier parce que je ressemblais à un vétéran de la guerre, si jeune, c’était vraiment une réussite d’avoir l’air autant vieux. Je crânais dans la rue et je regardais les femmes, un peu en biais. Et puis, quand j’avais retrouvé Jamie chez la vieille Maria, il ne lui avait pas plu du tout mon béret : “Une étoile rouge ? A Managua ? Tu veux mourir Juan ? Tu veux qu’on en parle ?”. Alors bon, j’avais enlevé l’étoile parce que c’était vrai qu’on aurait pu avoir des problèmes.

A la terrasse des cafés, Jamie m’apprenait à lire dans les journaux. Les lettres, une par une et avec leurs sons qu’elles ne font pas mais qu’elles doivent faire dans la tête. Ça m’épuisait, c’était très difficile. Je retenais bien les voyelles. Mon mot préféré c’était “anaconda” parce que quand je le voyais, je savais ce que ça voulait dire avant de le lire. Une fois, j’avais lu un article qui disait que le FSLN avait perdu “la grande bataille du Sud” et que le Sud du pays tout entier serait “pacifié” d’ici deux semaines… coup de poing dans le ventre … si le Sud était tombé, le FSLN n’avait plus la moindre chance, la Révolution était terminée.

Jamie m’avait expliqué que c’était la presse de Somoza et que les journalistes racontaient n’importe quoi. C’est de la politique, Juanito, te fais pas d’bile. Ils ont dû prendre une ville du Sud et ils se font mousser, c’est pour péter l’image des compas, et renforcer le moral des perros.

On disait encore les compas, mais c’était plus des compas. C’était des étrangers, les fantômes de nos vies d’avant. On disait encore les perros mais on vivait parmi eux, parmi les chiens. Et quand le FSLN arriverait aux portes de Managua, nous ne mourrions pas. On était le peuple autant que les autres. Mais ce n’était plus notre guerre. Un soir, après beaucoup de bières, on discutait sur le toit de la vieille Maria et tous les deux, on était d’accord : la guerre c’était du passé.

**

En ce moment, là, on y est encore, sur le toit, mais nous avons bu nos dernières bières et il ne reste que trois cigarettes dans le paquet.

– C’est bizarre ?

– De quoi ?

– Il reste que trois cigarettes dans le paquet.

– Et alors ?

– Bah on fume toujours ensemble, au même moment,

il devrait y en avoir que deux, ou alors quatre.

C’est vrai qu’on est toujours collé, mais certains soirs, comme aujourd’hui, on en a un peu marre. Jamie propose d’aller dans un bar. Les bars de Managua c’est quelque chose, ça me fascine depuis que je suis arrivé. Tous les soirs, à la Lune Bleue, il y a des joueurs de guitare et des filles qui dansent. Quand j’ai découvert ça, j’ai cru à un rêve. Jamie, lui, il avait l’air de bien connaître. C’est qu’il a été chez les yankees, et en Europe aussi. Il raconte toujours des histoires de bar.

Nous descendons du toit avec la nuit comme marchepied. Un petit salut à la Lune, qui restera toute seule sur le toit jusqu’à notre retour. Elle nous guette, voir ce qu’on en fera, de notre seconde chance.

 

**

Quelques pas et on ne sait déjà plus vraiment si ce sont nos pieds ou le sol qui danse. Toujours la Lune Bleue : pas vraiment un bar, plutôt une cour intérieure, une poignée de tables en fer et de petites chaises en plastique de toutes les couleurs, un frigo avec des bières, un mégaphone américain. Une porte rouge dans la cour, elle cache un escalier discret et lui il descend dans la cave, où des gars avec des chemises et puis parfois des femmes aussi, ils font de la musique. Ça racle pas, ça danse. C’est amusant de les regarder. Comme les essaims de lucioles sur les mangroves de l’intérieur du pays, leurs trajectoires dévient toujours, les paires se forment et se déforment mais au fond tout ça à la moiteur d’un gros nœud de ficelle mouillé d’alcool. Les femmes suivent les chemins invisibles des odeurs de sueur et d’eau de Cologne et les hommes un peu lourds piétinent avec leurs yeux les lignes des robes et puis les arrondis des décolletés. Jamie quand il danse, il est différent. On lui a appris à danser, quand il était petit. On dirait qu’il tourne en lui-même, comme les poupées sous le couvercle des boites à musique.

Tout au fond de la cour, à côté de la porte rouge, sous l’auvent de tôle, une table qui ne change jamais. Tous les soirs le même groupe de type s’y assoit, fume, discute et joue au poker jusqu’au bout de la nuit. Dans le groupes il y a une poignée de sympathisants sandinistes et une équipe de la police de nuit, trois vieux perros trop moustachus pour avoir du cœur. Un peu dupes. Nous jouons souvent avec eux. Un concours de cartes cachées dans les manches que l’on sort furtivement ou en hurlant : Paire d’As ! Qu’est-ce que tu dis de ça ! Et tout le monde sait que ça n’est pas vrai. De toute façon on mise des cigarettes, et les cigarettes ne coûtent rien, Avec de l’argent ce serait trop dangereux… Quand on est trop bourré, on va danser un peu avec les filles, puis on revient s’asseoir.

Au fil de la nuit, la partie dégénère. On achète des paquets entiers de cartes supplémentaires qu’on planque dans ses poches, on plonge sa main et on en tire une au hasard : Et bim : 2 de carreaux qu’est-ce que tu dis de ça ! Ce qui n’a aucun sens. Certains gars en ont vite marre, mais avec les policiers on s’amuse beaucoup. Alors tout ça se termine en se lançant des paquets de cartes à la tête, les clopes volent dans tous les sens autour de la table. Au petit matin, nous laissons derrière nous la table collante de rhum et de sirop, brûlée par les cigarettes et tout autour un tapis de cartes dans la boue, nous partons prendre les dernières filles en sueur par le bras et nous dansons les dernières danses et puis le soleil il naît.

 

**

Les tambours et les chirimias discutent. La tête engloutie dans les bouches qui transpirent, le corps boisé du chirimia se gonfle d’air. A chaque souffle, la membrane de bois palpite sans un mouvement et pleure un chant heureux qui gonfle à son tour l’air du monde et fait taper les pieds.

Ici tout le monde danse, parce qu’il n’y a pas de temps et puis aussi la vie, elle n’est pas assez sûre pour que l’on puisse se permettre de rester assis. Moi, ce que j’aime le plus, c’est les tambours. C’est de la peau. De la peau morte et bam bam bam bam. Les jupes sautent, bam, les têtes qui tournent, bam bam, un pas, bam, les pieds nus, bam bam bam, elles cognent sur le sol, ba, un pas, bam bam bam bam bam bam, les chemises qui dégoulinent des rosées humides de la chair en mouvement bam bam. Un soir Jamie m’avait demandé si tous ces bam ne me rappelaient pas le grand orage d’acier. Et je lui avais répondu que non. Ce soir, ça n’a pas changé. J’ai envie de bondir avec eux et puis de sauter partout. Ils ont l’air en osmose, les regards, les sourires, les notes des chirimias, les airs des gens des villes. Managua qui tangue et moi sur la vigie, il y a longtemps que je ne guette plus la terre à l’horizon, la terre c’est ici et maintenant.

– Encore un verre Juan ?

Nous avons bu énormément de Tequila. Nous en buvons tous les soirs, c’est de l’alcool de cactus, je crois.

Et moi, avec mes sourcils de la campagne et mes dents jaunes, j’ai vraiment l’air idiot, à côté de Jamie qui danse, qui discute avec les hommes. Il tourne vite Jamie, mais c’est moi le soleil. Son corps est loin, mais son esprit est en orbite. Il revient toujours vers moi, il me présente, m’emmène danser, me sert à boire, me montre les pas, ses yeux toujours rivés sur mon visage.

Et puis moi je … alcoolje discute avec les femmes.

Toutes, fantômes, présences qui semblent si lointaines et pourtant les corps sont proches. Le contact du corps plutôt que celui de l’esprit.

Des filles du peuple, parce que les filles bien élevées ne font pas l’amour. Elles font des enfants. C’est Jamie qui a dit ça une fois.

Alors je marche vers elles et, le buste bien droit, je rampe vers elles et tous mes nerfs forgés en un seul javelot je les touche et nous dansons.

Alors je bois, je bois …

je bois

et je bois encore puisqu’il n’y a rien d’autre

alcools

… ma tête tourne et je ne sais plus bien si les tambours sont les peaux mortes où les tissus vivants de mon crâne …

Qu’est-ce que c’est ? C’est … des murs ? Il n’y a plus personne … il fait noir ici … elle est où la lumière ? où tu es Juan ?

Où tu es Juan ? Dans une cave. De la musique, dans une cave. Plafond en coque de bateau renversée, murs en parpaings, tentures rouges étalées… le sol est mou … c’est de la jungle … pieds nus … pourquoi ? Des tapis. Des tapis et nous dansons sans chaussures. C’est juste des tapis, doux et chauds et un peu plein de sueur mais ça ne fait rien.

   les rats tournent … les rats tournent …

– Juanito ? Ça va ?

Jamie m’a retrouvé. Il n’a plus du tout l’air ivre. Il me tient par les épaules et me regarde fixement.

– Tes pupilles sont dilatées, Juan, suis mon doigt.

Un doigt filant, une étoile, il fait des lignes dans l’air comme pour l’aplatir

– Vas-y Juan, raconte-moi, concentre-toi. Qu’est-ce que tu vois ? Qu’est-ce que tu vois Juan ?

– Une étoile.

– Quoi ? Pourquoi Juan ? Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est l’étoile ? C’est la lampe ? Et moi, tu me vois moi ?

– Oui …

– Bien qu’est-ce que tu entends, dis-moi ?

– …

– Dis moi Juan !

– … des peaux… des peaux mortes…

– Les peaux c’est… c’est quoi ? Les tambours ?

– Non … les peaux, elles sont dedans.

– Juan, prends ça, essuie ta bouche. Tu baves … attends attends viens je vais le faire.

Les rats tournent … c’est Jamie qui chante … je le sais maintenant je suis sûr … mais ses lèvres ne bougent pas ...

– Paulo ….

– Quoi Paulo ?

– Ouais …

– Pourquoi tu parles de Paulo Juanito ?

– Paulo … ils lui ont pété la gueule.

Jamie rigole.

– Ouais, ils lui ont sacrément pété la gueule. Pourquoi tu penses à Paulo ?

– Parce que c’était dans la même jungle.

– Juan ? Juan ? Où tu vas putain ?

Pas de réponse. Je ne peux pas parler.

Black-out

corne ——————————————— défense ————————————- omoplate

c’est une tour ? Dis-moi ? Dis-moi toi qui a l’air si sobre ? Est-ce que c’est une tour ou un donjon ? Juste un doigt ?

– C’est un fémur, mon frère, obélisquement planté là, dans la terre

la tête à l’envers Juan cherche à les apercevoir, ses ossuaires d’éléphants intérieurs

mais ce ne sont que……………………….des reflets ?

Des reflets de lumière … sur le carrelage blanc des toilettes. Le bar.           Jamie.     Ok.

Genoux qui craquent, néon, chaleur, sexe ? Urine.                Et à l’envers de la pupille … merde … j’ai tant bu ? Où est mon béret ? Il est vert, on dirait celui de Fidel Castro quand il était jeune, mais j’ai enlevé l’étoile rouge. “Une étoile rouge ? A Managua ? Tu veux mourir Juan ? Tu veux qu’on en parle ?” Merde mon béret. J’espère que c’est Jamie qui l’a.

Sa vue, encombrée, par les squelettes d’éléphants…

Je me porte, à bout de bras sur la poignée, et comme je tracte mon buste d’éléphant, la gravité du monde se déplace dans mes tripes, uppercut, allongé, à terre.

Le carrelage est glacé, c’est agréable. Mes vêtements absorbent le vomi sur le sol, Juan-éponge. Comme les eaux de la jungle.

plus de solution. disloquer une clavicule pour en faire une pirogue … et je rame avec mes bras, à travers les mangroves, jusque dans la petite salle de danse enfumée où les ombres des gens font l’amour sur le sol parce que dans le réel ils valsent…

 

Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie ! Jamie !

 

– Putain ! Arrête de gueuler ! Juanito ! Oh ! Ferme-là !

Tout le monde nous regarde. La musique s’est arrêtée, la danse aussi. La terre ne tourne plus. Je me force à ne regarder que le visage de Jamie.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Il s’est passé quoi ?

– J’étais dans la jungle. Ils nous tiraient dessus, les perros !

– Tout va bien, tu étais juste aux toilettes.

Jamie sourit, redresse la tête et regarde les gens autour. Son rire éclate et les éclats s’enfoncent dans mon cœur.

– Il plaisante !

– Non ! Non ! Ne l’écoutez pas ! Il y a la jungle ! Elle est partout ! Cachez-vous ! Cachez-vous !

Jamie me prend par le bras et me tend une cigarette. Nous remontons les marches, et alors qu’il pousse de l’intérieur la petite porte rouge, les chirimias recommencent à chanter et on entend le clic de la terre réenclenchée sur son axe.

Quelques minutes plus tard, je suis assis sur un trottoir, dans l’air frais de la nuit. Jamie fume, debout, une chope de bière dans la main gauche. Et moi je ne vois rien d’autre que la vapeur qui s’échappe de ses poumons.

– Il y a longtemps que ça t’était arrivé, non ?

– De quoi ?

– … ça.

Un autre moment de silence.

– Où est-ce que tu étais Juan ? Aux toilettes ?

– Oui, dans la jungle. C’est toi qu’as mon béret ?

Il lève sa chope de bière et boit lentement. Concentré.

– Pourquoi la jungle ?

– Je ne sais pas.

– Qu’est-ce que tu voyais ?

– Je ne sais pas, des éléphants.

– C’est la première fois que tu vois des éléphants ?

– Oui. Non.

– Pourquoi des éléphants ?

– Je ne sais pas. C’est toi qu’as mon béret ?

Une gorgée de bière.

– Tu en as déjà vu des éléphants ? Dans la jungle ? Dans un zoo ?

– Juste sur les livres d’images.

– Quand tu étais enfant ?

– Je crois.

– Tu crois ou tu es sûr ?

– Je suis pas sûr …

– Tu es sûr d’avoir …

– … je suis pas sûr d’avoir été enfant.

Un moment de silence.

– Ça ne veut rien dire Juanito. Quand tu es dans la jungle, est-ce que tu entends des choses ? Est-ce que tu vois ? Tu sens les odeurs ?

– Je ne sais pas.

– Comment ça ?

– Je ne sais pas.

– Putain Juan, parle-moi. Explique-moi !

La bière qui vole autour de lui et fait des flaques au sol.

– …

– Juan ! Bordel de merde ! Pourquoi la jungle ? Quelle jungle !

Je n’ai jamais vu Jamie comme ça. J’ai peur qu’il me frappe.

– Où est-ce que tu es né Juan ?

– …

La chope de bière est presque vide. Mes cheveux sont trempés.

– Tes parents, ils viennent d’où ?

– …

– REPONDS-MOI PUTAIN ! Tout le monde est né quelque part.

– …

– Où est-ce que tu es né Juan ?! Putain de merde ! Je sais même pas où tu es né ?

– Dans la jungle.

– Dans la jungle ? Tu es né dans la jungle ? Au Nicaragua ? Non … je sais que tu es né à la campagne. Quelle campagne ?

– Dans la jungle. La campagne de la jungle…

Le moins frêle des deux, le blond, hurle de frustration.

L’autre, l’autre n’a plus la force de parler.

Quelque chose d’organique et de minéral éclate contre le lampadaire comme un oiseau en plein vol et, sur les épaules d’un homme minuscule, presque un enfant recroquevillé sur le trottoir, pleuvent des fragments de verre et quelques gouttes du sang du blond, qui s’est déjà dématérialisé dans la nuit.

Jamie est parti.

Pardon … pardon papa.

 

**

Qu’est-ce que c’est ça ? Des mouches ? Elles ont envahi la maison de Maria. C’est une vraie plaie. A peine j’ouvre mes yeux et déjà partout des mouches.

Jamie n’est pas rentré hier.

Moi j’ai peur de sortir du lit et de rentrer dans cette journée. Je m’enveloppe dans un cocon en laine de draps, de sommeil et de rêves éveillés pour ne pas voir. Où est Jamie ? Est-ce qu’il m’a abandonné ? Est-ce qu’il est reparti sur les routes sans moi ?

Larmes qui montent aux yeux. Comme les mouches.

En soulevant les draps, je sais que ma décision est prise : moi aussi je vais partir. Il n’y a plus rien pour moi à Managua, en fait, je crois qu’il n’y a jamais rien eu pour moi, ici. Je sangle les lanières de mes Rangers, j’enfile mon sac et je franchis la porte en essayant de ne pas regarder le lit de Jamie et ses couvertures qu’elles sont même pas défaites. Dans l’escalier, je cours presque. Un détour par le jardin pour saluer Maria, assise à la table du jardin, à l’ombre du grand olivier en pot.

– Tu pars en randonnée Juanito ?

Putain quel con …

 

**

– Mais t’as dormi où ?

Nous sommes assis à la table, autour des plantes. Le soleil baille encore, mais nous avons déjà l’esprit clair. C’est le café qui fait ça. Maria ne buvait plus de café depuis des années quand nous sommes arrivés. Maintenant on en achète toutes les semaines au marché et…

Jamie n’est pas parti.

Jamie est là.

Il est resté.

Il ne m’a pas abandonné.

– Chez une fille…

Il a dit ça avec un clin d’œil.

J’ai le corps tout parcouru d’un bonheur étrange. Je pense à Jamie, à Maria et même à la fille qui baisait Jamie hier et tous ces visages m’englobent et je voudrais mourir ici, de joie.

– Quel tombeur !

C’est la vieille Maria qui arrive avec deux grands verres d’oranges pressées.

La vie recommence.

 

**

Un quart d’heure. Un quart d’heure que Jamie était monté sur le toit de la maison de Maria pour s’en griller une, comme il disait toujours. Il passait des heures là-haut, assis sur un muret, au bord du vide, à balancer ses jambes. Il regardait au loin avec ses grands airs, en inspirant lentement sur sa cigarette. C’est vrai qu’ils étaient beaux, les autres toits, plats et beiges comme les paumes vierges d’un millier de mains ouvertes vers la chaleur fondante de cette grosse pêche de soleil. Managua priait pour la paix, mais aussi sûrement pour la pluie tant le printemps était sec et brûlé et reniflait déjà la famine. Et puis, perdus au milieu des mains, quelques éclats rouges : des toits branlants, bricolés en ordre de tuiles fatiguées par le soleil. Jamie m’avait expliqué, c’était les maisons des envahisseurs espagnols ou portugais qu’ils avaient construites.

J’escalade les marches, quatre à quatre et puis en poussant le loquet de la porte, la lumière me prend aux yeux. Je gueule un peu fort vers le dos de Jamie en contre-jour, en essayant d’avoir l’air tranquille, faire comme si de rien n’était : “Allez viens, on va au bar ! On fumera en chemin ! ”

Il me répond sans se retourner, mais j’entends dans sa voix qu’il sourit. Ça me fait chaud au cœur :

“Il est même pas cinq heures, Juan, on va pas commencer à boire

si tôt.

– On s’en fout, on sort. T’en a pas marre de tes toits ? ”

Je vais m’asseoir à côté de lui. Ses yeux sont un peu vides. On dirait un vieux berger aveugle et à moitié fou qui regarde son troupeau paître.

– Ils seront encore là ce soir les toits, hein, ils vont pas s’échapper.

– C’est pas les toits que je regarde.

– C’est quoi alors ?

– Viens voir.

Je me penche un peu par-dessus la rambarde, mais doucement, parce que j’ai peur du vide.

Dans la cour intérieure de l’auberge, au milieu des plantes, un peu comme agrippée à l’anse d’un arrosoir en fer rouge, il y a la fille à Maria. Elle doit avoir dans les dix-sept ans et d’ici, on voit très bien son décolleté. Je ne connais pas son prénom, mais elle inspire quand même la pâte sablée et jaune des gâteaux qu’on à envie de pétrir avec la main et toutes les autres parties du corps.

Et c’est vrai que sa robe à pois de jardinage découvre beaucoup plus qu’elle ne couvre alors les yeux font comme les oiseaux qui ont les ailes cassées et qui doivent amerrir en urgence dans les perles de sueurs qui reluisent sur les bosses de ses seins.

Comme un plongeon dans la mer, avec les requins.

Son ventre est un peu gras, mais comme le gras d’agneau, appétissant.

– Je comprends mieux.

Elle a encore passé quelques minutes à arroser ses plantes et puis elle s’est assise à l’ombre d’un olivier en pot et nous sommes restés là, comme des cons, à regarder cette fille arroser ses plantes en chantonnant, ce bonheur un peu doux qu’il faut arrêter d’être un conquérant pour pouvoir vraiment le conquérir.

Tout ça, c’était pas fait pour nous et nous sommes allés boire un verre, bras dessus, bras dessous.


 

Moment 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jamie maintenant, il fait plein de peintures. Tous les jours, sur son toit. Il a acheté des crayons et puis des mines qui ressemblent à des gros bouts de charbon noir. Ça lui coûte des fortunes en papier et puis toutes les choses pour dessiner aussi, comme ce grand chevalet en bois qu’il garde sur le toit et qu’il court vite rechercher les rares jours où il commence à pleuvoir.

J’aime bien le regarder peindre. Il prend les mines avec ses doigts et puis il les écrase. Quand il ne sait pas que je suis caché et que je l’observe, il parle tout seul, en anglais. C’est toujours des traits noirs, gras, poudreux ou nets mais qui se croisent. Parfois, ça m’évoque dans la tête des choses comme des animaux, des arbres ou des visages. A d’autres moments, c’est vrai que ça fait peur, parce qu’il y a des clochers qui transpercent un carré, et moi je croyais que ce carré ça allait devenir une maison alors qu’en jetant de l’eau dessus il en fait un visage et le clocher devient peut-être quelque chose comme une corne de Satan ; ou alors il les mouille avec une éponge et les visages se mettent à pleurer langoureusement de tous leurs pores de graphite. La nuit je fais des cauchemars avec ces visages-là.

Une fois, il a monté un grand miroir sur le toit et il y est resté plusieurs jours.

Maria lui montait de la nourriture et de l’eau. Je suis monté moi aussi, une fois. Il se peignait en se regardant dans le miroir. Mais là d’un coup, les traits étaient plus nets et on aurait dit presque une photo. Il m’a envoyé chier, qu’il avait besoin de se concentrer et que je le dérangeais alors je ne suis plus jamais monté. Au bout de trois jours, il a appelé Maria parce qu’il avait soif. C’était tellement bon d’entendre sa voix, ça m’a ému tellement fort dans les tripes que je suis monté derrière Maria, un peu caché dans ses grandes jupes. En arrivant sur le toit, lâchant presque sa carafe des mains Maria avait ouvert grand la bouche :

– Mais c’est vous ! Quel bel autoportrait !

Jamie lui avait sourit.

– Vous êtes très doué monsieur Jamie !

Il m’a regardé mais au lieu de hurler il m’a sourit aussi.

– Comment tu trouves ?

– C’est bien fait, j’ai dit, parce que je savais pas vraiment quoi dire d’autre, t’es vraiment doué, elle a raison Maria.

Moi je trouvais qu’on aurait dit un portrait de moi, mais j’ai rien dit, et puis c’est vrai que ça fait longtemps que je me suis pas regardé dans un miroir.

 

**

Jamie descend enfin de son toit. C’est comme une heure de gloire pour Managua. Le soir tombe c’est el sol moriendo. Ce n’est plus vraiment le soleil, ça n’est pas encore la lune. Plutôt une tâche d’œuf, sanguine, étalée au pinceau dans le ciel. Il transforme toutes les villes en plage et même le goudron…

Nous sommes dans la rue et je ralentis un peu mon pas, pour voir Jamie de dos. Il marche fièrement, en saluant les vieux qu’on commence à bien connaître. Ses cheveux captent la chaleur du grand cadavre solaire

– Tu sais pourquoi je peins Juanito ?

Des semaines que j’attendais qu’il me pose cette question.

– Non non je sais pas, dis-moi pourquoi ?

J’ai répondu ça avec un peu trop d’excitation et je regrette tout de suite. Je suis sûr qu’il a remarqué parce qu’il sourit en coin.

– Peindre me fait du bien Juanito. Tu sais moi j’observe beaucoup, je regarde toujours autour de moi. Et là, enfin je transpose, j’agis.

– Mais on agissait avant. Là tu fais rien Jamie, tu fais des dessins. On a fait la guerre ensemble, on a fait la vadrouille aussi.

– Et qu’est-ce qu’on a retenu de tout ça hein ?

– On est amis.

– A cause de la guerre ?

– Moi je dirais plus à cause de la vadrouille.

– Et de la guerre, qu’est-ce que tu te rappelles de la guerre ?

– …

– Tu vas me répondre la jungle non ?

– J’en sais rien …

– Tu te souviens de quoi ? De Maya ? tu te souviens de Maya ?

– Oui, Maya je m’en souviens bien.

– Et Poupée ?

– Poupée aussi.

– Et Patricio tu t’en souviens ?

– … mal.

– Et tu fais confiance à ta mémoire Juanito ? Tu te souviens des morts ?

– Je sais pas.

– C’est les morts qui se souviennent Juanito. Tu te souviens de la jungle ? Hein tu te souviens ce qu’on a fait !? Juan !? Tu te souviens !? DIS-MOI !

Silence.

– Tu sais les silences c’est plus important que les paroles.

– … on l’a mangé.

– On lui a mâché la chair. Il détache chaque syllabe, sa salive fait des petits bruits de bulles.

– …

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Pourquoi tu cries Jamie ?

– J’ai pas crié.

– Si. A force de peindre tu deviens fou Jamie.

– Non, non. C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. Ça a toujours été toi le fou, n’essaie pas de te mentir.

– Quoi ? Pourquoi tu dis ça ?

Maintenant c’est moi qui m’énerve. Les gens nous regardent dans la rue.

– Il y a longtemps que tu as eu ta dernière crise Juan ?

– Dans le bar.

– Et c’était quand le bar ?

– La semaine dernière-

– Et qu’est-ce qu’il s’est passé dans le bar Juan ?

– …

– Est-ce que tu peux faire confiance à tes yeux Juan ? A tes oreilles ? Comment fais-tu pour le dire hein, ce qui est réel ?

– C’est pas moi qui suis fou ! C’est la guerre ! La guerre qu’est folle et puis c’est tout !

– Non Juanito. Tu te souviens Borache ?

– Oui.

– Est-ce qu’il était fou Borache ?

– …

– Est-ce que j’étais fou moi ?

– Toi c’est maintenant que t’es fou.

– Non Juanito. C’était pas la guerre, c’était toi. Et c’est toujours comme ça. Ça sera toujours comme ça.

Je ne sais pas quoi répondre. Il n’aurait pas dû descendre de son putain de toit.

Je ne veux plus lui parler, ça racle. Je ne veux plus le voir. Je veux qu’il meure.

J’ai envie de pleurer.

C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille.

C’était sorti comme ça. La nuit était tombée.

Comme une bombe sur ma gueule.

Nous n’avons plus parlé.

Nous avons marché, à la marge du monde, au milieu des rues. Un instant, j’ai cru voir les murs des maisons exploser sans qu’un seul grain de leurs poussières ne se pose sur les épaules de Jamie. Ce n’était que le vent. Est-ce que tu peux faire confiance à tes yeux Juan ?

Un corbeau me fixe. Un dernier regard, par-dessus l’aile, et il s’envole.

Il n’y a pas de corbeau à Managua, Juanito.

C’est toi le fou, c’est toi qui déraille. Comme du café salé dans la gorge.

Quelque chose était venu et s’était éteint. Il était où, merde… il était passé où le Jamie des débuts ? L’enfant blond qui avait peur des grenades ? Moi, j’étais la Mort et je le prenais dans mes bras.

Ça faisait combien de temps ? Deux ans ? Peut-être trois ? La guerre étire autant les jours que l’exil les écrase, et aujourd’hui je ne savais plus exactement quel âge nous avions. Tout recommence toujours, maintenant il y a que lui c’est un enfant mais c’est moi qui vis sur ses épaules, je sus grimpé, je redescends ? C’est qui l’enfant ?

 

**

Cette journée, c’était la pire de ma vie, et pourtant j’allais mieux.

Je m’éveillais comme le Christ et mon cœur battait moins vite.

Nous étions au bar. Il sol moriendo était enterré. La nuit était franche, belle.

Et je ne pensais plus qu’à la folie.

Est-ce que je suis fou Jamie ?

Est-ce que tu trouves que les autres ont l’air fou Juan ?

Non… enfin je crois pas.

Alors tout va bien.

Je ne suis pas sûr que cette conversation ait eu lieu.

 

**

“T’es un fou toi !”, elle dit, en exagérant un rire.

C’est santa Lucia comme on l’appelle, une ancienne pute qu’avait fait ses premières armes dans les garnisons militaires de la ville, bien avant la guerre. On la connaissait bien. Elle me parlait d’avions et moi je croyais qu’elle me parlait d’oiseaux et à un moment j’ai dit “mais ils nichent où ?”. Elle a ri et elle a dit : “T’es un fou toi !”.

Une seconde, ses yeux vitreux me fixent. Ils lui tombent presque sur la bouche, sur ses lèvres grasses et figées comme de la cire de bougie en un éternel sourire tragique. Les gars disent que les bites lui ont tellement écarté les lèvres que l’hiver elle attrape froid aux dents. “Pourquoi tu rigoles ?

– Pour rien.”

Au fond de la cour, devant la petite porte rouge, Jamie est assis à la table des sandinistes. Ils parlent politique. Ça lui arrive de plus en plus souvent. Il joue les adultes, il dit des grandes idées et des choses des universités de l’Europe et puis du matérialisme historique et tous les autres l’écoutent comme des gosses perdus qui ressemblent à des éponges avec des grands yeux admiratifs. Il épate toujours tout le monde Jamie, c’est facile quand on a fait l’Université, quand on a eu un père riche et intelligent. Je me demande quelle vie j’aurais eu si mon père avait été intelligent comme ça, peut-être que j’aurais été sergent au FSLN, ou même commandante. Sûr que j’aurais pas fait troufion. Il est vraiment con Jamie, d’avoir été que un petit soldat.

Mais ce soir c’est pas vraiment Trotski ou les choses des livres, ce qui les agite, c’est plutôt la radio. Ils ne parlent plus que du front sud.

“Les armées de la liberté ont franchi l’Escondido ! Les 15 000 hommes du Général Alvarez marchent sur El Chilamate ! ”

” La pacification approche pour le Sud du pays !”

” Le Nicaragua sera bientôt libre”

” L’insurrection de Punta Gorda a été matée ! Cette ville était l’un des bastions stratégiques des traîtres à la nation, la victoire approche !”

Et encore, et encore … On n’entend plus que ça.

Moi je dis “C’est que de la propagande” à cause que Jamie il m’a appris ce que ça voulait dire. Mais je crois que ça commence à vraiment les inquiéter, même si Punta Gorda a jamais été un bastion stratégique de personne parce que c’est juste un petit bled. Mais je crois que eux ils ont des réseaux et d’autres informations qui leur arrivent.

Je rejoins Jamie, à sa table, avec une bouteille de tequila artisanale, mais personne n’y touche. Ils n’ont pas le cœur à boire. Pour la première fois j’ai de la sympathie pour toutes ces petites têtes de gosses de riches qui ont cassé leurs jouets.

Celui qui s’appelle Felipe enchaîne les cigarettes en écoutant les nouvelles sur son poste radio.

“Les terroristes désertent ! “. La voix du radioman est nasillarde, trop aiguë. On l’appelle “la fouine”.

” – Taisez-vous les gars, y’a du nouveau. ”

La fouine raconte que les terroristes désertent le FSLN. Qu’ils fuient les villes et s’éparpillent dans les campagnes comme des rats. Ils sont dur à reconnaître mais ils essaieront de se mélanger au brave peuple nicaraguayen. Mais pour eux, il n’y aura aucun pardon. Il est formellement interdit à tous les citoyens patriotes de faire l’aumône à des mendiants inconnus. Le devoir national exige que chaque citoyen fasse tout son possible pour leur nuire. Si vous apercevez un vagabond dans les campagnes ou dans les villes, signalez-le au poste de police le plus proche et le gouvernement vous récompensera. Si votre voisine vit seule depuis plusieurs mois ou plusieurs années et que ses fils ne rentrent pas en héros, signalez-le au poste de police le plus proche et le gouvernement vous récompensera. Et ça continue.

Une goutte de sueur froide qui coule sur le dos.

Nos cœurs battent au ralenti.

” – C’est la fin des beaux jours, amigos.”

Nous ne fêtons pas ce soir. Les quelques gars qui dansent encore ont l’air de ces morts qui renaissent un jour par an pour aller cueillir quelques filles ou quelques fleurs dans les allées du cimetière.

Moi je regarde Felipe, ses petites lunettes, sa chemise en toile, ses épaules trop maigres… Il est affalé sur la table, au milieu d’une partie de carte avortée, arrêtée en plein milieu parce que personne ne s’amusait ; les valets et les rois agonisent parmi les verres et les mégots, leurs chairs picorées par les corbeaux sur le champ de bataille.

Nous rentrons tôt, mais Maria dort déjà.

La chambre me fait de plus en plus peur. Jamie accroche tous ses dessins sur les murs avec des clous et ça se voit bien qu’il ne dessine plus que des visages. Toujours ce même visage qui me fait penser au mien. J’ai vérifié dans un miroir. Même le plafond commence à se peupler de mes yeux, de mon nez, de mon front, de mes cheveux noirs de graphite barbouillé.

C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille.

 

**

Sous moi le matelas du lit mais partout ailleurs, devant, derrière, dessus, à droite, à gauche : les portraits noirs accrochés… Dehors, (fenêtre) c’est le bruit de tout le monde qui prépare Pâques, des banderoles partout… mais moi sans couleurs.

Pourquoi ça bloque ? Hein ? Je sens quelque chose. Je vois bien que c’est là, tout près, juste à la lisière de la conscience, comme ces nuages de poussière flottants que l’on n’aperçoit qu’avec un rayon de soleil. Je voudrais le toucher mais dans l’intérieur de ma tête je n’ai pas de membre, pas de mains, pas de doigts, pas de nerfs. Et cet intérieur de la tête ? Est-ce que c’est bien dans la tête déjà ? Pourquoi pas dans le thorax ? Ou dans le ventre ? Est-ce qu’on peut faire une géographie de ces choses ? C’est trop compliqué… ça bloque. Ce n’est pas comme un mur ou comme une falaise, c’est plutôt une plaine, une grande steppe infinie et le Juan qui n’est pas vraiment moi parce qu’il n’a pas de corps se dissout dans l’immensité. Non Juanito, tu ne dois pas te perdre en toi-même. Je comprends pas. Tu dois avoir une boussole qui indique quelque chose de précis. Le Nord ? Non, Jamie rit dans ma tête, non ça ne sert à rien le Nord quand on pense. Tu dois chercher quelque chose de précis, un souvenir par exemple. Pense à un souvenir, penses-y fort. Mais comment je sais où il est ? Quoi ? Le souvenir ? Il est à quel endroit de la plaine ? Derrière quelle montagne ? Dans quelle direction ? Voyage dans le temps Juan, reste dans la plaine et enfonce-toi dans la terre, chercher un autre moment de la plaine, son passé. Mais je sais que j’ai une mémoire, je suis pas con.

Alors pourquoi ça bloque ? Jamie n’est pas avec moi dans la chambre, mais une fois il m’avait hypnotisé avec sa psychiatrie et c’est lui qui m’avait dit de me forcer à penser. Aujourd’hui ça bloque.

Parce qu’il y a des parasites.

Jamie ne va pas bien, et je ne pense qu’à ça, quand je marche, quand je mange, quand je parle avec les gens, quand je danse. Et maintenant nous sommes recherchés, où alors nous le serons, tôt ou tard. Parfois, la vie avait l’air de s’en foutre, demain il y aurait des confettis et des carnavals et des messes joyeuses et les feux de Pâques. Et pendant les danses, il y aurait des morts et des tortures.

Tout va imploser.

Le voyage, ça, vraiment, c’était plus simple. Nous n’avions que le poids de nos os à porter et il n’y avait pas d’autre sens au monde que nos deux narcissismes fraternels. Les arbres poussaient pour nous accueillir et mourraient après notre passage. Le monde entier, il existait… comment dire ? … il existait simultanément à nos yeux. Tu regardes un champ, il vit. Tu regardes ailleurs et le maïs meurt. Et puis tu regardes à nouveau le champ et tout a repoussé dans l’espace des secondes de ton regard. C’est dur à comprendre pour le Juan-moi. Les autres hommes étaient des anges qui descendaient sur terre, faire semblant de vivre pour nous accueillir ou juste nous saluer ou même nous insulter ou nous poursuivre. L’important c’était qu’après notre passage, ils remontaient dans les cieux et cessaient d’exister.

A Managua, tout allait imploser.

Les autres n’étaient plus des anges. Ils étaient là, chaque jour. Ils pourchassaient les déserteurs. La purge avait commencé : tous les jours la radio s’en donnerait à cœur joie, il y aurait des condamnations à mort, des fusillés au poteau. Felipe et les autres racontaient des histoires de prisonniers embarqués dans des avions puis lâchés au milieu de l’océan. “Comme ces granulés de nourriture pour poisson qui tombent en flocons dans les aquariums” disait Jamie, mais, maintenant, ça ne faisait plus rire que lui.

Il devenait dingue, Jamie, de plus en plus. Felipe m’a confié qu’il passait toutes les nuits voir santa Lucia, la vieille pute. “Eh dis voir, c’est un grand tricard ton pote !”. Connard.

Une petite tête passe la porte et me fait sursauter.

“Je vous ait fait peur monsieur Juan ?”

C’est la fille à Maria, que j’arrive pas à me rappeler son nom. Avec sa mèche et les lunettes que sa mère avait pu lui acheter grâce à notre argent, elle avait la gueule d’un ange.

“Vous voulez une tequila ?”

Sa vieille mère dort, nous ferons peut-être la fête ce soir, finalement.

Je la suis dans les escaliers qui montent vers le toit. Jamie peint, avec juste la lumière couchante. Je m’assois dans le petit canapé et la fille à Maria me verse un peu du contenu d’une cruche dans un gobelet. De la tequila avec de l’eau pétillante et des gros morceaux de mangue. C’est délicieux. Dans l’air de la nuit, le petit poste de radio diffuse du blues américain entre un bilan gouvernemental et un sermon de Pâques.

– Qu’est-ce que tu fais demain petite ?

– Je sais pas, je vais aller faire la fête avec mes amies je pense.

– Tu bois comme nous ? J’ai dit.

Je lui fais un verre et elle rigole.

– Maman dit que j’ai pas le droit de toucher à ça normalement.

– On s’en fout, chiquita, c’est Pâques, c’est presque le sang du Christ. C’est la vieille Maria qui dit que tu dois pas boire ?

Jamie nous écoute pas. Il regarde sa toile – toujours le même visage noir et broussailleux et d’une joie sauvage – sans lâcher son sourire de gosse. C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. C’est son corps qui dit ça – et puis ses cheveux blonds et puis ces yeux même quand ils ne me regardent pas ils disent : C’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. Me regardes pas connard.

– Oui elle dit que ça rend fou.

Un instant je regarde les gros bouts de mangue qui flottent comme des organes dans mon verre.

– Les fruits ça rend fou ? Et puis j’ajoute : “Eh tu savais ça Jamie ?”

Il lâche son pinceau et vient nous rejoindre.

– Tu connais la Datura ? C’est une plante qui rend fou. On avait traité des cas, quand j’étais jeune. C’est une petite pousse, un genre de mandragore des jungles, elle contient un neurotoxique puissant, le pire, c’est les racines. Les aztèques mangent leurs feuilles et partent marcher dans la jungle. Et ils parlent avec les dieux.

– Avec les dieux ?

– Oui petite, avec les dieux. Ils disent même qu’ils voient dans la forêt à quoi ressemblera leur vie après la mort.

– Mais tu crois à ces conneries toi ?

– Pourquoi pas ? Hein ?

– Mais alors, monsieur Jamie, vous croyez aux dieux ?

Je regarde Jamie parler à la fille de ces créatures étranges qui demandent à leurs fidèles de leur offrir des cœurs humains, avec leurs têtes de chiens ou de chacal.

Le soleil rougit le ciel et puis les clavicules des nuages et puis aussi les creux du visage de Jamie qui continue à parler de sacrifices. Mais il ne fait que draguer la petite.

– Quel âge tu as ?

– Moi, j’ai eu 19 ans en septembre.

– Et qu’est-ce que tu as vécu en 19 ans hein ?

– J’ai toujours vécu avec maman, ici, à Managua et puis …

– Tu sais ce qu’on a vécu nous ? Tu sais ce qu’on a vécu avec Juan ?

– Laisse-là parler Jamie…

– On a fait la guerre, on est des soldats des vrais.

– Ta gueule Jamie.

On devait surtout jamais dire d’où on venait. Ça pourrait même être dangereux pour Maria. Je sais pas si elle se doute de ce que nous sommes…

Il continue à parler. Ta gueule Jamie, écoute putain.

La radio ne diffuse plus du blues. C’est une nouvelle annonce du gouvernement de Somoza.

“Le front Sud est tombé. Le FSLN est en fuite.” T’as entendu la radio petite ? Tu en penses quoi ?

La fille hésite.

– Allez, n’aie pas peur.

– Je crois … que je suis contente parce que la guerre est bientôt finie.

Elle a la voix satisfaite des enfants qui ont trouvé la bonne réponse à une question,

– Et tu penses à tous ces gens ? Hein ? Ceux qui vont se faire capturer et torturer pour rien ? Pour rien parce qu’ils finiront au poteau avec une balle dans la poitrine ? Strictement tous, tu m’entends, pas un seul ne sera épargné ! C’est toujours comme ça.

– Arrêtes Jamie, ça sert à rien putain …

– Je sais pas …

– T’as déjà fait l’amour petite ?

– Ça oui.

Elle rigole. C’est mieux comme conversation. Rien qu’à entendre ces mots, j’ai une érection. Dans la bouche de Jamie, même les mots ils sont sensuels.

Douleur dans le ventre – ma ceinture serre serre serre et fait comme un garrot à ma verge … je suis trop dur. ça monte jusque dans ma tête est-ce que c’est ma queue ou ma colonne vertébrale … il y a mon gland, serré et presque noir tant la chair rouge se putréfie du sang pourri qui la gonfle c’est ma tête, ma peau noire comme la peau de la nuit qu’est tirée à quatre épingles dans le ciel c’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille. Je suis pas la nuit. Je suis pas la nuit. Quelle heure il est ? Huit heures ? Et elle dort déjà la vieille Maria. J’écoute plus les conversations. Jamie il a sa main sur la cuisse nue de la fille, il a remonté un peu sa jupe. Je ne suis pas en érection. C’est son érection à lui que je sens et moi ce que je sens c’est une douleur. Concentre-toi, Juan. Tu n’es pas fou, c’est pas toi qui déraille.

Mais ……. son érection à lui …. je la sens sur mes cuisses alors que nous ne touchons pas, c’est elle qu’il touche. Est-ce que je la sens ?

Ils partent. Où est-ce qu’ils vont ? Dans la chambre, sûrement.

Moi je resterai là, stoïque sur le toit et puis seul face à la nuit avec mes armes qui ne tranchent plus.

Et ils descendent, ils bougent, ils bougent tant qu’ils ne sont plus là. Elle est dans la chambre, elle est ivre et rigole beaucoup, ses joues sont roses de tequila et de chaleurs. Je passe mes mains sous sa robe, et pourtant je suis assis sur le toit, dans la nuit, seul avec ma tequila, et pourtant je sens ses hanches sous mes doigts, puis son ventre et bientôt … non. Je suis sur le toit. Je suis seul. Tu es seul Juan. et bientôt, je passe mes mains sur ses seins, frêles mais fiers, sous le tissu de la robe.

Regarde dans la nuit, fixe son gros cœur noir : ne pense qu’à ça.

J’allume une cigarette, la cigarette de l’amour qui n’aura pas lieu.

Mais au bout de quelques minutes Jamie revient. Je l’entends qui monte les escaliers, doucement, puis il passe la porte et pénètre sur le toit avec un genre de tendresse. Il est torse nu, il n’a presque pas de poils et il s’approche de moi qui suis de dos et qui ne l’a pas remarqué et il se penche et colle ses lèvres sur mon oreille sa barbe blonde caresse ma joue et il dit : “Rejoins-nous, Juanito.”

**

Nous n’avons pas joui ensemble, mais ça ne faisait rien. C’est moi qui ai craqué, mais je ne voulais pas. Je suis resté en elle, flasque essoufflé, j’ai fermé les yeux et j’ai écouté avec tout mon corps Jamie qui lui faisait l’amour. Il a joui lui aussi et nous sommes sorti en même temps, nous avons laissé la fille trempée et enroulée de bonheur dans le lit. Au bout de quelques minutes, elle dormait, c’est la tequila qui fait ça.

 

**

Allez, j’ai dit, on se casse.

Pourtant, Jamie il est très calme. Il n’a même pas remis son caleçon et moi non plus. Nous cherchons encore nos souffles et lui son visage est encore rose alors je pense que le mien aussi. Sur le toit de la maison, il y a encore le pichet de Tequila et je nous sers deux verres.

– Pourquoi Juan ?

– Parce qu’ici c’est la merde, tu comprends pas ? Tu vois pas ? On fait n’importe quoi, elles ont aucun sens, les choses, qu’est-ce qu’on y peut ? C’est pas pour nous c’est tout. Tu crois que c’est une bonne idée de baiser comme ça des filles ? De rien faire d’autre que boire et danser ? Et puis ils vont nous traquer maintenant, les chiens, ils ont la dalle, les crocs. C’est eux qu’ont gagné et ils auront plus peur de rien, tout le monde va s’en foutre de nous et de nos vies aussi. C’est quoi qu’on va devenir ? Du silence qui fait du bruit et puis rien d’autre ? Je veux pas de ça Jamie, c’est pas nous ça. Allez, on se casse, on a plus rien à foutre ici, les routes c’était mieux ! Ils nous trouveront à Managua, ils arrêtent pas de le dire à la radio. Même les autres, ceux du bar, il y en a qui ont fui. Si on reste ici, on crève.

– Les routes c’étaient pour fuir la guerre, et le camp Juan. Tu veux retourner dans la jungle ?

– Non, j’ai presque crié, pourquoi tu dis ça ?! je veux pas la jungle, je veux la vie.

– La vie c’est ici, à Managua, tu le sais très bien.

– Mais putain y’a pas partout de la jungle ! On peut marcher sur des routes où y’a pas de jungle.

– Tu sais très bien qu’ils nous traqueront partout. C’est soit la jungle, soit la prison. Ici, au moins, on a une chance de se faire oublier. Réfléchis, Juanito, les autres compas n’auront jamais le temps d’atteindre Managua. Personne ne peut imaginer qu’ils traversent le pays d’Est en Ouest et qu’ils arrivent en vie. L’ennemi le sait. Les purges, les traques, tout ça ce sera à l’Est, pas ici.

– Et nous alors ? Hein ?

– Mais nous on a eu de la chance mec. On est parti plus tôt. On a déserté avant les autres.

– On est des lâches Jamie, rien que des sales lâches pleins de viandes et d’os pourris qui font rien d’autre que de courir et de croire qu’on vole et qu’on va pas s’écraser.

– Qu’est-ce que tu en sais ? Tu l’as dit toi-même, on voulait la vie. Nous on y était pour rien. C’est le FSLN qui nous a abandonnés, c’est eux qui nous ont laissés pourrir dans la jungle. Tu te souviens comme le capitaine attendait les ordres ? Devant sa petite radio ?

– Mais …

J’avais plus rien à dire. Faire que baiser et boire en attendant qu’ils nous trouvent et qu’ils nous crèvent ? Peut-être que Jamie avait raison, peut-être qu’ils penseraient pas à fouiller Managua ? Nous, c’était vraiment pas une chose qu’était possible. Ils racleraient partout, comme les putains de chiens qu’ils sont. Je me rappelle leurs costumes noirs et leurs mitrailleuses et comme ils riaient…

– C’était nous les Justes, Juanito.

– Ça veut dire quoi ça ?

– Nous étions sur le bon chemin, nous étions dans le vrai, mais nous avons perdu.

– Tu veux dire le socialisme et puis toutes les autres choses rouges ?

– Oui.

– Je me souviens juste que les autres c’étaient des monstres.

– C’étaient pas des monstres, juste des hommes. Nous, par contre, nous étions des anges.

– C’est toi qui dérailles Jamie. T’es cinglé.

J’ai imité sa voix. Dans sa gueule.

Il a ri un peu.

– Tu sais, j’ai un de mes anciens profs, Roy Albuquerque il s’appelle, qui travaille au Guatemala, maintenant. Il dirige une prison pour le gouvernement. Nous nous écrivons beaucoup en ce moment.

– Pourquoi tu lui écris ? C’est qui ce gars ?

J’ai plus envie de crier fort, il change toujours le sujet de la conversation et puis toujours aussi il parle, il parle et à la fin c’est lui qu’a raison. Alors je sais ce qui va arriver et je la ferme.

– C’est quelqu’un de très religieux, il lit beaucoup la Bible. Il a une théorie intéressante sur les anges.

– Il fait de la psychiatrie avec des anges ?

– Voilà.

Comme il a à l’air en paix et doux Jamie. Il reprend :

– Il pense que ceux qui ont écrit la Bible étaient fascinés par l’âme humaine : trop obscure, trop souvent tranchée, ouverte, brisée et folle. Alors ils ont inventé les anges et les visions, pour expliquer la folie. La folie est un don de Dieu, elle permet de lui parler, de le voir. Les cinglés se sont les messagers de Dieu, Juanito. Alors, si on croit Albuquerque, je veux bien être cinglé.

– Mais je croyais que Dieu, il existait pas. ?

– C’est ce que je pense, ouais.

Je comprends pas grand chose, mais c’est vrai que c’était toujours beau quand il parlait Jamie.

Au bout d’un moment j’ai regardé Jamie et j’ai dit :

– Et donc toi, tu crois que Dieu, il est socialiste ?

Rire.

– Non, mais je crois que tu as tort, ils viendront pas nous chercher à Managua.

– On verra bien, j’ai dit avec du défi dans la voix.

– Ouais, on verra bien.

– Demain c’est la fête à son fils, et un jour de pardon comme ils disent.

– Tu verras le pardon, tu le verras Juanito.

– De quoi ?

– Demain c’est l’anniversaire de Santiago. J’ai préparé une suprise.


 

Moment 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je lui taille ses plumes, à Jamie. Ça me prend le soir, avec un couteau à lame courbe, je lui travaille dans leur chair quelques bambous que j’achète à un petit paysan du marché. Avec les bambous aiguisés, il dessine, il les plonge dans une encre noire et puis il étire l’encre sur des toiles. J’avais voulu lui faire ça pour essayer de bousculer un peu sa tête, qu’il tourne ses doigts dans d’autres directions et puis des arabesques différentes ; mais il a toujours continué à les faire, ces visages dessinés de moi.

C’est ça que je suis en train de faire lorsqu’il débarque dans la petite cour intérieure de la maison de Maria. “Ce soir, c’est l’anniversaire de Santiago, il le fête à la Lune Bleue. Il y aura aussi toutes les danseuses de Pâques.”

On avait décidé il y a quelques jours de freiner un peu. Sortir c’était se mettre en danger. Felipe avait été arrêté par la Guardia. Il n’y était pas resté longtemps dans les geôles. Il y avait eu un interrogatoire, quelques droites dans la gueule. Nous on avait vu pire, mais pour lui et son petit cercle d’enfants gâtés, ça leur faisait bizarre, ils avaient rangé les trompettes et maintenant le soir ils étaient tout calmes. C’est que s’ils l’avaient lâché le Felipe, c’était pour mieux le surveiller, il se faisait suivre par des types du gouvernement, ils cherchaient à faire tomber le réseau.

Moi j’ai dit à Jamie qu’ils se faisaient des histoires au gouvernement parce que vraiment, une brochette d’intellos autour d’une table ça allait pas changer l’histoire mais Jamie il avait l’air de dire que je me doutais pas de la taille du réseau que c’était, les sandinistes et que ça faisait des années qu’ils préparaient l’offensive finale en sapant les défenses de la ville depuis l’intérieur. « Tu vois ! J’ai dit, tu vois qu’il y aura aussi des purges dans Managua ! Ils sont pas cons ! », il a rien répondu, juste : « t’en fais pas Juanito, tu t’en fais toujours trop ». Pourtant Felipe disait que, les soirs, au bar, ils se retrouvaient toujours à la petite table en fer devant la porte rouge, mais il disait aussi que tout avait changé, qu’il n’y avait plus de paris sur les cigarettes, qu’on n’invitait plus les policiers et que dans les poches de chemise les revolvers avaient remplacé les cartes. C’était marrant, la plupart d’entre eux, ils avaient jamais tiré une balle de leur vie. Moi j’y croyais pas vraiment, mais bon, peut-être qu’il avait raison.

Quand il me faisait ces confidences, c’était toujours les soirs, sur le toit de la maison, comme si la nuit nous protégeait. Et même si moi j’étais sûr qu’il trempait un peu là-dedans, on aurait dit qu’il planait au-dessus de tout ça. En fait, même, ça le faisait marrer.

C’était dérangeant

il riait tout seul le soir

on écoutait la radio et puis c’était tout comme on avait prévu

tortures

révolutionnaires fusillés

cadavres jetés vivants dans la mer

le diable chantait dans le poste

et Jamie riait tout seul le soir

 

**

Ce soir, il est intenable, le Jamie. Il est surexcité. Il boit des cafés, il a déjà fumé un paquet entier à lui tout seul. Les festivités allumaient les rues, on les entendait depuis la cour intérieure, par la fenêtre, on en voyait les couleurs. Il y avait des rubans, des costumes, des feux de joie devant chaque église, les marchands de caramel tournaient dans leurs petits wagons et distribuaient un peu de sucre aux enfants pauvres. Jamie, lui, il a passé la journée chez Maria, à tripoter sa fille en douce, une main aux fesses de temps en temps et puis des allusions, je crois qu’ils ont couché ensemble cet après-midi.

Il est comme hier soir, il parle bizarre, il parle avec des genres de trucs un peu bibliques ou des images, il finit ses phrases par tu verras Juanito, tu verras. Et moi je voulais pas voir et j’avais pas envie parce que j’avais peur.

On est dans le jardin, moi je suis assis à la table, avec Maria qui me raconte des histoires de son mari. Jamie il papillonne entre toutes les plantes aromatiques en pots, il pince une feuille du bout des doigts et la plaque sous son nez et snnnnnnnn il respire fort, avec ce sourire que je lui connais pas et qu’il a de plus en plus et que les rires idiots de la petite fille arrosent, comme ces pluies chaudes qu’il y a en été.

– Vous aimez le thym Maria ?

– Oh oui Monsieur Jamie, ça donne de la saveur aux ragoûts ! Tiens, ce soir, je vous fais un ragoût avec la viande que vous avez ramenée du marché !

– Avec plaisir, Maria.

C’était quoi tout ça ?

– Nous sortons Juan et moi ce soir, nous rentrerons manger tard, gardez-le au chaud.

– On sort ce soir nous ?

Jamie veut les rejoindre, c’est un anniversaire et il veut offrir une toile. Il nous l’a montrée hier soir. C’était un dessin de lui, ou de moi selon comme on voyait les choses, et ce visage qui n’avait pas de nom il était couronné, un genre de diadème en feuilles, en lianes et en épines qui lui ceignait le front comme une main douloureuse.

Pourquoi il offre les dessins ? Qu’est-ce que c’est ça comme cadeau ? Il va le mettre dans le salon de sa mère et elle dira que c’est laid. Ni Maria ni sa fille ne rentraient plus dans notre chambre. Elles en avaient peur et même l’aura noire et profondément goule qui pulsait des dessins s’échappait maintenant et regardait vers le monde, parce que Jamie il avait commencé à accrocher ses dessins sur l’extérieur de la porte et même un peu sur les murs– du couloirs. Comme une maladie ou une gangrène, le visage unique se répand dans la maison. Il avait éclos à l’abri utérin de la chambre et maintenant il partait dans une conquête un peu bactériologique et un peu trop rapide. Ma gueule est devenue une épidémie et les regards des deux femmes évitent celui des visages qui sont un grand totem interdit, un air qui plane. Et voilà que Jamie il allait carrément faire sortir un visage de la maison, le prendre sous son bras et se promener dans la rue, le balader au café et l’exhiber à la face du monde. C’est un des plus beaux c’est vrai, avec sa couronne de roi et puis son sourire d’enfant.

– Et à qui allez-vous l’offrir, Monsieur Jamie ?

– A l’un de mes meilleurs amis. Il a trente-trois ans aujourd’hui.

Je redoute ce moment de sortir, je me sens mal, j’ai la nausée, ça me fait peur, juste l’idée de retourner dans les rues et je suis terrorisé. Mais la chambre aussi elle me fait peur. Elle est où la paix ?

Jamie décide qu’il est l’heure, il ne l’a pas dit, il l’a gongué. Les mots ont bousculé mon cœur comme des coups d’épaules.

Il embrasse Maria sur les deux joues et il claque un gros baiser sur le front de la petite. Il marche vers celle des portes qui ouvre directement sur la rue.

Et là crac, c’est vrai, la rue s’ouvre en grand comme la bouche de ces condamnés au poteau quand ils reçoivent la balle dans le ventre.

Marcher, ce n’est rien, c’est passer la porte de la Lune Bleue qui est dur.

Tout à l’air normal, il est un peu tôt pour les danses mais la musique est bien là. Plus joyeuse que d’habitude. Partout dans la cour, des guirlandes roses, jaunes, bleues et vertes serpentent et il y a par-dessus le bar extérieur un gros croissant de lune découpé dans du carton bleu. Des emballages brillants de bonbons et de caramels dorés qui volettent avec un petit peu du vent. Les gens ont ramené leurs gosses et ils se font des maquillages avec des épices et des encres. C’est la vieille pute, Santa Lucia, qui a ramené son matériel, ses pinceaux, ses miroirs, ses crayons, ses poudres, ses mascaras, ses rouges à lèvres, ses fards à joues et à paupières, ses nacres, ses mouches. Son visage de clown au chômage éclate en rires et en chairs pendant qu’elle barbouille les gamines et aussi les gamins. On voit la ligne flasque de son entre sein qui gigote sous ses dentelles quand elle se penche pour souligner un œil, rosir une joue ou engraisser une lèvre de cette immonde chose rouge et visqueuse. Alors les gosses se chamaillent et courent partout. Leurs parents ils boivent de la bière et mangent des tonnes de pommes de terre aux anchois parce que la nourriture est gratuite dans tous les bars de Managua quand c’est Pâques.

Il n’y a pas de corbeaux à Managua, il n’y a que des pigeons qui se déplacent en bancs comme des sardines mais boiteux et gauches et veules. Ils envahissent la cour de la Lune Bleue et, il y en a sous les tables, posés sur le gros croissant de carton, leurs plumes s’éparpillent sur les tables et beigent de leurs couleurs tous les petits papiers brillants.

A côté de la petite porte rouge, celle qui descend vers la cave à musique, toujours la même, on ne voit qu’eux. Autour de leur table en fer, elles s’alignent, leurs têtes, leurs épaules. Gros et maigres et petits et grands et surtout il y en a beaucoup qui portent des lunettes, ça leur affine le visage et fait un peu bêler leur nez.

Jamie me prend par la main et nous marchons au milieu des enfants comme on marcherait au milieu de la mer. Il porte sa toile emballée dans du journal par-dessus sa tête pour la protéger de l’ouragan de paillettes et de colorants qui secoue les airs. Comme il est digne quand il marche… Tous nous saluent et nous nous asseyons parmi eux. La dernière fois que nous nous étions vu c’était il y a plus de deux semaines. Ils prennent des nouvelles. Ils ont l’air content de nous voir. Le frère de Felipe, le petit Santiago, me sert un grand verre de sangria et nous trinquons tous ensemble. Il me regarde à travers les mêmes lunettes que celles de son frère et on voit bien son petit air de lait : “A ta santé Juan !”. A sa gauche, il y a celui qui s’appelle Izca, c’est un gros maya, un gars immigré du Guatemala, un peu sale, qui ne quitte jamais son débardeur et sa barbe de trois ans, il à l’air d’un genre de mécanicien mais avec vraiment un air méchant. Il passe ses soirées à hurler en tapant dans le dos de son meilleur ami, Bart, un yankee d’une famille d’aristocrates, un vrai gosse de riche qui ressemble à un roseau prêt à rompre. Jamie dit que c’est lui le plus intelligent de tous, mais c’est parce qu’ils s’entendent bien, entre petits bourgeois américains. Bart, il adore Jamie, parce que s’il avait fait la guerre lui aussi, il serait probablement Jamie, mais il n’a jamais tenu une arme, et son pistolet qui pèse dans sa manche, on sent que ça le dérange. Il y en a d’autre des petits bourgeois, le plus sympa c’est quand même Pedro parce que c’est un grand déconneur et aussi le meilleur joueur de cartes, son défaut, je crois, c’est d’être le plus lâche. Lui aussi il n’était plus ressorti depuis que la fouine avait chanté le début de la traque, il s’était terré chez sa mère et n’était ressorti que pour Pâques. Je balaye la table du regard, on dirait à peine des hommes. Je hais surtout leurs chemises. La plus laide c’est celle à Mateo, elle est rose et lui donne des airs de femme pas terminée, il paraît que c’est la mode yankee, je ne l’aime pas beaucoup celui-là, il ne parle pas assez, il ne fait que danser, c’est un activiste du dimanche. C’est pas comme Andrès, né dans une famille de pêcheur de la côte Est, il est un peu comme moi, durci par le soleil et puis fier et vraiment sandiniste jusqu’au bout des ongles. Lui c’est carrément un fusil mitrailleur qu’il a caché dans une vieille valise en cuir, sous la table. Celui qui joue un peu timidement avec des cartes, c’est Simón. Lui aussi c’est quelque chose, un ancien Guardia, un perros converti, le seul qu’on avait jamais rencontré. Il disait que lui son combat, c’était son pays et que les luttes des autres, on s’en foutait. Il disait que l’empire des united states étoufferait jamais le Nicaragua et qu’il avait cessé de travailler pour les traîtres. Alors il était devenu guérillero, il avait de la gueule, c’est vrai mais Jamie m’avait dit que, chez les perros, il avait fait de l’administratif et depuis qu’il avait rallié le FSLN, il avait pas fait grand chose d’autre que boire de la bière à la Lune Bleue. Et puis aussi, il y a l’autre Juan, pas moi, encore un. Lui c’était un gars bizarre qui ne quittait jamais un vieux costard élimé et qui préparait des poisons avec de l’essence et de l’eau de javel dans le garage de ses parents. Il disait qu’il les essayait sur des rats et qu’un jour il rentrerait au gouvernement et qu’il ferait un attentat au poison sur ce salopard de Somoza. Il en manque un à la table, c’est Tomás, un pompier de la ville qu’avait les mains et les avants bras tout scarifiés de peau rose à cause des incendies, un brave type, pas un meneur, pas souvent à rire, mais agréable. Les autres me disent qu’il est juste parti pisser.

Tous ces hommes sont assez silencieux, nous regardons Santiago, pas le frère à Felipe, celui qui est carré, et plus grand et avec une grande barbe.

C’est son anniversaire que nous fêtons. Quel âge il a déjà ?

– Eh camarade, quel âge tu vas avoir ?

– Trente-trois.

– Trente-trois ?! Putain mais t’es le papa ici !

Nous rions. L’autre Juan il est assez discret et c’est pendant un de ses silences que Jamie il a décidé de lui offrir la toile.

Attends… j’en ai oublié un, je sais pas comment il s’appelle lui, je l’ai déjà vu, c’est le fils de Santa Lucia qui s’est fait racolé à la table à force de traîner sa carcasse à la Lune Bleue. Il dit pas grand chose, je crois qu’il est un peu diminué, il vient toujours me parler. Il est un peu agaçant mais bon, je l’aime bien quand même. Il doit pas avoir quinze ans.

C’est le seul qui vraiment a l’air d’adorer le tableau avant de l’avoir vu, il le lâche pas des yeux, ce gros rectangle de papier journal. Et quand tout ça se déchire et que mon visage apparaît dans les confettis de Pâques, il y a un grand silence. Le portrait ne fait pas l’unanimité. Il y en a qui me reconnaissent, d’autres qui disent que vraiment c’est très beau, ou très subversif, ou très moderne. Qu’est-ce que c’est qu’un dessin moderne ? Ce qui les dérange c’est que c’est le portrait à la couronne comme ils disent. C’est toute une affaire de symboles, pour eux. Tous ensemble, tous les soirs ils discutent de brûler des couronnes. Mais le grand Santiago se fend d’un sourire compréhensif et assez doux, il se lève et prend Jamie dans ses bras. Je crois qu’il aura pas d’autre cadeau que cette parodie d’un Juanito royal.

Maintenant la fête peut commencer et sur la table c’est le ballet des graisses et des fibres et des textures et des couleurs de tous les aliments de Pâques. Sur la table il y a une énorme tortilla bien lisse et tous ensemble nous la rompons comme un os en plongeant nos mains … elle se défracte en gros morceaux de pomme de terre sous nos doigts et nous les roulons dans de la chair de poisson grillée et tout ça s’asperge d’huile de piment et éclate dans les bouches qui rient trop fort et dégoulinent. Une jolie serveuse de la Lune Bleue nous amène un grand pichet en verre de dix litres de sangria qui devrait tenir quelques minutes et vraiment c’est beau d’avoir des choses en verre, parce que d’habitude tout est en plastique. Le patron a dû se servir dans la vaisselle de sa famille. C’est pas rien la vaisselle de famille, en tout cas dans les villes. Ils sont magnifiques ces reflets sangrieux qui globulent contre le verre.

Alors moi je prends le pichet et je le lève bien haut au milieu de la table et je dis “A Santiago !” et chacun tape sur la table du plat de sa main. Je fais le tour et à chacun je sers un gros verre rouge comme on verse le sang d’un oiseau sur un autel.

Alors il y eut un rire et ce rire c’était celui de Jamie

En lui servant son verre, à Jamie, je le prends dans mes bras et je le sers fort parce que je l’aime et que c’est un moment de bonheur. Il continue de rire, il ne s’arrête plus. Et moi je ris avec lui, parce que son rire il me le communique toujours.

Croiser son regard... silence.

C’est que son regard il me pénètre d’un coup, comme un clou qui s’enfonce et je trébuche et sans le vouloir je l’asperge du pichet de sangria et sûrement que ça l’a rafraîchi mais il continue de rire, comme s’il n’avait rien remarqué. C’était rien qu’un enfant qui m’avait couru dans les jambes.

– Pardon frère, j’ai dit.

– Ça ne fait rien, ce n’est que le début de la soirée. Tu sais que j’ai prévu un autre cadeau Juanito?

– Ah bon ?

– Oui, tu verras Juanito, tu verras.

Et alors Dieu il s’est mis comme un fou à tirer les cordes de ses cloches et ça fait dong dong dong. C’est l’heure de la Troisième Messe de Pâques, celle du soir, avant la plus belle, l’ultime, celle de Minuit. Les autres se dépêchent d’enfourner des boulettes de sardines et des olives, ils se gavent un peu comme des rongeurs en balayant la table. Ils sont debout, prêt à partir, Andrès a attrapé sa valise sous ses pieds et il la soupèse avec un air satisfait. Tout le monde range son flingue dans sa poche ou dans sa ceinture, discrètement, cachés dans le brouhaha des gosses qui se sont mis à hurler au premier dong.

Et là Dieu il tire trop fort, sur les cordes de ses cloches, il tire beaucoup trop fort et la grosse cloche du ciel, elle craque.

C’est le portail du jardin de la Lune Bleue, il a grincé et le fils de Santa Lucia il tend son doigt et il hurle tous ses hurlements et tous ses aigus au milieu des cloches : PERROS !

Tous se retournent d’un coup et devant nous l’enfer dévoile sa gueule. Il a la gueule d’une dizaine de type habillés en noir, flingues à la main, qui s’envolent comme des diables de quatre bagnoles garées en travers de la route. Le temps s’est à peine bloqué dans les os de nos mâchoires que déjà ils débarquent dans la cour et nous braquent

les mains sur la tête bande d’enculés aller aller à terre dong dong à côté il y a Pedro qui met ses mains sur sa tête il se jette comme un corps dans la boue à leurs pieds et ils s’allongent deux autres des types ont mis les mains sur la tête les enfants pleurent et hurlent et se sont réfugiés dans les bras des mères Que Pasa ? Que Pasa hurle le patron depuis son comptoir Ta gueule toi, reste-en dehors de ça ! ils sont armés les fumiers ?

OK tout le monde se calme il a dit Jamie et sa voix elle a porté toutes les éclipses solaires de l’histoire et il les a regardés dans les yeux ils ont commencé à baisser leurs armes et Jamie il a hurlé

aux armes !

Son pied cogne contre la table qui se renverse, il se met à couvert derrière et commence à tirer au pistolet

deux chiens creusés de rouge le museau dans les papiers brillants des caramels

une rafale s’abat dans le dos de Pedro qui était allongé dans la boue, devant eux, avec les mains sur la tête, tous ses muscles se détendent d’un coup, la boue étouffe le cri qui est remonté des nerfs et il s’endort dans les banderoles de couleurs

alors … atomes du monde … saturent l’air et la matière se révolte

le verre éclate sans raison le grand croissant de lune bleue décartonné de larmes silencieuses

les enfants sont accroupis dans leurs squelettes et ils ne mangent plus de caramel

dans les deux camps

dents

(qui est-ce qui pleure ?)

Une balle dans le mégaphone

le silence de la guerre

une trompette dans le ciel

les bruits déchirent les nuages

fusillade

le fond de l’abîme bruisse

du vent

et puis la mort

en plomb en plomb des cadavres sur le sol

une rafale qui cueille Tomás au ventre

son torse déchiré, comme de l’argile, comme des

morceaux de viandes

qui tombent

au milieu des pommes de terre et des olives

il ne reste qu’à mourir

courir

se cacher derrière un mur

se cacher dans les petits creux d’univers qu’il y a entre mes muscles et mes os

larmes

larmes

larmes pourtant j’en ai fait des guerres il est où mon courage ?

C’est faux Juan, tu le sais, c’est faux, c’était Jamie, c’était toujours Jamie, il te protégeait, il te couvrait il mentait il cachait ta lâcheté aux autres …. ça n’a jamais été un enfant …

je suis un enfant

alors je joue avec les petits papiers brillants et au milieu des balles je rampe … sous une table je m’assois

il y a du sang, je ne vois que des jambes et quand je vois le visage des jambes c’est qu’il s’écroule comme un pilier et qu’il est mort le corps au-dessus des jambes

tout ça c’est juste des jambes

alors je prends un papier brillant je le déplie et je mange un caramel

à côté de moi un enfant me fixe comme si j’étais le diable et … il mange un caramel lui aussi

au-milieu des jambes il y a la toile de Jamie, elle est encore plus laide, couverte de boue et d’un sang flasque

JUANITO ?

JUANITO ? T’ES OU PUTAIN ?

Je suis là je suis là JE SUIS LA JAMIE JAMIE jamie s’il te plaît Jamie entends-moi il ne reste que toi, il n’y a plus que toi, s’il te plaît sauve moi dis-moi qu’on ira ensemble au Paradis de Dieu socialiste ! s’il te plaît qu’est-ce qu’il nous reste ? Pas rien s’il te plaît pas le néant et les éléphants et les chauves-souris,

JAMIE PAS LA JUNGLE !

 

Alors il m’a trouvé. parce que des fois l’amour qui crie c’est une boussole

Juanito ? Visage de cire et de surprise puis réaction. Qu’est-ce que tu fous sous cette table putain ? Oui, on ira au paradis Juanito. Il rigole. Il continue à rire, ce n’est plus dans la radio qu’il chante le diable, c’est sur la Terre, autour de nous. Mais lui il continue à rire.

Chut Juanito, chut. Il me prend dans ses bras. Tu ne les entends pas Juanito, il n’y a pas de bruit, nous sommes au bord de la mer, tu entends ? Tu n’entends que la mer. Personne ne meurt Juanito, tu n’entends pas la mort, tu n’entends que la mer. Dans ses mains il y a le fusil mitrailleur d’Andrès. Je l’avais pas vu.

Il continue de rire mais son rire c’est toujours le soleil, même dans le sang, même dans la merde, même dans la boue et dans cet autre monde ou un homme, on peut le couper en deux.

C’est un bel anniversaire Juanito n’est-ce pas ? Il regarde la tête de Santiago et il sourit. Joyeux Anniversaire camarade !

Son visage est couvert de sang.

 

C’est celui du diable.

 

Non c’est Jamie, concentre-toi. C’est Jamie et il t’aime.

Tu vas faire comme je te dis d’accord ? Écoute moi bien Juanito, tu m’écoutes là. Concentre-toi. Tu vas sortir de la table, il montre le fusil dans ses mains, moi je les arroserai le temps qu’il te faudra pour courir. Tu fonces à la porte, oui la porte rouge de la cave à musique. Dans la cave, il y a une porte, elle a toujours été scellée, une ancienne cave à charbon. Je l’ai descellée cette nuit, tu n’auras qu’à la pousser et à marcher dans le noir. Dans le noir Juanito, tu m’entends ? Tu auras la force ? Tu dois l’avoir la force tu comprends ? Tu n’as pas le choix. Bon une fois dehors tu te fonds dans la foule. Pourquoi j’ai descellé la porte ? Putain Juanito, on s’en fout, on a pas le temps, écoutes moi ! Tu te fonds dans la foule et tu marches vers le Sud, toute la nuit. Au matin tu demandes la route de San-Juàn del Sur. Tu as compris ?! Tu as trois semaines pour y aller. Trois semaines Juanito, tu as le temps. Quoi ?! Je m’en fous tu marches ! tu fais du stop ! tu arrêtes les cars, tu voles une voiture, tu trouveras un moyen. Dans trois semaines, il y a un bateau qui part du port de San Juan del Súr, le capitaine est une vieille connaissance. Tiens prends ça, c’est le reste de l’argent du camp, c’est pour payer la traversée. Tu remonteras l’océan jusqu’au Guatemala, puis tu remonteras le fleuve et tu demandes “Sayaxché” au Capitaine. Tiens je t’ai tout marqué là.

De sa poche il sort un petit papier avec sa plus belle écriture et il le glisse dans mes mains.

Si tu perds ce papier Juanito, nous ne nous reverrons plus jamais, tu comprends ?

 

OUI. Ce papier maintenant ce sera ma vie et jamais je ne le perdrai. Je me le jure, je te le jure.

 

C’est bien Juanito, je t’envoie chez Roy. Tu te souviens, mon ancien professeur, celui des anges socialistes, voilà. Il garde une prison dans les montagnes du Guatemala. C’est ça la suite. Il est au courant de ta venue, ne t’en fais pas. Je l’ai prévenu, je m’occupe de tout Juan, c’est moi le maître du jeu. Va le voir, installe-toi là-bas, il aura du travail pour toi. Je te rejoindrai, je te rejoindrai au Guatemala. Tu m’entends Juanito ? Ce n’est pas un adieu.

Viens avec moi Jamie, on part ensemble.

Il rigole. Non Juanito, je veux voir ça jusqu’au bout. C’est important tu comprends ?!

Tu es prêt ?! ON Y VA !

 

**

J’aurais voulu le serrer dans mes bras, mais il ne m’a pas laissé le temps.

Il a jailli de sous la nappe et il s’est mis à tirer comme un fou

alors j’ai couru

pour ma vie

vers la porte rouge et au milieu des cadavres de tous les compas qui mourraient dans la boue et le son des cloches

c’était la messe

il y avait une épaisse fumée de poussière qui couvrait tout je ne voyais plus que le dos de Jamie qui mitraillait la fumée il hurlait : au Guatemala Juanito ! Au Guatemala !

En courant, j’ai heurté une âme damnée de l’Enfer. Un corps énorme et épuisé, debout, devant moi, qui marchait dans la brume avec les yeux figés dans une stupéfaction d’éternité. Le cadavre vivant plaquait ses deux mains sur son torse plat et couvert de sang. Sa tête trop maigre me regarde sans comprendre. Santa Lucia, une balle lui a traversé les deux seins et ils ont explosé comme des fruits. Elle bouge les lèvres au ralenti et me fixe dans les yeux. Je n’entends rien, je ne comprends rien. Au Guatemala Juanito ! De l’épaule je la bouscule et j’ouvre la porte rouge.

 

**

Dans sa cuisine, la vieille Maria a entendu la fusillade. Avec une larme à l’œil gauche, elle remue son ragoût. Une délicieuse odeur de thym s’en dégage. Elle en a mis un peu trop, mais ce n’est pas grave, puisqu’il est déjà presque froid.

 

 

3 – je ne suis plus seul puisqu’il y a Soledad

 

 

 

 

 

 

Moment 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le Bateau, il y a moi, et le capitaine du bateau, qui est un ancien guérillero qu’a fait l’Argentine, à ce qu’il paraît et qui aurait squatté, je l’ai entendu dire à une femme, dans une escouade para en contact direct avec Guevara.

Parmi les caisses sur le pont les flots ça tangue mangroves sur les bords grosse apocalypse nerveuse de paysage c’est encore la fuite parmi les caisses sur le pont je fume et je regarde les matelots et le ciel et les branches mortes sur les rives qui font comme des iguanes.

Le gros bateau vingt jours que j’étais dessus depuis San Juan del Sur au Nicaragua après la fuite de Pâques vingt jours et maintenant c’est dans le Rio Lempo du Guatemala rouge comme un grand sexe vasectomisé dans la longueur parmi les caisses sur le pont je suis assis sous le ciel et j’ai l’impression que Dieu, il angoisse. Parmi les caisses il y a le capitaine qui sympathise avec les socialistes mais sans trop parler et puis des caisses on en avait plus au début, c’est que le bateau s’est arrêté dans des petits villages le long du fleuve : nourriture, essence, piles, médicaments, pièces de moteur…

Pourquoi tu veux aller jusqu’à Sayaxché Juan ? Y’a rien à foutre là-bas, tu seras juste à côté des mayas, c’est dangereux, plein de militaires. Viens avec moi, on rentre à Guatemala City, tu seras matelot, j’peux t’avoir des faux-papiers, c’est facile, vraiment facile, un enfant saurait le faire, ça te dit Juan ?

Le capitaine il s’est vexé quand j’ai dit non, c’est ma seule chance de retrouver un jour Jamie, j’ai son papier de Pâques dans la poche, toujours, depuis un mois, c’est tout l’itinéraire pour retrouver son pote Roy et il me rejoindra. C’est pas mon histoire de devenir matelot et de faire des faux-papiers. En fait, ça fait chier tout l’équipage de continuer jusqu’à Chura, encore une journée sur le Lempo, mais j’ai payé cher, j’ignore leurs regards.

Chura, deux jours plus tard, c’est même pas un village, c’est une grande crique de caillasse grise. Je saute du bateau signe de la main parmi les caisses sur le pont, ils me regardent même pas, déjà dans leurs cordages à penser ailleurs. Chura c’est bien pour rejoindre Sayaxché. Je sais pas trop comment, c’est pas écrit sur le papier.

C’est l’exil, c’est comme pour arriver à Managua, avec juste le sac et puis la plage et aucune idée d’où je suis, étrangement je me sens bien ; juste une liberté simple.

Je marche avec mon sac dans la crique, bruit d’animaux vacheux et puis je veux surtout pas m’arrêter m’en allumer une, pendant vingt jours de bateau j’ai fait que ça, rester assis, fumer, discuter un peu, regarder le fleuve, repenser à Pâques, essayer de ne pas culpabiliser … fuite.

Dans la crique quelques barques mais pas ordinaires : des coques de bombes aériennes coupées en deux qui flottent vasectomie il suffit d’en voler une ?

Là les vaches apparaissent avec un paysan, quelques billets quetzals et il est d’accord de m’emmener à Sayaxché, il laisse à son fils et à sa fille le troupeau et saute dans la barque.

Des visages durs et cendrés

des MAYAS.

 

**

Pourquoi tu m’as envoyé ici Jamie ? C’est un spectre de village tout montagneux et dérisoire

Sayaxché j’aime bien le nom ça sonne comme la langue qu’ils parlaient le vieux et ses enfants, c’est du k’iché, la langue des mayas, il y avait des mayas guatémaltèques sur le bateau.

Ville fantôme, c’est vrai, je m’y attendais. Le capitaine il connaissait pas bien mais il disait que c’était juste un coin pour la prison et le QG militaire. Je savais bien que je naviguais vers la guerre qu’on avait voulu fuir, pendant longtemps … la retrouver comme ça, encore des murs, encore cet air moîte et cette gravité… je pensais pas que ça ferait aussi mal. Pourquoi tu m’as envoyé là Jamie ?

J’ai arrêté un type dans la rue, un vieux avec un petit panier brun d’où s’échappent trois queues de poireaux et une grosse moustache sous le nez. « Bonjour, c’est par où le QG ? ». Il m’a regardé comme si j’étais le diable, et, finalement, ça me plaisait bien. Sentiment d’une puissance en sommeil, prête à naître. Juan-soldat, encore. Et puis d’un coup … malaise. « Eh ? J’te parle hombre ? ». Silence. Je sors le petit papier que m’avait donné Jamie et j’ai lu : Les patrouilles d’auto-défense civile. Tu connais ? Il murmure : Les PAC ? Tu veux aller aux Patrouilles d’Autodéfense Civiles ? Je lui ai dit que oui et il m’a montré une grosse maison coloniale au bout de la rue… colonnes blanches et puis des volets peints de toutes les couleurs. La seule qu’a l’air solide

Peur…

Quand j’ai poussé la porte du QG, je suis rentré de face dans la pièce, mais dans ma tête je marchais à reculons. Malaise, les types de la PAC je sais même pas qui c’est. J’imagine plusieurs fois dans ma tête à quoi pourraient ressembler leurs visages, leurs gestes, leurs opinions politiques. Je me demande à quoi je ressemble moi, je ne comprends pas pourquoi je suis là, pourquoi j’ai quitté le Nicaragua. Maya, Jamie, Sergueï, la fille à Maria. D’habitude c’est Jamie qui m’aide vivre seul c’est facile sur un bateau…

La pièce qui sert de quartier général n’a rien à voir avec les quartiers généraux des muchachos. C’est beaucoup mieux équipé. Il y a des téléphones, des bureaux propres, des piles de papier en ordre, des couvertures en plastique, des lampes qui marchent bien, des fenêtres pas trop sales. Moi, j’ai jamais trop passé de temps avec les gens importants des sandinistes mais c’était beaucoup plus crade et déglingué et rêche et creux, rien à voir avec cet endroit chaleureux et propre et qui sentait le café des machines américaines.

Je vois sur les bureaux des gros cubes noirs qui ont l’air de cracher du papier, plusieurs feuilles. Je me demande ce que c’est. Et, penché dessus, assis sur un fauteuil, il y a un type qui appuie avec les doigts devant le cube et ça fait comme le bruit des mitraillettes chaque fois qu’il pose un doigt et le papier bouge.

« Tu es avec nous ? »

Pardon, j’ai dit, comme une question.

« J’ai dit : je peux t’aider ? »

Petit hommes, gueule ronde me fixe, un peu curieux, las, yeux trop bleus pour être un militaire. Mais je sais pas trop parce qu’il a des épaulettes de gradé et il fume un gros cigare. Julio disait que toujours les cigares c’était pour les connards d’officiers.

– Euh, oui. Bonjour, c’est Jamie qui m’envoie.

Sourire.

– Eh les gars, c’est Jamie qui l’envoie !

Ils rigolent tous.

– Pourquoi vous rigolez ?

– Je connais pas de Jamie et j’m’en fous. Tu veux t’engager dans la milice ?

– Euh je sais pas. Je viens pour être le nouveau gardien de la prison.

– Il faut un nouveau gardien de la prison ? Ils ont déjà rien à foutre de la journée ces connards.

Je déplie encore le petit papier de Jamie.

– Je dois voir Roy Albuquerque.

– Papa Roy, c’est papa Roy que tu veux voir ?

– … je suppose.

– Écoute-moi petit, on a autre chose à foutre, y’a des gens qui bossent ici, ok ? Si tu veux te faire embaucher à la prison, vois-ça avec Albuquerque, mais j’te préviens tout de suite, tu seras pas payé. Si tu t’engages dans la milice, par contre, t’auras une bonne solde.

– Non mais je peux pas, j’ai répondu, parce que sinon Jamie il va jamais me retrouver.

– Mais c’est qui ce Jamie, ta fiancée ?

Ils rigolent.

– T’es un enculé hein ? C’est ça hein ? T’es un sale petit enculé ?

– Non ! J’ai crié presque. On est pas des enculés !

Ils se marrent tous. Les autres ont arrêté de faire le bruit des mitrailleuses avec leurs doigts et ils me regardent.

– Tu me fais rire, gamin.

Fumée du cigare qui mord les yeux

j’allume une cigarette, comme ça moi aussi, pour pas me laisser faire…

– On fait comment pour aller dans… la prison militaire nationale de Sayaxché ? J’ai dit avec le bout de papier.

– C’est pas dur, tu prends un flingue et tu tires sur un officier.

Ils rigolent encore. Quand ils ont fini je dis :

– J’ai un flingue. Il y a où un officier ?

Un chapitre de silence. Et puis je souris et ils se marrent tous à ma blague. Encore plus fort qu’avant. On aurait dit une blague à Sergueï. Sauf que Sergueï, il aurait vraiment eu un flingue. Peut-être même qu’il aurait tiré en l’air. Il était fou Sergueï. C’est toi le fou, Juanito, c’est toi qui déraille.

– Pour trouver Albuquerque et la prison tu sors d’ici, tu pars sur ta gauche et le premier sentier que tu vois, tu sais, qui s’enfonce dans la forêt, et bah tu le prends et tu marches un bon quart d’heure.

– D’accord, merci monsieur.

– Salut, gamin. Il se marre encore un peu. Une dernière chose : la prison appartient à la PAC, on y envoie nos prisonniers. Si t’as besoin de quelque chose, tu viens ici. Si tu remarques quelque chose de pas normal, tu viens ici. Si tu trouves le vieux Roy bizarre, tu viens ici. Entendido ?

 

**

Je ne fais même pas attention à la légèreté des arbres. C’est qu’elle est claire ici la forêt.

Il y a un petit chemin qui part des extérieurs du village derrière une ancienne poste. Il y a peut-être un quart d’heure que j’y marche dans la forêt. Le chemin c’est une vieille piste de terre battue avec dessus les racines des arbres qui s’amusent.

Au bout d’un moment la forêt s’arrête d’un coup, brutalement, ils ont tout déforesté le haut d’une colline et ça fait une sorte de plaine artificielle. Au milieu, en plein centre, un gros bâtiment beige avec plusieurs fenêtres, les pieds dans le gravier, une porte énorme, assez grande pour laisser passer une voiture et une marmaille de portes plus petites qui lui tourne autour du ventre.

Je me dirige vers la grande porte et je cogne, de plus en plus fort, je cogne, je regarde autour, il n’y a aucun bruit. J’allume une cigarette au moment où un type sort la tête d’une des fenêtres et me regarde d’en haut : C’est toi Juan ? Oui, j’ai crié. Fais le tour, il y a une porte de l’autre côté.

Quand j’arrive elle est déjà ouverte et devant il y a un type déglingué avec une vieille blouse tâchée et des jeans déchirés, et puis aussi une barbe trop longue et un peu sauvage et puis des lunettes rondes, sales, qui cachent un peu des grands yeux doux, bleus ou verts je saurais pas dire.

Il me tend une main musclée et poilue de blanc et noir : Roy Albuquerque, bienvenue à Sayaxché ! Je ne t’attendais pas si tôt. Je lui tends aussi la main, sa poigne est fragile, innocente. Je dis pas mon nom parce qu’il le connait déjà. J’ai pas traîné, j’ai dit, et puis je sors le papier de Jamie qui commence à être sacrément froissé et je lui tends : C’est vous ça ? Il le feuillette et puis Oui oui, bien sûr, entre.

Après la porte il y a un genre de couloir ouvert au fond avec sur les côtés des salles ou je vois des balais, des cartons, des armes, des munitions, du matériel médical, des vêtements, des cigarettes, des lampes, des bocaux de petites choses carrées en or et puis aussi des grands sacs de toile de pêche. Mais nous marchons directement vers la fin du couloir qui s’ouvre en organe sur un hall immense, le plafond est très haut, un peu partout des escaliers, au centre une grande table avec des journaux, une machine à café, des revolvers américains en mauvais état, une machine à écrire et puis une demi-douzaine de types qui me regardent d’un air absent et un peu méfiant. Salut ! Pas de réponse. T’inquiète pas, ils sont adorables ! Suis-moi ! Je comprends pas tout mais je le suis parce que je n’ai rien d’autre à faire et je me dis que j’ai fait tout ce chemin pour me retrouver ici. Avec ce vieux surexcité qui arrête pas de me regarder. Je lui emboîte le pas jusqu’à une porte en bois blanc avec dessus marqué au feutre : Infirmerie.

Des lits et des rideaux qui découpent géométriquement une grande pièce, aussi haute de plafond que le hall mais beaucoup plus étroite. Il y a des fenêtres mais très haut alors la lumière est vraiment … sombre et c’est plutôt des rayons jaunes et des auras. Il y a plein de gens dans des lits. Ils ont tous quelque chose en commun dans leurs visages. Ils ont des airs de jungle. Ce qui me rassure c’est que presque tous ils ont l’air de dormir, ou ils sont blancs fleuris, ou il leur manque quelque chose, les bras, les jambes et aussi sûrement des choses à l’intérieur sous les pansements.

– Ce sont mes malades. C’est moi qui les soigne ici. Jamie a dû te le dire, je suis médecin, j’ai même enseigné la médecine au Nicaragua.

– Vous êtes Nicaraguayen ?

– On peut se tutoyer tu sais et… non je suis né ici, à Sayaxché.

– Mais vous étiez psychologue non ?

– Psychiatre, comme Jamie, enfin c’est pas si différent. De toute façon ici, on a pas vraiment le temps de s’occuper de ça.

– C’est plutôt des maladies du corps ? Je sais pas vraiment quoi dire, mais j’ai envie qu’il parle, j’aime bien sa voix, elle me raccroche un peu au monde.

– Des blessures tu veux dire. Oui, c’est ça. Je finis d’abord de te montrer la maison. On aura tout le temps de faire connaissance, tu sais ici, il ne se passe pas grand-chose.

– Les soirs ?

– Les soirs, oui, mais même les journées sont assez creuses, en tout cas pour vous autres. Moi les malades m’occupent.

– Mais c’est des malades ou des prisonniers ? Jamie il avait dit que j’allais être gardien de prison. Et tous ceux-là ils sont pas menottés à leurs lits ?

– Parce qu’ils ne sont pas en état de s’enfuir, les valides sont en bas dans les geôles. Ici c’est un peu les deux. Pour moi c’est avant tout un hôpital, aux yeux du gouvernement, c’est une prison. Allez viens, je vais te montrer.

Nous sortons de l’infirmerie et nous retournons dans le hall. Roy m’entraîne vers une porte que je n’avais pas vu. Beaucoup plus grosse, en fer blanc, avec deux grosses barres d’acier au travers et une serrure énorme. Il attrape un trousseau de clés qui pendait à un anneau et il l’ouvre.

Un escalier qui s’enfonce dans le noir mais je n’ai pas le temps d’avoir peur parce que le vieux médecin me parle :

– Quand j’ai fondé cet hôpital, je voulais qu’il puisse aussi servir à tout le village. J’ai fait creuser le sous-sol, pour en faire un abri en cas de bombardement. Mais depuis que les combats ont commencé, presque tout le monde s’est enfui, c’est normal.

– Ils sont allés où ?

– Loin d’ici, vers l’Ouest. Ils sont retournés dans leurs familles, à la campagne ou même dans la capitale. Personne n’est jamais venu s’abriter ici. Ils en ont fait des cages. C’est comme ça. Plus les choses se radicalisent et plus elles deviennent simples. Et il n’y a rien de plus simple qu’une cage. C’est juste une négation. Juste un espace vide.

Il parle comme Jamie, je l’aime déjà bien.

Mais au moment où il dit « cage » elles se matérialisent devant nous, les cages.

Un noir espagnol, le noir profond de l’Amérique centrale, celui qui fait peur au soleil. C’est juste un autre couloir, plus long, plus cimenteux, plus décrépit et plein de grilles d’acier qui se succèdent sur les deux côtés. Encore moins de lumière qu’à l’infirmerie, Roy a juste une lampe à huile dans la main

j’ai le sentiment de quelque chose qui dort, indicible mais qui respire envie de pleurer. Le vieux à l’air de comprendre mon dégoût.

– Viens, retournons à la surface, tu passeras bien assez de temps ici. Chacun s’y accommode à sa façon. Tu en parleras avec les gars.

Dans le hall je respire à nouveau. J’essaie de faire le ménage dans ma tête. Tout ça va vraiment vite.

– Mais alors je peux rester travailler ici ?

– Bien sûr, autant de temps que tu le voudras. Par contre, je n’ai pas de quoi te payer, juste à manger.

– Ça ira très bien, de toute façon j’attends Jamie, il devrait bientôt arriver.

– C’est ce qu’il m’a dit dans ses lettres, oui.

J’ai rien dit parce que j’étais jaloux que Jamie il m’écrive pas. C’est vrai que j’avais pas eu d’adresse, ces dernières semaines. Il aurait pas pu m’écrire de toute façon.

– C’était quand sa dernière lettre ?

– Il y a quelques jours.

– Il allait bien ?

– Oui, il est encore au Nicaragua, il cherche à nous rejoindre.

Je sais que j’ai laissé Jamie, ou plutôt son dos dans une fumée de mort, au milieu des balles. Mais je ne me suis pas inquiété une seule fois de sa vie. Jamie il peut pas mourir.

Le vieux docteur me tend un fusil à deux coups et des boites de munitions. Il dit qu’on sait jamais, que ça peut servir et que quoi qu’il en soit ils étaient tous armés les autres gardiens.

– Mais vous allez pas en avoir besoin ?

– C’est pas le genre de denrées qui manquent ici. C’est de médicaments qu’on a besoin. Lorsque les militaires nous amènent des prisonniers, ils nous donnent aussi leurs possessions. Les armes, les cigarettes, c’est ça que tu as vu dans l’entrée, les restes de ces hommes et de ces femmes.

– Pourquoi ils gardent pas tout ça pour eux ?

– Parce que le gouvernement fait attention à son image, il n’a vraiment pas besoin de scandales, il veut une guerre propre.

– C’est quoi ça une guerre propre ?

Pas de réponse. Un moment j’ai eu envie de lui raconter quand j’étais guérillero, mais je commence à comprendre que maintenant je suis un peu de l’autre côté du miroir. Finalement ça change à peine. Pour l’instant, mieux vaut la fermer et écouter. Je prends aucun risque tant que Jamie n’est pas là. Jamie, il sait mieux que moi.

– Il y a encore une chose, c’est moi qui possède l’ancienne auberge de Sayaxché. C’est une ruine aujourd’hui, mais un ami, le vieil Enrique s’occupe encore de quelques chambres. Si tu ne veux pas vivre à la prison, tu peux aller t’installer là-bas. J’ai proposé la même chose à tous les autres. Ils ont préféré dormir ici, il y a des dortoirs en haut. C’est comme tu veux.

– Je veux bien la chambre, j’ai dit, comme une intuition qu’il me fallait mon monde à moi.

Quand Jamie arriverait, ce serait un peu comme chez Maria et tout reprendrait comme avant.

Il m’a donné des indications pour trouver l’hôtel abandonné et puis que je devais aller voir un type qui s’appelle Enrique.

– Allez, reviens demain midi, ce sera ton premier jour. Il me tend une main. Ravi de te rencontrer Juan.

– Moi aussi monsieur, j’ai dit, et puis j’ai regardé les types plus jeunes à la table et j’ai lancé : A demain les gars ! Et ils m’ont répondu d’un signe de la main.

J’ai repris le petit sentier de la forêt en sens inverse. Le Enrique en question vivait dans une maison pas loin du QG contre-révolutionnaire que je connaissais déjà. Il était pas aimable mais il m’a donné la clé de la chambre. Sa femme n’y faisait plus le ménage et la porte d’entrée du bâtiment était cassée.

Le premier soir, je suis resté à l’hôtel. La chambre était bien, j’ai posé mon sac à dos et j’ai jeté le petit papier plié de Jamie, j’avais tout fait, j’avais réussi.

Je suis sorti marcher dans les rues. Dans la dernière épicerie du village, j’ai acheté des cigarettes, des fruits et de la viande séchée. Et puis je me suis endormi tout habillé, sans avoir rien mangé, parce que j’avais l’esprit lourd du voyage.


 

Moment 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, c’est mon premier jour à la prison.

Il est bientôt huit heures. Je sors du lit, puis je le regarde, le lit. Il est grand, assez de place pour trois ou quatre personnes si on se serre. Je mange les fruits au déjeuner, et aussi un peu de la viande. Je me dis que j’aime bien manger de la viande dans mon lit. Il faudra que je fasse ça tous les jours. Je repense à tout, à tout ce qu’il y avait avant, à tout ce qu’il n’y avait pas avant. Et avant, il n’y avait eu ni viande ni lit.

D’un coup j’ai honte, et ça passe. Je repense aux compas qui sont restés là-bas, à tous ceux qui n’ont pas fui, tous ceux qui se battent encore, tous ceux qui se font battre. Vraiment, la honte passe. La honte n’a rien à faire dans un lit. Je suis bien ici…ça va aller mieux.

Il y a un des sourires du mur qui me fait penser au sourire de Maya. Maya est restée au front. Je l’ai pas beaucoup connue. Seulement sur la fin, elle était là quand ça c’est passé. Je pense souvent à elle.

Une nuit, dans la jungle, on s’était endormis ivres l’un contre l’autre, nus. Il ne s’était rien passé. Il ne se passait jamais rien de vraiment sexuel, on ne baisait pas beaucoup. Moi, de jouer le putain de funambule de la vie ça me paralysait. Je pouvais pas profiter, c’était ridicule, tout frêle et nuageux le plaisir, maintenant il y a le lit.

Je suis sûr que Maya s’est réveillée sur des cailloux ce matin. Je rigole, je souris plutôt. Pauvre Maya.

Alors j’ai décidé qu’il fallait descendre. Les murs me regardaient avec leurs grandes bouches béantes. En me levant, tout est tombé du lit. Mes pantalons, mes bracelets, mon briquet, mes chemises, mes piles, ma lampe militaire, mon couteau, mes sarcophages, mon adrénaline, mes sacs d’organes sanguinolents, mes oiseaux, mes soirs, ma bite, ma poussière, ma chaleur qui subsiste, mes cous coupés. Mes paquets de cigarette. Parce que maintenant, j’ai plusieurs paquets de cigarette en même temps. Plusieurs. Si je disais ça à Julio, il ne me croirait pas. Julio, gamin, il dormait dans la rue

la rue

la rue

La rue.

La rue s’ouvre en grand.

Sans comprendre comment, je suis déjà en bas des escaliers. La rue s’ouvre, grande.

Je récolte des pavés, arrachés, des cailloux, des gros morceaux de basaltes : je me promène dans les rues, les yeux fermés, je calme ma respiration et me concentre sur le soleil qui brûle doucement mon visage.

Après une vingtaine d’allers-retours, il y a plein de cailloux dans ma chambre. Je les ai ramenés un par un. J’ai le temps. Je ramasse mon couteau par terre. Je pose la lame contre un des pieds du lit. En tendant fort mon biceps j’entaille un peu le bois

le lit est bancal je lui ai coupé un pied les pavés font une petite pile

les quatre pieds du lit je les ai remplacés par quatre tas de cailloux de tailles égales

Alors j’enlève mes chaussures et je marche pieds nus dans le grand bordel de bois déchiqueté, maintenant je vais dormir sur des pierres, moi aussi, comme Maya, je rigole

je m’allonge cinq minutes pour savourer cet étrange sentiment

je pense à elle, et aux autres, je pense à Jamie, mais je sais que lui il ne dort jamais vraiment sur des cailloux et qu’il n’aurait pas aimé que je fasse ça, pas du tout il aurait dit c’est toi le fou Juanito, c’est toi qui déraille.

Après je me relève, je lave mon visage et je sors parce que c’est l’heure d’aller à la prison, ou à peu près l’heure.

Sayaxché est complètement déserte, abandonnée. C’est même pas vraiment une ville, plutôt un village, une petite dizaine de paysans, leurs enfants, leurs bêtes, et quelques artisans, quelques militaires, une caserne, un garage, une place, trois églises minuscules, disons des grosses chapelles.

Une majorité d’indiens, d’anciens indiens, des types avec du sang maya, le peuple de l’or et du bois. Des anciens chasseurs, reconvertis en mécaniciens, en agriculteurs, en braconniers, en soldats parfois. Tous déportés. Tous dans des camps ou des prisons.

Le mouvement révolutionnaire paysan, n’était pas vraiment un mouvement révolutionnaire, c’est plutôt des mayas et des communistes qui en avaient marre d’être des paysans. De nombreux mouvements patriotiques s’étaient unis, associés au gouvernement, et donc aux américains, et les rafles avaient commencé. Les massacres, la guerre ethnique, sauf qu’une des deux ethnies n’avait aucune chance.

Juste quelques pas et je traverse, en diagonale, la ville-fantôme. Je repasse devant le grand manoir colonial où il y a le QG de la PAC. Je jette un œil aux deux gardes qui sont toujours devant la porte mais qui foutent pas grand-chose de la journée, deux gars d’ici, des latinos. Dans ce pays, tous les hommes du maïs, du bois, des fleuves, les chasseurs de couleuvres, les mangeurs de vent, tous ceux qui sont sortis de la glaise et de dessous la Grande Tortue qui porte le monde, et aussi tous ceux qui sont nés des fleurs que le soleil mâle a violées, ce sont les indiens, les descendants directs ou métissés des premiers mayas.

Les gars devant la porte me saluent du bout des doigts, sans lever à peine les yeux de leur partie de dés ; ils m’ont reconnu.

Ils vivent dans un monde de magie aberrante, ils boivent les sucs que sécrètent ces fleurs sauvages et cannibales qui capturent, dévorent et digèrent les oiseaux, ils ont le cœur zébré en bordel de christianisme barbare et de croyances indigènes un peu étranges.

Je prends le petit sentier qui traverse la forêt. J’arrive à la prison.

Après une grande porte à double battant, peinte en rouge par les gars de la PAC,

comme un avertissement sanglant, je marche dans le grand hall désaffecté

avec tout un foutoir de trucs pour dormir et se battre qui déconne

dans tous les coins, qui appartient un peu à tout le monde aussi.

Et puis, les enfants des mayas, ils ont leurs mythologies décousues qui forniquent, des histoires et des légendes hybrides.

Au fond du hall, il y a plusieurs escaliers qui montent et qui descendent,

moi je continue ma route vers l’un deux, un que je connais pas encore.

Parfois ils racontent que le Christ est revenu sur Terre chevauchant un serpent à Plumes, parfois ils disent qu’une bonne sœur, Sainte Elvire ou Elva ou Elvera ou je sais plus vraiment s’est fait couper la tresse par le Satan-Cadejo qui l’a violée et l’a épousée, un prêtre de pavot avec des sabots de chèvre et qu’après la tresse coupée, elle s’est changée en vipère à grelots.

C’est ça qui sera mon quotidien de tous les jours,

je sais pas trop combien de temps je vais passer à garder ces geôles.

Un dernier regard par une fenêtre sans vitre, elle se vide de ciel, et moi aussi.

Mais maintenant ils ont pris les armes les mayas, les fils desterrados, et ils ont peur de rien les salauds. Leur vengeance, elle tombe sans crépuscule, elle est sans substance, quelque chose sans colonne vertébrale et sans architecture charnelle, malléable, mou, vaporeux. Les fantômes sans âge de temples sacrés, immolés dans la nuit, la grande nuit silencieuse qui leur fait briller les dents et des yeux blancs comme ceux de la mort. Oiseaux ! Libellules ! Un peuple de forêt qui dévore les âmes en épargnant les muscles. En capturer un c’est comme un peu saisir une mouche au vol, croquer dans le vent, attraper un poisson à mains nues dans un fleuve.

Et pourtant ils en attrapent les contre-révolutionnaires, parfois ils y arrivent.

Tout ça c’est un maya qui m’a dit, sur le bateau.

Mais je lui ai pas dit pour quel travail j’allais au Guatemala. Je pense qu’il m’aurait tué pendant la nuit. Peut-être même que ce gars finira de l’autre côté des grilles et qu’on pourra discuter.

Et moi je vais devoir montrer les dents, garder les cages et prier je sais pas vraiment quels salopards de dieux à gueule d’animaux pour que les prisonniers me jettent pas des sales malédictions qui feront pourrir ma verge ou invoquer des poissons volants qui mangeront mes yeux dans mon sommeil. J’ai envie de courir, de fuir à toutes jambes et de me blottir dans ma chambre d’hôtel, là où je décide, là où y’a rien de ces horreurs et de ces choses bizarres, là où je suis puissant, et où mes ennemis peuvent mourir quand on leur tire dessus avec un vrai putain de flingue mitrailleur.

Celui qui s’appelle Ruben m’attendait. Il va m’expliquer comment faire les tournées d’inspections.

il y a toutes ces marches qui dégringolent comme une seule chair dentelée dans le noir j’y avance mais je mesure mon pas comme une musique sauvage je prends le temps de respirer à intervalles fixes et courts pour créer un rythme et m’apaiser

la nuit est une grande texture de sens inexplorée que je touche et qui murmure sur le bout de mes doigts, des milliers de secrets que j’arrive pas à comprendre

du plat du pied je balaie nerveusement les cadavres de papillons qui traînent sur les marches et dans ma tête

les petits corps chitineux et ailés et croustillants disparaissent

raissent

raissent

paix

chaos

rythme

souffle

cœur

âme … poissons volants ?

Au grand bout fier de l’escalier, une étoile métallique luit ; faiblement, une porte, acier, une porte de cage. J’y arrive. Elle grossit, enfin je crois qu’elle grossit mais c’est moi qui m’approche. La lumière s’étend sèchement sur la peau crevassée des barreaux de fer – bordel de rouille, crade, abandonné.

Un long couloir, que des portes, à droite, et à gauche aussi. Des voix dans le noir. Diables à chanter leurs mélopées sans visages et aussi des litanies, avec une voix plus basse, sourde, des poèmes religieux, des refrains animistes. Par fragments j’attrape leur espagnol bâtard et tout empli jusqu’à la gorge d’accents, de sons et même de mots en k’iché’ que personne d’autre ne peut connaître. Ils se murmurent des choses sur les ailes qui seraient des chaînes qui attachent l’homme aux cieux.

Une première cage, sur ma droite, mouillée mollement par une torche flaconneuse.

Lumière : obscurité

Une silhouette triste et voûtée, solitaire au milieu d’une vingtaine d’autres silhouettes tristes et voûtées et solitaires.

« Ça fait bizarre hein ? Tous ces gens dans les cages ? »

Je comprends pas comment Ruben il fait pour être à l’aise ici. Il me fait visiter l’hôpital comme s’il essayait de me vendre une grande maison. Il m’explique chaque tâche avec beaucoup de détail : quelle clé va avec quelle serrure, quand leur descendre de l’eau…

Et moi je ne pense qu’au noir et à ces couloirs … et je m’imagine …

profondeurs éclatées de touches de lumière qui font sentir vraiment la mortalité des choses et l’immortalité bizarre de l’âme et des générations

c’est une scène d’un monde pétrifié minéral

une mouche qui marche sur une paupière mi-close

des figures hallucinantes qui ne sont sorties d’aucun esprit dérangé.

Ruben continue de parler mais moi c’est pas à lui que je pense.

– Oui, pardon papa, j’ai dit, je veux pas mourir ici.

– Comment tu m’as appelé là ? C’est pas moi papa, c’est Roy.

Il me sourit. Il est gentil.

– Chut, chut mon vieux, t’en fais pas, personne va crever.

Il rigole un peu. Il est gêné.

– Pourquoi tu pleures ? C’est la guerre, c’est comme ça. Tu sais ici c’est Papa Roy qui commande, personne fait de mal à personne, c’est des prisonniers, c’est comme ça, faut pas t’en faire.

Je ne pleure pas pour les prisonniers. Je pleure pour moi. C’est égoïste peut-être, mais c’est comme ça.

 

**

Voilà, je suis installé. J’ai posé mes valises d’organes au Guatemala. Je sais pas si ça me plaît. Quand je doute, je me dis : “C’est ça que voulait Jamie, Juanito, c’est ça qu’il voulait. Fais lui confiance”. Est-ce que c’était à ça qu’avait mené toute l’escapade ? Toute l’équipée du cœur de Juan et Jamie ? C’est étrange, le mouvement qui meurt. Qu’est-ce que je foutais là ?

Je l’ai écrit sur un papier et je l’ai collé sur la porte de la chambre d’hôtel. C’est écrit : “c’es sa qu’il voulai Jamie”. Mais je sais que c’est mal écrit mais il n’y a personne pour me corriger et je n’ose pas demander aux gars de la prison.

La routine s’installe doucement. C’est tout ce que la guerre n’est pas, ça ressemble plus à quand j’étais môme, quand il n’y avait que des champs. Les champs c’est un mouvement illusoire de pousse et de coupe et de mort et de repousse, c’est tellement lent que ce n’est plus un cycle, je veux dire, ce n’est pas un mouvement puisqu’on ne voit jamais le blé pousser. On se dit seulement, au bout d’une semaine “Tiens, ça commence à dorer”. Mais on ne l’a pas vu dorer. C’est rien que de la mémoire qui pousse et qui voit.

Et à Sayaxché c’est pareil. Parfois je rentre dormir dans la chambre d’hôtel, parfois je reste dans les dortoirs de la prison. Mais dans la chambre il y a mon monde avec mes papiers et puis surtout mon lit.

C’est moelleux, chaud, je voudrais y mourir à chaque fois. Il y a même des soirs où la ville ne fait pas de bruit. Et je m’allonge sur le lit, je mets mes draps au chaud sous ma peau et je me caresse, pas le sexe, non, juste je fais passer le bout de mes doigts tout doucement sur mes côtes et mes hanches, je frissonne … impression d’être deux et en paix sous le drap, je suis tout blanc aussi, tout beige, sable, grège. Hier soir, je me suis allongé et mon flingue était loin, je ne sais même pas où, même pas s’il était chargé. Il y a une porte, une porte, et je ne la ferme pas, c’est mes yeux que je ferme, et quand ils sont bien clos-noir-aveugles je pense à des choses auxquelles je n’ai jamais eu le temps et la paix de penser. Un soir, même, j’ai essayé de lire un livre, mais je lis trop mal. C’est pas la faute à Jamie, c’est la mienne. J’y arrive toujours pas. Roy il a plein de livres dans son bureau. Je pourrais peut-être lui demander de continuer à m’apprendre.

Cet après-midi, Roy a dit que demain il fallait être là à huit heures tapantes parce que c’était un jour important : après deux mois d’offensive, les militaires de la PAC vont nous apporter une énorme cargaison de nouveaux prisonniers.

 

**

Un grand soleil, fort, tonnant. C’est une matinée d’ennui, finalement. Les militaires sont en retard et les gars s’impatientent. Odeur de sueur. Goût de poussière. Gencives sèches.

Les prisonniers nouveaux arriveront vers 13h. Une nouvelle génération, qui va pas chasser l’ancienne. Les gars ils m’ont dit : C’est ton baptême du feu hein ? Tu vas voir comment c’est la vie ici. Ils prenaient leurs grands airs.

Moi je suis assis contre un mur, j’ai un chapeau en paille pour me protéger du soleil et je fume des cigarettes. Des cigarettes à volonté. Les gardes dépouillent les indiens quand ils arrivent et tout ce qu’ils trouvent dans leurs poches finit dans les grandes armoires du hall. Ils ont choppé un terroriste, il y a trois semaines, dans une voiture avec sa femme, des vraies faces de mayas. Des grenades sous les sièges, des cartouches de chasse empilées en paquets dans le coffre, des gros sachets plastiques plein de peyotl, parce que dans les montagnes ils se défoncent à longueur de journée ces gars-là et surtout des tas et des tas de cigarettes américaines.

Ruben est assis à côté de moi. Il me parle de son frère qui se fait de l’argent dans les casinos de la capitale. Il mâche du chewing-gum et des grosses bulles blanches s’intercalent entre ses phrases comme des points virgules.

– Des coups à trois mille, tu te rends compte ? Comment tu t’appelles déjà ? Juan ? Tu m’écoutes ? Tu sais que c’est des cartes et quand t’en tire une tu te mets trois briques dans la poche ! Comme ça !

– Et pourquoi tu vas pas le rejoindre toi ?

– Je vais bientôt y aller, j’attends le bon moment et je pars.

Il a pas aimé ma question, parce que ça l’a fait penser à sa vie, sûrement. A la longue, à force d’être gardien, j’imagine que ça doit devenir une habitude.

On attend le “convoi”, ce sera sûrement des camions marchands réquisitionnés par le QG pour le transport des prisonniers. Ils ont dit “une bonne centaine”. Ils ont dit que ça serait sûrement “une bonne centaine” de nouveaux indiens. Alors ça avait été un merdier sans nom pour faire de la place.

La prison de Sayaxché n’est pas la plus grande du pays, pas du tout, il y a celle de Guatemala-ville, on dit qu’elle fait le quart de la ville, mais je n’y suis jamais allé et puis il y en a beaucoup d’autres.

On est au Nord du pays, pas très loin du Bélize, au cœur du merdier. Sayaxché est rien qu’un petit archipel de maisons rangées en désordre entre deux cols de montagnes timides comme des seins d’adolescente. Ce que j’aime ici, c’est que la forêt est partout, elle s’étend sur les ventres et les dos des collines tout autour, elle peuple des grands espaces de la ville avec ses bras humains et ses ombres claires, à peine noires ; mais ce que j’aime tant c’est que c’est une forêt douce, dressée en plein d’endroits d’arbres que je ne connais pas, de bruits d’animaux sans amertume, la jungle est si loin. La jungle est loin.

Ça adoucit la guerre, je trouve. Parce qu’après la forêt, au nord-ouest, il y a le lac que les mayas appellent Péten Itzá. C’est des larmes de dieux, ils disent, échouées en flaques sur la terre. Un lac sacré. Interdit d’y pêcher. Au-delà du lac, dans les forêts de Uaxactùn la radio elle dit que : “A l’heure actuelle, nous estimons que l’insurrection indienne compte environ vingt mille hommes”, enfouis dans le silence, planqués dans l’air et le vent, des camps nomades, une guérilla naturelle et presque invisible aussi. C’est de là-bas que viennent les raids qui frappent le pays, là-bas qu’ils se replient. Les seuls vraiment épargnés, c’est les couvents et les abbayes de missionnaires, les carmelitas qui soignent sans regarder la race. Des voiles noirs traversent Sayaxché, certains jours, avec leurs gros sacs à dos, elles fuient de plus en plus, les sœurs de Dieu.

Mais le pire c’est l’Est. A l’est de Sayaxché il y a les Montagnes Mayas, elles sont pas aussi grandes que les volcans du Sud, mais elles sont en éruption, tous les jours depuis 3 ans, en éruption de sang. La quasi-totalité des indiens s’y terre, alors c’est là que le gouvernement frappe le plus fort. Les rafles et les petits éclatements d’arrestations ont commencé dans les villes, mais dès que la guerre a été ouverte, c’est aux montagnes mayas que sont allées tomber les bombes. La principale ville maya, dans la vallée, s’appelle Dolores. C’est un nom espagnol. Le gouvernement a changé le nom des villes. Au nord-ouest, il y a La Libertad, c’est un pueblo plus petit que Sayaxché qu’on a repris aux indiens et qui est au pied des maquis. Rien que des garnisons de militaires à La Libertad. C’est de là que viennent la plupart des prisonniers des geôles, ils les envoient chez nous parce que c’est plus en retrait, plus sûr.

Bruit de moteur, c’est les prisonniers qui arrivent.

Nuages de poussières et boucan des moteurs à explosion qui chauffent. Les capots des Jeep sont tellement tordus qu’on dirait qu’ils fondent de l’intérieur. Ce sont les arbres et leurs racines qui cabossent les voitures.

C’est parti, plèbe de pieds qui trébuchent et de regards encore pleins. Ils descendent des camions. Ce sont tous des mayas, surtout des femmes et des enfants, les hommes ils s’en servent pour les faire parler et dénoncer les rebelles. Par contre, normalement on a pas le droit de toucher aux femmes fertiles – je sais plus pourquoi – alors toutes les jolies et les jeunes sont dans les prisons et puis leurs mères aussi. Tous des indiens, rebelles, mais ils ressemblent pas aux emprisonnés de Sayaxché que moi j’ai déjà vus. Leurs yeux disent des tas de choses et regardent partout et leurs poignets ligotés ressentent profondément la douleur. Leurs cerveaux doivent fonctionner à plein régime, à réfléchir comment s’échapper, en tout cas je pense, parce qu’ils sont vifs et vivants comme des animaux sauvages. C’est dur de se dire qu’ils vont cartonner ici, et se dessécher dans des cages, pour rien. En Amérique centrale, les guerres sont trop courtes et trop athmosphéreuses, mais Jamie m’a raconté que dans certains pays plus lourds, plus vieux, plus sérieux, les guerres s’éternisent sur des lustres et que donc les prisonnières peuvent passer toute leur jeunesse dans des trous sans lumière et puis faner comme des fleurs.

– Désolé du retard.

Un militaire, un commandant d’après mon expérience des sales gueules dans les groupes armés. Il vient de sauter à terre et s’éloigne déjà dans la forêt avec trois chiens de garde, peut-être qu’il va vers le QG, faire son rapport. Les autres qui viennent vers nous sont les conducteurs des Jeeps-camions, avec des grosses cages à l’arrière qui font un peu comme l’abdomen des abeilles dans une version en taule rouge. Trois types plus leurs aides de camps et des soldats d’escorte, certains nous connaissent et nous saluent. Au bout de quelques minutes, ils vont dans l’hôpital se mettre au frais et boire de l’eau.

Nous, on s’y met.

Itzel et Billy supervisent le manège en surveillant tout le monde avec les yeux de leurs mitrailleuses, à bout de bras. Leurs yeux à bout de bras.

Celso fait les allers-retours entre les arrières des Jeeps et la grande porte, un par un. Un par un il amène les prisonniers en les tenant par les chaînes où par le bras. Ici personne n’est violent sans raison, j’imagine bien que Sergueï, lui il les aurait frappés pour les faire avancer. Mais ça m’empêche pas d’être triste qu’il soit plus là, le russe.

Ruben et moi on est assis à une table, on prend des informations sur chaque indien qu’ils nous amènent.

– Comment tu t’appelles ?

– Mentutapel ?

– Ton nom ?

– Icha

– Et ton enfant ?

– Popotel

– Comment ça s’écrit ?

– Pas écrire

– C’est quoi ton village ?

– Tonvilaj ?

– Tu vis où ?

– …

– Elle est où ta maison ?

– La montagne

– Ok bouge pas … Juan ! note : taille, un mètre soixante-quinze, couleur des yeux, marron, couleur des cheveux, noire, couleur de peau : indienne type, signe distinctif : plutôt grande pour une maya.

On remplit la fiche, on la met dans un classeur et on passe à la suivante. engrenage du monde… qu’est-ce qu’on est ? Hein ? …de l’huile … les corps qui coulissent.

Après on regarde un des soldats, un qui est resté avec nous, et il feuillette sur un carnet pour trouver les chefs d’accusations de chacun. Comme il n’y a que des femmes, c’est surtout des “complicité d’action révolutionnaire”. Des fois c’est “fabrication d’explosif” ou “meurtre”, alors on s’arrête une seconde et puis, nos yeux bloqués, on la fixe… la petite créature timide et plutôt jolie et enroulée sur elle-même et qui tient parfois un bébé dans ses bras. Elle ose rarement nous regarder. … d’un coup on se reprend, on l’envoie avec les autres. Peu importe, finalement, le crime change rien puisqu’il y a qu’une seule peine : prison collective pour une durée indéterminée.

Deux ou trois vieux, qui sont là pour “complicité” aussi, ils iront dans les geôles communes avec les femmes et les enfants, puis quelques hommes, souvent des “meurtres en série”, ça veut dire qu’ils ont tué plusieurs soldats du gouvernement dans un combat. Moi aussi j’ai été meurtrier en série il n’y a pas si longtemps. Les hommes vont dans des geôles à part, pas dans les souterrains, parce que les gardes ont remarqué qu’ils dégénèrent et se mettent à violer les femmes au bout de quelques mois si on les laisse dans les cages collectives. Une fois il y a eu un vieillard qui a pété un plomb et qui a tenté sa chance, les femmes ont essayé en vain de le calmer. On l’a retrouvé le lendemain matin, tabassé à mort sur le sol de la cage. C’est celui qui s’appelle Celso qui m’a raconté.

Les femmes défilent, elles ont toutes les yeux marron, les cheveux noirs et la peau indienne type. Ruben s’agite, las, avec son mètre en bois. Il n’y a que les signes distinctifs qui changent un peu, on se force à bien regarder sinon ça sert à rien de noter des signes distinctifs. Cicatrice de coup à l’épaule, tatouage en forme de soleil sur le bras, louche de l’œil gauche, hanches disproportionnées, tresses avec des coquillages… eh Ruben ? Quoi ? Bah t’es con les coquillages ils vont pas être là tout le temps… Ah ouais— Bah écoute Juan, elle a pas de signe distinctif elle. OK. Et ça repart ça n’arrête plus … plus ça coule des yeux vers la tête, comme un fleuve devenu dingue : tatouage de lézard sur l’omoplate, trou infecté à l’oreille, boiteuse, cheveux blonds, cernes marqués sous les yeux…. Ruben ? Ça non plus ça va pas rester les cernes … Quoique… Et j’ai écrit cernes quand même.

Au bout d’une trentaine de descriptions identiques, je l’écoute plus, je les regarde et je note des signes distinctifs que moi je trouve, yeux en forme de coquillages, tétons durs qui font comme des os sous le tissu, peau d’écailles, cornes démoniaques cachées sous les cheveux, regard d’ange cassé qui tient une petite gamine par la main : petit regard d’ange cassé ; sabots, marche comme un puma, allure de pluie un peu froide mais rafraîchissante, griffes, canines de crocodile, bras amputé, squames sur le front, peau de mer, sourire… De toute façon, je vois pas pourquoi quelqu’un irait les relire, les fiches qu’on met dans le classeur.

Ensuite on les envoie vers Roy. Roy c’est vraiment un homme. C’est pas du tout le vieux fou qu’ils disaient au QG. C’est le plus vieux, ça c’est vrai, mais il est pas fou. C’est lui qui est en charge de l’hôpital-prison, même si c’est pas toujours bien clair. En fait, c’était son hôpital, il avait été professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de Managua, médecin militaire dans l’armée guatémaltèque, puis quand la Révolte avait commencé il avait pris la direction de l’hôpital de Sayaxché, son village natal. Les mayas gagnaient en puissance dans cette région où le gouvernement avait attendu des mois pour intervenir. Les gens ont senti le front se rapprocher, le village s’est dépeuplé, jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun malade à soigner. Alors quand le gouvernement a réquisitionné l’hôpital de Roy pour en faire une prison, il n’a pas été surpris. Et il s’est dit que mieux valait lui qu’un autre. On lui avait envoyé cette équipe, des para-militaires, des gosses qui arrivaient d’un peu partout. Celso, Wilson, Ruben, Itzel et maintenant moi.

 

**

Les premiers jours se sont passés sans trop d’accrocs. Il y a des prisonniers qui nous ont menacés de mort, à travers les barreaux. Les prisonnières nouvelles qui avaient à peu près le même âge, on les a mises dans les cages du fond. Cheveux blonds, Lézard, Coquillages – finalement on continue de l’appeler coquillage même si ses tresses ont disparu – Allure de pluie, Puma et les autres, dans l’ensemble, se tenaient tranquilles. Une qui est jeune et qui a quelque chose c’est Ange Cassé, c’est comme ça que je l’avais appelé. Avec sa petite sœur, pas bavardes mais je crois qu’elles parlent espagnol ensemble.

Je descends souvent la voir, Ange Cassé, c’est devenu une habitude. Les autres prisonniers m’occupent plus tellement l’espace. Je leur jette un œil, savoir s’ils sont bien, parfois quand l’un d’eux à mal, ou qu’un enfant tombe malade, je l’emmène discrètement dans le hall pour qu’il voit la lumière du jour et, même si ses yeux le brûlent un peu, les larmes qui coulent de son reste de visage sont souvent de l’émotion. Alors quelque fois je les remonte et quand je descends dans leur monde il y a des dizaines de voix qui implorent et qui pleurent : « Monsieur Juan ! Monsieur Juan ! S’il vous plaît Monsieur Juan ! Emmenez-moi en haut ! Rien qu’un peu ! » ou des fois aussi j’entends « Monsieur ! Monsieur ! Mon fils ! Montrez-lui un peu de soleil ! Mon fils ! Je vous en prie ! » mais moi la plupart du temps je marche tout droit. La deuxième grille de cage avant la fin, à gauche dans le sens de la marche.

Là il y a encore les voix, mais elles s’évaporent ou bien s’inclinent du dos quand sa voix apparaît. Quand sa voix parle dans le noir et qu’elle luit partout comme une lumière… Ange Cassé, dans la cage du fond…

 

**

Un mois après son arrivée, la petite sœur d’Ange Cassé s’est faite remarquer.

Peau d’écaille s’entendait mal avec une vieille femme, elles foutaient la merde dans la cage. D’après la vieille, peau d’écaille lui volerait des cheveux dans son sommeil. Une fois que je passais devant elle m’a dit “Monsieur Juan” “Monsieur Juan” en insistant beaucoup. Oui ? que j’ai répondu. “Elle me vole mes cheveux quand je dors monsieur Juan ! “. Je sais, je sais. ” Vous trouvez ça normal monsieur Juan ?”. Comme j’étais taulier je devais m’assurer que rien ne déconne trop. “Est-ce que c’est pas juste parce que tu vieillis ?”. Elle a rien dit. Il y a eu un silence. Je la regardais dans les cheveux. “Vous êtes gentil monsieur Juan, je vous aime bien, je peux avoir de l’eau ?”. J’ai pas le droit de donner de l’eau. C’est ce que je lui ai répondu et elle s’est approché de moi, d’un coup comme un serpent, comme peau d’écailles, elle a lancé la main à travers les barreaux et m’a griffé le visage avec ses ongles.

C’est toujours dangereux, ils ont plein de maladies dans les ongles. Un grognement de vieille et puis quelque chose comme un rire qui a sonné au fond du cachot, des enfants. Je m’apprêtais à courir les escaliers pour aller me désinfecter les joues.

j’ai croisé un regard, celui d’Ange Cassé, elle était en plein milieu du couloir.

Putain en plein milieu.

Elle avait une gamine dans les bras. Une petite chose qui faisait des loques avec sa peau, et qu’il aurait bien fallu recoudre.

“Qu’est-ce que tu fous là ?” J’ai gueulé.

“La cage, pas fermée.”

Merde, qu’est-ce qu’ils avaient foutu à la tournée de ce matin ?

Elles me fixaient, stoïques, entre elles et moi des centaines de prisonniers sur les côtés. La petite était une réduction d’Ange Cassé. Même crasse, mêmes cheveux, mêmes épaules. Un peu plus souriante. Je compris que c’était elle qui avait ri quand la vieille m’avait griffé.

“Retournez dans la cage toutes les deux, c’est que vous pourriez vous faire battre pour avoir été là dans le couloir.” En les accompagnant, je regardais les autres dans la cage, recroquevillés,

ils fixaient la porte ouverte avec des yeux terrorisés

regard autour de moi. Des têtes curieuses sortaient de tous les interstices pour observer la scène, on aurait dit des baies. Avec l’obscurité qui cachait les corps, ça faisait comme une allée de visages-décapités-flottants qui me regardaient. Angoisse

Angoisse

images de jungle tout de suite

Paniqué, j’ai poussé les deux fantômes dans leur cage, ils ont marché en arrière, sans un mot, et moi, moi, je l’ai attrapé le gros trousseau qui pendait à ma ceinture, bouclée, la porte, et puis à la fin, dans le temps intérieur de mon ventre et de la prison, un dernier regard sur les autres cellules. Le temps est reparti et j’ai couru, j’ai hurlé du silence jusqu’à l’escalier sans entendre, dans mon dos, le bruit des vagues rouges.

marches quatre à quatre

fuir

Dans le hall, je récupère la respiration qui était restée dans mon thorax. Je tombe sur Roy et Celso. Il faut leur dire, leur parler, ce qui n’est pas comme ça non, ce qui n’est pas comme à l’ordinaire doit sortir du silence.

“C’est pas la première fois qu’elles se font remarquer.”

“Ouais, c’est deux sœurs, sans histoire, orphelines de guerre.”

“Deux jours que la petite s’amuse à jeter tout ce qu’elle trouve dans sa cage à travers les barreaux, elle vise les autres, la petite conne. Elle a failli blesser un gamin avec des cailloux.”

J’allume une cigarette.

Au bout d’une semaine, la question de la gamine lanceuse de cailloux était devenue vraiment problématique. Dans la cage juste en face, les prisonnières lui avaient gueulé dessus, mais elles pouvaient rien faire. Elles disaient qu’elles la tueraient dès qu’elles en auraient l’occasion. Mais pour l’instant, elles vivaient recluses contre le mur du fond, entassées, à éviter les cailloux.

Deux femmes dans leur cage étaient mortes. Les autres avaient caché les corps. Trois jours après on l’a découvert, à cause de l’odeur. Incompréhensible. On a pas cherché à savoir.

 

Moment 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“C’est cette petite conne de merde !”

Il fulminait, rouge. Une bosse sanguinolente de la taille d’un œuf lui coulait dans les yeux.

Nous étions tous assis sur une table dans le hall. La main sur le front, les yeux injectés de sang, Wilson meuglait.

“Il s’est passé quoi putain ?” Ruben a le sourire aux lèvres de voir son pote hurler comme un con, on dirait qu’il s’est cogné dans une porte et que c’est pour ça qu’il ameute tout le monde. Je me marre un peu.

“Ça te fait rire connard ! Ça te fait rire hein ?”

Détends-toi, j’ai dit.

“Qu’est-ce qu’il s’est passé ?”

Dans les couloirs, il faisait sa tournée et douleur. Un caillou énorme, propulsé dans son visage, par la force dérisoire d’une enfant. Maintenant, il donne des coups de poings dans les murs.

“Attention aux murs ! Va pas te faire une bosse !”

Rires.

Là, brusquement, Wilson se tait. Il nous fixe, sa main attrape quelque chose dans son dos. Son flingue, pointé sur nous, s’agite, dans tous les sens, chaotique. Wilson enlève le cran de sécurité et serre la crosse de toutes ses forces. Une veine sur son crâne, dans les mains, des tremblements. Plus aucun rire. Un tas de battements de cœur …… pause ………….

Inspiration :

“Détends-toi putain !”

“Que j’me détende ? Tu rigoles connard ?” Et il s’est approché de celui qui avait dit ça, Roy ; il s’est approché et le revolver s’est approché avec lui.

Tout le monde se tait. Là-dessus Wilson hurle, se précipite vers la porte. Appel d’air incendiaire par les fenêtres, la tension évacue la salle avec un gros bruit silencieux. On ne peut pas mourir comme ça de toute façon.

**

“Ah mais tu m’emmerdes ! Est-ce que je sais où il est ? Dans sa piaule à tous les coups ! Retourne au village si ça t’travaille tant que ça !”

Les haricots fument, bouillonnent sans conviction et frémissent comme des petits reins d’oiseaux. Je crois que nous sommes tous un peu fatigués. Celso passe en revue les registres, Itzel, qui veut absolument jouer aux cartes, menace de nous noyer à mort dans un océan de hé on fait une partie ? Mais moi je suis d’accord et je l’aime bien Itzel … que du trèfle, et deux carreaux… je suis foutu pour ce tour. Quelques points à faire peut-être avec les deux carreaux … Mais le petit est content.

– Tu es sûr que tu ne l’as pas vu ? Tu montais la garde sur le toit tout l’après-midi, t’as bien dû le voir quitter la cabane ?

– Je te dis que non, putain. Alors où il est encore dans l’hôpital et il se planque …

– … ou t’as fait la sieste pendant ton tour de garde.

– Va te faire foutre. Ou alors il a pas pris la route et il est parti au village en coupant à travers les arbres.

On voit sur son visage que Billy en a ras le cul des questions. C’est Ruben qui le harcèle. Il est pote avec Wilson. Il s’inquiète.

– Tu l’aurais vu.

– Je surveille pas la forêt moi.

– Réfléchis bien ! Et puis pourquoi il aurait coupé par le petit-bois, c’est vachement plus long et c’est galère …

– Mais je sais pas moi…

– Moi je l’ai croisé tout à l’heure

C’est Celso qui vient de lever le nez de ses registres.

– Tu pouvais pas le dire plus tôt…

(rires…timides…)

– Mais où ça ?

– Bah dans son dortoir.

– Après qu’il soit sorti en gueulant ?

– Oui. Détends-toi, une gamine lui a jeté un caillou. Il va pas mourir. Et puis c’est un grand garçon, il a mal à son ego, il reviendra ce soir.

– Moi j’ai une idée.

– Quoi ?

– Elle continue avec ses cailloux ?

– Ouais, les filles de la cage d’en face commencent à riposter. Elles essaient de la dégommer avec des cailloux.

– Putain c’est la guerre en bas. Rires.

– Non sérieusement, j’ai une idée. On a juste à mettre sa grande sœur dans la cage d’en face. A tous les coups la gamine prendra pas le risque de la blesser.

C’était Itzel qu’avait eu l’idée et c’était vraiment pas idiot. Les autres se sont mis aux cartes. On a sorti une bouteille de Rhum du placard des objets confisqués. Une bonne soirée.

Pas envie de rentrer à l’hôtel … trop ivre … mais pourquoi une gamine s’acharne à lancer des cailloux… c’est absurde … beaucoup trop ivre … la nuit …. la forêt … il y a le dortoir des autres …

Sommeil et puis … rien

Réveil et puis…

Qu’est-ce que j’ai mal… Mon front va exploser… Comme si j’avais une bosse. Wilson ? Où est Wilson putain, il avait déconné hier, je me rappelle, le flingue, le caillou, la gosse…

Je tourne la tête et je vois un homme, allongé. Il respire fort, non, il ronfle. Celso, ce vieux con. Putain …

D’accord… Je suis dans le dortoir de l’hôpital. Je me souviens, la cuite d’hier soir, le rhum. Un effort et je suis assis au bord du lit, cet abysse devant moi, j’y bascule si ma tête penche en avant. Je bascule dans l’avant de ma tête. Vertiges. Je marche jusqu’à la salle d’eau. Deux ou trois sceaux gelés plus tard, mon visage est propre, je vois plus clair. Je suis tout habillé. Donc tout trempé. Fait chier. Je retourne m’asseoir sur mon lit. Sous chaque lit il y a une énorme malle en fer blanc percée d’une multitude de trous, un truc militaire, pour ranger les munitions. Ici, chacun y range ses secrets, ses trésors … Il y en a une sous mon matelas, je n’ai pas dormi en hauteur.

La place de Wilson. J’ai dormi à la place de Wilson.

Il n’est pas rentré dormir dans l’hôpital… Qu’est-ce qu’il fout ? Où est-ce qu’il est allé crécher ? Au moins mon cerveau remarche. En essayant de me lever j’ai de nouveau un vertige.

 

**

Le jour n’est pas levé. Il n’y a que l’aube qui s’attarde et traîne un peu. C’est agréable ; le carrelage taché de la cuisine, la vitre salle et qui découpe le bleu inimitable des aubes tropicales. Chevelures d’arbres ébouriffées et puis en silence, les hiéroglyphes torturés des branches noires, réseau, géométrie démoniaque, point de côté, alors le ciel, comme un cœur nécrosé d’artères noires et qui ne palpite plus. Mais la paix ? Respire. Horizon. Souffle. Une cigarette, dans l’air frais.

Un par un, les autres se lèvent, la casserole de café se vide doucement. Certains sortent en caleçon boire de l’eau et retournent dans le dortoir chercher encore un peu de sommeil. En fait, c’est ce que tout le monde fait. Personne ne dort bien ici, je ne sais pas si c’est la proximité des prisonniers ou juste la température. Cette cuisine, je pourrais y rester toujours, cigarette sur cigarette. Puissance tranquille avec mes mégots qui s’amoncellent dans les coins, sur les meubles, comme les secondes tombées de la pendule.

… où il est Wilson ?

… un œil dans sa chambre, le lit où j’ai dormi, pas de signe de lui.

Là, une anomalie minuscule, un battement d’aile de papillon dans mon crâne et la tectonique de mes plaques internes commence à déconner. Un lit vide, et puis plus rien … à peine … et la journée continue.

Je pars en tournée d’inspection.

Dix minutes plus tard

– Merde merde merde, mais comment c’est possible ?

– Je sais pas…

Dix minutes plus tôt

Mes mollets dorment encore, je trébuche un peu dans l’escalier … il y fait le même noir que dans ces yeux sans crâne au fond des grottes. Il ne faut pas penser aux papillons, Juan, ils n’existent pas. Pas de chauve-souris, pas de jungle, juste de la pierre. Des prisonniers, la guerre, tu as des choses à faire, des responsabilités.

Les cages s’alignent en rang, paisibles, comme les lits du dortoir qui dorment sans bruit, rangés bien droits et deux par deux, des enfants. Mes yeux s’habituent à l’obscurité, même si les barreaux rouillés scintillent et cuivrent un peu de lumière impuissante.

Instinctivement je vais vers la cage d’Ange Cassé, tout au fond du couloir. Elle dort en boule, roulée sur elle-même, sa petite sœur logée dans ses bras. Elle ne dort plus. Elle se lève. Pas de petite sœur, c’est son propre corps qu’elle devait serrer dans ses bras. Monsieur Juan, monsieur Juan. Sa voix est si faible … Il y a un problème monsieur Juan. Je savais bien qu’elles parlaient espagnol les deux… La cage elle n’est pas fermée, regardez, la porte s’ouvre. Cette serrure déconne ? Pourtant on l’a changé la dernière fois, après qu’elles soient sorties, les deux sœurs, encore elles. Je pousse la porte, elle résiste. La serrure est fermée à clé et même le gros cadenas qu’on a rajouté est verrouillé. Mais non tu vois bien, c’est fermé. Ma petite sœur n’est plus là. Quoi ? Je me suis endormie hier soir, elle aussi, à côté de moi et ce matin …  T’as bien regardé ? Dis ? Elle est pas allongée au milieu des vieilles ? Non, non, pas au milieu des vieilles. Elle ne dort jamais avec les vieilles… Les vieilles bougent et roulent quand elles dorment, elle n’aime pas dormir sous les autres…. Elle ne pleure pas. Sa voix est stable, tout en lignes en angles et droite et sans variations comme les arrêtes d’une tombe. Je regarde partout, putain la cage n’est pas si grande… Que des corps adultes, allongés. Merde, merde, merde, mais comment c’est possible ? Je ne sais pas … Je retourne m’allonger dans le lit de Wilson et je pense mais déjà je sais.

Mais, je le sais, je le sais que c’est Wilson, je le sais depuis le début mais je n’ai pas envie d’y penser

c’est la seule solution ça peut être que lui et Itzel avait dormi comme une pierre sur son toit il avait la pêche ce matin et là il court partout Wilson … il a pété les plombs il est revenu dans l’hôpital il a ouvert les cadenas bien remis les clés il a pris la petite et il est parti on ne sait pas où…

Putain qu’est-ce qu’il fallait faire, continuer la battue dans le petit bois, c’est la seule solution… Je reste un peu comme un instant de pause, allongé sur le lit de Wilson. Ma main pend hors du lit et je joue comme ce matin avec la petite serrure de la boîte en fer, sous le lit.

… ma main qui ne sait pas quoi faire pendant qu’il y a des scénarios dans ma tête et ma main qui s’enfonce dans la boue, la boue du Nicaragua, la boue des missions et des camps …moite gluante doucereuse et chaude, chauffée par le soleil mais qui ne coagule qu’après les pluies …

…sauf que ce n’est pas de la terre, c’est rouge.

Et sur la serrure de la boîte sous le lit, il n’y a pas la boue moite et gluante et doucereuse et chaude du Nicaragua, mais du sang qui n’a pas coagulé parce qu’il n’a pas plu.

Il faut ouvrir le coffre en fer. Il n’y a que Wilson qui a la clé… Une idée étrange, je tape du bout des doigts sur le métal : tu es là ? … Niña ? … je colle mon oreille sur le coffre… le métal glacé sur mon oreille … une respiration, saccadée, pauvre, on lui entend une claustrophobie étrange dans ses souffles ; elle respire …

– Tu écoutes le bruit de la mer ?

voix de Roy, sa bouche, sa barbe presque blanche, son regard compatissant de médecin militaire …

aide-moi papa Roy…

– Juan ? Juan ? Tout va bien ? Qu’est-ce que tu fous avec cette boîte ?

Je le regarde dans les yeux. J’espère qu’il va comprendre. Je lui montre mes ongles, le sang … ça racle …

– Tu t’es blessé ?

Comprends papa Roy … je t’en supplie comprends ! … regarde-moi regarde mes yeux mes mains ma bouche regarde comme je tremble

Quelqu’un d’autre dans ma bouche qui parle, qui m’anime, qui …

– Non, c’est elle. Elle est dans le coffre.

Roy à toutes les clés de l’hôpital, un double qu’il cache et qu’on a pas le droit de connaître. Il me dit où il est. En quittant la pièce je vois Papa Roy à genoux près du coffre et qui murmure dans un petit trou du fer.

 

Deux minutes plus tard

… et ceux-là, ceux-là ne connaîtront pas la mort, leur sang nourrira la terre comme du lait et leurs âmes, à jamais, vivront parmi les jaguars et les anges.

Ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste … ça n’est pas juste …

Une larme roule, de l’œil de Roy au mien, une larme voyage, se fatigue déjà et … un instant de silence… s’écoule dans l’œil de la petite. Roy a sorti son corps de la boite, elle respire. Son visage est maigre, dessiné de formes au fusain et ses cheveux se nouent dans des buissons touffus de jungle et son sang à l’odeur de la jungle et ses mains griffent encore un plâtre imaginaire et les doigts et les ongles et les phalanges et les tendons qui coulent sous la peau quand les doigts bougent et les pierres, les pierres elle les lance encore dans le vide mais elle ne bouge pas. Wilson l’a battue à mort, mais elle respire toujours.

 

**

Une heure plus tard

Une petite clairière de forêt, un petit coin dégagé sous les troncs.

Une pluie … la dernière du jour. Calme. Une pluie de terre.

Paix

(mais) Paix

(mais) Comment dire la paix ?

La terre pleut sur le corps, des sursauts de terre, quelque chose comme des battements d’ailes, insignifiants, argileux. Ça racle. Les longues feuilles des bananiers courbent l’échine ; les troncs restent droit, militaires, minéraux presque. Curieuse, la forêt fixe quelque chose dans son sol, quelque chose de nouveau, un petit corps dans la terre. La gamine ne dort pas. Ce ne sont pas ces membres doux et allongés en paix qu’on croit toujours. Son corps a gardé la mémoire de cette malle de fer où elle a dormi, sa dernière nuit. Sa dernière nuit, sous le lit de Wilson, sous moi, et la petite, la petite Ange Cassé, la lanceuse de cailloux, celle qui n’aimait pas dormir sous les autres… Sous moi, pourquoi moi ? Ça ne fait rien … Et là, dans cette tombe que l’on a creusée, à la lisière de l’hôpital, son corps a gardé la mémoire de la malle. Pourtant elle n’y est pas morte. C’est Roy qui l’a ausculté, qui a dit qu’on ne pourrait plus rien faire, une capsule de poison militaire, celui pour les tortures, dose maximale, quinze secondes presque tendres. Je n’ai pas eu le courage, j’ai retrouvé papa Roy dans les bois. Il est penché, quelques traces d’Ange Cassé sur sa chemise marron, comme un prêtre, il ferme les yeux, pour ne pas voir le corps. Le corps qui a gardé la mémoire de la malle, tordu comme un visage qui ricane, une vingtaine de fractures ouvertes. Un pantin, rieur, désarticulé sous des grandes feuilles. L’odeur de la rosée tropicale. Un bruit mat. Le crucifix tombe dans la fosse, quelques pièces, une poignée d’amulette mayas, récupérées sur des prisonniers, une poignée de ciel d’orage et une poignée de terre sèche. Il est où Dieu putain ? Quelque chose comme des battements d’ailes, insignifiants, argileux. Ça racle.

De la terre sur de la terre, rien d’important.

La voix de Roy se fraye un chemin, solennelle dans le concert épuisant des perroquets. C’est la saison des amours. La jungle hurle jour et nuit l’érotisme d’un millier de cris féconds. Et bientôt des hordes d’oisillons s’élanceront dans les arbres, jeunes, intrépides mais … dans la gorge, dans la gorge, une peur … gorges multicolores étouffées … une peur ancienne … la plus vieille … la première … pire que la nuit … pire que le feu … les prédateurs : les aigles, les serpents énormes et ces meutes de jaguars qui hantent les arbres.

“L’Éternel est mon berger : je ne manquerai de rien. Il me fait reposer dans de verts pâturages, Il me dirige près des eaux paisibles. Il restaure mon âme, Il me conduit dans les sentiers de la justice, à cause de son Nom.

Et quand je marche dans la vallée de l’ombre de la Mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi.”

Moi aussi je dois parler, c’est un enterrement, un enjunglement, Roy pleure, mais je ne connais pas la Bible :

 

… et ceux-là qui ne craindront pas le mal, ceux-là ne connaîtront pas la mort, leur sang nourrira la terre comme du lait et leurs âmes, à jamais, vivront parmi les jaguars et les anges.

 

Nous n’avons plus jamais parlé de la petite sœur d’Ange Cassé.

Nous n’avons plus jamais vu Wilson.


 

Moment 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

respiration …. respiration … putain de murs …. putain de bruits de grillons. Cigarettes … le Nicaragua …. un vieux ventilateur qui ne tourne plus depuis longtemps … comme la Terre…

J’arrache les petites peaux sèches, à la racine de l’ongle, une douleur pointue, agaçante qui me tient éloigné du mur.

Je suis rentré tout de suite après l’enterrement, l’enjunglement de la sœur d’Ange Cassé et depuis, dans la chambre, je guette mon esprit. Je le tiens fermement enchaîné. Tout doit rester solide et en place, à l’intérieur de moi. Comme c’est dur. Il faut tant de force pour tenir le coup et garder sa tête dans le bon ordre …

du chaos qui chante … un feu de camp … les yeux de ma mère …

la gorge de mon père … les ailes des chauves souris – yeux globulants de jungle

et les queues des lézards – fenêtre de fumée, fumée de fenêtre qui exhalent …

Bouge ! Bouge !

Hurle !

Panique … mon cœur … il va lâcher … BOUGE !

Juanito, détends-toi.

Souffle. C’était quoi qu’il disait Jamie … c’était quoi … “une architecture de pierre” ? Non … non. C’était quelque chose avec des pierres. “Une grande maison que tu bâtis, tout seul, pierre à pierre” ? Peut-être bien … oui, peut-être bien que c’était ça.

C’est ta tête Juan et c’est aussi le monde. Il n’y a pas de différence entre les deux. Le monde est organisé, logique : il tient en place. Un peu comme une grande maison, tu comprends ? Imagine une grande maison qui s’est bâtie toute seule. Toi c’est pareil. Trie tes pensées, tu sais lesquelles sont à toi et lesquelles tu inventes ? N’est-ce pas ? Je suis sûr que tu sais bien. Et dans lesquelles tu te caches ? Lesquelles te font souffrir ? Avoue qu’elles ne te dérangent pas, ces pensées fausses et que tu inventes, elles te rassurent. Y’a pas de mal, Juanito, c’est normal. Mais tu dois faire comme la nature. Trouve une force quelque chose qui va t’organiser, combler les fuites et les digressions. Les digressions ? Euh … ça veut dire … c’est les choses qui échappent à ton contrôle, qui fuient de ta tête. Comme des fuites d’eau, voilà. Et les fuites d’eau, tu as l’impression qu’elles avancent, tu peux en suivre le cours, plus ou moins longtemps, tu comprends ? Mais au final elles finissent toujours par faire des petites flaques inutiles. Tes pensées, c’est pareil, reste construit, ne suis pas les fuites. Comme une maison que tu bâtis toi-même, pierre à pierre.

Il serait fier de moi Jamie, de moi au Guatemala. Ça doit faire trois ou quatre mois que je suis monté dans ce bateau sans lui. Il a promis de me rejoindre. C’est lui qui m’a dit le front nord-est, c’est lui qui m’a envoyé ici. Il connaissait Roy. Il savait qu’on serait en sécurité ici. Il va venir. Il ne peut pas m’abandonner.

Détends-toi Juan.

La nuit est trop longue. Juan, ne pense plus qu’à Ange Cassé. Ne fait pas vraiment la différence entre les deux sœurs.

Les yeux de l’aînée, les yeux de l’enfant … un seul regard … Dans la malle de Wilson, tu as rencontré quelque chose de complètement nouveau : la lassitude. Une enfant fatiguée de vivre.

Te laisse pas aller. Cette voie n’existe pas. C’est pas une voie Juanito, c’est une dégrission qu’il dirait Jamie. Pas de la pierre, pas du solide, une petite rivière qui va faire une flaque, comme le sang … épuisé … de la gamine dans la terre.

Respire Juanito.

– Juanito …

Je murmure mon nom dans la chambre, avec vraiment ma voix, comme si Jamie était là. Elle fait déjà comment sa voix ? Elle est pas vraiment grave mais on a l’impression que oui. C’est parce que il parle vraiment vers l’autre et sa bouche fait un bruit caverneux et serein. Sauf quand il est heureux, il s’excite comme un gosse, trop spontané et alors là c’est aigu qu’elle est sa voix.

– Juanito ! Juanito !

Je me redresse dans mon lit, j’essaie d’imiter sa voix joyeuse en bougeant les bras en l’air. Ça me fait du bien. Et puis je sais que je fais exprès, c’est presque amusant et ça n’est pas dangereux, pas une dégrission.

Ange Cassé. Toute seule dans sa cellule. Elle ne sait même pas que sa petite sœur est morte.

Je sors du lit.

J’ouvre la fenêtre, lumière bleue, crépuscule. La même lumière que ce matin, dans la cuisine avec Itzel. Il ne doit pas être plus de vingt-et-une heure. La nuit n’est pas encore tombée. J’ai pas le droit de la laisser là-bas, Ange Cassé, toute seule, sans personne. C’est ça que je dois faire : aller la voir. C’est ça que Jamie aurait voulu que je fasse. Retourner à la prison, il y en a pour un quart d’heure à pied.

Tu sors de l’hôtel et t’engage sur le sentier qui mène à la prison militaire de Sayaxché. Tu n’as même pas pris la peine de boutonner ta chemise.

Dehors le monde n’est que pluie, mousse et chiens mouillés. La nature ferme les yeux, pour ne pas se voir et puis vivement le lendemain, n’est-ce pas ? Vivement le soleil.

Mais la nuit est encore pleine et il te reste des choses à vivre.

 

**

Bientôt deux heures qu’elle est là, deux heures dans un regard, et puis est-ce que c’est vraiment des yeux qu’ils sortent les regards ? Deux regards chauds, qui se croisent … la chaleur comme une main glissée au creux d’une autre, deux regards qui se touchent, tellement … qu’on dirait des mains. Moi, je sais pas grand-chose mais je sais que ça, ça lui fait du bien.

Nous n’avons pas parlé de sa sœur, Ange Cassé, la petite dans la terre, je crois qu’elle a compris. Elle ne dit rien… pourquoi ? Pourquoi elle se tait ? Ça n’a pas d’importance, les paroles.

Je suis revenu dans la prison, tout le monde dormait. Juste un qui montait la garde sur le toit, et encore, comment être sûr ? Surement Itzel. Je suis passé par la forêt, pour pas que le type me voit ; personne surveille jamais la forêt. Marcher, avec ma chemise ouverte comme les yeux de la petite … non comme une chemise ouverte ; et puis aussi, ma lampe torche militaire qui découpait du réel dans la grosse masse de noir. Je suis heureux, maintenant, dans la chambre, dans cette chambre, avec elle.

Quand j’ai ouvert sa geôle, elle m’a suivi, je pense qu’elle savait … elle savait… pas de questions, pas de questions. Elle m’a suivi, elle a pris ma main dans la jungle et dans l’autre main j’avais ma lampe. Elle n’a pas posé de questions sur sa sœur … elle savait, les arbres autour de nous lui ont dit, ils lui ont tout dit. C’est comme ça les mayas. Les arbres se mettent à sonner comme des cloches et, immergés dans un océan d’écorce, les secrets. La voix silencieuse des plantes s’entortille dans leurs oreilles comme un escargot. Les arbres lui ont dit, pour sa sœur, elle sait. Et pendant qu’on marchait sur la terre, moi, j’ai rien osé dire, pour pas que ça la perturbe et qu’elle pense et qu’elle oublie d’écouter les arbres et quand on est arrivé à ma chambre, dans l’hôtel abandonné, elle a souri. Le deuil était fait.

Une bouchée, encore une, encore une, j’ai rien d’autre à lui offrir que de la salade de haricot, mais c’est froid et frais dans la bouche et il y a du pain pas trop sec.

– Merci Monsieur Juan

– Dis pas Monsieur. Monsieur c’est les prisonniers qui disent. C’est pas ça que t’es toi. T’es plus une prisonnière.

Un sourire long et qui tire comme ça sa substance jusqu’aux étoiles, sur moi, sur mon visage.

– Toi, tu pars d’ici quand tu veux

Assise sur le lit, ses cheveux noirs qui ressemblent un peu à la mer, elle a quelque chose d’une mouette dans son visage d’ange cassé. Elle est très jolie, maigre sous la poussière, les cernes et puis ces os aiguisés… On dirait une feuille qui flotte, de l’autre côté du vent, repliée sur elle-même dans une grande tornade ou une tempête sans bruit qui fait plusieurs fois le tour le la terre et qui revient toujours échouer ses vents dans ma chambre, s’asseoir sur mon lit.

Alors je suis parti chercher une bassine d’eau chaude au premier étage, il fallait le faire. Quand je suis revenu, elle n’avait pas bougé.

– Tiens, je lui dis, prends ça.

Tendue dans ma main vers elle, une éponge.

Elle ne comprend pas. Yeux tristes, rougis.

Alors je prends l’éponge dans ma main et je l’approche de son épaule elle recule brusquement mais je lui dis shhht pour la détendre et doucement comme la patte minuscule d’un petit animal je pose l’éponge rugueuse sur sa peau et sa peau aussi est rugueuse mais l’eau efface la poussière comme du vent et comme aussi un chiffon ou même la neige il n’y a pas de poussière sur la neige et puis sa peau sa peau elle devient douce et une belle soie mâte comme ça qui apparaît sous la saleté alors je continue à doucement passer l’éponge et quand la peau est de nouveau belle et pleine de couleur et propre comme la peau des murs qui nous regardent en retenant leur souffle alors je ne la lave plus avec l’éponge parce que l’éponge est rugueuse et parce qu’elle mord ; non, juste, je pose la paume de ma main et doucement j’enlève l’eau comme le soleil sèche la terre après les pluies. Je suis un soleil.

Elle a encore peur.

– Pourquoi tu fais ces yeux ? Tout va bien ?

– Tout va bien ?

– Oui, tout va bien. Qu’est-ce qui peut t’arriver hein ? C’est la nuit, tu sais, il ne se passe rien ici la nuit.

Quelle belle nuit ce soir.

Comme tout est oublié. Comme les derniers mois de ma vie fondent sous l’éponge avec la poussière… C’est pas juste une fille, c’est surtout la chambre de paix, peut-être aussi qu’aujourd’hui il y a eu la mort et que dans la nuit il faut sentir la vie, comme une balance ou un bizarre cycle de nature. Ma chambre, mon rythme,

une fille que je recolore au savon comme une toile

ça fait comme une nouvelle peau, pour elle, et pour moi aussi.

Ange Cassé est un peu réticente quand je passe l’éponge sur son torse et que je descends ma main doucement vers sa poitrine. Elle a peur. Elle recule un peu et cache son visage dans le pli entre sa clavicule et son cou.

– Pourquoi tu te caches ? Tout va bien, je murmure pour pas l’effrayer.

– …

Elle croit que je veux la violer, j’ai compris, je sais bien. Je voudrais lui dire que non, que je veux juste la consoler.

Je lui dis.

Elle a l’air de me croire.

C’est vrai que ça doit pas arriver souvent ce genre de choses, elle a raison d’avoir peur, elle est intelligente. J’arrête de la laver un instant et je lui donne ma main. Dans ma main, la sienne et nous nous levons. Debout devant la fenêtre, je lui montre la nuit et les lumières du village mort. La nuit nous regarde, elle hésite un peu, puis elle nous pénètre, forte, puissante, possessive. Les étoiles s’ennuyaient ce soir, elles nous repèrent et se mettent à étoiler, plus qu’avant, avec la sourdeur un peu brute des rapaces.

Là, d’un coup, Ange Cassé appuie son dos contre mon torse. Sa tête s’écroule vers l’avant, comme une pierre attachée à une corde vertébrale. Endormie, complètement éboulée et détruite et épuisée par des semaines de prison.

Elle s’est endormie debout, comme un petit morceau de nuit anonyme dans le creux de mes bras.

Je l’allonge sur le lit et sur elle, une couverture. L’air est un peu frais, même sous les tropiques.

Elle a dormi pendant les deux jours suivants.

 

**

C’est comme ça que je l’ai accueillie, Ange Cassé : sortie de sa cage. C’était il y a des mois maintenant.

Son vrai nom, c’est Soledad, mais moi je l’appelle Sol. Ça veut dire “soleil” et c’est plus joli. Elle n’a plus du tout un visage d’ange cassé. On dirait un petit mammifère, timide, peureux et avec des cheveux fous : elle a dû les couper deux fois avant de pouvoir les peigner correctement. Je lui ai trouvé une brosse à cheveux dans les affaires des prisonnières de l’hôpital.

Une distance étrange, nous étions ici et ailleurs et puis tout le réel n’était qu’un point lumineux qui coulait et roulait et se pavanait un peu quand même, aussi, il faut le dire, dans le ciel. Mais dans cette distance douce, un peu comme deux oiseaux qui volent autour d’une cage, hésitants, nous vivions. Deux enfants sauvages – c’est comme ça qu’il m’appelait Jamie, l’enfant sauvage – nous vivions. Je pense que Jamie aimerait beaucoup Sol. Je suis pressé qu’il me rejoigne … s’il y arrive un jour.

Nous vivions dans Sayaxché, à deux. Le jour je travaillais à la prison, mais je ne lui appartenais plus. J’appartenais à Sol. Des mois, des mois que je n’étais pas resté dormir avec les autres. Ils se posaient des questions, mais pas tant que ça, ce sont des hommes simples, je pense qu’ils se doutent de quelque chose, peut-être même qu’ils m’en veulent un peu…

Je ne lui parlais jamais de mes journées, elle ne me parlait jamais des siennes. Je ne savais pas ce qu’elle faisait.

Dans les larmes silencieuses des rues, dans la poussière et au milieu du petit peuple patient de Sayaxché, sous le ciel de nuit et puis le ciel de jour, au travers des commerces aux vitrines cassées et de l’existence pauvre du village, vraiment, nous rayonnons. Nous ne sommes pas comme les autres, nous ne sommes pas faits de poussière. Nos membres sont tissés de chair et de vie organique : des hommes de maïs, comme ils disent les mayas, et pas des hommes d’argile. La première espèce d’hommes crées par les dieux, ceux qui n’ont pas eu droit à l’amour.

Elle est à mon bras, elle ne dit rien, nous courons. Ou plutôt c’est moi qui court autour d’elle, parce qu’elle ne court pas vraiment Soledad… Elle boîte dans les rues, quand elle va chercher de l’eau au puits, parce que les canalisations de la région sont pétées. Je vole beaucoup de café, je ne sais pas si elle aime le café, mais elle en boit avec moi. Il y a beaucoup de silence entre nous. Elle ne parle pas beaucoup Soledad. Par contre elle mange, tout ce qu’elle trouve, mais elle ne grossit pas. J’aime beaucoup son corps, mince, espagnol dans les épaules et maya dans les hanches. Je lui fais beaucoup l’amour, en silence. Quand j’entends sa respiration, parfois même un gémissement, quand elle me montre qu’elle ressent quelque chose, un bonheur sans nom me possède, comme une armée en marche qui rentre dans une ville : l’extase du pillage, du triomphe et puis la musique. Comme j’aime ces souffles de fatigue, de plaisir ; … je n’ai pas vraiment quelqu’un à qui parler. Les gars de la prison ne sont pas au courant de notre histoire. Moi je lui parle beaucoup … mais elle ne dit rien, Sol…

Sol elle est douce comme la vie à Managua que j’avais.

Mais ça ne fait rien, et puis nous avons changé de lit. J’ai enlevé les pierres. J’ai éboulé tous les souvenirs du Nicaragua.

La guerre n’existe plus puisque Sol existe.

Sayaxché n’est plus qu’un pays étrange, géographié d’amour. Certains jours, j’ai l’impression d’être un pionnier, à planter des drapeaux dans ces plages inconnues et puis derrière les arbres, quelque chose comme une trace de peinture pour que nous retrouvions notre chemin.

Ce qui meuble le plus mon cœur, je crois, c’est sa lèvre supérieure : haute, un peu bombée, vraiment courbe. Elle fait comme un porche d’où pendraient des milliers de fleurs, blanches, rouges, en grosses grappes ou en petits bourgeonnements. Si seulement j’avais su lire, je m’y serais installé, avec un petit fauteuil de bois et un gros livre plein à ras de mots et de phrases, sous sa lèvre supérieure qui fleurissait, qui fleurissait …

Mais je ne sais pas lire, vraiment, on a essayé de m’apprendre, rien à faire. Jamie il avait essayé aussi. Il était tellement patient Jamie mais moi … impossible.

Nous vivions hors du monde. Mais à la prison quelque chose se tramait, comme une taupe sous la terre, le sol tremblait à peine et pourtant quelque chose se passait. C’était comme à Managua. Ça filtrait à la radio. La PAC battait de l’aile. Les mayas devenaient de plus en forts, mais ça moi, je l’ai toujours dit, qu’on ne peut pas tuer des hommes.

Le QG de Sayaxché avait distribué des tracts aux artisans du village et à tous les paysans des alentours. Leurs fils étaient mobilisés, ils partaient dans les montagnes mayas. Dans le hall de l’hôpital-prison, ils nous avaient forcé à afficher un tract, c’était écrit en gros : “AUX ARMES, PATRIOTES !”. Et on en entendait parler. On entendait plus que ça.

 

**

dans la prison … je regarde Billy. Il va partir, Billy.

Ils font un bruit métallique, deux petites perles de fer, stoïques, lasses, les yeux de Billy regardent toujours bien droit et ferme. Devant ses yeux son visage et, juste au-dessous, deux cernes grises qui font comme des barques. Et puis ses joues et ses pommettes et sa peau molle. Tout ça bien en place.

Pourquoi ces reflets de peau sont-ils si bruns ? C’est que le miroir est sale. Personne n’a le temps de laver les miroirs. Le temps est précieux et il n’est pas sérieux, ça Billy en sait quelque chose, ça oui. Le Temps il est friable, comme la roche, comme le cœur de ces soldats délurés que la guerre, la chaleur des combats et la voix éraillée des grenades ont abîmé ; courir, sauter en tous sens, rire des rires de fous et tuer pour passer le temps. Le Temps passe et les miroirs sont de plus en plus cruels avec Billy. Ça le touche, mais pas tant qu’il aurait cru … Il était beau, quand il était enfant Billy. Il s’en rappelle, de ces jours de soleil, les nuages restaient dans le ciel et le sang bien au frais dans les veines. Le sang sèche sur les murs, ici, c’est laid, ça coagule en croûtes sur la pierre et dans sa tête. Je suis sûr que ça lui tourne dans la tête, ça nous tourne tous.

Il ne m’a pas vu Billy encore, il ne se voit que lui dans son miroir… lui dans le Temps … je suis juste là, Billy, juste derrière toi. Je lis dans tes pensées Billy. Pars sans te retourner Billy, ou alors reste. Retourne-toi et reste avec nous.

Billy nous quitte ce soir. Il rejoint le front. J’en peux plus de la vie ici, tu sais, je tourne en rond. Et c’est vrai qu’on marche sans but, toujours pareil. Boire de l’eau le matin, tourner dans les sous-sols, inspecter les prisonniers, enterrer les morts, discuter des nouvelles du combat qu’on entend à la radio, monter la garde sur le toit, gérer les arrivées des nouveaux prisonniers, fermer les cages, manger ensemble, jouer aux cartes, aller dormir. Boire du rhum, des fois et aussi des fois aller au village boire du café. C’est à se demander pourquoi l’hôpital-prison fonctionne encore.

Moi je veux essayer, tu vois, essayer la guerre. Et puis ils ont besoin d’hommes, là-bas. Là-bas, vraiment, c’était attirant, fallait lui accorder ça au Billy. Une quarantaine de kilomètres au nord-est : des montagnes millénaires agitées de mayas et la violence tranquille du ciel et puis aussi des combats et toute les explosions de la vie humaine ; tout ça à l’air vrai, vu d’ici, et ça fait comme un appel dans les tripes.

– Tu sais Billy, moi j’ai été au front.

Et tu voudrais pas y retourner Juan ? Hein ? Viens avec moi, viens là-bas. Non Billy, je veux pas, peut-être un jour, mais pas encore. Le front ça racle, Billy.

 

**

On a fêté le départ de Billy tôt ce matin. La navette du gouvernement part à 5h. Tous un peu mornes. Il y avait eu de bons moments. C’est pas qu’il était vraiment marrant, Billy, mais il savait vivre avec les autres. Papa Roy est un peu triste, je le vois, sur son visage. Sa longue moustache pleure un peu vers le sol. Il ne comprend pas, il est trop vieux pour comprendre. Le Temps qui coule sur la peau, il connaît, mais il n’arrive pas à imaginer que Billy l’ait ressenti déjà. Billy est guatémaltèque et américain, fils d’un mécanicien yankee. Il a à peine vingt-cinq ans.

Et dans la tête de Roy : Mais pourquoi ? Tu veux mourir Billy ? C’est ça que tu veux ? Mourir tout seul, là-bas, alors que rien ni personne ne t’y oblige ? Tu es idiot, mon garçon. Mais tu es trop jeune pour comprendre.

Enfin sûrement que c’est comme ça, je suis pas dans sa tête, je vois rien que les larmes de sa moustache.

A peine le temps de s’embrasser, le temps file et déjà on lui voit le dos qui s’éloigne vers le village. On est tous dehors, devant la porte de l’hôpital.

Un gros sac de toile, sur deux épaules, qui rebondit. Il avait vidé sa malle en fer, il faut toujours laisser un espace vide quand on décide de changer de vie, effacer les traces. Wilson était parti en laissant sa malle pleine de mort et une photo en noir et blanc au-dessus de son lit…

Un fusil à l’horizontale, sanglé en haut du sac. On lui avait donné le meilleur ; de toutes les armes récupérées sur des prisonniers, on lui avait donné le meilleur, un énorme semi-automatique américain et plein de cartouches dans des petites boîtes en carton jaune. Avec son arme démesurée et son visage doux, il avait des airs d’enfant soldat.

Il y a Itzel qui lance : “Et puis fait attention au serpent à plumes !”. Billy se retourne, il est bientôt plus à portée de voix, à cause du vent qu’essaie de décrocher la terre aujourd’hui. Il rigole, ouvre la bouche, nous regarde et la referme. Son dos, à nouveau, qui part et marche et s’éloigne de l’hôpital.

 

**

Le soir, j’ai fait une dernière tournée d’inspection. Maintenant, je le connais par cœur, l’hôpital. Je sais quelles marches grincent, quelles portent ferment mal, comment créer des courants d’air avec les fenêtres quand il fait trop chaud, comment remettre l’électricité qui saute en permanence. Je commence à connaître les prisonniers aussi, qui a besoin de quels médicaments, qui ne doit pas être mis dans la même cage… Finalement nous n’avons plus reçu de convois militaires depuis celui qui a amené Sol, il y a six mois.

En bouclant une cage d’un coup de clé. Je pense à son visage, qu’est-ce qu’elle est en train de faire ? Hein ? Est-ce qu’elle est dans la chambre d’hôtel ?

J’ai envie de la retrouver.

En remontant les marches, je gagne le hall : où il est ce con ?

– Itzel ! Itzel !

Sa voix vient des dortoirs :

– Qu’est-ce tu veux hijo de puta ?

– Tu peux finir la tournée en bas, j’en ai ma claque.

– Ouais ça marche.

Itzel débarque, mal réveillé. Il dort la journée, à cause de ses gardes de nuit.

– Putain il est bientôt vingt heures t’as été te coucher quand gamin ?

– Je sais pas, vers sept ou huit heures du mat’.

– Tu glandes dur, camarade.

– Eh ouais.

Sa tête d’adolescent illuminé se tourne vers moi :

– Toi tu rentres ?

– Ouais

– Mais pourquoi tu dors plus jamais avec nous ?

– Marre de voir vos gueules.

Nous rions.

Je prends la route de l’hôtel, je cours presque sur le sentier, comme un papillon de nuit vers une bougie.

Une douleur … son arrivée à l’hôpital … sa petite sœur …

En poussant la porte je la vois.

Assise sur le lit : je la vois. Froide de lumière comme une flamme … une bougie.

Chaque fois que je la vois, Sol, ma bouche fait des grimaces. Elle habite presque dans ma bouche. Elle est la lèvre et la gerçure. Je me jette sur elle, l’allonge sous moi dans le lit.

je la tiens dans mes bras, elle a les yeux un peu clos, elle est comme une poupée. ses joues sont un peu rouges, pomerosées par l’amour et un peu aussi le plaisir du ventre et de tout le corps. sa bouche s’entrouvre légèrement et fait des petites exhalaisons soufflées d’un grand soulagement. ses coudes sont agrafés autour de mon cou. je sens sa poitrine écrasée tendrement contre mon torse. elle ressemble à un gros nœud de chair, le nœud de mes bras, mes bras noués et roulés sur eux-mêmes et qui prennent vie. je suis bien. je voudrais que tout s’arrête maintenant.

je suis un univers dont elle est toutes les dimensions. ses cheveux frottent contre ma peau et chaque frisson sonne comme la fin d’un monde.

Billy est parti aujourd’hui. Il va probablement y mourir, dans ces montagnes …

Jamie me manque …

 

**

comme c’est beau un lit quand on l’a meublé avec une femme – c’est ça qu’elle fait Sol, toujours – elle vide le monde comme un grand évier et glou et glou et glou, il reste quoi ? Il reste moi – je suis meilleur – plus généreux – je n’ai plus de crises – plus d’angoisse – la jungle a brûlé – il ne reste que l’amour – des fois ça fait comme la jungle mais juste l’orée des jungles quand on voit la lumière –

Tous les matins, je sors de notre chambre, pour aller travailler à la prison et alors ses yeux, ils me prennent en chasse, ils me suivent, sans douleur. Je ferme la porte derrière moi, la porte de la chambre. Dès que je suis dehors, elle ne peut plus me voir mais elle me regarde toujours. Ça n’a pas de fin. Alors je marche et cours et dégringole les escaliers et toutes les ruines de Sayaxché qui méandrent. Elle me regarde encore. Je sens le poids sans pesanteur de son regard, sur ma nuque mes épaules. Je parle avec elle dans ma tête, comme si elle était à côté de moi. Et tous ces instants du jour, à la prison, dans les rues et aussi toutes ces paroles que je parle, un fantôme dans mon dos, derrière moi. Et puisqu’elle me voit, puisqu’on ne peut pas lui échapper, je lui montre qu’est-ce que je suis dedans moi. Un Juan généreux et plus noble que le vrai, qui fera un homme bien qu’elle pourrait aimer vraiment. Je suis comme ça tous les jours, avec tout le monde, pour qu’elle le sache.

Pourtant, elle ne sort plus vraiment. Je crois qu’elle a peur.

Elle n’est jamais vraiment sortie, les sept derniers mois claustrophobes de notre vie à deux, qui étaient aussi les premiers, étaient passés comme des oiseaux, avec une drôle de candeur glabre dans ma tête. Soledad est douce et chaude, je veux dire que sa peau, sa peau est douce et chaude. Je parle pas de comment elle est à l’intérieur. Dedans les êtres il fait noir, on n’y voit rien du tout. Alors j’aime le dehors des choses, tout ce qui sculpte : peaux expressions yeux salive appétit reflets des branches dans les yeux.

Soledad elle a un très beau dehors de femme adulte et adolescente avec une énergie dans les formes des oreilles et des cernes et de la cavité buccale.

Je lui fais très souvent l’amour et elle ne m’en parle jamais.

Les combats se rapprochent de Sayaxché alors Papa Roy il parle tous les jours du paradis de Dieu, de plus en plus. Je voudrais que le paradis des dieux et toutes ces choses existent, je voudrais être sûr, pour arrêter de m’inquiéter sur sa vie parce que elle mérite l’éternité de lumière, Sol. Je sais qu’elle aime trop les autres pour risquer de sortir de la chambre. C’est pour ça qu’elle reste confinée. C’était beau. C’était encore meilleur que quand on est arrivé à Managua et tous les matins je me disais que la vie était étrangement belle. C’était comme si je vivais à l’envers et que tout le sang du monde me montait à la tête, obstruait ma vue.

 

C’était … il y avait juste Jamie qui me manquait.

 

**

 

Mémoires de Roy Albuquerque, médecin, Chapitre 7

Prison militaire de Sayaxché, 1972

Billy nous avait quitté vendredi de la deuxième semaine de juillet. Je m’en souviens parfaitement. Quelques jours plus tard ce fut le tour de Ruben. Je m’y attendais. Il ne parlait plus que de son frère, un joueur qui empochait des fortunes au casino de Guatemala-Ville. Rien d’étonnant : il jouait pour le compte du gouvernement. Je ne suis pas sûr aujourd’hui que Ruben fût au courant. Je n’avais rien dit. Chacun doit faire ses choix après tout. Une vie de mafieux valait-elle mieux que la mienne ? A l’époque je me disais : au moins, Ruben ne marchera pas vers la mort. Il partait vers la capitale, vers les terres. Chacun de ses pas l’éloignerait un peu plus du front. J’avais beau me le répéter tous les soirs, dans mon lit, je ne trouvais pas le sommeil. J’étais mort d’inquiétude. Bien sûr qu’il serait plus en sécurité à Guatemala-City et il était vrai qu’il n’était plus heureux à Sayaxché. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser à son voyage. Je lui avais donné un peu d’argent, de quoi payer quelques bus, mais ça ne suffirait pas. Il devrait marcher, la plupart du temps. Je n’ai jamais retrouvé sa trace. Est-il encore vivant ? Avait-il même jamais atteint Campamento ? Il y avait alors des groupuscules de pillards mayas qui arrêtaient les bus. Pauvres mayas … Il était monté dans le bus à Sayaxché, nous l’avions tous accompagné, même Juan qu’on ne voyait pourtant plus beaucoup. C’était émouvant. Le petit Itzel avait beaucoup pleuré. La chaleur était éprouvante. Cet été-là était particulièrement dur, je me souviens que les paysans se plaignaient beaucoup. On entendait dire que c’était comme ça dans tout le pays. La Nature nous punissait-elle de la guerre ? Mes yeux étaient aussi secs que les champs du Guatemala quand Ruben est parti. Pleurer fait du bien, c’est une des plus importantes leçons de la psychiatrie.

J’aurais peut-être dû continuer à enseigner. J’étais fait pour ça, après tout.

 

Mémoires Roy de Albuquerque, médecin, Chapitre 7

Prison militaire de Sayaxché, 1972.

Au début du mois de Septembre (où peut-être était-ce à la fin du mois d’août ?), Celso était parti. Dans la nuit. Sans rien dire aux autres. Il m’avait averti et je lui avais promis le secret. Juan et Itzel ne l’avaient remarqué que vers midi. A cet époque, Itzel ne faisait plus ses tours de garde. Je lui avais moi-même dit que ce n’était plus la peine. En réalité, c’est moi qui les faisait. Personne ne l’a jamais remarqué. De toute façon je ne dormais presque plus. C’est à cette époque aussi que mes cheveux ont commencé à blanchir. Nos craintes se précisaient. Un soir, j’avais été voir le quartier général de l’armée pour leur dire que je manquais de personnel. Ils ne m’avaient pas écouté et avaient répondu que je mobilisais déjà bien assez d’hommes pour surveiller des animaux et que les vrais patriotes ne gardaient pas les prisons. Ceux-là n’étaient pas méchants, juste un peu trop braves. Ils avaient l’air inquiets. Quelque chose n’allait pas dans les Montagnes Mayas.

 

Mémoires de Roy Albuquerque, médecin, Chapitre 7

Prison militaire de Sayaxché, 1972

Voilà, c’était officiel : le gouvernement perdait la guerre. De plus en plus de sympathisants guatémaltèques avaient rejoint les rangs mayas. A ce moment précis de l’histoire, la révolte s’était tellement politisée qu’on avait oublié ses origines. C’était devenu une affaire de socialisme. A quoi bon le socialisme si on doit le payer de tous ces morts ? Les cadavres s’empilaient. Depuis juin 72, nous ne recevions plus de prisonniers. A l’époque, je crois que je ne voulais pas savoir pourquoi. Je le sais aujourd’hui : ils ne faisaient plus de prisonniers. Toutes ces femmes… ces enfants …

Je me souviens d’un matin en particulier. J’auscultais une vieille prisonnière qui faisait de l’asthme, elle m’avait dit : “Nous gagnons. Nous gagnons docteur. Nous prendrons bientôt Sayaxché. Mais vous, vous ! vous ne pouvez pas mourir, vous n’êtes pas comme eux. Je vous défendrai quand ils arriveront docteur. Je dirai ce que vous avez fait pour nous. Je les connais, ce sont mes fils, mes frères, ils m’écouteront.”

Mon ‘kiché’ d’alors était bien meilleur qu’aujourd’hui et, dans sa langue, je lui avais répondu : “Merci Amana, vous êtes gentille.”

J’ignorais comment les nouvelles de l’extérieur parvenaient jusque dans les geôles, et je m’en moquais. C’était une bonne chose qu’ils soient au courant.

Malgré tout, la vie avec Juan et Itzel était amusante. Ils étaient jeunes et énergiques. Depuis le départ des autres, nous nous étions rapprochés. Je les aimais bien tous les deux : Itzel vivait sa vie comme un rêve et Juan avait beaucoup mûri.

Il m’inquiétait parfois, je savais qu’il n’allait pas bien. Qu’on me comprenne bien, à Sayaxché, il rayonnait, mais c’étaient les rayons malades d’un soleil au bord de la démence la plus totale, mais ça j’en ai déjà parlé plus tôt. Il m’avait été envoyé par un ancien élève de la faculté de Managua, Jamie Marquez, un garçon brillant, dangereusement brillant. Dès le premier jour où j’avais recueilli Juan, j’avais commencé à comprendre les lettres obscures que Jamie m’écrivait. (Il avait commencé à m’écrire au printemps 1971). Le cas était passionnant, c’est vrai, mais je n’avais plus l’âme à la psychiatrie. C’était la guerre et il y avait bien d’autres plaies. J’étais trop vieux pour ça. Je me contentais de l’aider, de l’aimer comme je le pouvais. Certains jours, quelque chose de nouveau se produisait. On entendait des coups de feu dans la forêt. Avec le sourire triste de Lazare, la guerre rampait vers nous. D’ailleurs les hommes de la PAC reculaient. Les garnisons étaient maintenant stationnées dans Sayaxché, nous avions du mal à nourrir les soldats. Au milieu des hommes, nous n’avons pas revu Ruben. Je m’étais inquiété pour mes prisonnières, tous ces hommes aux pulsions endormies par le front… Mais il n’y avait eu que quelques incidents isolés. En réalité, ils n’avaient pas l’âme au plaisir, la plupart était démoralisés, abattus, y avait-il encore de l’espoir pour Sayaxché ? Tout cela ne me concernait pas, je soignais les malades : les dépressions, les traumatismes de mes prisonniers occupaient la plupart de mon temps. J’essayais de les soulager, et je m’en remettais plus souvent à Dieu, à ses enseignements et à ses promesses qu’à mes connaissances scientifiques. La psychiatrie m’apparaissait comme un jouet, le hochet intellectuel d’une bande d’enfants qui n’avait jamais vu le monde. Seul Dieu pouvait nous sauver, mais je savais déjà à cette époque qu’il ne ferait rien, ses projets nous dépassent et c’est cette impuissance à décider de son sort que l’homme soigne par la guerre.

Juan avait commencé, comme les autres, à ressentir l’intense besoin de se confier. Comme les autres aussi, il s’était tourné vers moi. Un jour, il m’avoua qu’il vivait avec une prisonnière depuis plusieurs mois, dans sa chambre. C’était étrange mais ça ne m’avait pas dérangé. Ce n’était pas n’importe quelle prisonnière : il s’agissait de la sœur de la petite que nous avions enterrée ensemble. Une histoire sordide. Les esprits malades s’attirent. Sur le moment, je crois que j’aurais pu tuer Wilson de mes propres mains. Aujourd’hui je lui ai pardonné. Cet endroit rendait fou. A l’époque, j’avais laissé tomber mes livres de médecine. A Sayaxché, je ne lisais plus que la Bible. Je la lisais à haute voix, à Juan, qui avait recueilli la fille… pour leur malheur à tous deux.

Aujourd’hui, je n’ai plus la foi.

Tout a disparu et je me contente de m’occuper de mes petits-enfants, de les protéger, de les abriter du monde, comme tous ces enfants que j’avais vu mourir sur les fronts du Guatemala, du Nicaragua, d’Argentine et du Chili.


 

Moment 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devant nos yeux, le manoir se déconstruit. Comment elles tenaient encore, les pierres ? Tout ce que les hommes ils construisent ça tombe mais ça tombe sans bruit ou dans un bruit d’enfer ça ne change rien et d’ailleurs quand les hommes ils meurent on les range dans des tombes. C’est pareil.

Devant nos yeux, le manoir qui abritait le QG s’effondre, ou plutôt il est déjà effondré. On dirait le Nicaragua tellement il pleure de tous ses murs. Tu prends le cadavre d’un homme dans une tombe, tu lui étires le crâne très haut très haut et du dos de la cuillère tu l’aplatis, ça fait comme le toit, ensuite tu prends les omoplates et tu les lisses tu les découpes en petits carrés, hein, ça fait les murs, tu comprends Sol ? Tu me comprends, dis-moi que tu me comprends ? Et si tu prends la terre dans la tombe, avec de l’eau tu peux faire des meubles et quand toute la tombe elle est devenue comme un gros manoir de QG, là, tu tires une balle dedans et ça donne ce que c’est aujourd’hui, un gros manoir brisé.

C’est ça que je lui dis mais dans ma tête je pense à autre chose. Je pense à l’air con qu’on a à se tenir la main tous les deux devant cette ruine comme un vieux duo de pigeons à la retraite.

Il y a eu un attentat au lance-roquette, des terroristes mayas comme ils disent. Ils ont atteint la ville. Putain, ils ont détruit le QG, c’est vraiment la merde.

Mais ça ne fait rien, on va partir, on va quitter Sayaxché, c’est plus un endroit sûr où avoir une femme. Les esprits mayas sortent de la forêt comme une meute de jaguars aux abois. Soledad est en danger, c’est une maya passée à l’ennemi, ils diront que c’est une pute et qu’elle s’est vendue aux perros, mais moi je suis pas un chien et je les tuerais tous jusqu’au dernier si ils s’approchent d’elle.

Comment on fait pour tuer deux-cents hommes quand on est que soi ? Il faut des bombes ? Des milliers de bombes qui pleuvront un enfer de bruit et de poudre sur la gueule de la forêt. Et même que c’est pas une femme que j’irai chercher la Lune pour elle, pour Sol j’irai chercher le Soleil et je le porterai sur mes épaules et je le lacherai sur nos ennemis et ils brûleront tous dans la plus grande explosion nucléaire de l’histoire des jaguars.

Ça me fait pas peur, j’ai peur de rien. Je ne suis plus seul, puisqu’il y a Soledad et nos deux squelettes indéssoudables.

Non, je ne suis plus seul, puisqu’il y a Soledad.

Je dois la défendre, c’est le devoir de l’amour et je l’aime à en avoir mal aux dents et à vouloir lire des livres sous sa lèvre supérieure comme un enfant.

T’as plus le choix Juan.

– On y va Sol ?

Elle me répond en silence qu’elle ira où moi je serai et que nous serons toujours ensemble.

Alors j’ai écouté son silence et nous sommes allés marcher vers la chambre.

– On ne peut plus rester là, mon amour, on va aller vivre à la Prison. C’est surveillé, il y a des gardes et puis des armes. Dans le village, c’est trop dangereux. Encore quelques jours et puis nous prendrons la route, avec des armes et des médicaments et tout l’argent qu’il y a dans les armoires. On emmènera Papa Roy, il voudra pas partir, il préférera se crever les yeux Papa Roy que de les abandonner, ses malades, mais c’est le mieux pour lui. On emmènera Itzel aussi. Il est comme toi, c’est un maya, ils le pendraient. Tu comprends mon amour ?

Elle comprenait sans dire un mot et je savais que les mots c’est pour quand on est pas d’accord.

Nous arrivons dans la chambre, il est temps de rassembler les affaires. Regard par la fenêtre. Le soleil sur le visage de Soledad est d’accord avec nous, on a sa bénédiction. On va le suivre quand il se couche, vers l’Ouest, vers la Capitale ou peut-être même les USA, je m’en fous moi qu’ils soient des impérialistes de Satan, je suis pas Sergueï, là-bas Sol sera en sécurité.

On prend les draps, les oreillers et puis les cigarettes, le petit collier de la petite sœur de Sol, le flingue, les vêtements, dans un gros baluchon que c’est moi qui vais porter parce que je suis assez fort pour la protéger, c’est moi son armure. Je voudrais la mettre dans le baluchon.

C’est la première fois que nous refaisons le chemin du village à la prison tous les deux. La dernière fois, c’était après la mort de sa petite sœur. Nous marchons au-milieu d’arbres dont nous sommes les fruits et bientôt trop mûrs et gorgés de sucs jusqu’à l’éclatement, nous tomberont dans la terre, mais moi Sol, je la laisserai pas pourrir.

– Tu es sûr qu’elle va bien ?

– Bien sûr qu’elle va bien, elle est juste un peu inquiète comme nous tous.

– Ça va petite ? Regarde-moi.

Sol ne répond pas à Papa Roy, elle est timide. Maintenant il bouge un doigt devant ses yeux et puis une petite lampe torche.

– Juan, on l’emmène à l’infirmerie ? Je voudrais vérifier quelque chose.

– De quoi ? Tu veux vérifier quoi ? elle va très bien.

– Rien du tout, je pense juste que ça fait longtemps qu’elle n’a pas vu un médecin.

J’ai pas du tout envie que Roy il fasse sa médecine sur Sol parce que Sol elle est à moi et que j’ai pas envie qu’il passe ses mains et ses outils et puis aussi toutes ces choses pointues en métal sur le corps de Sol parce que c’est comme un temple et que s’il touche à ses lèvres je pourrai jamais apprendre à lire. Mais quand même j’ai dit d’accord parce que Papa Roy il est médecin, mais je viens dans l’infirmerie moi aussi.

Nous sommes dans l’infirmerie. Il allonge Sol sur un lit. Autour de nous, beaucoup d’autres lits, avec des gens allongés et puis entre les lits comme des rideaux gris cassé de séparation. Tout ça avait l’air bien trop vieux pour encore tenir debout.

– Comment s’appelle-t-elle ?

– Soledad.

– C’est un prénom espagnol.

– Oui c’est parce que sa mère était espagnole. Elle le parle très bien.

– Qu’est-ce que tu manges d’habitude gamine ?

– On mange toujours bien, j’ai dit, pour me défendre. Il y a de la viande un jour sur trois et puis des tortillas et du café.

– D’accord, d’accord. Et tu dors bien la nuit ?

– Elle dort comme une pierre même si des fois elle se réveille à cause des cauchemars.

– Quels cauchemars ?

– Rien de concret.

– Comment ça rien de concret ?

– Des choses noires et puis des choses qui font peur.

– Laisse-la parler Juan.

– Mais je veux pas qu’elle parle de ses cauchemars, tu vas lui faire peur avec tes conneries. Je te dis qu’elle dort bien.

Il avait l’air inquiet Papa Roy. Il passait une petite lampe devant les yeux de Sol et puis il tapotait sa mâchoire avec la main.

– Tu vois quelque chose ?

– J’en sais rien, un genre d’asymétrie au niveau du … Attends.

Il s’arrête un instant. Grave, sourd. Il se retourne vers moi.

– Juan, comment elle est sa voix ?

– Comment ça ?

– Parle petite.

– Arrête tu lui fais peur.

– Tais-toi Juan, c’est important pour elle, tu comprends ? Il faut qu’elle me parle.

– Mais putain elle parle pas quand elle a peur.

Il comprend qu’il n’arrivera pas à lui faire dire un mot. Je la connais, ma Soledad, elle est toute effrayée.

– Bon, très bien. Alors dis-moi toi. Est-ce qu’elle bégaie ? Est-ce que sa voix est grave ? Est-ce qu’elle a des difficultés d’élocution ?

– Je sais pas bien…

– Juan …

– Elle parle pas souvent et …

– Comment est sa voix ?

– … Je … quelle …

C’est à ce moment que ça a basculé. Il y a une petite voix qui est apparue dans l’infirmerie. Celle d’une gamine, qui venait de derrière un des rideaux. On la voyait pas la petite, mais c’est dans la lumière un peu sale de la pièce que vraiment sa voix a traîné jusqu’à nous. Et elle dit :

– Monsieur Albuquerque ? Monsieur le Docteur ? J’ai mal au ventre et …

alors elle a hurlé

pas la Lune,

Soledad,

elle a hurlé comme un démon des enfers de Satan

mon cœur s’est fendu en deux et mon esprit s’est arrêté

 

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

 

elle s’arrête pour respirer

recroquevillée

comme un oeuf écrasé sous le poids du ciel

et encore :

 

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

 

dans les lits autour de nous, ils ont explosé les requiems

 

Que pasa que pasa docteur calmez-vous mademoiselle au secours attendez chut taisez-vous tous c’est eux ils arrivent mais non tais-toi AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA mademoiselle pourquoi papa Roy qu’est-ce que tu lui a fait Itzel Itzel nom de Dieu viens m’aider AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA fixez mon doigt mademoiselle regardez-moi dans les yeux docteur albuquerque docteur c’est quoi ce bordel oh donne-moi des calmants non NON fais pas ça putain elle m’a fait mal ta gueule tiens-la docteur docteur au secours AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA arrêtez taisez-vous c’est qui cette fille c’est une malade t’occupes pas tiens-la elle est pas malade ELLE EST PAS MALADE vous m’entendez bande de salauds juan calme-toi calme-toi juan tout va bien prends la dans tes bras rassure la Sol Sol laisse toi faire tout va bien mon amour ça racle la jungle la jungle qui est-ce qui parle ?

Qui est-ce qui parle ?!

Juan

Juan

 

**

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Chut, dors chérie, calme-toi.

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Tu te coucheras sans que personne ne te trouble, Et plusieurs caresseront ton visage. Je me couche, et je m’endors ; Je me réveille, car l’Éternel est mon soutien.

Roy lui murmure dans l’oreille. Il est penché sur elle. Itzel me tient par les épaules, il me prend dans ses bras.

Por favor… Itzel, t’es mon ami ? T’es mon frère Itzel ? Oui Juan, je suis là, détends-toi. Dis-lui de fermer sa gueule, por favor Itzel…

ça y est. Elle dort.

Tu l’as droguée papa ?

C’est pas de la drogue Juan, c’est des calmants.

 

**

Ils m’ont allongé. Ils ont mis des coussins, sous moi, dans le hall et puis aussi des couvertures. Mon corps a chaud …sueur … et pourtant je suis glacé. A côté de moi, Itzel est assis en tailleur. Il m’offre de l’eau et une cigarette qu’il vient d’allumer. Il y a plein de taches de cambouis sur son débardeur.

– J’ai dormi ?

– On peut dire ça ouais.

– Quoi ?

– On t’a calmé, t’as pris une dose de cheval.

– Itzel…. Elle est où Sol ?

– T’en fais pas, elle dort toujours, dans l’infirmerie.

J’ai mal à la tête, il y a dans mon crâne une ou deux heures de chimie qui dansent et qui font leurs pas de valse sur l’horloge de mes nerfs. J’ai envie de pleurer et aussi un peu de vomir. Ça remonte dans la gorge.

– Quelle heure il est ?

– Quatre heure.

– Il fait encore chaud.

– Tu l’as dit, je sue comme un putain de babouin des jungles en chaleur.

Pendant que je rigole, une porte grince un petit grincement et de son bureau il y a Papa Roy qui sort. Il a toujours sa blouse blanche tâchée de terre et d’un petit peu de sang. Il ne la lave jamais, pourtant il devrait, on dirait un genre de docteur fou mais un qui aurait de grands yeux bleus et des cheveux mi-longs accueillants, gris avec des reflets de ciel, alors finalement c’est pas trop dérangeant.

– Ils arrivent.

– Qui ça ?

– Le QG.

– Pourquoi ?

– Pourquoi Roy ?

Pourquoi est-ce qu’ils ramènent leur gueule eux ? Ça m’inquiète beaucoup et puis mon cœur il s’accélère comme un tambour de guerre quand l’ennemi approche. J’ai peur parce qu’il y a Sol et parce que moi comme un con je l’ai ramenée ici, je sais pas ce qu’ils vont faire mais tout ce que j’arrive à penser c’est qu’il faut mettre les voiles de cet hôpital pourri et de toute cette petite ville de merde parce que si on reste on est mort.

– Il faut qu’on parte, on prend nos affaires et on décampe ! Allez ! Allez !

– Arrête de crier Juan. Pourquoi tu veux partir ?

– Mais réfléchissez putain. Ils sont jamais venus. Pas une seule fois en presque deux ans. Et aujourd’hui, ils débarquent, au moment où ils perdent la guerre. Ça peut rien vouloir dire qui soit bien ou même juste ou qui va faire sourire vous comprenez pas putain c’est la merde ils vont peut-être nous tuer ou alors ils …

– Détends-toi Juan. T’es encore sous le choc. Prends un verre d’eau.

– Pourquoi tu parles comme ça Papa ? Pourquoi t’es tout calme et pourquoi que tu ressembles à une vieille cloche qui annonce la mort !? C’est pas toi ça !

Alors mes yeux ils ont attrapé le regard d’Itzel comme des bras tendus dans un sable mouvant.

– J’en sais rien moi Juan … Partir pour aller où ?

– Mais n’importe où ! Dans la forêt et puis on rejoint Campamento et on taille vers la mer !

– Tu délires, t’es pas bien.

– Arrête Juan, ça ne sert à rien. Tu lui fais peur. Ils seront là d’une minute à l’autre.

– Dis-nous la vérité putain !

– Assieds-toi.

Il me regarde dans les yeux.

– Nous sommes mobilisés Juan, nous partons sur le front. Ce n’est pas un choix. Tire pas cette tête, tu savais aussi bien que moi que ça arriverait.


 

Moment 6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Juanito ! Eh ! Juanito ? Tu es là ? Pas de dégrissions Juanito. Te laisse pas aller. Pense. Tu dois penser et agir, vite, le temps presse.

Peu importe d’où elle vient la voix. Je m’en fous il a raison Jamie. Concentre-toi. Les deux autres veulent pas partir, ça fait rien. Non, ça ne fait rien Juanito. Ils ont qu’à crever ici. Sol et moi, on s’en va.

Je me lève d’un coup et je marche vers l’infirmerie mais mon cerveau tombe comme une ancre au fond de mon estomac et je trébuche et je vomis mais ça fais rien. Juan ! Juan ! Ils me suivent, les autres, ce ne sont pas des fantômes Juanito, ce sont des gens, tu n’as rien à craindre.

J’ouvre la porte de l’infirmerie. Encore les lits, les rideaux dégueulasses. Je me précipite vers celui où elle dort… elle est là, le visage blanc et apaisé. Un instant, je m’arrête. Je ne l’avais jamais vu dormir comme ça. Ça me fait presque mal au cœur de la réveiller et un instant je me dis que tout ça va être très simple. Tout ça ne peut être qu’un rêve puisque nous sommes heureux. Ils ne peuvent pas nous atteindre, nous sommes beaux et fiers et nous sommes des oiseaux. Toutes mes angoisses fondent comme autant de petits morceaux de beurre d’âme sur la peau tiède de son visage endormi. Juanito non ! Réveille-toi ! Tout ça ne va pas bien finir. C’est l’heure de la guerre, pas son heure à elle. Tu dois la protéger.

Alors mon cœur se remet à battre.

Je pose la paume de ma main sur son front. Sol. Je murmure, avec toute la douceur du monde. Je t’en supplie Sol. J’avais jamais dit « je t’en supplie » à personne. Sol, réveille-toi mon amour. On doit partir, tu te souviens ? On en a parlé ce matin. Elle ne répond pas. Elle dort toujours. Alors je hausse le ton de ma voix : Sol. Il faut te lever, ils arrivent. Ses cils papillonnent. Ses paupières fermées me fixent. Ma main secoue son épaule. Et là, ses yeux s’entrouvrent et ça fait comme une aube. La lumière qui baigne la pièce rebondit sur Soledad et elle est tellement propre que même les rideaux sont lavés. Je passe mon bras sous l’épaule du soleil. Je n’arrive pas à la tirer du lit. Pourquoi est-elle si lourde ? Ce n’est pas une pierre, c’est un oiseau. Je n’arrive pas à soulever son corps. Mes bras flanchent, comme s’ils n’étaient plus faits que d’une viande froide et maigre et presque avariée. Soledad n’est plus mon amour, c’est une montagne. Elle ne bouge pas, elle me regarde… Maintenant ses yeux ils sont parfaitement ouverts et ils ne me quittent pas et ils murmurent : Porte-moi, mon amour. Allez, sois fort, c’est moi qui te supplie désormais. Soulève-moi dans tes bras, emmène-moi loin d’ici. Elle ne parle pas, mais je l’entends. Juste les pupilles qui bougent mais le reste du visage est en cire, figé et sans mouvoir un seul mouvement. Elle fait semblant de me repousser pour que les autres ils soient dupés, qu’ils ne voient pas que je suis faible. Alors, dans un dernier sursaut je rassemble toute ma force et je passe un autre bras sous le creux de ses genoux et je soulève son corps. Il n’y a qu’à passer par la porte de derrière, une fois dans la forêt, nous serons inaccessibles. Hors de danger. Courage Juanito, il n’y a que quelques mètres à faire. Tu peux y arriver. AAAAAAAA.

Mais nous nous effondrons.

Dans un gros bordel de métal et de draps, les machines de la médecine de Roy s’effondrent avec nous et les tablettes couvertes d’outils s’étalent sur le sol.

Dans mes bras, elle s’est débattue. Elle me repousse. Pourquoi ? Et moi, moi

Je n’ai pas la force. Je suis faible et lâche.

Le soleil m’a brûlé les mains et je l’ai lâché.

Je suis allongé sur le sol avec au-dessus de moi le corps de Sol. Et autour de nous Itzel et Roy paniquent, tentent de nous relever. Itzel la soulève dans ses bras et je voudrais le tuer tant je suis jaloux de sa force.

Il n’y a pas de Justice.

Comme un ange, comme un esprit flottant au-dessus de mon corps, je vois la scène. Il la repose délicatement sur le lit et l’incendie du monde s’éteint.

C’est tout. C’est fini. Ça allait finir comme ça.

Je n’arriverai pas à me relever. Je n’y arriverai plus jamais. C’est comme ça la mort ?

non… non

tout ça c’était juste l’agonie …

La mort c’est un bruit.

Celui du gravier qui crisse, sous les roues des camions du QG qui se garent devant l’hôpital.

 

**

Tout est fini.

J’ai essayé de tuer Roy.

Mais je n’ai pas eu la force. Je n’ai même pas eu la force. C’était lui le Diable, avec sa Bible. Il m’avait drogué, l’enculé. Mes muscles étaient encore pleins de ses calmants quand j’avais voulu soulever Soledad. C’était lui le criminel, j’avais voulu le transpercer avec un scalpel. En plein cœur. Mais Itzel m’avait maîtrisé, m’avait collé au sol. Il ne me restait qu’à pleurer sur les dalles et à baisser les yeux. Je ne lui pardonnerai jamais à Papa Roy. Il ne sera plus jamais un père. Ou alors celui que je dévorerai au plus profond de la jungle. Ça ne me fait plus peur. Rien ne me fera plus jamais peur.

**

Mémoires de Roy Albuquerque, médecin, Chapitre 8

Prison militaire de Sayaxché, 1973

La grande marche de la guerre commençait.

Les officiers du QG n’étaient pas venus seuls. Je les reconnaissais à peine. Il faut dire que je ne les avais pas vu souvent. Mais tout de même. Leurs barbes étaient plus longues, leurs rides avaient poussé. De longues nuits d’angoisse. Ils avaient beaucoup maigri.

Ils n’étaient pas venus seuls, il y avait avec eux des types engoncés dans des uniformes impeccables surplombés de grosses épaulettes rouges, moustaches espagnoles racées : une grande offensive se préparait. Les généraux avaient traversé le pays de Guatemala-City jusqu’à la côte Est, qu’on appelait maintenant la côte maya.

Comme le grand râteau du diable, ils avaient écumé les villes et les pueblos sur leur passage, mobilisant de force tous ceux qui avaient échappé à la guerre. Et il avait fallu que ce bataillon d’adolescents, d’éclopés et de vieillards vienne s’échouer dans notre hôpital. Ils se dispersaient dans les halls, les couloirs, les cellules vides et ne faisaient rien d’autre que tripoter leurs fusils de troisième main, des armes mexicaines fatiguées qui s’enrayaient après trois coups. Ils n’auraient aucune chance dans la jungle, et ils le savaient bien. Ils marchaient vers la mort.

Nous fûmes mobilisés au même titre qu’eux, trois hommes valides dont un médecin militaire, nous étions précieux. Ils avaient décidé de laisser derrière nous les plus amochés pour surveiller la prison, ceux qu’ils avaient finalement regretté d’avoir embarqués : une demi-douzaine d’aveugles et d’idiots du village. Protester avait été aussi futile que dangereux et je m’étais vite résigné. Tout cela n’avait plus aucun sens depuis longtemps. Dieu regardait ailleurs. Encore aujourd’hui je me souviens de la terreur qui m’étouffait quand je pensais au futur de tous mes prisonniers. J’en arrivais parfois à prier pour que les mayas nous massacrent tous, volent vers Sayaxché et libèrent tous ces innocents avant que les enflures de la PAC aient eu le temps de montrer leur vraie nature. J’admettais enfin ce que j’avais toujours su : je ne me battais pas du bon côté.

Au matin du 30 janvier 1973, nous quittions l’hôpital. Une vingtaine de kilomètres seulement nous séparaient de la ligne de front. J’avais alors 45 ans mais l’ivresse de la guerre ne me rendit jamais ma jeunesse.

 

**

Silence ? Qu’est-ce que ça veut dire silence

je n’en peux plus prison-hall et puis soirée parmi ces types déjà morts pour ce qui est des yeux

grands en uniforme parlant haut autour de la table cartes radios machines à écrire

ils nous interdisent le café on doit dormir ils disent pas passer des nuits de somnambules de fous

le pire, c’était qu’ils avaient remis tous les patients de l’infirmerie dans les geôles et qu’ils gardaient toutes les clés. Sol était retournée sous la Terre. ils sont diaboliques d’enterrer le soleil

jamie me manque lui il les aurait convaincu…

il fait nuit maintenant.

ça ne change rien, il n’y aura plus jamais autre chose que la nuit puisque le soleil s’est éteint.

 

Et c’était quoi ? Qui s’était permis ça hein ? Qui étaient-ils ces types pour arroser le soleil triomphant avec leurs eaux froides ? Quel droit avaient-ils ? Je ne pouvais rien faire. Le silence, il est inculte, il tend les choses. Moi j’ai dit qu’il fallait le vider en criant, mais j’ai dit ça dans ma tête, je l’ai crié. Mais il n’y avait rien que le silence alors je suis sorti dans la nuit. Devant l’hôpital et je me suis assis face à la forêt.

sorti dans le jardin de l’hôpital

la lune était blanche

l’herbe mouillée sentait fort

sur une pierre, j’ai bu un verre de vin

j’en ai bu un deuxième

j’avais chaud à la tête, à la gorge, au cœur

je me suis penché, j’ai arraché une motte d’herbe

à la terre et quelques jonquilles jaunes que la nuit rendait noires

étaient-elles jaunes ?

ça n’a pas d’importance.

les couleurs ne sont rien d’autres que des effets de lumière

le monde véritable est parfaitement noir

ma nuque est posée dans l’herbe mouillée

ma nuque, meuble, comme l’humus

fertiles, quelques branches poussent au loin

sur les merisiers tropicaux que le vent décoiffe

je suis allongé

je respire fort

tout est calme, paisible

je regarde la voie lactée qui ne dit rien

je fixe ses meutes d’étoiles sages

et plates comme le torse des jeunes filles

Il n’y a plus qu’une seule idée qui me possède, obsessive et incantante comme une mélodie : revoir Soledad. Encore une fois.

En fait c’est Roy qui m’a aidé. Il voulait se faire pardonner. Il a fait semblant de devoir aller donner une piqûre à un prisonnier dans les geôles alors il est allé voir les généraux, parce que quand même, ils le respectaient beaucoup, et ils auraient pu répondre “Gardez vos piqûres pour les soldats du gouvernement nom de Dieu !” mais ils s’en foutaient pas mal alors ils ont dit oui et ils lui ont prêté les clés. Il a dit que j’étais infirmier et je suis descendu avec lui.

On a ouvert la porte des geôles une dernière fois et puis aussi le petit escalier de ciment qui descend dans l’obscurité, une dernière fois, et les cadavres de papillons imaginaires, une dernière fois. Et puis les grilles qui s’alignaient, rangées, comme un petit escadron de mort immobile, une dernière fois. Et puis les murmures mayas dans les ténèbres et les odeurs de la gangrène qui sent comme du fromage, une dernière fois. Et puis tout au fond du couloir, le corps de Soledad, une dernière fois. Roy a ouvert la porte de la cage et je suis rentré dedans comme une minuscule tornade toute essoufflée. Je savais qu’il n’y avait aucune évasion possible, il aurait fallu traverser le hall, les dizaines d’hommes éveillés, armés, ils m’auraient pris Soledad. En la laissant derrière moi, j’avais une chance. Ce n’est pas la dernière fois, courage Juanito.

Alors j’ai vu son visage dans l’obscurité, Roy nous attendait en bas de l’escalier et son visage, il était couvert de larmes. Elle n’a plus goût qu’au sel, ma Soledad. Ces larmes, ces larmes sur ses joues. Quel goût délicieux elles ont, ces larmes. Elles sentent la vie, la vie qui est devenue si étrange maintenant, et ces couloirs qui n’en finissent plus de se dérouler devant ses yeux. Soledad aime le sel de ses propres larmes, c’est tout ce dont elle se souvient d’elle-même, je crois, le sel. Il y avait un village, des arbres, des visages… tout a disparu. Peut-être que le feu a tout rasé, peut-être qu’ils sont morts. Elle ne se rappelle que le sel.

Il y a à nouveau les autres de son peuple, dans la cage d’en face, dans celle d’à-côté et aussi dans toutes les autres. Rires et pleurs et nouvelles odeurs dans sa cage à elle. Son sang palpite. Et ses côtes, ses côtes, si agitées. Elle respire fort. Elle se concentre sur le noir autour et les cris, les pleurs.

Elle veut faire taire les pleurs, mais surtout les rires, elle veut que les rires des petites filles cessent, qu’ils se dissipent dans le noir. Elle ne veut plus jamais voir une petite fille, je le sais bien. Et il est venu la voir, lui, l’autre, moi ? Celui qui part. Et qui est-ce vraiment hein ? C’est lui la clé et c’est lui la cage. Elle va lui demander, juste un peu, juste un peu de bruit, pour faire taire le noir.

Alors je brise ma nuque en la cognant sur le mur

et je me penche

je plie le cou dans un gros torsadement

et mon oreille de droite, je la pose sur mon coeur

alors je l’entends

comme on entendrait un sourd sobre silence musculaire

comme on voit le noir

comme un langage muet et je peux enfin lui parler, à mon amour.

Ah bon d’accord.

Ah puisque c’est comme ça, puisqu’il y a là cette lumière d’église qui traverse le noir et surligne les angles de son visage, puisque cette lumière coule furieusement et avec calme d’une ouverture au plafond qu’un quadrillage d’acier parcourt, un peu comme la lumière. Puisqu’il y a la nuit qui halète dehors et le soleil qui s’est couché mais qu’on dirait qu’il jette un œil une dernière fois dans la pièce avant d’aller mourir. Puisqu’il y a là la grande beauté du contraire des aurores qui baigne les murs et s’y étale et s’étale aussi avec toute sa svelte sur la moiteur des corps, et irradie les gouttes qui plongent une à une dans les toilettes de terre brune, les reflets de la pierre au sol, les aspérités du plâtre tendre et chaque grumeau translucide de cette peau peinte qui peine à protéger les textures du plafond. Puisqu’on croit nager au fond de la fosse des Mariannes. Puisqu’il y a quelques mouches et quelques lézards qui n’ont rien de funeste et ont plutôt des airs d’Europe de Jamie. Puisque le Christ est mort pour racheter nos humanités. Puisqu’on y sent la douceur du vent qui emporte tout dans ses oreilles, et la chaleur d’un blues américain dans sa bouche, et le réseau de sensualités en mouvement des poussières du monde. Puisque sur la petite table de la cage un pain sèche et quelques légumes jaunes, verts, rouges, oranges, bruns, pourrissent avec bonheur dans une corbeille de liège. Puisqu’à force de vivre on s’y habitue et qu’on y fait plus vraiment attention, puisque vivre c’est comme marcher, et trop marcher et oublier de penser à ses jambes et à ses chevilles et à ses pieds et trébucher, et se briser les jambes et les chevilles et les pieds. Puisque que c’est comme ça, puisqu’il faut bien marcher, je partirai demain, je ferai ce qu’ils me disent.

Et puisque ce monde vit, je le dirai à Soledad, que nous nous retrouverons un jour.

Je prends son visage dans mes mains et moi je sens mes doigts qui lui agrippent les joues comme des ancres de bateau et je l’embrasse et je lui dit ”t’auras besoin d’amour Sol, t’auras besoin qu’on te lèche tes plaies” et je l’embrasse et je lui dis ”peut-être que t’auras besoin des autres hommes et de faire l’amour et des garçons qui font du bien dans la guerre” et je l’embrasse et son visage est tout mouillé de mes larmes et on dirait une pierre tombale un jour de pluie et je murmure et je murmure n’importe quoi pour que tout ça n’ait pas de sens et il y a ma salive partout sur ses lèvres et ses joues qui se répandent en sperme triste et j’ai des hoquets et j’essaye de sourire mais le hoquet me brise à chaque fois ma gueule en diagonale comme des vagues-coups-de-pinceau et je l’embrasse et j’oublie la table et les fruits et la lumière d’église et je dis ”si tu dois me remplacer c’est pas grave tu sais, j’ai pas le droit de dire le contraire” et je l’embrasse plusieurs fois de petits coups de lèvres désespérés et je dis ” mais tu dois pas m’oublier et je vais revenir vite” mais je sais qu’ici vite c’est très long et que je serai sûrement loin plus longtemps que ce que moi je lui ai promis et que je suis un salaud et que j’ai pas réussi à la soulever dans mes bras et que je l’ai abandonnée je lui dit ”garde moi toujours une place” et je l’embrasse et je dis ”tu vas rester avec les autres, ils vont prendre soin de toi” et moi je murmure. Ça a duré des heures. Et je lui disais ”d’accord hein ? D’accord ?” mais moi j’étais pas d’accord et je pensais plus que à elle et au monde qui fissurait partout. Et j’oublie le Christ et la fosse des Mariannes. L’amour m’a fait comme une grosse insurrection populaire dans le cœur et au fond des vertèbres. Et j’oublie la vie et les chevilles qui trébuchent tout le temps. Les morceaux du visage de Dieu au ciel s’abattaient en tempête sur le monde comme du mica d’amphore ou de la grêle d’âme cassée. Je murmure, je murmure à faire trembler la terre et je lève pas la voix pour couvrir le bruit je la regarde dans les yeux et je lui dis tout ça mais je lève pas la voix. j’ai pas crié.

J’ai pas crié.

​J’ai pas crié.

​J’ai pas crié.

Ça m’a massacré la chair,

 

c’était mille fois pire que la mort,

mais j’ai pas crié.

 

 

 

 

 

​4 – instincts nucléaires

 

 

 

 

Moment 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle est là-bas, la ligne de flottaison des montagnes, un sourire. Regardez-moi dans les yeux, nouveaux mondes. Je suis conquistador, moi, je respire le parfum de vos dangers, de vos solitudes. Elles en font des promesses, ces montagnes guatémaltèques, elles sentent la poudre, l’argile et peut-être aussi la vie.

Dans les pas de Juan, ces derniers mois, j’ai marché en saumon, à rebours de sa rivière. Juan est mon expérience la plus aboutie, je ne peux pas le perdre, je ne peux pas le laisser filer entre mes doigts. Je n’en ai pas le droit. C’est l’amour, c’est le gong entêtant.

J’ai ouvert son corps barricadé, j’ai tranché au scalpel. J’ai exhumé quelques idoles mystérieuses, quelques poussières. Rien n’a jailli, il n’y a pas de lumière à l’intérieur des êtres. Il n’y a que les êtres.

Alors je remonte cette rivière, dans le bateau je le sens, il est vaporeux et toujours campé derrière mon épaule. L’enfant-soldat, le petit Juanito, qui s’agite et bruisse et joue sa tragédie sans coryphée, sans public. Mise en scène : Jamie Marquèz.

Pendant deux ans il disparaît, il se construit autrement, il quitte les planches et rapace je garde un œil sur sa pantomime, Roy, c’est Roy l’œil, le contact, l’écran entre lui et moi.

Un détail. Une nouveauté. Une fille. Un épouvantail. Comment s’appelait cette fille ? Pantin peint de folie – ou miroir – ou argile… Comment a-t-elle vécu sa folie ? Qui est-elle ? Des mois que je fantasme son visage… Je ne sais plus qui décapite qui.

 

**

Quand j’arrive enfin dans le village, quelque chose dans le chant des murs, dans le silence des visages me fait comprendre qu’il est trop tard.

Un vieil homme me jette un regard halluciné. Il m’indique le chemin de l’hôpital de Roy et ses doigts ne prononcent pas un seul mot. Sous le zénith du soleil, le vieillard me guide sur un petit sentier qui part du village et s’enfonce dans la forêt.

Les odeurs de Juan hantent les arbres, le poids de ses pas fait encore crisser la terre du sentier mais j’ai déjà son absence vissée dans la chair. Voilà l’hôpital, je ne l’imaginais pas comme ça.

 

**

A l’intérieur, une foule étrange, types aux yeux vides, amputés, visages asymétriques, boiteux, chicaneurs. Le nom de Roy ne leur évoque rien : ils sont arrivés il y a quelques heures et m’expliquent que je pourrais rattraper le convoi si j’avais une voiture ou une moto. « Ici y’a qu’des prisonniers mayas ». Ils ne comprennent pas bien eux-mêmes.

Hôpital… Prison…

Carré géométrique, arche goulue la lourde porte barrée de fer, je l’ouvre et derrière elle s’ouvre en bouche un escalier, sombre, une volée de marches descend dans les profondeurs du bâtiment. Des cages s’alignent, dedans, des corps inanimés. Je n’y vois que de la chair.

Une odeur agréable, l’odeur de la nourriture que l’on grille.

Elles ont fait un feu.

L’une des femmes remarque ma présence, c’est une vieille. Elle hurle quelque chose, un mot sonnant brut et maya … j’entends le bruit d’un fusil que l’on charge – sans fléchir je lui tourne le dos et je remonte dans le hall.

 

**

J’ai traversé le Guatemala, et mon voyage a eu pour bornes ces visages d’oiseaux, ces mayas ; ce sont des indiens, au sens de couche plus qu’au sens de peuple : disons la couche du peuple indien, la terre sociale maigre et violentée, celle qui ne connaît jamais le repos, assise au matin sur le trottoir pour fumer les mégots des autres et toujours fange qui pullule en silence dans les rues comme font les bactéries dans les plaies ; une foule qui vous surpeuple les paupières et dont les lèvres grondent. Tout un magma claudiquant de foulards noués sur le dessus de la tête, de sourcils brûlés, de béquilles de fortune, de côtes saillantes, d’accents étrangers, de dents jaunes, de pantalons en papier, de cantiques stridents, de casseroles d’enfer, de boucles d’oreilles, de doigts sales et cassés et faméliques et prêts à vendre leur âme pour une cuillère de soupe ou un demi-tortilla.

Jours à vivre la vie des autres, transparents… Alors ils se sont révoltés, comme c’est le destin collectif de tous les peuples et le destin individuel de toutes les consciences. C’est toujours beau, une révolte, si ça ne s’arrête pas, si ça mène à la mort.

Sans même avoir à penser, un amour m’éclate à la conscience, un amour d’une évidence folle, celui que Juan leur a porté, à ces mayas.

ils sont et

dans cet acte d’être

ils sont à son image

 

**

La petite infirmerie triste et sale ne m’émeut pas. J’en ai vu des malades… la chair est matérielle elle est générée, elle dégénère, on y coupe et elle s’écoule, elle abrite d’autres organismes, des bactéries, des codes physiques, du sang.

personne ne pleure en achetant sa viande à la boucherie

L’âme ?… matière, MATIERE / c’est une substance bleuâtre visqueuse, de la boue mentale que les doigts mélangent, que l’on peut cuire, refroidir, colorier, vendre, acheter, pétrir, construire, mélanger, bouillir, solidifier.

On y coupe et elle s’écoule.

Mais, au milieu de ces lits froids et terriblement arctiques dans leurs métaux, palpite un corps dont on respire la vie.

Une jeune femme qu’un long pansement panse – à la poitrine – presque une momie. Les bandes blanches lui écrasent les seins. Sur son ventre, un arbre, un glyphe au marqueur noir. Le dessin prototypique des enfants. Mais celui qui l’a dessiné y a ajouté quelque chose, de longs traits qui tombent de la canopée, des lianes.

IMPACT sur son ventre quelqu’un a dessiné la jungle

De toutes les traces de mon fantôme, c’est la première à m’être vraiment destinée.

La marque de Juan.

Sa manière de lui dire adieu— ils avaient dû l’emmener de force.

Il s’est révolté… ils l’ont battu….

Arraché à la fille … arraché de la fille… il a esquissé ce rituel nouveau, tissant un lien charnel, quelque chose d’ésotérique et de plus fort que l’espace qui déchirerait leurs deux corps éloignés.

Un arbre sur la chair – et dans sa tête…

Une autre réponse… il avait voulu que je la trouve, que je l’identifie. « Il va le trouver, le corps, je le connais Jamie, il va pas laisser tomber, c’est frère-à-frère, c’est la texture d’évidence de la jungle. Il va la trouver Jamie. ».

Voilà Juanito, je le croise, je le touche, je le vois, ce corps saturé de morphine – un arbre sur le ventre.

Tu as de la chance… Un murmure à l’oreille de la fille – je me penche et : tu as de la chance Juanito. Je l’avais trouvé, avant même qu’elle se réveille, avant qu’elle ne soit livrée aux idiots. Il n’y a pas de destin Juanito, mais le monde a de l’humour.

J’ai redonné quelques comprimés à la carcasse. Un seul regard sur les autres malades : rien d’intéressant. Certains cherchent à communiquer mais je ne peux rien faire de plus. Il va falloir rationner les médicaments.

 

**

L’infirmerie est une annexe du grand hall. Le hall distribue les portes : le couloir de l’entrée et ses stocks ; l’escalier qui monte à ce qui doit être l’ancien bureau de Roy ; la grosse porte barrée de fer qui clôt l’accès aux geôles ; la porte qui mène à l’aile extérieure, où sont en cage les mâles – dans des cellules individuelles ; l’autre couloir, plus petit, qui conduit aux dortoirs.

L’ancienne salle de travail d’Albuquerque…. des meubles en chêne massif, au centre : un bureau, sur les murs : des bibliothèques poussiéreuses et presque vides ; au fond : un lit de camp militaire couvert d’un drap beige ; au-dessus du lit : un crucifix en bois et son ridicule petit Christ décharné… Roy et ses christs…

Assis à son bureau, je lis ses papiers, ses notes, ses observations, surtout : ses correspondances.

J’étais le seul à lui écrire encore… pas de famille, pas d’amis, pas de missives officielles, pas de confrères médecins…

Dans tous les tiroirs, parfaitement classés, les dossiers des prisonniers. Deux feuilles qu’une agrafe joint, manuscrites : l’une est un rapport d’internement, présentant les causes juridiques de la condamnation et le profil du prisonnier, écrite probablement de la main des sous-fifres d’Albuquerque, car, sur nombre d’entre-elles, je reconnais cette écriture hésitante, primatique et constellée de fautes que je connais bien. L’autre feuille est un rapport d’examen médical écrit de la main du vieux médecin… dysenteries, gangrènes, gales, tuberculoses… Ne s’y trouvent que les symptômes physiques, rien sur l’esprit, rien sur l’intérieur, rien sur la psychiatrie… quelques citations de la Bible.

Plus intéressant, dans un tiroir du fond, à côté d’une boite de cartouches : un vieux livre, relié de papier. Grosse couverture pourpre, lettres noires, calligraphie fatiguée : Las Báquides – Eurípides. Nous en parlions, des Bacchantes, pendant des heures, la mana dévorante, les cerveaux hématomés de vin, en tête à tête, après les cours, souvenir du Roy d’avant, du psychiatre qui n’avait pas encore abandonné Dionysos pour Jésus-Christ, il m’avait forgé.

En ouvrant le volume, un message tombe.

 

Jamie,

Je t’ai envoyé une lettre il y a deux mois, mais d’après tes dernières nouvelles, tu devrais être sur le chemin de Sayaxché, peut-être en bateau ou sur les routes et j’ai peur qu’elle ne te soit jamais parvenue. Aussi je recopie ici son contenu :

Les choses changent vite et tu n’es pas sans savoir que la PAC mène une guerre d’usure. Ils veulent la chute des Mayas. Cette guerre, il y a plus de deux ans que nous la vivons comme un reflet, comme un écho, que nous balayons derrière. Mais ces dernières semaines, la situation a changé, le gouvernement est en difficulté, les insurgés se rapprochent. Ils ont détruit le QG des PAC de Sayaxché, ils nous ont touchés en profondeur. Nous serons bientôt mobilisés, Juan et moi. Fais-vite. Si tu arrivais trop tard, je te confie l’hôpital et je te prie de nous attendre ici. Prends soin de mes prisonnières, ce sont des innocentes. Soigne-les comme tu le peux.

J’aimerais pouvoir te promettre de prendre soin de Juan. S’ils devaient nous emmener, je ferai mon possible pour rester à ses côtés.

En attendant un monde meilleur,

Roy.

 

Et puis, derrière, je trouvais une feuille déchirée, pliée en quatre et que je n’avais pas remarquée:

 

Jamie,

Je n’ai pas beaucoup de temps … C’est arrivé, ils sont venus et ils nous embarquent. Nous partons vers la ligne de front, dans les montagnes, à l’est de Sayaxché. N’essaie surtout pas de nous rejoindre.

Je ne sais pas quand nous reviendrons, ce qui m’inquiète le plus, c’est l’hôpital. Le gouvernement est devenu fou. Ils ont peur. Ils sont en train de perdre. Ils sont arrivés hier avec leurs camions, ils amenaient tout ce que le Guatemala compte d’âmes égarées. Ils les ont récupérés dans les asiles, dans les prisons, dans les cimetières. Ce sont des déséquilibrés, ils vivent dans les ténèbres. Les généraux ont compris trop tard leur erreur et ils laissent les plus instables pour surveiller l’hôpital. J’ose au moins espérer qu’ils ne brûleront pas mes papiers, que tu trouveras ce mot.

Je sais que la tentation sera grande, mais s’il-te-plaît, ne laisse pas les prisonnières s’échapper. Tu ne connais pas le Guatemala, en cette période, rien de bon ne pourrait leur arriver. Attends notre retour.

Je t’en supplie, viens vite.

Si tu étais trop long, si tu n’arrivais jamais, Que Dieu protège les pauvres filles dans leurs cages… Ils les convoitent déjà. Ils ne les soigneront pas.

Je n’ai pas pu les libérer. Cette nuit je vais leur descendre des médicaments, de la nourriture et des armes. Qu’elles se défendent, qu’elles tiennent le coup.

Je prie le Seigneur et j’implore ta venue,

Roy.

 

Très bien… il a rajouté au crayon la date, pour que je comprenne, seulement… le mot date d’hier soir – que faire ? –

Un peu de rangement … au tiroir les crucifix. Je défais mon sac, épingle quelques visages griffonnés de Juan sur les murs… La pièce est étouffante.

Installé à la grande table du hall, couverte de café, de paperasses et de mégots, j’allume une cigarette. En ouvrant le paquet, les idiots se jettent sur moi et m’arrachent les clopes des mains. Parlez-moi, expliquez-moi, insectes.

Ils n’ont rien à dire, ils n’ont à rien à être, ils déambulent dans le hall.

Ils ne font que ça. Amputés.

Escadron charognard –

Étrange endroit.

Les nouveaux, idiots, il faudra les laisser libres. Il n’y a que ça qu’ils connaissent. Je lis dans leurs yeux que leur liberté n’est pas négociable. Ils ne me seront d’aucune aide. Ils sont probablement incapables de gérer quoi que ce soit. Ils parlent à peine. Si l’on en croit Roy, la plupart sortent des asiles de la capitale, ou des campagnes… asiles, durs de monde et habitués à la terre, aux flaques épuisantes, aux fouets – Juan vient de la campagne…

 

******

Soledad soledad Soledad soledad

c’est une chanson

comme celle des rats

elle m’orbite

pourquoi les pas ? Pourquoi les bottes ? Pourquoi les arbres ?

Pourquoi moi je marche avec eux ? Vers quelle guerre ?

Plusieurs heures et voilà nous allons vers le front.

J’ai perdu Roy de vue. Il est monté dans une camionnette de commandement, il n’a pas eu le choix Papa Roy. J’aurais eu de la peine pour lui si je n’avais pas autant de peine pour moi et pour Sol que j’ai laissée là-bas avec les idiots, toute seule dans la jungle

ils me ballottent

leurs épaules me poussent et nous titubons ensemble un officier nous guide peut-être deux-cents hommes à pied chemises fusils soleil Nicaragua

moi je ne suis qu’un sac, de farine, troué, qui s’écoule, qui pèse sur le dos

le soir tombe, le soleil se couche, il s’empale sur les arbres comme un cerceau lancé par un enfant

il ne veut plus rien dire, le soleil

nous arrivons dans un village, beaucoup plus petit que Sayaxché, un village

autour : un campement énorme, avec de grosses tentes carrées, des jeeps, des soldats qui se promènent, des hélicoptères en forme de rien qui se reposent dans les champs.

Pourquoi ?

Soledad Soledad et les idiots et aussi Jamie que je ne reverrai jamais.

Nous nous installons, mal, sur le sol, ils nous guident, on n’a rien à dire.

Avec moi, des vieux et des enfants et des idiots un peu un moins idiots que les autres

des gars qui parlent tout seul, qui chantent, qui se tapent dessus comme si le bruit pouvait combler l’espace

des taulards, violeurs, voleurs, tueurs, pédophiles, silence

on les avait condamnés à une mort de solitude et de silence,

salvation pour eux, pas de perpétuité solitaire et pas de mort silencieuse on leur a promis une mort en uniforme collective et pleine de bruit

bruit silence silence bruit … Soledad Soledad Soledad Soledad

Devant ce champ où nous allons dormir à la belle étoile : des tranchés, des barbelés, des mines, des caisses en bois, des traces de l’homme. Très bien.

Autour de nous ils installent de gros canons sur des remorques pour les faire avancer vers les montagnes.

Je ne sais pas exactement où nous sommes. Ça n’a aucune importance. La seule chose qui compte désormais c’est mon souffle, mon cœur, ma survie. Ma seule chance de la retrouver. Je dois déserter attendre le bon moment et mettre les voiles,

assis en rond, nous faisons du feu. Un type bizarre s’approche, avec une casquette, des épaulettes, une bonne bouille

alors il se présente et il nous présente un autre type, nous sommes vos officiers

Ils nous distribuent des uniformes gris de pluie et tout en balafres ils appartenaient à des morts nous nous reconnaîtrons dans la bataille

C’est l’offensive finale demain.

Ils nous expliquent le plan.

C’est un grand coup de poker militaire. Une attaque aussi massive que désespérée.

Les troupes régulières, l’artillerie et tous les bons soldats attaqueront de front sur la ligne des combats. Entendido?! Pendant ce temps, vous, les soldats de fortune et nous on sera héliportés vers les villages retranchés du secteur nord, plus loin dans leur territoire. Les villages seront mal défendus et peu protégés, c’est pour ça qu’on vous envoie vous, les bleus, notre mission : sécuriser les villages et tenir la position. Si l’offensive de front réussit à les déstabiliser, on reviendra sur nos pas et on prendra le gros de l’armée maya par le cul : tenaille !

Entendido ?!

Une attaque ambitieuse, sur plusieurs fronts à la fois, un dernier carré.

Mais, même si nous arrivons à sécuriser les arrières-bases mayas, il faut que l’offensive principale réussisse ou nous serons coincés dans les villages et les mayas, lorsqu’ils remonteront dans leurs montagnes, ils feront ce qu’ils voudront de nous nous serons complètement condamnés dans l’arrière du pays, séparés des zones libres par des dizaines de kilomètres de territoire ennemis. Nous allions prier dur pour que les vrais soldats s’en sortent.

Ça, ils ne l’ont pas dit mais on l’a tous compris.

Les hélicoptères décollent demain matin.

installés autour du feu et puis ils ont parlé les autres.

Des enfants de treize ans, des vieux, des tueurs et des lunatiques qui n’avaient qu’une seule chose à la bouche : leur peur de mourir.

Moment 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La première nuit initiatique des shamans mexicains est la pire de leur vie, ils rêvent, ils hallucinent, ils mandragorent leurs songes de démence et perdent tout sens du réel comme grille.

Ma première nuit à l’hôpital est une nuit de shaman, je suis dans les pas de Juan.

Autour de moi dansent des animaux imaginaires et dans le hall … les idiots bruissent. Ils chantent… ils ont une radio… ils hurlent comme des bêtes sauvages. Installés – gangrène – la nuit ne les effraie plus… l’électricité est capricieuse ici, mais toute la nuit, des bougies brûlent… ils se sont appropriés ces murs.

Ils ont trouvé beaucoup d’alcool dans les placards.

Je les entends de mon lit.

… j’entends aussi … une présence dans la chambre. Sinueuse, sur le plafond.

Je ne suis pas seul. Avec moi quelque chose de froid et de sifflant refuse de dormir

Les yeux ouverts sous les paupières… j’attends – qu’il s’approche de mon corps. Il ne vient pas. Où est-il ? Sous le placard ? Sous le bureau ? Enroulé sur les poutres du plafond ? Nous jouons à chat une bonne partie de la nuit. Silence puis il bouge et je l’entends. Six fois je me relève et je le cherche. J’allume toutes les lumières. Je me déplace prudent et mou comme une plume, je l’imagine jaillir d’une tâche sombre à la manière de ces murènes qui fusent depuis leurs rochers.

Il est sous le lit.

Le bout de ma bougie illumine ses écailles. Un gros python bleu. Vraiment gros. Il doit faire un bon mètre. Je ne ressens aucune peur. Nous avions passé des mois dans la nature, une nature de serpents, d’araignées, de scorpions.

Prédateurs, saturés de prédation… tendus vers la seule image mentale de leurs nuits : les proies. Je contemple le python, machine de mort, aiguisée par des millénaires d’évolution, souple, féroce, chaude et ondulante comme un sexe de femme.

Descendu dans le hall, un regard aux idiots qui dansent, dans la cuisine, je mets la main sur un petit fût à bière et un gros bout de viande. Dans le bureau de Roy, je mets mon piège en place, juste à la sortie du lit. Cambré sur le matelas, tous les sens en éveil, patiemment, j’attends. Au bout de quelques minutes, je ne pense plus qu’à l’obscurité. J’écoute ma proie siffler, suinter, geindre. Tous les deux, nous nous observons sans nous voir.

Après une quinzaine de minutes il s’approche du morceau de viande. Il glisse souplement la tête à l’intérieur du fût. En une fraction de seconde, je saisit la queue de la bête et l’enfonce au fond du piège. Le serpent réagit à peine, déjà je referme le couvercle, je roule ma proie sous mon lit, referme la fenêtre et m’endors.

Pas un rêve.

Le lendemain matin, AURORE – après un café que je prends seul et au milieu des idiots endormis. Je dois retourner au village… café.

Je charge sur mon dos mon sac et dans le sac, le fût, le serpent, près de moi, il se débat, prisonnier.

 

​**

Je frappe à la porte de plusieurs maisons. Elles sont toutes ouvertes. Et vides.

Le village est mort.

– Qu’est-ce que vous voulez ?

Un vieux type, de l’autre côté de la rue, qui m’alpague depuis sa fenêtre. Je traverse.

– Je cherche une chambre.

Il me regarde, je reconnais le vieillard de la veille. Le croque-mitaine. Toujours son air interloqué. Toujours son allure de fantôme. Un grand rire l’éclate, comme pour démontrer au silence toute la vivacité qu’il lui reste.

– Attendez, je descends.

Il apparaît après quelques secondes, hirsute, torse nu, maigre, couvert de cicatrices et de brûlures – un fin cigarillo pincé entre les lèvres. Son visage irradie de bienveillance.

– Comment vous êtes arrivé là ? Vous avez pas vu que tout le monde marchait dans l’autre sens ?

Je lui raconte mon histoire par le début et quand je mentionne le nom de Juan, je remarque les cercles que fait son œil fou, affolé, orbite, dans le blanc de l’œil.

– Bien sûr que je le connais, le p’tit Juan ! Un brave garçon, il a une chambre au village, dans le vieil hôtel, c’est moi qui m’en occupe.

– De l’hôtel ?

– Ouais.

– Il y vit seul ?

– Non, il a avec lui une gamine, une maya. Saleté. Une fille qui …

– Elle est à l’hôpital.

– Ah tiens. Est-ce que …

– Vous avez vu les régiments passer ?

– Le gouvernement ouais, ils partaient sur le front avec plein de types et …

– Ils ont emmené Roy, et Juan et tous les autres j’imagine. Alvarèz m’a confié son hôpital, je suis un ancien élève à lui. Et j’ajoute : un bon ami, aussi.

Il réfléchit un temps.

– Quelle merde… C’est pour ça qu’il est pas rentré hier soir le p’tit. Pauvre gosse…

Il dit encore : Quelle merde … et il reprend :

– Je le connaissais bien Roy. Un gars vraiment bien. Et puis il s’est entiché des mayas et …

– Vous avez dit que vous vous occupiez de l’hôtel.

– Ouais, je mets … je mettais mes chambres à disposition pour les assistants d’Alvarèz. Mais il n’y a que Juan qui s’en sert… qui s’en servait… Ah diós mio, que Dieu nous les ramène.

Un instant, il sourit sans joie. Le petit cône brun exhale.

– Va falloir qu’on fasse connaissance tous les deux. Apparemment, y’a plus qu’nous dans ce bled.

– Nous et quarante prisonnières.

– Ouais…

– Je pourrais voir la chambre de Juan ?

– Euh …

Je le regarde dans les yeux.

– Bien sûr que vous pouvez, ça a plus beaucoup d’importance tout ça … les murs, les portes… c’est bien futile. Tenez, j’ai un double de la clé. L’hôtel c’est le gros bâtiment jaune avec du grillage aux fenêtres, sur la place centrale, tu peux pas le louper. La chambre que tu cherches, c’est la seule avec une porte fermée. C’est facile à trouver.

– Merci.

– Déjà qu’il parlait pas beaucoup le gosse, maintenant qu’il est parti, je vais m’sentir bien seul.

Il me regarde fixement. Vous savez, il ne reste que les geckos, dans l’hôtel, et puis une famille de bergers allemands. Des braves chiens, une mère et ses petits, je les nourris parfois. Ils mangent les pigeons dans le grenier. Avec la guerre, il ne vous reste que les bêtes. Moi ma femme elle est partie un matin. Comme ça sans rien dire. Alors je me suis …

– Sans rien dire ?

– Non. Je sais pas si je la reverrai.

Son œil fou continue de tourner. Contre mon dos, dans mon sac, je sens le reptile qui s’agite dans son tonneau – scellé…

– Comment il vivait, Juan ?

– Bien. Il avait l’air toujours joyeux. Quand les paysans passaient encore, il leur achetait plein de légumes et ils cuisinaient dehors, avec sa petite maya. Ils nourrissaient tous les pauvres, et tous les vagabonds qui passaient par là. Il l’aimait beaucoup sa demoiselle, le matin, on le voyait courir autour d’elle et sautiller comme un faon.

– Elle, comment était-elle ?

– Silencieuse. L’air d’une tombe. Je crois pas lui avoir jamais dit un mot. Elle est à l’hôpital vous avez dit ? Je comprends mieux. Elle va bien ? Ils lui ont fait des problèmes les militaires ?

– Oui oui, elle est à l’infirmerie, ils ont dû la prendre pour une prisonnière comme les autres. Merci à vous, j’y vais.

– Merci à toi, repasse quand tu veux. Je suis seul ici moi tu sais.

– Je sais.

Porte qui claque.

de réception ? De ruines. De plantes de grimpantes de débris de plâtre, de bout de fer de rouille de cartouches d’encre d’éventrement de sol. Les escaliers en bois s’écroulent, je les emprunte, prudence. L’endroit est beau dans ses fissures. Toutes les portes du premier étage sont ouvertes sur des piles de draps moisis – des lits grouillants de punaises. Le monde de Juan… Tout ce temps … Il peuple l’hôtel et sur les murs s’écrivent tous les infinis possibles fantomatiques et irréalisés de sa vie. Je suis dans sa tête. Tout cela est à lui, il a marché ces couloirs, respiré cet air, fait craquer ces marches. Son manoir son… cerveau. J’y ai droit. J’y suis, j’y passe et j’y marche comme on marche dans un temple.

Deuxième étage : il me suffit d’une seconde pour trouver la porte de leur ancienne chambre. Au milieu du délabre, il n’y en a qu’une qui soit fermée et couverte de fleurs fraîches. Des couronnes de pétales jaunes, rouges, bleus. Pas des fleurs de jungle, non, des espèces des forêts alentours, plus légères, plus vives.

Je pousse la porte en retenant ma respiration. Coup de poing dans le ventre…. conquistador

D’abord des fleurs, les mêmes que sur la porte. Éparpillées partout, sur les murs, sur la petite table, au milieu des vêtements pliés dans l’armoire. De toutes les couleurs, elles dégagent un parfum entêtant qui embaume toute la pièce. Le soleil du matin explose par la fenêtre et irradie partout sa candeur. Sur la table de gros paniers de fruits- de légumes trop mûrs – pourrissants – odeurs décadentes. Autour, des mégots, des bouteilles en verre, plein de petits objets en bois sculpté. Où avait-il trouvé tout ça ? Le lit est étrange. Ses pieds semblent avoir été coupés – remplacés par des piles de roc. Ça ressemble à un navire, un matelas cerclé de bois qui flotterait sur des cailloux. Pourquoi ? Bazardés sur le sol, des vêtements de femme, blancs ou de couleurs, des sous-vêtements aussi, tâchés par endroits. J’inspecte tout, je touche tout, je ressens tout. Aux murs et sur l’armoire, des dessins crayonnés entre les fleurs, des arbres, des maisons, des enfants.

Des plantes en pot ? Des arbustes, un olivier nain, un laurier et puis du houx, des mimosas, un genre de bonzaï. Débordement de textures, de lignes, de couleurs, chaos, ce n’est pas un univers, c’est un multivers, entropique et étrangement universel dans ses allures de fêtes.

Juan a toujours détesté les plantes, les arbres, les feuilles, les fleurs, les fruits, tout ce qui lui rappelait la jungle. La fille ? …. – non, Juan n’aurait jamais accepté cette vie organique. Quelque chose de majeur s’était produit, Juan avait muté, pour évoluer. La suradaptation… la guerre de tous contre tous le chaos tordu en réseau sur… des fleurs ? Guatemala, reconfiguration complète… halètement…. ridicule….

Haine … cette chambre est grotesque.

De rage je lance mon poing contre le mur. des années de retenue, de recul critique pour en arriver là, c’est à vous casser les côtes et tout s’évanouit lorsque … le plâtre craque bruyamment. Dans un nuage de poussière et de pétales, mes yeux se mettent à brûler et … j’entends quelque chose. Sifflement, non loin d’ici…. Je suis le bruit, je ressors dans le couloir. Il vient d’une autre chambre, dont la porte est restée ouverte. Je m’approche doucement et je me glisse dans la pièce.

Sur le lit à l’abandon, au milieu du même soleil-de-bougie qui baigne tout l’hôtel, un gros berger allemand, une chienne, est allongée dans les couvertures. Beige et noire et avec une tête puissante.

Une portée de chiots, encore jeunes, est affalée entre ses pattes. Avec une tendresse sauvage, ils tètent la chienne. La mère remarque ma présence et me fixe avec sagesse. Elle ne réagit pas, elle ne grogne même pas, elle est en harmonie avec ce jaune qui nous chauffe la peau. Elle ne me quitte pas des yeux, elle reconnaît quelque chose d’elle en mon allure, peut-être ces cheveux qui m’arrivent aux épaules, peut-être cette barbe que je porte trop longue. Ma gueule lui paraît bien loin de sa propre paix. Chienne d’harmonie – suffisante – triomphante de maternité et allaitement qu’elle impose comme une caresse, comme un baume. Les chiens n’ont rien à m’apprendre.

Alors je tire de mon sac le fût à bière, je l’agite et, d’un coup sec de mon couteau, j’en fait sauter le couvercle. Le monstre surexcité jaillit mais mes mains sont de l’autre côté. La mère, soudain inquiète, renifle l’air – cherche à se redresser, ses petits, sans comprendre, restent accrochés à ses mamelles. Ce jour sera un jour de fable… la loi du combat … dans la pièce, restaurée au soleil de printemps.

Je cours vers la porte, je retourne dans le couloir et je la referme derrière moi. L’adrénaline redescend par à-coups. Mon cœur bat moins vite. Je m’assois contre la porte, close dans mon dos, et j’allume une cigarette. Derrière moi s’élève un concert de piaillements, de sifflements, de menaces animales. L’ancien monde de lumière et de paix s’agite, retrouve enfin la guerre, la violence de la vie – la puissance du combat. Ils grognent à en faire vibrer la porte et je sens dans ma colonne vertébrale quelque chose de profondément joyeux, l’affrontement originel qui se rejoue.

Je fume… lentement – volutes.

Lorsque les cris cessent enfin, je sors mon pistolet, j’enlève le cran de sécurité et je pousse la porte de l’épaule. Les draps sont défaits, entropie des pliures de tissu. La femelle berger allemand resplendit moins. Son poil est couvert d’un sang épais et rouge, le serpent l’a mordu dans la chair tendre du ventre, là où s’alignent les mamelons. Une dernière tétée. Elle agonise, couine, ses yeux sont révulsés, le frisson du poison fait vibrer son système nerveux comme une harpe. Encore faiblement électrisée, elle convulse dans les draps. Contre son flanc, deux petits déjà morts ont été mordus à la nuque. Névralgie. Quelques secondes pour partir, pas plus. Trop faibles, trop jeunes pour avoir droit à la vie. Je range mon flingue quand je comprends qu’aucun prédateur n’a vaincu. Mon python gît aux côtés des chiens. Le cadavre du reptile déchiqueté, autour de lui, des écailles en mica, lambeaux de peau comme à la mue : une chair blanche à vif, tailladée par les crocs et les griffes. Les crocs et les griffes. Trois petits tremblent de tous leurs hivers, complètement paniqués. Leur mâchoire ne leur obéit plus, cadenassée à la chair du reptile. Le réflexe animal est trop intense, trop puissant, ils sont incapables de desserrer l’emprise de leurs dents. Pourtant ils ont vaincu, ils ont tué, ils sont devenus adultes.

La mère, déjà aveugle, cherche à lécher ses blessures. Déjà aveugle … elle passe sa langue sur l’un des cadavres – sans comprendre – sans comprendre – elle goûte le sang d’un chiot. Gémissement, sans comprendre, irradiée toujours, par la lumière du soleil.

Trois chiots vivent... Je leur parle à l’oreille, je les caresse doucement et, un par un, tendrement, ils relâchent le corps poisseux du python. Ils jettent un regard au spectacle pathétique de leur mère. Ils savent que le temps de la maternité est fini.

Ils ont besoin d’un père à présent.

Je les prends dans mes bras et paisiblement, nous quittons l’hôtel. Nous prenons tous les quatre la route qui mène à la prison.

 

******

des oiseaux jeunes et leurs becs et leurs armes et … nous volons

un ciel de marbre

personne ne peut y nager

nous volons à la mort

Soledad Soledad Soledad

ils nous ont mis dans leurs hélicoptères

et nous avons ……………………………

nous sommes partis dans le ciel je sais comment se sentent les oiseaux ils oisèlent

et ils parlent d’amour, seuls, avec eux-mêmes … Soledad

Nous atterrissons dans une clairière. On voit le village, depuis l’hélicoptère. Comment s’en sortir ? Les événements ont marché et Dieu n’existe pas.

Débarquement d’enfants armés les fous gémissent des gémissements de fleurs et moi je rêve des pétales de ma Soledad

tout est enflammé infernal

tout n’est plus qu’un goût de cendre

le monde est un volcan à l’envers

et ma peau ignifuge

les officiers nous rassemblent

ensemble nous courons vers le village

les montagnes ne sont plus douces j’aurais aimé y rouler comme une bille il fait un gris d’apocalypse

les montagnes sont dures comme des dents comme les omoplates des filles trop maigres dont on tire les cheveux

ça n’a pas de sens mais j’aimerais du sexe, des chattes, des seins, des culs, le corps-royaume de Soledad que j’ai laissé dans le ciel

nous courons vers le village

un petit village accroché à flanc de montagne, perché comme un nid d’oiseau avec un petit chemin de terre qui serpente vers la vallée, nous attaquons sur l’aile gauche, à travers les champs

colonne fourmis coton déflagré vers la chair

nous portons encore nos casques et nos fusils dans nos mains

à l’abri des arbres nous nous arrêtons, soixante hommes

on le voit d’ici le village nous l’épions caché dans les bois, prêts pour l’assaut. Soledad.

Ça va commencer. Il faut courir à l’abri des maisons, c’est le briefing. On attend l’artillerie et on s’élance comme des pumas. Nous avons peint sur nos visages des félins.

Nous sommes en noir et nous ne sommes plus que des fauves.

Alors les hélicoptères de combat descendent en vautour et commencent à danser. Roquettes, mitrailleuses lourdes, dans les toits, dans les murs, dans les femmes à leurs fenêtres, des milliers d’impacts noir se dessinent.

Les balles percent les murs, les balles percent les ballots de paille, les balles percent les vaches, les balles percent les roues des tracteurs

les balles percent les linges blancs qui pendent aux ficelles

le village est prêt à s’effondrer

c’est toute la montagne qui gronde ses grondements de morts

alors nous commençons à courir

l’orage éclate

et les balles brillent … comme des éclaircies dans l’orage aplatissant tout alentour.

des pierres renvoient la lumière

montagnes jumelles qui ouvrent de leurs bras larges une voûte renversée comme un vase

arbres-glyphes

cavalcade d’alcools naturellement vifs

hélicoptères qui percent l’horizon et l’air évacué des deux côtés des épaules en ferraille

fruits d’hiver qui se laissent tomber contre le jour

ils nous ont repéré très vite et ils nous canardent nous courons à découvert dans les champs

fertiles … nous y plantons nos os et les peaux de nos cadavres

le feu frotte affectueusement la nuque des hommes agenouillés

à côté de moi un enfant des campagnes court, une balle lui arrache la mâchoire, il s’effondre en roulant

et ma chair à moi marche dans la boue

le cou tordu

par le vent,

pour ne jamais regarder

au-devant.

Allez ! Allez !

L’escouade arrive à couvert des deux premières maisons. Le village ne fait qu’une rue. Nous sommes à une extrémité. Prêts à se jeter dans la rue, entassés des deux côtés, avec les officiers.

Soledad … mon amour … je pourrais fuir maintenant, je pourrais te retrouver… mais ils m’attraperaient, j’attends encore…encore un peu… quelques jours… peut-être même moins … et je te retrouve.

Les dieux mayas doivent rire de nous l’escouade de fortune terrée derrière un mur terrifiée à l’idée de s’engager dans la rue chemises sales bras maigres qui peinent à soulever les fusils

tous on dirait des singes

devant le couloir, le dernier

alors un officier nous fixe et hurle « Avec moi !!! »

il quitte le couvert du mur et s’élance dans la rue, seul, seul et une balle le couche immédiatement

la bouche dans le sable le nez dans la poussière à un mètre du mur

ils savent où nous sommes, tous leurs flingues sont braqués à l’entrée d’un chemin, sur un espace vide entre deux murs

et, nous devons remplir cet espace avec nos âmes. Piégés comme des rats.

Qui allait s’élancer ? Hein ? Lequel de ces types qui il y a trois jours encore s’était réveillé chez lui, dans sa cellule, dans sa campagne ? Lequel allait décider de mourir maintenant ? Il n’y a pas de sacrifices rationnels, les sacrifices c’est toujours dans l’extase de l’action, dans les tempêtes impitoyables de l’adrénaline. Qui allait se sacrifier ?

Pas moi, je te jure Sol, pas moi.

Ils ont décidé de fuir

une dizaine de singe jette les armes et court en arrière dans les champs

ils quittent le couvert du mur

quelques mètres et ils mordent la poussière

nous sommes coincés les fous marmonnent les enfants pleurent et les idiots prient

moi je fume une cigarette

alors que tout semble perdu une roquette jaillit d’une des chaumières et atteint le ventre d’un hélicoptère

il tournoie un instant, agonise sans comprendre et s’effondre dans le village créant un chaos à faire peur aux dieux mayas

alors le deuxième officier hurle « C’est le moment !!! » et nous nous jetons dans le village.

Alors le chaos renaît de ses cendres et reprend son envol

ils ruent et courent et se battent et se débattent dans les fumées

moi je sens comme une cage de verre

Je plaque ma bouche écartée tulipe contre les aspérités du verre, contre les failles lucides, les gros grains lumineux qui gardent jalousement les dedans secrets et exhibés de l’air.

J’étouffe.

les hommes entrent au hasard des maisons prêts à faire feu

ils ne trouvent que des femmes qui pleurent sur leurs tabliers

des cuisines écroulées sous les murs

des pelotes d’enfants assis sous les tables

Soledad Soledad ce sont tes pairs

ils ont tes yeux ils ont ton visage

lorsque je les vois au soleil ils ont ton rire ils sont plus beaux que dans les cages

alors quand je rentre dans les maisons je leur dis de courir se cacher à l’étage dans les greniers dans les caves dans les placards je ne vois pas d’hommes je préviens les mères et les sœurs je sors des maisons et je gueule : Ici RAS !

au bout d’un quart d’heure ils ont fouillé toutes les maisons, ils ont trouvé les tireurs

sur la place centrale ils ont rassemblé sept hommes des mayas entre quarante et cinquante ans fiers dignes resplendissants

c’est tout ce qu’il restait au village tous leurs jeunes tous leurs soldats étaient au front, dans la vallée, ils ne s’attendaient pas à une frappe venue des airs

le plan se déroulait comme prévu

les sept soldats sont agenouillés ils ont les mains sur leurs têtes, ils ont jeté leurs armes dans la poussière, six fusils mitrailleurs et un lance-roquette artisanal, celui qui avait abattu l’hélico

ils ont fui nos hélicos

le village est pris, ils sont partis prêter main forte à un autre groupe, dans un autre village

alors nous prenons un peu de repos l’officier s’occupe de la connexion radio, quelques hommes surveillent les types à genoux

nous enlevons nos casques

nous posons nos fusils contre les puits, contre les murs, contre nos jambes

nous allumons des cigarettes

l’escouade sourit se détend un peu

l’orage ferme lentement ses lèvres

mais le chaos bruisse encore comme une feuille dans le vent

nous ne nous retournons pas

nous ne nous retournons pas

car la rue de terre derrière nous est pavée de corps, les corps des nôtres, les corps des femmes et même quelques enfants impossible de savoir qui a fauché qui, impossible de savoir si nos propres hélicos nous avaient moissonné la nuque

le village avait l’air sous contrôle

mais le chaos a toujours faim

…………………………………….

alors les maisons éventrées ont secoué leurs épaules et leur hurlement a effrayé les montagnes

nos hommes, au repos ont commencé à s’écrouler un par un

les balles leurs arrachaient les cigarettes des lèvres et leur arrachaient aussi les lèvres de la bouche

Soledad

Soledad

effondrés les enfants-soldats, les idiots et les fous massacrés par les tirs qui viennent des fenêtres

aux fenêtres, les femmes mayas, leurs grimaces de diablesses, leurs tabliers et dans leurs mains, des fusils de chasse

nous sommes trop longs à réagir nous avons posé nos armes trop loin nous courons dans tous les sens, pris au piège de la place centrale du village, encerclés de maisons et de fenêtres, les jeunes femmes, les mères et même les vieilles vengent leur peuple sur nos corps

l’officier me regarde et hurle : « Ton arme soldat ! Allez ! »

je ne dis rien

je ne bouge pas

je le regarde

quelque chose de rouge explose à l’arrière de son crâne et ressort par son œil droit

derrière lui, un petit enfant avec un revolver

un de ceux que j’avais poussé dans un placard

il me regarde

avec l’œil de son canon

un temps

il repart dans la mêlée

il avait le regard de ta petite sœur mon amour

alors je m’assois sur un trottoir, sous une maison

et je regarde les enfants qui arrachent les ailes des mouches

tout cela ne veut plus rien dire

les femmes sont descendues dans la rue et tirent à bout portant

alors les hommes se relèvent et hurlent quelque chose en k’iché

le feu cesse

la fumée se lève et il ne reste que quelques types à l’agonie

moi sur mon trottoir

et un fou en position fœtale qui hurle à la mort, pleure et parle de sa maman

il me fait de la peine

entouré de ces amazones en tablier aux yeux rougis de larmes

elles sont fières leurs bouches ne font pas un pli

l’un des hommes me regarde

halluciné par ma silhouette par ma cigarette

je lui en propose une, il accepte et me met un sac en toile sur la tête

bam

douleur

obscurité

comme un souffle : Soledad…..


 

Moment 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une semaine de Sayaxché.

Je ne me suis pas installé en ville, je préfère le berceau des serpents. Du bureau de Roy, j’ai fait ma chambre. J’écris beaucoup. Sur le rebord de la fenêtre, un piège à python : mes nuits sont devenues plus douces. J’en ai capturé deux : montrée ma force, ils sont dans une cage, dans la forêt. Je ne crois pas que je dérange les idiots. Nous nous sommes installés ensemble. Je ne prends pas de place, l’ancien bureau ne les intéresse pas. Ils ont d’abord cru que j’étais leur supérieur hiérarchique, je leur ai sorti cette idée de la tête. Je joue aux cartes avec eux, je picole, je parle fort, je me laisse toujours plus pousser la barbe. Ils ne se méfient pas, mon plan fonctionne.

Petit à petit, autour de chacun d’eux, je m’enroule. Dans ses cheveux je glisse mes doigts je retourne son cœur ses rêves je le pantin.

Ils viennent me parler, comme on parle toujours à son psychiatre. Ils s’ouvrent facilement, fruits trop mûrs : coquillages qui parlent de leurs perles noires et… peuples ouateux des rêves. La plupart d’entre eux ont grandi dans des chaumières, au cœur des plaines agricoles. Dans leurs univers fantasmagoriques, on retrouve, omniprésentes, ces réalités intérieures et familières dans leur étrangeté, des puissances et des faits : la nature, la fertilité, les astres. Ils rêvent de lunes, de terres labourées, de pluie, de cochons. Ce ne sont pas des narrativités, ce sont des images. Et ces images, palpitent en leurs journées / souvenirs présents, prédictions passées, instants futurs. Ils dorment mal et il ne leur est pas toujours intuitif de distinguer l’éveil du sommeil. Leur délimitation du réel est fragile, blury, divisée.

Je n’arrive pas à retenir leurs noms. Je commence à identifier les histoires, les traits de caractères, les frustrations et les plaisirs de chacun. La plupart croient dur comme fer en Dieu. Deux d’entre eux se retrouvent tous les soirs et s’en vont prier dans la forêt. La journée ils se promènent dans le hall sans vraiment se croiser. Ils dorment mal, c’est vrai, mais ils restent allongés en moyenne quatorze heures par nuit. « Tu sais moi j’suis un gros dormeur depuis que j’suis tout gamin, boum ! Comme une pierre. Réveil midi, sous le soleil. Pas de soucis. » « Moi c’est que je suis toujours bourré, j’ai pas … j’ai pas vu passer les minutes toujours. » « C’est vrai qu’on est plus confort sur le dos. Y’a quoi à faire t’façon ? »…

Je leur distribue des cachets, ils les prennent sans réfléchir. J’ai appris de mes erreurs : je commence avec des doses microscopiques. J’augmenterai doucement.

Quand ils m’ont vu revenir avec les chiots, ils ont sauté de joie. Ils adorent les bêtes. Leurs bonnes têtes, joufflues, poisses et rouges d’alcool se sont illuminées. Mais je ne leur ai pas laissé mes animaux. J’ai enfermé les chiots sous la terre, dans le couloir des mayas. Il y a une cage, tout au fond sur la gauche, elle est vide, hors de portée des armes, je sais désormais qu’elles ont été armées par Roy en personne, et dotée d’une petite fenêtre qui donne directement sur la cour. Par la petite fenêtre j’ai jeté les chiots dans la cage, par la fenêtre je les nourris… morceaux de viandes sans avoir à descendre et à me mettre en danger. Animaux. Bientôt les prisonnières n’auront plus de vivres, elles se manifesteront.

Trois jours qu’on les entend hurler à la mort, grogner, tourner en rond, aboyer dans le clair-obscur de leur cage.

Une semaine que Juan est parti à la guerre, une semaine que la fille est sous morphine. Elle se réveille au milieu de la nuit. Elle hurle, réveille les idiots et impose son silence à la forêt. Des cris stridents, terrorisés, pathétiques. Alors je descends sans chemise, j’essaie de lui parler, je n’arrive à rien et je la remets sous opiacés.

Elle m’obsède, elle est le lien, la trace de Juan, la seule chose qui le justifie. Ils sont fascinants, les idiots, c’est vrai… dommages collatéraux du destin. Accidents de passages – sujets temporaires – il n’y a rien à en faire. Seul Juan compte. Et Juan, c’est la fille.

Tous les matins je la sors de sa torpeur pour l’ausculter : morphines. Elle hurle un peu, se débat sans force et finalement se laisse faire. Elle a mis quelques jours à accepter mes mains sur son corps. A priori, je pencherais pour une forme d’état de choc post-traumatique, la fille présente des signes évidents de malnutritions, d’insuffisance cardiaque et d’insuffisance pulmonaire. Apathie complète. Un AVC que Roy n’aurait pas remarqué ? Presque impossible. Il devait la voir de temps en temps. Un accident ischémique léger peut-être ?

Le diagnostic psychiatrique est compliqué puisqu’elle ne répond à aucune de mes questions. Un symptôme efface tous les autres : son aphonie apparemment complète. Les hurlements ne prouvent rien. Mutisme biologique ? Le vieux du village a dit qu’il ne lui avait jamais adressé la parole. Non, Roy m’en aurait parlé dans ses lettres. Il est vrai qu’il n’en parlait pas souvent. « Il vit avec une fille, une ancienne prisonnière ». Il m’avait raconté l’histoire de sa petite sœur.

Pourtant, l’auscultation des muscles de la glotte n’a révélé aucune trace de contraction, le mutisme ne semble pas physiquement déclenché. Dernier élément : quelques hématomes sur son corps. J’ai l’intime conviction que son état est avant tout psychiatrique.

Je dois y arriver. Tout est là. Une partie de l’histoire de Juan est écrite dans l’ADN de cette fille. Je dois libérer son corps, son esprit, pénétrer en elle. Il faut qu’elle me parle, qu’elle me raconte, qu’elle me confie les pièces manquantes du puzzle. Je dois me préparer au retour de Juan.

Juan reviendra, l’inverse est impossible.

Juan reviendra.

 

******

clair-obscur d’esprit

la pierre aboie la pierre aboie hurler hurler

putain de merde

j’ai tout foiré

une issue, il faut une issue ou …

c’est une cave, de la pierre, une lucarne qui perce le mur du fond, une porte en fer sur le mur d’en face, au sol : un seau, un tas de paille. Des insectes partout. Sur le sol, des morceaux de charbon. Une ancienne cave à charbon ?

Pourquoi m’ont-t-elles chopé, ces femmes ? Pourquoi les mères sont-elles armées ?

Soledad, tu n’as jamais été si loin de moi … Sol-visage, sol-souffle, sol-présence comme un fantôme qui ne va pas s’encombrer à me visiter – à nouveau : monde immobile

peut-être que je devrais leur parler, à ces femmes, Soledad est une de leurs sœurs, du sang maya, toutes faites en bois magique et en pierre de montagne … toutes des temples

Je vais leur dire que je l’aime, que je la protège. Elles ont bien dû voir que moi je n’avais pas tiré

Je vais leur dire qu’elles doivent me laisser partir, pour que je sauve une maya.

J’espère avec toutes mes côtes que Jamie est arrivé à temps… il faut la protéger. C’est un frère, ce sera le frère de Soledad … Il est devenu quoi Papa Roy ?

Je m’installe, je m’assois dans la paille, il faut réfléchir. Il doit y avoir une solution ? Qu’est-ce qu’il ferait Jamie ?

Du temps coule… une voix hurle. En espagnol. Alors tout de suite je me précipite vers la porte en fer. Y’a quoi derrière ? En tout cas : une voix

une voix espagnole

T’es qui ? Eh, t’es qui ? Je hurle

silence

T’es de la PAC ? Eh, camarade ?

Ouais. Toi aussi ?

Oui.

Je t’entends à peine

Moi aussi ! Je hurle

LA FERME ! (voix de femme)

Instant de battement

Toi aussi t’es enfermé ?

Ouais

Tu sais pourquoi ils nous gardent ?

PAS PARLER ! PAS PARLER ! (voix de femme)

Aucune idée

je dois coller mon oreille à la porte pour l’entendre encore… le métal glacé … je serre les dents …

Peut-être qu’ils veulent nous échanger ?

alors je reconnais sa voix, c’est un fou, un sorti d’asile, je me souviens le voir en boule, survivant du massacre, au milieu de la place

Tu rêves mon gars, la PAC s’en fout des bleubites comme nous, les mayas le savent

alors BAM dans mon oreille, la femme a dû cogner dans la porte, de l’autre côté

sonné … allongé dans la paille … il doit y avoir un couloir dehors et plusieurs caves, le fou est sûrement enfermé dans l’une d’entre-elles …

Je m’automate sans y croire vers la petite lucarne qui laisse entrer le jour, haute et puis en grimpant un peu j’arrive à distinguer des choses : des pieds qui marchent. je suis en sous-sol. Le vasistas donne sur la rue mais au niveau des chaussures, je ne peux voir aucun visage, juste des pieds et parfois les roues d’une charrette ou un ballon qui roule

le rai de lumière il jaillit mais c’est juste la porte en fer que lui il illumine, en face

je continue à regarder par la lucarne et je vois des visages

des visages morts

ils traînent des cadavres

ma lucarne donne sur la place centrale … ils font le ménage, ils déplacent les corps

je vois aussi des oiseaux, des charognards qui s’envolent parce qu’on déplace leurs proies qui font même plus un mouvement de vie

ça doit être el sol moriendo il y aura plus de lumière pour iriser et éclairer tout ça demain et elle sera moins rouge moins satanique … rassure.

ici, la nuit qui tombe, c’est juste une porte en fer qui s’obscurcit, le rai de lumière rougit, bleuit, s’orange et s’éteint, elle reflète le jour, la porte, et aussi la nuit invisible

alors à un moment de ma nuit sans sommeil j’entends des pas, quelqu’un descend nous voir

ma porte se met à bruire et je remarque en bas une petite trappe, une chatière

une main apparaît et au bout de la main une assiette alors j’attrape l’assiette et une petite voix de femme me dit « attendez monsieur » et la main sans visage de la voix réapparaît et me tend une fourchette

une assiette en céramique avec dessus des légumes bouillis. Rien à voir avec les gamelles en fer qu’il y avait en taule. Ces gens ne sont pas des geôliers, c’est rien que la cave d’une maison et d’une famille et d’une mère et de foutus plats qu’ils bouffent ensemble et dont nous mangeons les restes. Elle est belle cette assiette. Je m’assois et mange chaud.

En tailleur, j’imagine que je suis dans un des restaurants de Managua avec du soleil et puis aussi des vieux qui jouent aux échecs. Je mange doucement, comme si j’avais le temps de vivre et que tout allait bien.

J’imagine au-dessus de moi la salle à manger et dedans la famille de mayas attablée, qui parle du temps, de la qualité des récoltes et puis incantent leurs dieux à têtes d’animaux, sûr qu’ils essayent de pas parler de la guerre, des fils de la voisine qui sont morts et toutes ces choses …

Le repas fini tout retombe – je sais ce qu’il dirait Jamie – il dirait que le temps presse – pour l’instant je pense à Sol et je suis fort mais je sens déjà le NOIR

le noir de puits et dedans le puits les ergots des diables à racler la pierre pour remonter

ils ont les yeux lourds

ils ne m’ont pas encore repéré

MAIS bientôt ils me verront, les diables du noir, alors ils me tortureront et ils me feront tout oublier

j’oublierai Soledad, ils me prendront en entier et je disparaîtrai dans le noir, il n’y aura plus de ciel

je serai devenu tout à fait discontinu

j’entends le bruit de la jungle qui rampe

dans les recoins obscurs … elle respire fort … elle a chaud … elle arrive

il faut agir vite

Jamie n’est pas là, Jamie ne sera pas là, Jamie est une machette, il tient la jungle éloignée de moi, mais dans cette cave je suis seul

il faut trouver un moyen de sortir

Vite

tout ne doit pas recommencer

ce serait la mort de Soledad

la solitude des enjunglés

la fin des ailes les chaînes toute la vie

le feu éteint

la peur la plus épaisse

une terreur sans nom


 

Moment 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les idiots sont devenus dangereux. Quelque chose les anime, petit à petit, les possède. Ça remonte de leur ventre, ça leur hante le cœur, la moelle et bientôt tout l’esprit. Ils tournent en rond. Comme tous les hommes. Le rond parfait et claustrophobe de leurs existences. Le cercle a quelque chose d’intimement lié à la folie. Le cercle est par définition, ce qui n’a pas d’échappatoire, la perfection totale : la folie absolue.

Ils ne sortent plus du hall.

Ils vivent au soleil.

Personne ne les regarde par la fenêtre, ils sont dans l’exercice le plus pur de leur liberté. Il est vrai que le stock de vivres de l’hôpital diminue et que nous avons de moins en moins de cigarettes, mais rien ne les préoccupe. A leurs yeux, le futur n’existe pas, ils ne lui accordent aucune matérialité, c’est une ombre sur leurs lits quand ils se couchent, de la poussière sur le sol qu’ils sont trop ivres pour balayer.

S’ils font attention à bien fermer les cages du bas, la porte qui mène au sous-sol est toujours ouverte. Je crois qu’ils ont perdu les clés. J’ai un double dans ma caisse. Je refuse de m’en servir. Je ne dois pas intervenir.

Au début, certains sortaient dans les bois pour se masturber, ou bien ils le faisaient dans la salle d’eau.

Et, puis, comme une évidence, j’ai ouvert la porte des sous-sols, alors ils se sont tournés vers les prisonnières. Elles ont résisté mais ils les ont vite désarmées. Je crois qu’elles ont eu peur de tirer. Jusqu’ici, les idiots avaient été la main maternelle, ils apportaient la nourriture. Quand ils ont fait monter les premières dans le hall, je pense qu’elles étaient trop curieuses, trop heureuses de cette libération pour vraiment y voir du mal.

Alors ils ont commencé à les emmener dans les bois, ils se cachaient dans les arbres.

Au bout de quelques jours, le temps s’est effondré et avec lui, les tabous. Ils ont emmené les femmes de moins en moins loin, en comprenant leur sort, plusieurs avaient réussi à s’échapper à coups de talon, de griffes ou de dents. Qu’ils avaient dû être drôles, mes idiots, seuls, le sexe dur, au milieu des bois, le visage le torse et les couilles en sang.

Alors ils avaient commencé à les amener seulement dans le hall, sur leurs matelas. Et puis comme elles couraient, comme elles se débattaient, ils les avaient attachées. Dans un débarras j’avais trouvé quelques vieilles chaînes rouillées… les femmes vivaient accrochées aux murs du hall, comme des moules sur un rocher.

Bien avant qu’ils ne deviennent dangereux, il y a deux semaines exactement, j’avais éloigné la fille de Juan de mes expériences Je l’avais emmené dans son ancienne chambre au village. Le vieux propriétaire de l’hôtel avait eu pitié de la fille. Il l’avait immédiatement relogée et m’avait promis qu’il passerait la voir tous les jours « pour être sûr que tout allait bien ».

J’avais un peu réduit les doses de morphine, mais je devais moi-même passer chaque soir pour lui administrer ses calmants. Embarquée à l’arrière d’une petite mobylette, elle s’était laissée porter jusqu’au village, comme le pauvre sac de chair qu’elle était alors. En retrouvant sa chambre elle avait ouvert ses yeux d’oiseau et s’était remise à hurler. Désespérant…

Les fleurs avaient fané, elles exhalaient une odeur étrangement fraîche, puissante et sexuelle. Bien que cette odeur ne convint absolument pas à mes objectifs thérapeutiques, je n’avais pas eu le temps de déblayer ce monde. Elle le ferait elle-même. Peut-être irait-elle trouver des fleurs fraîches. En réalité, je faisais le pari d’une guérison rapide et auto-stipulée. Le reste avait échoué. Aussi m’étais-je résolu à laisser l’instinct de survie faire de son mieux. En retrouvant ce monde qui avait été le sien, j’espérais que son cerveau se reconstruirait, qu’elle redeviendrait l’être qui avait habité cette chambre et cueilli ces fleurs.

Je l’allonge sur son lit et lui injecte une ampoule de morphine en lui parlant tendrement à l’oreille et en caressant ses cheveux. Elle me regarde droit dans les yeux, esquisse un sourire et s’endort en silence.

J’étais convaincu que son premier réveil dans son lit serait une thérapie de choc.

En rentrant à l’hôtel, je trouvai le hall dans l’état où je l’avais laissé, sans raison.

Les idiots se mélangeaient. Ils ne faisaient plus de différences entre eux. Ils ne s’appelaient plus par leur prénom, ils disaient simplement « Hé hombre ! Viens voir par ici ! ». Personne n’évoquait encore le passé, les campagnes, les gâteaux des mamans, les querelles de frangins. Ils parlaient plutôt des filles et faisaient des concours de celle qui avait la machine la plus mignonne. Tout les amusait sans retenue, les odeurs, les poils, les cris. Ils étaient redevenus des hommes au sens le moins civilisé du mot. Ils consommaient les femmes ensemble, partageaient tout.

C’était fascinant. Mon âme de psychiatre jubilait. Nous ne sommes pas de vieilles couturières maniaques, nous aimons ce qui s’effile, ce qui se détricote, ce qui ne tient plus, ce qui laisse passer la pluie, le décousu, l’incohérent – l’incompréhensiblement simple. Chaque fou est une petite revanche à la civilisation. C’est que lorsque le tissu s’effile, on peut enfin voir au travers la peau, voilà ce que mes spectres d’être étaient devenus : des blocs de peau, rugueux et gras.

Chacune de leur action leur était enlevée par le groupe, ils vivaient dans le paradoxe déculpabilisant de la volonté commune, dans l’ordre chaotique de la vraie liberté. Ils vivaient de cette seule réalité intangible, celle qui survit toujours à l’esprit : la chair. Dans leurs sexualités flasques, ils n’étaient pas immobiles ; ils tournaient, valsaient, dansaient en rond, à l’abri des regards du monde, cachés également d’autres yeux, plus intérieurs.

Les fous gardaient les lucides enchaînés et personne n’espionnait mon asile à l’envers.

 

 

******

il n’y a aucune échappatoire

c’est aussi simple que ça

bordel de merde je peux faire quoi ?! Tout ce que j’ai c’est une main qui me nourrit à heure fixe, un fou inaudible dans la cage d’en face et une fenêtre qui ne montre que des pieds

avec un morceau de charbon j’écris sur la porte parce qu’il n’y a qu’elle qui soit éclairée je n’écris rien, je compte les jours en traçant de petits traits

j’en ai compté vingt-deux mais j’en ai oublié parfois je dors si longtemps que je ne sais plus si la lumière sur la porte est orange de crépuscule ou bleue d’aube…

quelque chose éclate au loin… d’un coup la lumière bleue se met à vibrer et l’on entend des cris, des pieds qui tapent au-dessus de moi : la maison se met en branle – aucun doute sur les bruits : des roquettes !

Bientôt des tirs de mitrailleuse font vibrer les plâtres –

de la lucarne arrivent une centaine de cris de guerre :

l’attaque finale !

Ma seule chance !

L’attaque finale !

La PAC avait dû tenir dans la vallée et elle remontait vers les villages !

Le gouvernement gagnait !

Réfléchis Juan !

Réfléchis putain !

Ils vont venir te chercher, fais du bruit !

Rugit !

En espagnol ! En espagnol … ils vont t’entendre, quand le village sera pris, ils viendront te libérer ! En attendant, protège-toi des débris ! Accroupis-toi dans un coin, ne meurs pas enterré sous le plafond ! Protège ta tête avec tes bras ! Soledad, soledad comme une possibilité, enfin !

Ils s’engagent … ils sont sur l’unique rue du village ! Nous y avions marché, nous aussi ! Les maisons s’écroulent à nouveau ! Elles tombent encore !

La cave me protégera. Je vois par la lucarne les combats de pieds et les mayas qui s’effondrent dans la poussière et leurs yeux morts qui me fixent. Les grenades volent.

Dans la rue, un homme passe et quelque chose tombe dans la cave, à travers la lucarne.

Grenade ! Une putain de grenade ! Les salauds ! Vite, je l’attrape.

J’essaie de la relancer à travers le trou d’où elle a jailli – je n’ai que quelques secondes.

Mais je manque de force. Je me concentre, ma mort dans la main.

Respire.

Inspire.

Vise.

Alors je lance, le temps s’arrête …

la grenade ricoche à quelques centimètres de l’ouverture et retombe

comme un missile dans la cave

 

 

 

 

 

 

 

 

trop tard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

explosion

 

 

 

 

Juan-mort

 

 

 

 

hurlement

 

 

 

 

 

 

 

Puis plus rien. ​


 


 


 

Réveil.

Putain de merde.

Il ne s’est rien passé. Il n’y a plus de lumière sur la porte. Milieu de la nuit. Bruit de danses et musiques à l’étage.

Je suis toujours vivant et toujours enchaîné.

Soledad

……………………………………………………..


 

Moment 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les pluies diluvent ce soir. De vrais torrents, sur nos fenêtres. La tempête a envahi le hall. Le verre craque, les arbres sifflent furie – tout s’agite. L’orage rugit. Un orage tropical, bleu, vert, rouge. Chaque éclair illumine le hall de l’hôpital comme un flash d’appareil photographique. Flash. Hurlent – hurlent – idiots se mettent à hurler. Terrifiés de tonnerre mais également de ces psalmodies qui montent des entrailles et que la porte ouverte laisse parvenir jusqu’à nous. Les mayas invoquent quelque chose. Syllabes longues et graves qui s’alternent de mots plus stridents, criés avec un genre de brutalité magique. Elles chantent toutes ensemble. Leur rituel m’évoque encore une fois mes lectures sur le shamanisme mexicain. Les rituels circonstanciels répondent généralement à peu d’impératifs religieux différents : se protéger des déités de l’orage, s’attirer leurs faveurs voire les supplier de se taire. Les voix sont étranges... paniquer ? C’est le premier jour de la mousson… des pluies des chants … la saison s’annonce longue….

Les femmes enchaînées dans le hall psalmodient elles aussi, comme des gorgones, nues ou en haillons, leurs cheveux décoiffés en sorcières et noir comme des chevaux sauvages cachent leurs visages. Je crois bien que personne ne les touchera ce soir, mais la peur rend cruel. Nous avons fait de nos instincts de survie des hontes. Les sujets passeront la nuit sous leurs couvertures, comme les enfants et les premiers hommes dans leurs grottes. Mais je suis curieux de savoir s’ils se vengeraient demain matin, dans la lumière du jour, s’ils se vengeraient des créatures effrayantes qu’ils avaient tant possédées.

Après avoir exceptionnellement fermé la porte de la cave pour qu’ils passent une nuit convenable, je monte dans mon bureau et m’allonge dans mon lit. Rester éveillé… on ne sait jamais… au moins une oreille. Je veux être réactif si l’un d’entre eux s’excite trop, je veux prévenir à tout débordement qui compromettrait le bon déroulement de la suite.

Pour lutter contre le sommeil je me plonge dans les notes de Roy sur Juan. Je connais le contenu des feuillets par cœur, lus peut-être une centaine de fois. Ce ne sont pas des notes rigoureuses, ni des diagnostics de psychiatre. Ces lignes relèvent du journal intime, de la description médicale, de l’exégèse biblique, de la poésie, des axiomes stoïciens. Au fil de mes lectures, j’ai pris la mesure de la décrépitude de Roy. A croire qu’il n’avait plus été qu’un vieux fou obsédé par Dieu et le salut des autres.

Ennui…. J’attrape mon petit miroir de poche. Incroyable comme ma barbe et mes cheveux sont longs. Les deux se rejoindront bientôt au niveau de mon nombril. Je ne me raserai pas avant d’avoir retrouvé Juanito.

Allongé sous la lampe, je respire doucement et …

… des éclairs … des éclairs … le visage de Juan … la couleur d’un python … des éclairs … des hurlements … des éclairs … des hurlements de plus en plus proches…

Réveil en sursaut.

Nuit noire de …

combien de temps ? Yeux lourds…

Ce n’était pas un rêve… ni les hurlements – ni les éclairs.

Vacarmes dans le hall. J’enfile une chemise sans la boutonner, j’attrape mon revolver et je descends en courant.

Le spectacle est fascinant.

Quelque chose se tient dans le cadre de la grande porte ouverte. Un corps trempé de pluie qui hurle. Comme une mère rayonnante d’orage… ses cheveux font écho à ceux de ses sœurs enchaînées qui la regarde sans comprendre. Elle hurle aigu dans les borborygmes ambiants. Irréalité.

Les autres femmes se prosternent et redoublent d’incantations. Des voix profondes, inhumaines, divines. Le vent fait s’envoler les feuilles, les tissus, la pluie s’engouffre dans le hall – grand appel d’air du monde. En quelques instants nous sommes trempés. Il faut fermer la porte avant que la tornade ne décroche l’hôpital.

Les plus courageux des hommes s’approchent de la gargouille avec des couteaux. Les autres se sont enfuis dans les toilettes. L’un d’entre eux est roulé en boule sur le sol. Ne bouge pas. Ne bouge surtout pas Jamie. Fixe la gargouille et laisse aller le monde.

Le ventre de la créature est couvert de sang. Des traces de coups étranges zèbrent le ventre bombé.

Elle lève la tête, sous sa crinière ses yeux apparaissent et ils se plongent dans les miens…

Merde. Putain de merde. Mais putain de merde qu’est-ce qu’elle fout là ?

L’un des idiots sort de la cuisine avec un fusil de chasse et met la fille en joue.

« Arrête ! Arrête ! Fais pas ça bordel ! ». Il ne m’entend pas, totalement dépassé par la peur. Elle ne l’a pas vu, elle se griffe le ventre en gémissant et soutient mon regard.

L’idiot au fusil gueule de plus en plus fort, je me précipite sur lui, je fais glisser une balle dans le canon du pistolet, je vise et, à l’instant même où un éclair explose dans le ciel, je lui flingue la tempe. Le fusil tombe sur le carrelage, bruit froid de ferraille. Le monde s’arrête un instant, les prisonnières cessent leur chant, les spectres s’enfuient dans toutes les pièces… pleurs…

Sans un regard pour eux je me précipite sur la fille. Je l’enveloppe de ma chemise et la soulève dans mes bras. Tout se passe très vite. Sous la pression de mon corps, elle se brise comme du verre. Sommeil… évanouissement... Je la remonte dans mon bureau et l’allonge sur le lit de camp.

J’avais passé la nuit à son chevet, indifférent à l’orage, obsédé par elle. J’avais désinfecté ses blessures. Son ventre était crayonné de sang, on distinguait nettement des griffures et des plaies plus linéaires. Je n’y avais trouvé qu’une seule explication : elle avait cherché à planter un couteau dans son ventre, mais, les muscles profondément diminués par la morphine que je passais lui injecter tous les soirs, elle n’en avait pas eu la force. Elle n’avait su qu’entailler superficiellement la peau. Au matin, je haïssais cette fille de la pitié qu’elle m’inspirait – monstre incompréhensible. Les idiots s’étaient rapidement calmés, ils avaient un peu gueulé, un peu tapé sur les murs, puis s’étaient tus, pris par le sommeil. Je n’étais pas redescendu avant le matin.

Son arrivée au milieu de la nuit soulevait de nombreuses questions. Il y avait un quart d’heure de marche entre le village et l’hôpital, si l’on suivait le sentier boisé. Tous les soirs, je passais à Sayaxché lui injecter une ampoule et la nourrir : physiquement, elle était faible à mourir. Et puis la boue devait être un enfer par ce temps. Où avait-elle trouvé les forces ? Comment avait-elle pu traîner son corps de sa chambre fleurie à la porte de l’hôpital ? traverser la forêt, dans le noir, illuminée par quelques éclairs, le ventre en sang… Quelqu’un l’avait peut-être aidée ? Une troisième personne… Le vieux du village ? Mais alors pourquoi l’abandonner devant l’hôpital ? Non c’était impossible, la réalité s’imposait d’elle-même : elle était venue seule.

corps évanoui dans mon lit … rares sont les instincts de survie aussi puissants.

Cette petite créature frêle m’écrase, me réduit sous le poids de son courage dinosauresque.

Magnifique de volonté, de puissance.

Une fois nettoyé et désinfecté, son ventre ne montrait plus que des traces de griffures et d’autres plaies, effectivement linéaires, géométriquement découpées, mais hasardeuses, barbares. En la voyant se griffer elle-même, j’avais tout de suite supposé qu’elle avait retourné un couteau contre son propre corps, mais peut-être faisais-je fausse route ? Il aurait pu s’agir d’un assassinat, d’une agression, peut-être un idiot en vadrouille, un soldat déserteur arrivé par hasard dans l’hôtel … Non, ça ne collait pas. Qui aurait pu manquer son coup sur ce corps ? Une autre évidence : la fille avait cherché à mettre fin à ses jours. Elle avait tenté de planter une lame dans son ventre et n’en n’avait pas eu la force. Ça ne collait toujours pas … pourquoi ne pas simplement s’ouvrir les veines ? Où se laisser tomber de la fenêtre de sa chambre ? Elle était au troisième étage, elle n’aurait eu qu’à chevaucher la gravité… glisser… et elle serait partie avec l’orage. Ce n’était pas les manières de mourir qui manquaient.

J’avais déjà compris, mais je continuais à réfléchir.

Syndrome d’auto-mutilation symbolique : le patient n’envisageait plus son corps que comme le symbole de sa souffrance, de son trauma. Alors, dans sa quête de vie, il cherchait à se modifier. J’avais lu quelque chose à propos d’un cas similaire. Un jeune type abusé par son père qui guettait la moindre occasion de taillader sa chair. Il n’avait pas une seule fois songé au suicide, il voulait seulement éloigner la figure paternelle de son corps, l’effacer de sa vie. Il cherchait à faire s’écouler une moitié de son sang, le sang de son géniteur. Une émancipation de chair.

La fille avait compris quelque chose, et cette chose était dans son ventre.

Juan était dans son ventre, et elle avait voulu l’en extirper.

Avec ses propres mains.

 

******

ce soir

j’avais cru voir la fin, j’avais cru m’échapper, redevenir libre … et puis je me suis réveillé, comme on meurt …

ce soir il pleut à torrent

les moussons se déchaînent sur les montagnes mayas

toutes les cultures doivent iriser

alors la pluie glisse depuis la petite lucarne et elle me coule dans le dos

terreur de l’eau

l’eau qui s’endort sur la canopée des jungles et qui glisse qui dévale les vallées arboricoles et vous goutte sur la nuque froide et chaude à la fois

je suis assis dans la mer … un tapis d’eau au fond de la cave, peut-être cinq centimètres

quand la main sans visage apparaît par la chatière, je souris un instant – elle tend l’assiette en céramique que je lui ai rendue ce matin et puis moi je la regarde

la main n’est pas comme l’assiette, moins dure, moins ferme, moins délimitée dans l’espace

alors la main, sans réfléchir, je lui cherche sa chaleur, je la touche, son bracelet de grelots en bois s’agite, tinte, elle se retire précipitamment

au bout d’un instant, la main hésite et puis s’approche et me tend des couverts propres alors je la touche à nouveau

elle a peur, lâche les couverts qui tintent sur le sol et s’enfuit comme un animal dans son terrier

moi je garde sa chaleur dans mes doigts et je touche mon visage

alors je m’allonge dans la paille mouillée et j’essaie de ne penser qu’à Soledad

où est-elle ? Que fait-elle ? A-t-elle pu s’en sortir ? A-t-elle …

quelque chose éclate au loin… d’un coup la lumière bleue se met à vibrer et l’on entend des cris, des pieds qui tapent au-dessus de moi : la maison en branle – aucun doute sur les bruits : des roquettes !

Bientôt des tirs de mitrailleuse vont vibrer le plâtres –

de la lucarne arrivent une centaine de cris de guerre :

l’attaque finale !

Ma seule chance !

L’attaque finale !

La PAC avait dû tenir dans la vallée et elle remontait vers les villages !

Le gouvernement gagnait !

Réfléchis Juan !

Réfléchis putain !

Ils vont venir te chercher, fais du bruit !

Rugit !

En espagnol ! En espagnol … ils vont t’entendre, quand le village sera pris, ils viendront te libérer ! En attendant, protège-toi des débris ! Accroupit dans un coin, ne meurs pas enterré sous le plafond ! Protège ta tête avec tes bras ! Soledad, soledad comme une possibilité, enfin !

Ils s’engagent … ils sont sur l’unique rue du village ! Nous y avions marché, nous aussi ! Les maisons s’écroulent à nouveau ! Elles tombent encore !

La cave me protégera. Je vois par la lucarne les combats de pieds et les mayas qui s’effondrent dans la poussière et leurs yeux morts qui me fixent. Les grenades volent.

Dans la rue, un homme passe et quelque chose tombe dans la cave, à travers la lucarne, quelque chose de rond.

Pomme ! Une putain de…

une pomme

une pomme-grenade qui fragmente l’espace

la pomme explose

je me réveille trempé et maculé de paille

mes espoirs explosent

ruines


 

Moment 6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maintenant, elle dort dans ma chambre.

Elle ne bouge presque plus. Elle dort à longueur de journée.

Moi, je ne dors presque plus, je m’assois quelques heures de la nuit dans le vieux fauteuil en cuir de Roy, un cuir de la Havane. La pièce est strictement interdite aux idiots. Leur monde à eux, c’est le hall. La fille n’y descend jamais. Je ne veux pas qu’elle sorte, je ne veux pas qu’elle voit ce monde qu’ils se sont construit. Les prisonnières sont couvertes de bleus. Une épidémie de dysenterie sévit dans les cages, il y a de la merde partout, personne ne veut plus nettoyer.

Dans l’une de ses lettres, Roy m’avait écrit : « Tu sais, j’ai toujours vécu comme un adolescent, avec, vissée aux tripes, la certitude de ma fin. J’ai toujours accéléré, j’ai toujours voulu vivre vite, tout englober, tout lire, tout connaître, sans me préoccuper des détails, des flaques, des parasites. J’ai toujours eu peur de mourir trop tôt et puis j’ai vieilli et passé mes quarante ans j’ai commencé à avoir peur de mourir bientôt. »

Mes idiots n’en sont pas là, pas du tout.

J’ai augmenté les doses de Datura. Ils en prendront bientôt des quantités similaires à celle inoculée au régiment.

Moi-même, je me suis laissé tenter. Soledad est une énigme trop grande, je n’y comprends rien, je m’énerve. Des doses minimes. Mon cerveau remarche.

Les sujets sont de plus en plus excités, de moins en moins lucides. Ils ont cassé la radio, alors je leur ai amené un transistor que j’ai piqué à l’hôtel, en braquant un vieux placard. Musique. Toujours les mêmes morceaux. Des rythmes simples et des airs chantants.

Ils dansent.

Ils dansent mais c’est une fête de robots. Il n’y a pas de célébration, il n’y a que la finitude de la vie. Pourquoi s’accouplent-t-ils avec leurs prisonnières ? Notre amour de l’éphémère ne vient jamais que de notre peur de l’éternel, tout ce qui nous rappelle la mortalité implante en nous une volonté impérieuse, précipitée et maladroite de procréer. Deux rats que l’on mettrait dans une cage dont les parois se rapprocheraient lentement, incertains du jour et de l’heure où ils seraient finalement broyés, se précipiterait l’un sur l’autre et se mettraient à forniquer furieusement. La question est celle de leur quête. Cherchent-ils dans leurs sensualités à trouver un maximum de plaisir pour excuser leur mort ? Ou bien cherchent-ils à produire une descendance pour justifier leur disparition ?

Le sexe est l’une des plus grandes méprises de la psychiatrie, disait Roy.

Je ne vois pas le temps passer. Combien de mois maintenant ? Cinq ? Peut-être six ? J’aime observer mes chiens. Je passe de longues heures, debout, à l’extérieur de la prison, à regarder ma horde depuis la petite fenêtre de leur cellule.

Le Chaos n’a jamais été le contraire de l’Ordre. L’ordre appartient au chaos, l’ordre n’est rien d’autre qu’un mouvement.

Et il y en a du chaos, dans les yeux des chiens. Les chiens sont les serviteurs du chaos, les chiens aiment à danser. Leurs yeux sont fous, ils ne peuvent qu’errer sur les chairs et mordre sans semonce, sans alerte. Une douleur que l’on attend pas, une violence imprévisible, chaotique.

Alors nous ne les dressons pas, nos chiens, nous les affamons. Ils les nourrissent quand ils y pensent. Irrégulièrement donc, et seules les ténèbres et la peur les déterminent. C’est le diable qui les dressent. Ils sont toujours en éveil, ils ne connaissent pas le repos. Tout le jour, toute la nuit, ils arpentent leur cage, les mâchoires entrouvertes d’attendre et les muscles angoissés, ils bavent continuellement. Il y a quelque semaine, j’avais recueilli un autre chiot, un genre de doberman, mais les trois bergers allemands l’ont dévoré. Il était trop faible pour se défendre, les lois du chaos l’ont condamné à mort. Il ne savait pas danser.

Les trois survivants sont trop faibles pour se battre. Baisser sa garde pour attaquer l’autre est devenu trop dangereux. Tout dépend du troisième, s’il unit ses forces à l’attaque, le deuxième n’aura aucune chance et les attaquants festoieront. Mais il risque de s’en prendre au premier et alors celui qui attaque sera seul face aux deux autres. C’est un risque qu’il ne peut prendre. Aussi tous trois, à masse égale, à griffes égales, à forces égales, vivent dans l’équilibre du chaos.

L’autre occupation de mes journées, c’est la fille.

J’ai arrêté de lui donner de la morphine, mais son état n’a pas changé. C’est une loque. La grossesse lui pèse comme une enclume. Elle n’a pas eu d’autre crises d’auto-mutilation. Son visage est devenu boutonneux et ses cuisses engraissent considérablement. Les hormones la possèdent comme une poupée. Agitée, de chair, de sang, de semence, de graisses vitales, d’acides. Échouée dans mon lit, comme ces baleines desséchées sur les plages. Je la nourris bien. Mais elle ne s’anime que la nuit. Elle gémit, respire fort et hurle de temps en temps. J’ai abandonné tout espoir de la voir revivre. Le retour de Juan me paraît de moins en moins probable. Je n’ai aucune nouvelle du front. Roy ne m’a pas écrit, ils n’ont probablement plus de courriers là-bas, dans les montagnes.

Ce qu’il me reste de Juan, c’est cet enfant à naître. Le résidu de sa chair, le fruit de son existence. Juan était bien trop jeune pour être père, mais moi, je pourrais le remplacer. Cet enfant me connaîtrait comme son Dieu et je serais son guide. Je l’appellerais Juanito, ou peut-être Sergueï. Juan aurait adoré la blague.

Aujourd’hui ? Une autre journée. Je prends des notes, je nourris ma chrysalide de femme allongée, j’observe mes chiens, mes idiots. Je ne crains pas les contrôles, les militaires ne sont pas revenus, aucun organisme officiel n’a cherché à contacter l’hôpital-prison. Nous vivons coupés du monde. Les idiots partent en camion une fois par semaine dans les villages de l’Ouest, ils reviennent chargés d’assez de nourriture pour nourrir les prisonnières jusqu’à la semaine suivante. Je ne me préoccupe pas des sous-sols, c’est leur entière responsabilité, la manifestation la plus barbare de leur liberté.

La mousson a été difficile, beaucoup d’orages, des pluies abondantes, des rituels mayas. Le temps commence à se calmer. Les beaux jours reviennent. La forêt va sécher un peu.

La cour de la prison s’est mise à fleurir abondamment, j’ai cueilli des fleurs et je les ai données à la fille. Elle a paru réagir, elle s’est mise à les effeuiller lentement, une à une, le regard vide. Alors nous en avons fait un rituel, les soirs je lui en apporte une et elle commence son manège. Je fixe ses doigts et à chaque pétale arraché je psalmodie : « Dieu existe » puis au prochain pétale : « Dieu n’existe pas ». Dieu existe, Dieu n’existe pas, Dieu existe, Dieu n’existe pas, Dieu existe, Dieu n’existe pas.

Ce soir, l’espace d’un instant, je crois saisir un sourire sur son visage. Mais je suis fatigué, j’ai dû rêver.

J’ouvre la fenêtre. Je prends un verre de cet alcool que les idiots ont ramené. Une eau de vie translucide. Dans le flacon, j’ai glissé un petit serpent mort, comme font les anciens. Son parfum venimeux imprègne l’alcool. Immédiatement, son feu reptilien m’empale.

Est-ce qu’ils existent les dieux ? Par la fenêtre …

Je fixe le village en contrebas.

… trente-deux toits, mille sept-cent cinquante-quatre arbres, neuf rues, un soleil, dix-huit trottoirs.

L’humanité étalée sur la terre.

Une lampée d’alcool de serpent

J’avale un de mes cachets.

A quoi bon ?

Elle est derrière moi.

Elle gonfle, son ventre gonfle. Elle va crever comme un ballon.

Elle est morte. Je le sais. Et il lui reste tellement d’années à vivre. Quelque chose dans son regard … on dirait un ange cassé. Ça aurait fait rire Juanito, ça aussi.

Les montagnes à l’horizon et sous leur silhouette, ma tête penchée sur les cimes des arbres et puis les sommets guatémaltèques. Je les prends du bout des doigts.

Depuis qu’elle est là, depuis Soledad, j’ai perdu toute sensation des grandeurs. Ce n’est plus la montagne qui me semble gigantesque, c’est la fenêtre qui l’encadre. Le monde est une route droite, sans virage et qui s’étale comme une ligne sur la monotonie du relief. Si droite, cette route, que nos yeux n’enregistrent plus la perspective diagonale de l’horizon. Ils ne font plus de différence entre ce qui est proche et ce que mon corps ne peut atteindre. Et le reste de mes membres, pris ensemble dans l’illusion, se pensent assez vastes et assez océaneux pour embrasser des objets qui n’existent dans ma vie que par le truchement d’une perspective amputée ; des images, des ombres de réel gravées sur le toit d’un cube replié sur lui-même comme un taco, en plein dans mon visage.

Alors je tends le bras et tout au bout de mon bras, entre les phalanges de mon index et celles de mon annulaire, je saisis le sommet de la montagne. Les montagnes, ce n’est un secret pour personne, n’ont rien à voir avec les sursauts tectoniques de la planète, rien à voir avec la roche. Les montagnes ce sont les peaux mortes que des lézards gigantesques ont abandonnées derrière eux, après leur mue, il y a des millions d’années. En tout cas, c’est ce qu’elle croit, la fille, où bien ce qu’elle fait semblant de croire.

Je pince l’une des aiguilles de la montagne et tire doucement vers le haut, pour faire coulisser la peau sans la déchirer. Mais rien ne se produit. Quelque chose, une force physique, m’oppose une résistance.

Après plusieurs tentatives, fatigué et un peu déçu, je renonce à mon projet initial, allongé sur le lit. Une pichenette à l’arrière d’un paquet de cigarette neuf pour que l’un d’entre-elles jaillissent du tas. Pincée entre les lèvres, briquet, fumée.

Il est trop tôt pour dormir et il fait bien trop chaud. A la seule idée de m’allonger dans les draps, je transpire. Peu-importe, de toutes façons mes jambes flagellent, je dois dormir, ne serait-ce qu’une heure. Je rabats les rideaux et je réajuste la tringle, j’ouvre la fenêtre et je ferme les volets, mais il y a bien trop de lumière dans la pièce pour faire la sieste alors, juste avant de les fermer, je jette un peu d’eau par la fenêtre, pour éteindre le soleil.

Une lampée d’alcool de serpent.

 

*******

je refait le rêve

toutes les nuits depuis … des mois ?

il n’y a plus beaucoup de charbon, je ne compte plus les jours sur la porte

alors je refait le rêve

quand les lumières s’allongent et puis bleuissent et puis que la nuit arrive comme une ampoule qu’on casse

je refait le rêve

je est là mais je ne sait plus si c’est lui qui pense ou si c’est quelque chose qui n’est pas je

Juan observe je et il voit que je refait le rêve

parfois c’est une grenade qui roule par la lucarne et fait imploser la cage de je

parfois c’est une pomme-grenade, parfois c’est un œuf, parfois c’est une simple bille de bois, parfois c’est un coquillage, parfois c’est un galet poli comme on en trouve dans toutes les rivières, parfois c’est un crâne humain, parfois c’est une pomme d’amour, parfois c’est un noyau d’avocat, parfois c’est une pomme de pin, parfois c’est un testicule, parfois c’est un sein rond et découpé, parfois c’est une belle opale mordorée, parfois c’est un squelette d’oursin, parfois c’est une ampoule, parfois c’est un cœur battant d’animal.

je n’a pas de plan – il n’y aura pas d’évasion

je n’a pas d’autre plan que celui de toucher cette main

un jour lorsqu’elle apportait l’assiette je a touché cette main, comme une caresse, elle a miaulé, apeurée, elle s’est enfuit dans sa trappe

la fois suivante elle s’est arrêtée, curieuse de la caresse et elle s’est laissé faire

le surlendemain je a approché sa main de la trappe et la main hésitante a rendu la caresse sur la peau de sa main

depuis il n’y a rien d’autre que cette main dans la vie de je

tous les matins, tous les midis, tous les soirs, plus régulière que les étoiles dans les ciels de campagnes, plus douce que les étoiles dans les ciels des villes

cette main le touche, je colle son visage contre la trappe et elle caresse ses cheveux

un moment de plus en plus long, un toucher de plus en plus sûr, d’après les rides de la main et les couleurs noires de sable de son derme, je pense qu’il s’agit de la main d’une femme de cinquante ans… ça n’a pas d’importance

sa vie c’est cette main, sa vie tout entière c’est cette main, elle qui l’attrape comme un jouet et le remet sur pieds trois fois par jour

cette main, je l’a renommée Soledad

d’un côté il y a la main et de l’autre il y a les insectes

les insectes c’est un combat contre la décadence de la chair

je se bat contre les insectes

ils rampent partout et lentement comme la jungle se réveille et s’épanouit partout et chaque année verdit un peu plus le monde de ses végétures conquérantes

ils rampent partout partout partout partout je les chasse et incessamment, ils reviennent, ils sont un peu les minutes de la vie ils ne connaissent pas le repos

les ouvriers de la dégradation, les légions de Belzébuth comme on disait dans les campagnes où je est né

je n’a plus beaucoup de temps, et une main sans visage ne le sauvera pas


 

Moment 7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors, les soirs, quand la nuit s’allonge sur ce corps horizontal. Je m’approche d’elle. Sourire. Je soulève le drap qui recouvre son ventre-œuf et j’effleure sa peau du bout des doigts. Je descends la ligne de vie qui court de son nez à son nombril, sommet de son corps, passant entre ses seins. Puis je soulève sa chemise et j’explore les rondeurs de sa poitrine, gonflée déjà par la promesse du lait. Ses tétons sont durs et tendus vers le plafond, avec son nombril, ils forment une chaîne de montagne tricéphale qui s’élève de son corps. Les trois pics. Les trois cimes de la femme enceinte. Mon érection, puissante, vient compléter cette géographie sensuelle. Je ne pense qu’à ces tétons que Juan avait dû dévorer, lécher, parcourir des doigts, à ses hanches fermes qu’il avait dû empoigner. Je me souviens cette fois où nous avions fait l’amour ensemble à une autre fille.

Juan électrise cette fille, c’est son énergie qui tend les tissus de ce ventre, sa semence qui met ce corps en mouvement. Son sperme, sa germination sexuelle est devenue une énergie vitale, la tectonique qui a fait s’entrechoquer les plaques de ce corps et sous l’action de laquelle s’érigent ces montagnes, ce ventre, ces seins, toute cette chair en mutation biologique ; toute cette chair organisée dans un seul mouvement de croissance, tendue vers un seul but : la libération d’une vie nouvelle.

Alors je pose mes mains sur son corps et je la tourne sur le côté. J’observe sa colonne vertébrale que la grossesse cambre et, entre ses fesses, de plus en plus lourdes, je pose un index sur son coccyx et je fais rouler l’os sous mon doigt. Le coccyx, le bout de queue coupée, l’héritage animal qui pousse en ossement, c’est là que tout se joue. C’est dans ce prolongement vertébral qu’est tapie la face cachée de l’âme humaine et peut-être aussi tout ce qu’elle a de tribalement civilisé, l’âme. C’est un centre nerveux historique resté dans l’organisme, en prolongement de la colonne pour rappeler toujours aux hommes leurs ancêtres. L’endroit unique du corps où le cartilage mesure le diamètre de la sauvagerie. Le grand moteur biologique du mammifère humain, exactement comme le noyau de magma au cœur du monde est le grand moteur traumatique des bouleversements terrestres. Quand on se touche le sien avec le doigt, la perception globale de nos tissus et de nos muscles change. On se sent le cerveau qui descend, qui glisse le long de la colonne et migre au coccyx, comme le singe descend le tronc de l’arbre pour se redresser…

Par sa queue coupée, le subjectif, l’éclair de soi né dans le grand bouillon chaotique de la conscience, peut se refragmenter et rééclater vers plus de cohérence, de cohésion, d’harmonie, regarder au loin, et laisser, dans l’interstice nerveux entre l’œil et l’encéphale, s’assembler les pièces du grand puzzle du monde. Les prisonnières racontent que la terre qui nous porte en son sein, et l’air, et le ciel, toute la lave chaude du sol et froide des mers et chaque révolution de la lune ou du soleil, que tout est né du lourd soupir mourant d’un puma à l’agonie. Par un subterfuge chimique, le râle de l’animal s’est gazéifié et cette transsubstantiation païenne nous fait respirer du puma tous les jours.

Tous les jours, le fauve meurt un peu plus, et le monde avec lui, brûle un peu plus. Fer, feu sang, sang, poussière d’étoile, racines sans fond, craquement d’allumette divine, grand son de trompette végétale, prêt, feu, partez, du souffre partout, la bête infernale a sept têtes, elle s’extirpe de l’abîme, les anges ne peuvent la chasser, ses enfants sont des cavaliers indiens et leur grand hachoir d’apocalypse assèche les mers en morceaux et souffle un vent qui fait frémir des montagnes, vierges, pères, frères, tous les peuples paieront dans le sang le crime de s’être crus unique et au-dessus du règne, toutes les ethnies s’inclineront à contre-coeur et seront balayées, foudroyées, écrasées contre le jour et le contre-jour, vers le jugement dernier d’un satanique puma porteur de lumière qu’on libérera enfin. Et cette libération sera sa queue coupée.

Alors le coccyx s’allonge, pousse, la colonne vertébrale se met à serpenter et il devient la tête sifflante et venimeuse du serpent. Sept milliards de serpents se mordent la queue, s’empoisonnent eux-mêmes, et du cercle qui naît de leur tête-à-queue, le monde recommence.

Et ce monde meilleur, ce sera Juan. L’enfant-Juan.

Il n’aura pas de mère, puisqu’il n’y a déjà plus de femme. Il n’y a qu’une chrysalide muette, allongée dans sa chambre, qui transpire, dort et fixe le plafond en attendant de s’ouvrir en deux par le dessous, s’ouvrir dans la lumière sur un Juan-nouveau. Juan est un phœnix il renaîtra au travers de la chair. Il ne mourra jamais.

 

******

Je va mourir

je est abruti – je a mal à la tête – une douleur faible mais qui tourne en rond comme un poisson ou un rouage de montre et qui grince – cogne dans tous les coins de son cerveau bim bim bim – je a chaud – beaucoup trop chaud dans cette cave – chaud et je n’est plus que de la viande, de la merde – je n’a plus d’ongles – je se les est arrachés – il n’y a que la main de la gardienne que je touche tous les jours – qui a arraché ses ongles ? – où est le diable ? – feu – à chaque instant, je crois que ses organes vont tomber dans un grand plaf – je respire mal – ses narines sont brûlées – son œsophage transpire une cendre noire et racle – combien… de mois … sans voir … le soleil – la lueur perce par la lucarne –

combien de jours sans entendre le rythme des choses ?

combien de jours sans voir l’ombre de leurs images dans sa tête ?

combien de jours sans mots et sans langue ?

son propre nez … son propre front lui pèsent … comme les ancres d’un bateau – il ne peut s’empêcher de tomber vers l’avant … je étouffe – je étourde – je a voulu se tuer avec une pierre – elle ne coupait pas – je a voulu briser la pierre – je n’en a pas eu la force – aucune pierre ici ne coupe – il n’y a que les derniers petits morceaux de charbon et les lignes noires qu’ils laissent sur la peau –

je ne bouge plus ses membres – tout l’épuise

je a oublié la faim – je a désappris la soif – le monde lui manque- il n’y a plus de bruits, plus d’odeurs – il ne reste rien –

les murs – le sol – le plafond – sont en béton

il n’y a que la paille de sa couche qui lui effleure la peau

avec partout qui pullulent : les mouches – les puces – les moustiques – les populations aveugles de petits lézards blancs – monstres miniatures membrés des milliers de mains, d’ailes, d’yeux – à courir sur lui

les moustiques l’ont tellement piqué que son corps ne supporte plus leur venin – à chaque nouvelle piqûre sa peau suinte abondamment un liquide jaune odorant la mort et la chair de crabe décomposée – je est percé de boutons et de croûtes parce qu’il ne cesse de se gratter – c’est le seul geste qui l’attache à la vie – il n’y a plus beaucoup d’endroits où sa peau est intacte – comme lorsqu’il parcourait les forêts du Nicaragua avec lui, le blond – je n’est plus sûr que sa vie d’avant ait été réelle – un rêve ? –

ils mangent sa chair – je pleure à chaudes larmes – les insectes l’épuisent –

les puces ont dévoré son sexe – ses testicules – les puces sont les pires … insaisissables – je a gratté, je a tout ravalé … sang … poison… son sexe est mort

ce sont ses excréments qui attirent les mouches – je se pisse dessus – je se chie dessus – je ne bois presque pas alors ses urines sont noires et acides – un jour il a craqué, il a mangé sa merde – ça n’avait aucun goût –

parfois je parle – pour entendre sa voix – pour entendre qu’il vit encore – pour s’étendre dans l’espace sonore de la cage – mais ce n’est plus sa voix – des croassements rauques … des raclements monstrueux … aucun mot n’est audible … aucun son n’est humain .. rien ne pousse, rien n’évoque quoi que ce soit … je ne parle plus beaucoup …

je parle dans sa tête avec les puces – quelque part elles le comprennent, les puces – la puce est un animal très proche de l’ange ou de la fée – personne ne sait ce que signifie vraiment vivre parmi les puces – elle se glissent partout et se nourrissent des âmes – il n’y a qu’à prétendre qu’elles sont bien intentionnées, les puces – alors je a domestiqué leurs dards et ils sont devenus d’autres mains, douces et maternelles qui couraient sur ses jambes, dans son dos, dans sa nuque – tu es là maman ? – tu me manques – tu me touches… tu m’aides à dormir …

chaque seconde de sommeil est un combat : une petite gloire … le temps passe quand on dort.. il ne passe pas quand on vit – c’est aussi simple que ça …

je aurait voulu dormir à jamais, ne plus se réveiller, voir le visage de Soledad dans ses rêves et rêver ce qui reste de sa vie…

je a voulu se plonger dans ce sommeil en cognant son crâne contre les pierres mais — je n’a pas réussi … ses forces l’ont abandonné … je a seulement réussi à casser ses arcades sourcilières et son menton dont les vieilles plaies se sont rouvertes … le bruit de l’os qui craque est immonde et il attire encore plus de mouches – je frotte avec ses mains mais je ne fait qu’étaler le sang et il coule dans sa bouche – je se goutte et ………………….je abandonne –

je n’a plus d’espoir – ses enfants insectueux mangent leur père – allongé sur une cage froide – ainsi le temps s’écoule –

je n’a plus de bouche pour crier – alors je ne souffre pas – c’est aussi simple que ça

le midi et le soir, il y a cette main de femme qui nous touche – je et moi ne sommes plus qu’une seule personne sous ses doigts

elle nous ramène à la vie un instant, deux fois par jour alors je peux compter les jours – je suis libéré du sens de ma propre vie –

magma d’un jour : insectes – main – insectes – main – rêve d’une grenade qui ne me tue pas – insectes — une nuit et le magma réchauffe-

 

Moment 8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce matin, les idiots partent en camion. Ils sont bien silencieux. Nous avons dû enterrer une cinquantaine de prisonnières dans la forêt. L’odeur était devenue insupportable. Ça nous a pris presque une semaine. A la chaîne. Exterminées. J’ai brûlé tous les registres. Aucunes nouvelles du front. Personne ne sait où en est la guerre. Ils nous ont oubliés. Les chiens se promènent en liberté désormais. Ils se sont excités sur les cadavres. Ils en ont déterré plusieurs. Ça ne fait rien. Ils ont l’air dérangés, mes petits princes. Ces derniers mois, quatre des idiots ont disparu. Je ne m’en étais même pas rendu compte. Ils ont pris peur, sûrement.

Je monte avec ceux qui restent dans le camion. Nous traversons la forêt. Ils me déposent au village. Allongée dans le bureau, la fille est devenue énorme, elle va bientôt arriver à son terme. Je n’en peux plus. Je ne tiens plus en place. Je suis surexcité à l’idée de voir l’enfant-juan, de le toucher, de le prendre, de lui donner la vie. J’ai tout prévu, les bassines, les linges, je vais tenter une anesthésie légère du périnée, il ne faut surtout pas que ça dégénère. J’ai nettoyé l’infirmerie de fond en comble, tout est propre, désinfecté, son lit est prêt. Tout le reste n’a absolument aucune importance. Les chiens. Les mayas. La guerre. Je n’ai plus rien à foutre de rien. Une fois l’enfant-juan descendu sur terre, nous partirons ensemble. Je laisserai sa mère à mes chiens. Je ne sais pas où nous irons, peut-être au Nicaragua, peut-être en Amérique. Ils nous laisseront passer la frontière, j’ai toujours mon passeport américain.

Je descends dans le village. J’ai besoin de désinfectant et de cigarettes. Je vais piller les maisons pour chercher de la Javel. Le village est aussi vide qu’au début : rien n’a changé. Le goudron a pelé et il ne reste que quelques rues de sable qui serpentent entre les maisons. Je ne sais pas où est passé Enrique. Mort ? La mairie est vide, il n’y a plus d’État. La poste est vide, il n’y a plus de langage. La boucherie est vide, il n’y a plus de viande.

Il n’y a plus de justice, pourtant la prison fonctionne encore.

Passant devant l’Église, je décide d’en franchir les portes. Des hordes de bancs vides, la lumière du jour, quelques murs qui font semblant de tenir le coup : c’est une petite église de campagne. Sur l’autel, quelques fleurs qu”Enrique vient poser tous les jours – fanées – Enrique doit être mort – mais surtout, du lierre. Deux natures, celle que l’on coupe, celle qui s’installe. Et puis aussi, la statue du Christ déclouée qui pend de travers sur le mur du fond.

Dommage qu’il soit décloué, le Christ. Dommage que les anges n’aient plus leurs ailes et dommage aussi que les dieux soient enterrés sous les mers ou retirés en solitaires, tout au fond des jungles. Ils nous en ont laissé des poids, des crimes, des tabous et des passions à porter, à assumer, à justifier. Les dieux mayas étaient des animaux, les dieux égyptiens aussi, des reptiles, des insectes, du poil, du croc, des odeurs fortes, vraies, puissantes, des présences de musc et d’argile. Plus proches de nous, plus criminels, plus volontaires. Nous mangions ensemble autour du feu, la même chair, les mêmes combats, nous avions ensemble un amour puissant, possessif et exigeant des femmes, une haine commune pour nos pères et leurs couronnes, l’exil et la meute. Ces créatures, chimériques mais profondément réelles en nous, vivaient sur nos terres, faisaient grandir nos enfants et nous les ôtaient dans leurs folies, dans leurs logiques, dans leurs vengeances. Le monde reflétait nos cœurs comme les ruisseaux reflétaient nos visages. Il n’y avait pas de frontière ferme entre le visible et l’invisible.

Et puis ils avaient perdu leur emprise, leurs mains étaient devenues glissantes de sueur, ils avaient découvert cette seule émotion qu’ils ignoraient jusque-là : la peur. Les hommes-bêtes connurent la terreur quand arrivèrent les monothéismes. Les monothéismes étaient des tours magnifiques construites d’un diamant pur, d’un verre translucide. Leurs géométries hallucinées avaient dépassé les bêtes et avaient écrasé les hommes. Ils n’étaient pas violents, ils disloquaient les cœurs, ils désintégraient les consciences. Ce n’était pas Dieu, cette chose qui se reflétait dans les nuages, c’était un rêve, un songe de fatigue. Les hommes étaient fatigués de la terre, de la sueur, des idoles sinocéphales et de leurs guerres intestines, fatigués du non-sens et puis aussi de trébucher dans le noir, éculés jusque dans leurs sommeils, vieillis comme du cuir et déçus de ne pouvoir les bâtir eux-mêmes, ces tours translucides qui montaient au ciel sans trembler un instant.

Dommage, dommage que nous ne puissions plus aujourd’hui mettre nos paumes sur nos yeux et appuyer, fort, pour ne plus voir la petitesse de nos épaules. Dommage que la faute ne soit pas imprimée en nous dès la naissance, dommage qu’il faille les commettre pour vivre ces fautes, dommage qu’il soit impossible de nous confesser à des murs, à du bois, à des arbres morts. Dommage que tous nos cris soient des murmures dans l’univers et que personne ne puisse voir nos temples depuis la Lune. Personne n’aime respirer la poussière, personne n’aime le goût du fer, c’est épuisant le sable, la gorge sèche, les lèvres gercées. Quel poids il nous reste… la gravité ce n’est pas une histoire de planètes, c’est une histoire d’homme.

C’est cette gravité que l’on sent ici, dans cette église vide, c’est elle qui sature l’espace et abroge les espoirs. Pourtant tout n’est pas perdu, n’est-ce pas ? Dans l’ancienne chambre du curé, je trouve les placards pleins à craquer. Personne n’avait osé piller l’église. Je mets la main sur une bouteille de Javel et une cartouche de cigarettes.

Alors, le cerveau toujours haut-perché entre l’excitation et l’angoisse, je reprends le chemin de la prison. J’entends le bruit de la mer.

je rêve que je suis au bord de la mer.

Je la vois

je la sens je sens ses embruns

je suis rentré dans la chambre

je l’ai trouvée sur mon lit

et je l’ai emmenée à la mer

La mer ondule, grand muscle mou tabassé de soleil. Les embruns nous volent au visage. Nous avons fait l’amour, là, sur le sol du bureau, et ce bureau était une plage. Je fume une cigarette. Elle pleure un peu, mais elle ne fait pas de bruit, elle ressemble à un corps-tombeau empli seulement d’une âme fade et désailée qui se serait effondrée du ciel

Comme toujours, ses yeux mouillés fixent le sol. Elle a replié contre son gros ventre deux jambes trop fines, même si ses cuisses commencent à gonfler, marques rouges, cicatrices roses, des vergetures et des coups, brûlures de cigarettes, traces de fer. Ses épaules sont trop osseuses. Son ventre grossit à vue d’œil, on ne distinguera bientôt plus l’ombre noire et trop touffue de son petit sexe. En m’allongeant sur le dos, je croise mes avant-bras sous ma tête. Je vois bien, maintenant, ses fesses posées dans le sable, la raie est encore serrée, ferme, les petits grains de roche y rentrent à peine.

Ne t’en fais pas, tu es la mère, mais moi je serai toujours la plage où il viendra s’échouer, Juan.

Que vienne l’enfant.

Alors je la regarde dans les yeux et je lui dis : Tu sais, Juan ne reviendra jamais. Tu tournais autour de lui parce que tu étais la Lune et qu’il était la Terre mais c’est autour de moi qu’en fait tu t’agitais parce que c’est autour de moi qu’il orbitait parce que je suis le Soleil. Et la Lune tourne autour du Soleil, gamine Tu ne peux rien y faire. Il me l’a dit plusieurs fois : c’est moi le Soleil.

Il te reste un dernier sacrifice. Il te reste à payer pour tes pêchés. Tout s’achète, tout se vend. Tout est simple. Danse.

 

 

******

 

Paxál est un petit village de montagne dont tout le monde a oublié le nom. Ici, on dit « otoch » ce qui veut dire quelque chose comme « notre foyer de pierre ». Pourtant, presque tout y est construit en bois. Lorsqu’il montre son visage aux soleils du printemps et que ses enfants, les plus pauvres du pays, ont l’odeur de la paille, le petit hameau est un véritable havre de paix. Mais la guerre l’a frappé deux fois, avec la cruauté légère et le silence froid des amantes trahies. Les plus jeunes des fils et des filles de Paxál étaient descendus dans la vallée, ils étaient partis mener le combat de leur peuple. Rien qui vaille que l’on meure, rien qui soit vraiment nouveau sur cette Terre. Alors leurs ennemis les avaient frappés, parce qu’ils voulaient continuer d’être libres, eux-aussi.

A cette heure-ci, personne n’est encore rentré. La vallée pleure. Et dans les rues de Paxál on sent toujours cette odeur indicible de poudre et de lumière qui suit les bombardements. Il y a bientôt six mois que les hélicoptères avaient volé, mais tout n’avait pas été reconstruit. Même si les mayas remontaient victorieux de la vallée, de nombreuses maisons n’auraient plus d’habitants : on attendait pour reconstruire.

Qui avait gagné la guerre ?

L’une des maisons attire le regard. Son toit de bois est fraîchement reconstruit. Elle abrite une famille, la mère, la femme et les deux enfants d’un jeune soldat amateur. Elles attendent. Elles font le guet sur le trottoir et s’efforcent de continuer à entretenir les plantations. La vieille mère s’est mise à fumer la pipe, ça lui a pris comme ça, foutu pour foutu. Sur son trottoir, un vieux paysan déambule. C’est son beau-frère. Son chapeau sent encore le maïs et ses lèvres ont peur la nuit que son fils ne remonte jamais. Ils se regardent, ils se comprennent. Puissent les dieux décider et les hommes ne pas faiblir. Dans sa main droite il porte un long bâton et dans sa main gauche, un sac tissée d’une toile verte que quelques maigres épis peinent à remplir. Il le tend à la vieille qui le remercie d’un regard, empoigne le paquet et commence à le vider dans un panier. Le vieux s’éloigne et ses sandales claques sur la terre mouillée, la saison des pluies est bonne. Une fois le sac vidé, la vieille le jette négligemment devant sa maison. Plus précisément sur le trottoir, contre le mur extérieur.

Ce qu’elle ne remarque pas c’est que le sac atterrit à un endroit précis, exactement devant une petite lucarne creusée au niveau des pieds des passants, une ouverture minuscule qui sert à aérer les anciennes caves à charbon. Les caves sont bien en pierre, elles, et il n’y rentrera plus d’autre lumière que celle qui passera au travers de la toile verte du sac.

Et pour la bête qui y rampe, ce sac à la couleur du destin.

 

******

ça y est …

ça y est c’est la jungle …

tout est vert, vert foncé, les rayons de soleil passent difficilement au travers de la canopée.


 

Moment 9

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bientôt sept mois. L’hôpital est vide. Plus d’idiots. Plus de prisonnières. Ils sont partis maintenant. Jamie y a à peine prêté attention. Quelque chose de plus grand l’obsède… et puis, le destin de son empire n’était pas de durer. Il y a des choses que l’on construit en abîmes, des tours qui s’érigent à rebours. Il avait renfermé ses chiens dans leur cage. Les dernières prisonnières, il les avait libérées. Elles étaient parties dans la forêt. Sans comprendre. Essaim de femmes – elles avaient couru vers les montagnes. L’Histoire s’obstinait à regarder ailleurs …

Génèse – violence / violence – Génèse

Pourquoi les êtres persistent-ils à refuser ce genre particulier d’osmose qui naît de l’acceptation du chaos ? Il n’y a pas de mort, il n’y a qu’un retour au chaos primitif. Pas en tant que conscience incarnée, non, en tant que chair et aucune chair n’est spirituelle,

Il était seul désormais. Seul avec l’enfant-Juan à naître. L’attente qui crève enfin. Quand elle avait perdu les eaux, il avait installé la mère sur les tables du hall. Il lui avait attaché les jambes en l’air et avait glissé un coussin sous sa tête. L’heure approchait de vider l’œuf. Il s’était assuré qu’aucune contingence matérielle ne perturbe le cours des événements. Elle mettrait bas sur une table désinfectée. Il avait balayé le bois, enlevé les traces de cigarettes et les tâches de café. Il n’avait laissé que les armes : un revolver et un fusil. Le dernier rituel allait s’accomplir. Le monde était prêt. L’univers retenait son souffle.

Quand le travail avait commencé, il avait déjà enfilé la blouse de Roy, lavé ses mains. Il se pencha sur le corps. La masse musculaire de la fille l’inquiétait. Il doutait qu’elle fut assez forte pour mener l’enfant au monde, mais il ne reculerait devant rien. Il ouvrirait lui-même ce ventre s’il le fallait. La mère se cambra comme on déchire du papier, elle poussa le premier hurlement d’une longue soirée.

Le travail dura plus de six heures. Six heures d’hémorragies, de pleurs, de gémissements, de bassines d’eau tournées rouges et de rages. Comme la tête de l’enfant ne venait pas et que Jamie ne pouvait se résigner à ouvrir la mère trop vite, de peur que la mort ne prenne l’enfant, il décida d’accélérer le rituel monstrueux qu’il avait conçu. Fixant cette vulve dilatée qui soufflait fort et s’épuisait à délivrer son fardeau, il arma un revolver et enfonça le canon dans la mère. Il fouillait à l’aveugle, du bout d’un revolver, cherchant à ressentir ce qu’il croyait être le crâne de l’enfant. Quelle métempsychose il y aurait à faire mourir le nourrisson dans la matrice, dans le seul monde d’ordre que l’homme puisse jamais connaître. Voilà un enfant qui serait parfaitement heureux.

L’éternité de Juan.

Alors le crâne explosa.

 

Pas celui de l’enfant à naître, celui de Jamie, l’enfant devenu fou.

 

Quelque chose s’était enfin animé dans ce corps libéré, après neuf mois, que pourtant rien en trois ans n’avait su faire revivre.

violence d’une paire de silex dans la caverne du premier homme

elle ne chassa les ténèbres qu’un instant, un minuscule instant, mais cet éclair de temps, cet orage éphémère fût la première osmose de Soledad.

FUSIL – BOURREAU – TEMPE : rires

Le rire du bourreau ne cessa que quelques secondes après que son crâne fut transpercé

Alors, en larmes, elle continua à tirer.

Un gong vibre …. bruit de liens qu’on coupe

Elle se lève et comme les premières mères, elle porte son enfant au monde en bipède, cambrée sur ses pattes de derrière. Elle est parfaitement seule alors elle ne crie pas.

Une fois le cordon vital détaché, elle allonge son enfant dans un linge. La créature plonge son regard dans le sien. Il pose une question d’amour, une question qui n’attend aucune réponse.

Il ne pleure qu’à peine. Une seule chose lui suffit pour établir un monde, un premier pylône de réel : une chose dont il connait l’odeur – présence – lumière pâle. Cette chose est terriblement fière et belle et nue et elle se défait de sa peau d’animal traqué.

Comme un cerf qu’on dépèce

Elle se rhabille et titube vers le troisième homme de la salle : un cadavre écrâné et fumant et qui ricane de sa fumée. Elle le saisit par le col de la blouse et le traine au dehors. A sa grande surprise, il ne fait plus nuit.

Le matin se lève sur la terre. La mère vibre – apathique à peine –

 

**

L’enfant ne devait jamais savoir. Tirant toujours son fardeau, elle contourna l’hôpital par le flanc et arriva devant une lucarne, une ouverture rectangulaire dans le ciment. Elle rassembla ses forces. Elle souleva le corps sur ses épaules. Une fois que les pieds eurent atteint le rebord, elle n’eût plus qu’à tendre ses pauvre muscles /hisser/ et le cadavre glissa dans la chair ouverte du bâtiment. Le chaos trembla une dernière fois. La mère n’eut pas un seul frisson quand elle entendit les aboiements joyeux et anarchiques des enfers qui festoyaient, quelque part dans une cage, quelque part sur la Terre.

Elle ne dit rien, elle prit son enfant contre sa poitrine et elle marcha dans la forêt, les oiseaux la saluèrent comme une des leurs – Jour de fête – Quand elle arriva dans sa chambre, elle la trouva aussi nue qu’elle : le vent avait chassé ses fleurs mortes par la fenêtre. Soledad allongea son enfant sur son lit et s’en alla cueillir de nouvelles plantes. Elle se couronna de tulipes et fabriqua pour le nourrisson une couronne de violettes.

Il fallait être muet…

ne pouvoir que se taire et qu’hurler –

 

******

Paxál dort paisiblement. Le petit village s’est roulé en boule sur son coin de montagne et, ronronnant, il laisse le soleil caresser le bas de son dos. Inanimées, les petites rues regardent les gamins courir. La place du village a été entièrement nettoyée de ses cadavres il y a de cela des mois, mais on y voit encore quelques traces foncées d’un sang bientôt sec. Le relief est parti en frottant, mais il reste la teinte, le rouge, la marque. Les enfants ont cet avantage sur les adultes d’ignorer le poids du sang. Aussi courent-ils cette après-midi au milieu des ombres de la guerre sans en voir aucune.

Les fusils de bois sont braqués contre sa petite poitrine. Il se croit perdu et puis d’un coup une idée lui vient : il saisit le sable à pleine main et il projette un nuage de poussière qui le rend invisible. Invisible, il ne le reste qu’un instant mais cet instant lui suffit pour s’échapper. Il court et sa bouche imite le bruit des mitraillettes. Il bondit par-dessus une barricade et bouscule un âne, une vieille femme le gronde mais il s’en moque. Les autres enfants le poursuivent alors il se retourne et attrape sur le sol une pomme de pin. « Grenaaaaaaaaade ! » hurle-t-il, et les autres courent vers leurs couverts. Les pommes de pins volent dans tous les sens. L’enfant court le long des maisons. Alors qu’un de ses assaillants, un garçon plus âgé, le traque en riant, l’enfant trébuche, il s’affale sur un gros sac vert posé contre un mur. Il se relève péniblement et montre quelque chose à l’autre garçon. Derrière le sac, il y a un genre de trou dans la pierre, au niveau de leurs pieds. Alors ils se penchent et dans le trou ils remarquent quelque chose, ça à l’air … vivant … ça à l’air … agité … c’est allongé dans de la paille et des ténèbres… Le garçon plus âgé à trois ans et il connaît ce trou, c’est la cave à charbon de son père. Il emmène l’autre enfant jouer mais lui n’a plus envie. Il est curieux. Ce n’est pas du charbon qu’il y a dans la cave. Quand ils ont enlevé le sac, elle s’est illuminée d’un coup.

Il passe la porte laissée ouverte de la maison familiale. A sa gauche, dans la cuisine, sa mère et sa grand-mère épluchent des oignons. Il court dans leur bras et elles le serrent. Il sent contre son visage les mains qui l’ont mis au monde – douces. Sa mère lui tend ses jouets, de petits personnages de liège et de caoutchouc, taillés par son grand frère qu’il n’a plus vu depuis des mois. Elles ne font déjà plus attention à lui. Il sort de la cuisine et marche vers les escaliers qui descendent en bas. Dans sa tête, la maison est un territoire perpétuellement inexploré. Tout y redevient toujours neuf, sauvage et inconnu. Les mêmes couloirs, les mêmes meubles, les mêmes insectes … changent. Arrivé en bas il voit plusieurs portes, en fer, deux d’entre-elles sont équipées d’une petite chatière. Il se glisse dans l’une d’elles – même s’il peine à y faire passer ses épaules.

De l’autre côté, un rayon de lumière l’aveugle et une odeur immonde lui donne envie de fuir. Mais il est bien trop curieux pour faire marche arrière. Une fois passé dans la cave, il attrape ses jouets qu’il avait laissés de l’autre côté de la trappe et il se dirige vers l’odeur. Sous la paille, il y a un étrange animal, un genre de tas de pâte à sel rouge qui se gratte et se racle la gorge quand il respire. Sa tête est tournée vers les ténèbres et il semble à l’enfant que l’animal s’est tordu le cou. Alors il marche vers la bête et balbutie les quelques mots qu’il connaît, il ne parle pas encore, mais il a retenu quelques sons « Papa », « Maman » … Il sait déjà sourire, alors l’animal tourne son cou cassé vers lui et le regarde. Ses parents ne lui couperont les cheveux que lorsqu’il aura atteint l’âge de cinq ans, comme le veut la tradition maya. Ce n’est pas encore un homme, c’est une possibilité, la possibilité d’un homme. Il s’installe non loin du visage de la bête allongée et ne sachant comment entrer en contact il lui tend un petit personnage de caoutchouc. Péniblement, du bout des doigts, la bête le saisit. Elle ne comprend pas.

D’abord la jungle s’est éteinte, d’un coup, et la lumière s’est allumée. Et puis arrive cet enfant aux cheveux longs et noirs et au regard si clair. Il me souvenait quelque chose … quelque chose de son enfance à lui. C’est ça la mort ? Redevenir un enfant ? Redevenir une possibilité ? Lui n’est plus rien il n’est plus rien d’autre que ce jouet qu’il peine à redresser sur la paille, qui refuse de se tenir debout. Il regarde ce jouet si fort, qu’il se sent devenir caoutchouc. Le petit personnage s’étale parmi les puces. L’enfant rit.

Petit à petit, la bête joue. Et la bête redevient Juan, elle oublie la paille et cesse de se gratter.

Elle-Il se réapproprie son corps. Elle-Il reste allongé(e), mais elle-il n’a plus de doute sur sa vie. La jungle l’a enfin pardonné(e).

La jungle l’a enfin pardonné.

Il prend l’enfant dans ses bras et le serre. Cet enfant, il sera ma force. Aller, petit, retourne d’où tu viens…


 

Moment 10

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soledad est fatiguée des fleurs et elle est fatiguée des mots.

Les mots, c’est un peu le chaos des autres.

C’est dans la petite église du village qu’elle a trouvé refuge, entre les bancs, l’autel et les déjections des perroquets qui logent dans les combes. Ils font un bruit terrible ces oiseaux et pourtant elle se promet de les nourrir de temps à autre … quelques poignées de grain. Ils lui tiendront compagnie. Ils amuseront l’enfant. Elle n’a pas non plus recloué la petite figurine de Christ qui pend au mur. La vie est bien trop longue pour la vivre jusqu’au bout. Quel âge a-t-elle aujourd’hui Soledad ? Quel âge aurait eu sa sœur ? … Elle n’a jamais eu de sœur. Le chaos dépossède, il est totalitaire, c’est un sac en plastique invisible qui entrave la bouche, le nez et plus profondément les poumons. Le chaos ne dit jamais rien. Elle n’avait rien dit non plus.

Même les histoires … il n’y a pas d’histoire du chaos, il n’y a que des moments. Des petits bouts de temps découpés qui se suivent, se ressemblent et semblent mutuellement se dévorer.

 

Et ce moment-ci, c’est l’instant de l’enfance.

 

******

moi je garde sa chaleur dans mes doigts et je touche mon visage

alors je m’allonge dans la paille mouillée et j’essaie de ne penser qu’à Soledad

Où est-elle ? Que fait-elle ? A-t-elle pu s’en sortir ? A-t-elle …

quelque chose éclate au loin… d’un coup la lumière bleue se met à vibrer et l’on entend des cris, des pieds qui tapent au-dessus de moi : la maison se met en branle – aucun doute sur les bruits : des roquettes !

Bientôt des tirs de mitrailleuse vont vibrer le plâtres – de la lucarne arrivent une centaine de cris de guerre : l’attaque finale ! Ma seule chance ! L’attaque finale ! La PAC avait dû tenir dans la vallée et elle remontait vers les villages ! Le gouvernement gagnait !

Réfléchis Juan ! Réfléchis putain ! Ils vont venir te chercher, fais du bruit ! Rugit ! En espagnol, ils vont t’entendre, quand le village sera pris, ils viendront te libérer. En attendant, protège-toi des débris, accroupis dans un coin, ne meurs pas enterré sous le plafond, protège ta tête avec tes bras. Soledad, soledad comme une possibilité, enfin !

Alors je les entends s’engager sur cette rue unique où nous avions progressé, nous aussi. Et j’entends les maisons qui s’écroulent, de plus en plus près. La cave me protégera. Alors je vois par la lucarne les combats de pieds et les mayas qui s’effondrent dans la poussière et leurs yeux morts qui me fixe. Les grenades volent.

Alors un soldat de la PAC passe devant le vasistas et il y lance quelque chose, un petit objet rond

une pomme

une pomme-grenade qui fragmente l’espace

la pomme explose ….

Non, la pomme n’explose pas

ce n’est pas une pomme et ce n’est pas un rêve

la grenade pèse dans ma main et je la regarde

au risque d’imploser j’inspire fort et je lance les dés

du bout du bras, avec mes dernières forces je propulse la grenade par la lucarne et elle s’en va rouler sur la place centrale

l’explosion fait vibrer la cave mais le mur tient le choc

le gouvernement est en train de prendre le village

la bataille finale dans la vallée a dû durer des mois, mais ils ont gagné, sinon ils ne seraient pas ici

En quelques heures, le petit village tombe

Peu après, on enfonce la porte de ma prison et devant moi se dresse un petit officier de la PAC, la chemise tâchée de sang, une mauvaise grimace sur la figure

Je lui explique mon histoire et ils me libèrent

Au moment d’affronter l’escalier je trébuche et personne n’ose me rattraper, ils ne veulent pas me toucher, mon aspect doit être horrible, j’ai passé la première mort

juste avant de monter les marches je me souviens de l’idiot dans la cave d’en-face

j’explique aux soldats qu’il faut encore ouvrir une porte

mais il n’y a plus d’idiot dans la cave d’en-face

il n’y a qu’un corps

pendu au plafond avec une ceinture

partout des morceaux de charbon éclatés comme autant de petits organes en pleine nécrose

et des caractères noirs remplissent le sol, grands et petits, torturés ou de fine calligraphie, il a écrit partout sur le sol et sur les quatre murs, il a créé une nouvelle obscurité, un noir d’écrit …

il n’arrivait pas à atteindre le plafond, ses bras devaient être trop petits … alors, manquant de place, il avait écrit sur son corps, sur ses biceps amaigris, son cou, ses jambes, son dos …

Sur son ventre :

alors comme ça je m’en vais…

une lettre de suicide

elle n’est même pas signée

Ils m’ont sorti de mon trou. Le soleil m’a brûlé les yeux. Le gars en uniforme ont fait chanter leurs mitraillettes vers le ciel, mais ce n’était pas pour moi.

Sans attendre une seconde : j’ai couru, comme un fou. Je suis parti vers la jungle mais je n’ai pas vu le bout de la rue. Je me suis effondré dans le sable, mes jambes ne m’appartenaient pas encore et mes bras aussi étaient restés dans la geôle. Crac. Évanouissement cadavresque – énergie de l’amour – odeur de sable dans la bouche…

Je me suis réveillé une semaine plus tard – coma – quelque chose blanc – sept jours de durée et un péché de mort : je suis un lâche de corps.

Juan-avenir ?

Juan-debout.

Je me lève et j’embrasse la chambre avec une forme de recul et tout s’emmêle. Des infirmières laides et des officiers de l’armée encore plus laids. Autour de moi des lits et des rideaux de plastiques. Je connais cette porte, je connais ce bruit de brouillard qu’il y a dans les murs, je connais ces lits, ce fer, ce coton crasseux de draps.

Je me redresse d’un coup et je sens … front qui cogne contre le couvercle invisible de mon tombeau. Mort-vivant. Je suis nu, mes draps se dispersent sur le sol, les tuyaux dans mes bras s’arrachent et gouttent un peu de sang. Je me précipite sur une infirmière : Où est-ce … où est-ce qu’on est ? « Rallongez-vous soldat ».

Espèce de conne ! Tu ne comprends pas ? TU COMPRENDS PAS ?! Dis-moi où je suis !

Elle bégaie : « Prison militaire de Sayaxché, dans l’infirmerie, vous êtes ici pour malnutrition et de multiples infections et … »

Pas le temps d’écouter la suite, je les bouscule tous, mes bras me reviennent, mes jambes m’obéissent, je retrouve ma puissance – entre Soledad et moi … je ne laisserai que des ruines.

« Arrête-toi ducon ! ». Fragment… un officier, képi gris, uniforme kaki, épaulettes, il me braque de son revolver. Derrière lui deux infirmières terrorisées. Il me regarde des pieds à la tête et son visage se tord d’une grimace de dégoût. « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

« Laissez-moi partir, j’ai dit, je me suis battu pour la PAC, j’ai été fait prisonnier, je n’ai aucun papier militaire, je ne suis même pas guatémaltèque, je ne veux pas de soins, pas d’argent, pas de médaille, je veux juste foutre le camp ». L’officier hésite, il a l’air de réfléchir. « T’as assez de types à t’occuper capitaine, laisse-moi juste retrouver mon chemin ». Tout son corps a l’air las…

​« Aller, fous le camp d’ici, ne reviens pas… qui que tu sois … ».

Je suis retourné à mon lit, j’ai enfilé un pantalon, une chemise, un genre de foulard vert de soldat. Quand je suis arrivé dans le hall, rien n’avait changé. J’y ai retrouvé les tables, les lampes et les odeurs de café froid que je connaissais. Il y avait juste plus de monde. Je me suis précipité vers la porte en fer du fond et j’ai failli trébucher dans l’escalier. J’ai retrouvé les cadavres de papillons sur les marches. Ils n’avaient pas bougé.

 

Mais quelque chose est différent, quelque chose qui n’a rien à voir avec les papillons. Le silence. Pas un bruit dans les cages, envolés les grattements des ongles sur les murs, les gémissements incantatoires et les bruits de la sauvagerie immobile du monde. Tout était plat, silencieux et figé comme après une tempête de neige.

 

Je fouille toutes les cages : trois cadavres de chiens, un squelette d’homme et aucune trace de mon amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 – Chaosmose

 

 

 

 

 

Vraiment il est comme ça le chaos, c’est un caprice, un gosse gâté qui tourne et tourne et tourne et se retourne et fait à peine du bruit. Il claque des doigts badaboum. Il a son ordre à lui, sa manière de manier la chair et puis aussi son sens étrange du bonheur. Il n’y a rien d’autre à faire que d’accepter que le jeu il n’ait pas de règles et puis que le ciel soit vide et que les choses brillent à cause du chaos et meurent toutes ordonnées.

Quand je suis rentré j’étais seul

Enrique ? Même le vieux… parti

la prison vide

une table couverte de sang

dans le hall : un mot manuscrit

JE SUIS PARTIE AVEC TON FILS

TU ES UN MONSTRE

tout ça faisait des bulles dans la terre et aussi dans mon ventre et puis toutes les écailles des poissons du ciel-pleurs

partout j’ai tout soulevé tout retourné

des bus des bateaux des heures à marcher dans les forêts

partout le Guatemala se remettait et construisait sur la défaite maya

 

mais moi je construisais des gouffres comme avant gouffres qui avaient mangé Soledad et Jamie

Nicaragua Honduras Costa-Rica Guatemala tous les fleuves tous les temples toutes les villes et puis ces supermarchés et ces télés avec leurs couleurs et leurs visages de costards et puis les jeunes sans armes et sans bravoure et sans socialisme dans leurs écouteurs et dans leurs rues et dans mon petit hôtel à Matagalpa

j’y suis retourné à Matagalpa, miroir salle de bains vieille chemise Je ne suis toujours pas très beau

maintenant mes cheveux sont tellement blancs mon enfant devait être comme ces jeunes en survêtement peut-être même que je l’avais croisé un jour il aurait eu mon visage et celui de Sol j’aurais voulu l’appeler Jamie je sais pas comment Sol l’a appelé, peut-être Itzel sûrement pas Juanito

alors ma barbe et mes cheveux sont blancs je tousse du sang à cause des cigarettes

alors je suis parti dans la jungle autour de Matagalpa

alors j’ai marché lentement

alors j’ai retrouvé une clairière et les feuilles de palmes étaient plus jeunes de quarante ans et elles n’avaient plus de trous pour voir les yeux à travers il n’y avait plus de tentes plus de cages en bambous

alors je suis allé dans la rivière

j’ai pris des branches avec des feuilles et j’ai frotté mon corps pour laver le chaos

laver le chaos

est-ce qu’il fallait vraiment toujours suivre les dégrissions et les coulées d’esprit ? est-ce que ça réduit le chaos les pensées château fort ? retour à l’eau

 

 

 

 

 

 

 

 

les feuilles ont commencé à tomber dans l’eau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

alors j’ai continué à laver le chaos et l’eau rougissait