amiante

Le rouage est gras.

Je répète.

Le rouage est gras.

Les doigts s’en détacheraient tout poisseux.

La mécanique – fonctionnelle.

 

On entrevoit toujours la possibilité du meurtre.

 

 

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Quelque part. Une pièce mal éclairée.

Néon pauvre.

Strict enfermement dans la capsule.

 

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Le crépitement de la viande. On regarde sans cesse l’empilement des steaks tombés des ronds de plastiques. Quand le cercle d’œuf chimique pisse une liqueur violette sur sa grille, il faut le jeter. Ré-effectuer l’opération.

 

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Croute épaisse sur les doigts. Pigment.

Feux des projecteurs.

Musique électronique.

Tambour entêtant – quelque chose d’en-deçà l’humain.

 

 

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Les vieux et le métal de leurs roues crissent le sol fraichement récuré. Quand ils bavent, on les essuie. On récure l’intérieur de leur joue mouillé par la sauce des hamburgers. Des fois l’os de leur mâchoire déboite et il faut le remettre.

 

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En face mille visages. Plutôt trente.

Ridés ou jeunes, mais valides. Aptes à marcher.

Peuple de lunettes minimalistes et de chemisiers excentriques.

Leurs regards toujours sceptiques. Leurs yeux sans expression.

Leurs cils faux ou d’origine mais mous.

Quand les lumières se rallument, ils ne disent jamais rien. Ils boivent.

 

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Toute la beauté du monde capitonnée dans un espace sans oxygène. Il faut faire le pliage des boites en carton.

On n’entend pas le gros cri d’hécatombe des volailles en nuggets ou alors comme un écho lointain et remixé. Les haut-parleurs diffusent en permanence la radio. Ça lisse le travail.

 

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On ne sait plus pourquoi on fait ça. Performer.

 

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Bientôt quatre ans qu’on travaille ici. Fast Food.

On compte payer ses études en grillant des hamburgers.

On abandonne ses études. On continue à griller des hamburgers.

 

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On fait ça pour ne plus jamais griller des hamburgers.

 

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Les journées sont longues comme une viande passée au rouleau – caoutchouteuses – toutes séquencées sur le même schéma lent.

Comment peut-on gober autant de gras dès le matin ?

En cuisine, tous les jours, il visualise leurs bouches et leurs dents et leurs gencives – il imagine ce qu’ils ressentent, les clients, quand leurs molaires dérapent sur ces petites cellules de gras insécables et glauques qui trainent dans les mauvais steaks. Nausée.

Odeurs du grill et l’huile rance.

 

Tu dors ce matin ? Faut dormir la nuit hein ? Regarde, t’as six commandes de retard. T’es pas assez rapide.

 

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Secouement trachéal irrépressible.

Poésie possible et expérimentale : mieux à déglutir.

Applaudissements.

 

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Le manager est un esclave à gallons.

Rentré à l’embauche – temps partiel comme lui.

Puis avec les années de friture il a gradé.

On le poussait dans le dos – à son tour de pousser.

Vendetta dans les yeux. Rires.

« Tu dors ce matin ? »

Il se crispe (les responsabilités) grince et se détend : oscillogramme.

 

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« L’autorité est une fiction qu’on raconte aux pauvres »

Bravo ! Bravo !

Les riches applaudissent.

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« Pas assez rapide » – c’est ce qu’on lui dit toujours.

C’est presque son nom. On l’appelle à l’autre bout du restaurant.

« Salut pas assez rapide, comment tu vas ? »

Deux ans qu’il n’est pas assez rapide. Personne ne l’a viré.

Il a trouvé son rythme.

Après quatre heures de shift aux cuisines il prend les caisses.

Il doit bien se laver les mains – cacher aux clients la bouillie de nerfs qui tâche son tablier.

Et les parois de leurs estomacs. Echanger aussi le polo qui sent l’huile contre celui qui sent le renfermé.

Ici on ne rigole pas avec les mesures d’hygiène. En début de journée. Après on rigole bien.

La queue défile au comptoir et la suite d’interaction humaine programmées déroule sa marche inéluctable. Salutations. Commande. Boutons numériques qui enclenchent le petit chemin digital au bout duquel le steak se décalottera de son rond de plastique, partira au grill où au tiroir si la grosse dame en face change d’avis.

 

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Claquement du gras sur le gras. Quand ils applaudissent.

Lourd vacarme paume à paume.

Mais rien qui crève vraiment la croûte du silence.

Ou décolle des gros murs métaphysiques les papiers peintes.

Quarante, peut-être cinquante spectateurs.

Et lui couvert de plomb.

De peinture à l’amiante.

Et eux dans leurs peaux et leurs matières flasques.

Ou dures. Ou blanches. Ou noires.

« Matière Noire ».

C’est comme ça qu’il l’a appelé, sa performance.

Rien à voir avec le public.

La matière noire c’est l’invisible. Particule granuleuse.

Quelque chose qui structure nos galaxies, la gravité.

Tout ce qui fait que le monde a l’estomac accroché.

Pas d’arbres ni d’immeubles qui s’envolent tout à coup.

Sans matière noire, les galaxies dériveraient au hasard dans les étoiles en fusion.

Tout exploserait.

« Le grand mystère de l’univers » d’après les documentaires Arte.

 

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Le grand mystère de l’univers c’est qu’aucun n’employé n’ait jamais giflé de client.

Que tout le haras d’humain continue chaque jour à manger les milliers de hamburgers qu’on grille.

Et que tout tourne.

Ce matin comme les autres, après les caisses, il passe au lobby : ça veut dire nettoyer sous les tables et les chiottes aussi.

 

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« Nous sommes seuls.

Nous sommes fondamentalement et irrémédiablement seuls.

Tous les adverbes fonctionnent.

…désespérément… évidemment…

…terriblement… …joyeusement…

…sciemment… …fraichement…

…mollement… …crument…

…vraiment… …chaudement…

…puissamment… …horriblement…

…foutrement…

…seuls. »

Applaudissements.

Comme chaque soir, personne ne rit.

Il pensait que ça serait drôle.

 

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Passer le balai dans un fast-food c’est un bon reportage de la modernité.

A part les vieux qui crissent et leurs mâchoires à raccrocher, il y a les riches.

Ceux qui font semblant parce qu’ils travaillent dans des bureaux.

Ils mangent vite – salement.

Le couple jeune – encore assez traditionnel pour être jaloux mais qui rompt.

Ils n’ont pas supporté que le sexe soit désinvolte. Si peu de choses.

La bande de collégien.nes peinte et percée qui ressemble chaque année un peu plus aux aristocrates décadents des sciences-fictions rétrofuturistes mais qui a le mérite au moins de porter en germe la révolution générale de la moralité.

Les familles exsangues avec leurs mères aux yeux d’un autre âge et qui pigent rien.

Les gauchistes qui bectent quand même le grand Capital : les McGuevara.

Tout ça sous une couche de salade et de bave : comme un élevage d’escargots.

Qu’est-ce qui fait qu’ils sont si sages ?

Pourquoi entrevoir si peu la possibilité du meurtre ?

 

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Entre deux vers criés, il frotte un scalpel sur une vitre.

Frissons.

Il a rencontré une performeuse, un jour, qui mangeait des ampoules.

Une fakir : elle qui lui a donné l’idée.

 

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Plus on travaille plus on maigrit.

Bientôt atteindre un poids nul.

De quoi devenir un oiseau.

Quand l’humanité s’installera sur la Lune.

 

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« Même quand nous aimons – c’est pour essayer de ne pas être seul.

Être aimé c’est ne plus se sentir seul. »

Il murmure ce dernier vers.

Crissement du métal sur le verre.

 

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Fin de shift – retour aux cuisines.

Le crépitement de la viande. On regarde sans cesse l’empilement des steaks tombés des ronds de plastiques. Quand le cercle d’œuf chimique pisse une liqueur violette sur sa grille, il faut le jeter. Ré-effectuer l’opération.

pas assez rapide  – c’est le rush de midi.

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Après la scène du scalpel il se colle deux tranches de fromage à cheeseburger sur les yeux.

Et il hurle sur le public.

Personne ne rit jamais.

C’est bizarre.

Ils boivent leurs bières.

Attentifs.

 

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Fin de shift – retour au lobby.

Toujours étrange de se tenir dans la salle en uniforme.

Polo et froc : pourtant la foule a enfilé sa personnalité normale.

Le logo sur la casquette accroche à l’endroit.

C’est comme marcher dans une forêt et savoir que pour les oiseaux qui l’habitent, on est de passage.

Les clients sont de passage, dans un espace qui le possède.

Il fait partie de leur expérience fast-food parce qu’il lave le sol ou grille leurs steaks.

Peut-être que s’il s’enfonçait le doigt dans l’œil jusqu’au nerf, ils trouveraient ça normal.

Ils ne savent pas ce qui est normal – ce n’est pas leur espace.

S’ils s’enfonçaient le doigt dans l’œil, eux, il faudrait appeler une ambulance.

 

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Alors le clignotement des néons devient insoutenable.

Le volume des beats augmente encore.

Il cambre son corps recouvert de peinture à l’amiante noire.

Ouvre grand ses yeux-fromages.

Il coince son sexe entre deux buns de pain au sésame.

Rondelle de tomate.

Marche en canard. Récite ses vers. Encore.

Personne ne rit jamais.

C’est bizarre.

Comme clown, il ne vaut rien.

Pas sa faute : avec l’art contemporain – rien n’est drôle.

Ils boivent leurs bières.

Attentifs.

 

 

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Milieu du shift – toujours au lobby.

Salade. Bave. Escargots.

« Excusez-moi, vous travaillez ici ?

  • Non je porte cette casquette par dandysme.
  • Dites à vos collègues de la cuisine qu’ils se sont trompés de jouet ! »

Elle n’a pas ri à sa blague. Quatre gamins braillent autour d’elle.

Comme clown, il ne vaut pas grand-chose.

Pas sa faute : en famille – rien n’est drôle.

Quarante ans peut-être. Pantalon de grossesse – veste de jogging.

Deux garçons et une fille sur la banquette.

Une fille, plus petite, encore en couches, enfoncée dans une chaise haute pour enfant.

Les quatre hurlent. L’un des garçons prend une gifle.

Cernes de dépit quand elle lui intime de se taire.

Il continue.

La sauce des burgers dégouline sur les cahiers d’école.

Elle essaie de les ranger – ça coûte cher.

Pendant qu’elle défroisse les pages, un enfant lui jette un nugget à la figure.

Rires.

Elle crie encore. On regarde la scène.

En douce, on filme.

Elle va finir sur Youtube.

 

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Les critiques se sont tous trompés sur sa performance.

La « Matière Noire » ce n’est pas la peinture dont il se recouvre.

C’est l’amiante qu’il y a dans la peinture.

Et le plomb.

Il l’importe exprès d’Europe de l’Est.

On en vend plus ici.

 

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Dans sa chaise haute, la gamine hurle.

Elle ne sait pas quoi faire.

Il est debout à côté.

« Qu’est-ce que vous regardez putain ?! »

Malaise social.

On détourne les yeux.

On cache les smartphones.

« Tais-toi ! »

L’autre môme regarde son frère.

Sourire complice.

Ils trempent leurs doigts dans la sauce.

Bataille.

La gamine geint encore.

La mère hurle aussi.

 

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Les néons sont bientôt au maximum.

Une dernière phrase à hurler.

Dans la capsule un bordel de vitre, scalpel, fromage, pots de peinture.

La fin approche.

Le public est suspendu.

Les mêmes jeunes enthousiastes, les mêmes vieux endormis.

Tout son corps bientôt noir.

Sauf la paume de sa main gauche.

Chair fondue.

Il l’ouvre et la montre au public.

Mer noire – îlot rose et brûlé.

 

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Le deuxième môme tartine le cahier de sa sœur.

Pour la faire pleurer.

« Bordel donne-moi ça ! »

Encombrée dans les cartables et les boîtes en carton – elle est trop lourde.

Le malaise est dissipé – on filme encore. On rit.

Sa jambe maladroite glisse sur une feuille de salade.

Le sol du lobby n’est pas bien récuré.

Il se tient debout.

Elle essaie d’atteindre le cahier de l’autre côté de la table.

Empêtrée elle s’étale sur la banquette.

Ridicule.

Son genou heurte un des pieds de la chaise haute.

Mauvais appui – le siège se renverse.

Une main dans la sauce elle ne voit pas l’enfant qui bascule.

Le petit crâne heurte le carrelage avec un bruit sec.

Le silence suit la stupeur.

Elle va vraiment finir sur Youtube.

 

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Le public sait qu’il y a de l’amiante dans la peinture.

Et du plomb.

Ils le regardent résister.

Vibrer contre la matière noire.

La possibilité que tout tienne assemblé.

La gangue de silence et d’acceptation.

La cellophane qui emballe les esprits.

Le réseau complexe des points de tension et de chute.

Les phrases et les gestes et les structures suspendues dans l’air.

 

 

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Fin de shift.

Retour aux cuisines.

Encore une heure et il rentre chez lui.

Le crépitement de la viande. On regarde sans cesse l’empilement des steaks tombés des ronds de plastiques. Quand le cercle d’œuf chimique pisse une liqueur violette sur sa grille, il faut le jeter. Ré-effectuer l’opération.

pas assez rapide  – c’est bientôt le rush du soir.

 

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L’intoxication au plomb : ils l’ont appelé « saturnisme ».

 

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Elles sont annulées, les trois commandes que tu viens d’envoyer !

Concentre-toi bordel !

 

Les ambulanciers étaient repartis il y a deux heures.

On a nettoyé le sol et reprit le travail.

Il sort du rond de plastique un steak.

Et, sans savoir pourquoi, plaque violemment sa main gauche sur le grill.

Ecoute le crépitement de sa viande.

 

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C’est pour ça qu’il performe.

Pour ne pas oublier.

Et tant pis pour les vieux qui dorment dans la salle.

Mieux vaut sans doute la camisole de l’amiante.

Que travailler encore dans un fast-food.

Quitte à choper le saturnisme.

Je répète.

Quitte à choper le saturnisme.