allégorie de la caverne

 

000 L’humanité désespère. 00

00 Dix ans déjà que les gouvernements du G20 ont sonné l’alarme. 0 Tous les regards sont tournés vers Moscou qui annonce ce 6 septembre 2050 le lancement officiel du forage SG21 0 les scientifiques et les industriels russes certifient que leurs satellites ont identifié de nouvelles nappes pétrolifères aux confins du Kamtchatka 0

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0 Deux ans plus tard 0 Vladimir Oullianov 0 responsable du projet 0 regarde Mama 0 la plus grosse foreuse jamais construite par l’homme 0 continuer son ouvrage de destruction 00 Soudain 0 l’énorme tête de vrille se met à onduler 00 Quelque chose semble altérer la solidité du métal 00 L’alarme de sécurité retentit 00 Oullianov est inquiet 0 ça ne ressemble pas à une surchauffe 00

Quelques minutes plus tard 0 toute l’équipe fixe Mama avec un regard consterné = en plusieurs endroits du chrome 0 d’étranges appendices ont poussé 0 Oullianov et son équipe étouffent un cri d’horreur en apercevant un bras humain 0 amorphe 0 jaillissant de l’alliage déformé 000

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/// Tout qui bouge et qui rougeoie/migraine. Creux des murs tout rouillés : même le moelleux du lit rien qu’une moelle épaisse et putrescente. Tension artificielle du néon : 45%/l’équivalent du matin. Ce fou gros goret d’écran cathodique par-dessus mon lit fait déjà luire ses merdes de plages. Jambes écartelées par la nuit et les… Dur de marcher. Boitage un peu veule jusqu’au réfectoire. Rangées de portes et de chambres. Penchée roseau sur un lit une boniche récure vigoureusement le métal/javel de synthèse/corps d’acier et de velours et plaie béante en jarretelles dans les froufrous des couettes//

/vomir/vomir/vomir/vomir/vomir/distillation chimique de puanteur propre/vomir/vomir/ tous les trois pas : un écran cathodique et des couleurs vides.

La toute entière journée décollée comme du papier peint/PAR le réfectoire : quelques filles/PAR le machouillage de viande synthétique/PAR la gueule sale de Démo qui vient nous inspecter les chairs avec ses doigts/ %%DIO ! DIO ! BORDEL DE MERDE !%% / moi c’est Dio évidemment / %%T’AS CONSOMME DIX FOIS TROP AVANT-HIER !%%//C’est qu’j’ai avec Ward passé toute la nuit ; m’fallait ça v’comprenez ?// %% OK, C’EST UN VIEUX DÉGEULASSE MAIS PAS D’EXCUSE % TU FERMES LES YEUX % TU PENSES AU JOUR DE TON APPEL%% // petit rire fouine/ pute de mère sup’/%%T’AS GAGNÉ LE DROIT D’ALLER RACHETER TES DOSES%% //sur mes fonds propres ?// %%SUR TES FONDS PROPRES%% // C’EST INJUSTE !// %%ARRÊTE D’EN BOUFFER AUTANT%% // … sale vieille chienne de pute indigne / ok la pute c’est moi mais l’indignité elle l’a toute pour elle //

Voilà qu’elle est barrée dans la cuisine. Enroulé comme un gros nid de câbles/ça existe les oiseaux synthétiques ?/le réfectoire est tout électrique mais décadent c’est qu’il faut faire grésiller les cathodiques pour avoir dans les yeux leurs plages/sèches/rêves/ ils sont tout beaux sur leurs écrans : les Appelés, les tirés-du-trou-puant/trou qu’on habite et où on nous baise la peau du cou/leur peau brille à eux, viande synthé haut-de-gamme/top-rayon/j’regarde mon poignet et mon bout de peau artificielle immonde, grisaillon et qui tient à peine sur la plaie. //^^tu peux l’entretenir au café si tu veux^^//quoi ? t’es qui ? ta gueule ?/ c’est quoi cette chose petite qui me parle ?// ^^regarde^^ // sa main toute blanche me masse le bout synthé avec la brune toute poudre et vrai qu’ça pénètre et vrai qu’ça rend tout de suite plus ferme/ou c’est qu’du placebo/ ^^non non regarde^^/// elle soulève sa minijupe bonbon transparente et c’est vrai aussi que toute sa cuisse est en synthèse mais bien blanche et pailleteuse comme sur les écrans / presque une chair blanche d’os bizarre/ ^^j’en mets tous les jours sur mes peaux synthé^^// toute petite voix// t’es nouvelle nan ? t’es arrivée quand ?// ^^ il y a trois jours^^ // moi c’est DIO// ^^Timée ^^ // Timée ? son nom il va bien à sa mine de musaraigne et à sa p’tite voix// Ok… bah à plus Timée// ^^salut ! ^ … –attends …^je peux te demander un service ?^^ // j’grogne : quoi ?// ^^c’est mes deux premières semaines ici… tu connais la règle… j’ai pas le droit de sortir^^ //c’que ça m’fout ? // ^^ j’ai oublié ma bague de fiançailles… je… j’aimerais bien l’avoir ici…^^ // tu déconnes ? / bon gros rire gras dans ma glotte / mais qu’est-ce que tu fous là musaraigne ?// ^^je suis enceinte… ^trois mois je me fais de l’argent… ^trois mois pas plus… ^et je m’en vais…^^/rire//c’est une putain de mauvaise idée ça, c’est la plus grosse putain de mauvaise idée qu’j’ai entendue ces derniers lustres// ^^tu connais Crato, des priests ?^^ //le ptit con qui fait la synthèse du diamant ?// ^^c’est mon fiancé^^ //Bordel de merde/mais d’où est-ce que tu sors ? // ^^tu peux lui demander la bague ? ^c’est… ^c’est pas grand-chose… ^mais j’aimerais l’avoir pour dormir… tu vois ? ^^ //non, mais j’passe pas loin aujourd’hui t’as du bol, ça m’coûte près de rien / j’demanderai la chose.//

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Sur le banc devant le bordel / je roule une petite boule de peau synthé et la fume à la pipe en diamant / dehors vraiment ça grouille /dessous la voûte/ que des plâtrées de marchands et d’enfants clochards tout inamovibles dedans. Rien qu’de la lumière synthé sous terre. Et à courir le long des parois toujours les milliers de câbles / qui font la lumière dans les baraques / qui font tourner les cathodiques. C’matin, après la plage il y a l’élue du jour, l’ange qui quittera la mégalopole /rire/ : une vielle femme toute bonhomme et trop grasse de ses maternités, mais quand même dans le sourire /un petit éclat/ sourire tout brillant. Le même vieux montage que d’habitude : elle, la grasse, sur la plage /peau brillante. Badauds et marchands et enfants clochards / ça la regarde / l’instant de la jalousie la plus collective/ moi aussi j’avoue sans problème. Tout au fond de la place marchande / au pied de la grosse paroi de la grotte / c’est pareil / là-bas il y a la Porte avec son carnaval de néons rouges et verts et violets qui commence à bordéler. Dix Gardiens en armes autour / casques noirs / boucliers anti-émeutes tout rafistolés / F-45 à balles mutatives / les balles mutatives ça calme les ardeurs : ça réfrène total la liberté.

Nique les plages / j’marche encore et je prends une galerie annexe : beaucoup plus bas le plafond. Rien de lumière. Pratique de la marche dos cassé / et puis assez vite la porte / juste deux mecs assis devant : défoncés en moelle. Ils font semblant de surveiller / rire / les Gardiens se foutent du trafic / depuis des années / pas assez d’effectif / déjà / et puis quoi à foutre si les gens s’amusent à crever leurs neurones comme des ballons plutôt que d’attendre sagement le jour d’leur Appel ?  Bien leur problème : moi qui suis pute j’ai pas le choix. On sait comment c’est / on se promet d’y toucher jamais puis les clients qui s’enchaînent/ la horde sauvage des trucs qu’on t’introduit / les trucs qu’on te demande de dire / t’as plus envie d’entendre. T’es nommée queen : tu gagnes beaucoup plus / mais t’as toute la lie du souterrain sur le corps et juste l’envie sourde que ton cerveau se fasse la malle/abracadabra/neurones/ballons/drogues. Ce serait bien d’avoir des cerveaux synthés / interchangeables / pour être toute fraîche le matin.

Les deux mecs avec leur crâne rasé / ils ont comme tous les priests le tatoo du rond noir sur l’œil et des flèches qui partent dans toutes les directions de l’hommage à la désorganisation matérielle. J’pousse la porte / parce que je suis déjà venue quelques fois / il est facile à trouver le labo de Crato / la grosse machinerie de la synthèse. Toute la salade de tubes et de bassins qui brinqueballe comme une entraille / Crato tout rasé qui traîne et règne sur sa tripe / dessus lui /même là /un cathodique avec ses plages et le visage de la grasse qui dore// Salut Crato/ … / … // SALUT // &&salut Diotimè j’t’avais pas vue&&//J’dois racheter ma conso sur mon blé//&&Démo fait payer elle-même sa meilleure queen ?&&//Ouais//&&Sacrée salope&&//J’ai passé la nuit avec le vieux Ward/ mais oui, sacrée salope//&&rire&Tu veux combien ?&&//Cent capsules//&&J’te fais pas cher&&//Tu connais Timée ?//regard louche/&&Ouais&&//Elle veut récupérer sa bague la pauvre musaraigne/T’as pas honte de la laisser dans cette merde de bordel ?//rire qui lui secoue sa flèche tatouée/&&Je m’en branle d’elle&&//…//&&Elle va limer la tringle et j’prendrai l’pactole&simple et efficace&&/il se retourne le salaud et bricole mes doses dans des sachets/quel enfoiré de tueur de musaraigne/pendant qu’il a le dos tourné je chope / je pique / trois poignées de capsules de C.A.O. qui trainent dans un gros bac / fourrées dans mes poches / têtes d’épingles toutes infinitésimales / j’te nique Crato / je le paye me tire // rien vu / aveugle le Crato / je rentre au bordel / double dose dans les poches / faut dormir.

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Toute la foule tassée sur la place marchande / autour de la Porte / sans surprise / les gardiens en gros cordon de sécurité autour de la grasse / sans surprise / c’est l’Appel / les enfants sauvages des rues chantent / ils chantent toujours quand c’est l’Appel / personne ne sait pourquoi / autour d’elle trois mioches / bien habillés ceux-là / qui pleurent et elle aussi elle pleure / silence gênant / ***Tenez-le coup mes chéris ! ***Vous rejoindrez bientôt maman !*** Bientôt on sera tous là-haut, sur la plage, tout ira bien, oh mes amours mes amours, soyez patients***ça viendra tout vite !***On se retrouvera !***/alors la porte s’ouvre et on aperçoit la même salle parfaitement blanche / sans surprise / le sas / la grasse passe l’ouverture et la lumière illumine son visage bouffi et rouge de larmes / puis gros bruit / les battants se ferment / elle sait très bien que l’Appel est aléatoire / tout le monde le sait / juste du hasard / p’têtre que ses mômes verront leurs tronches sur les cathodiques quand ils auront soixante ans / rire / hypocrite et grasse.

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/Croisé Timée avant d’aller dormir / pas eu le courage de lui dire / quand je me réveille il y a Ward qui tape à la porte de ma chambre // ##Salut Dio ! ##// Encore toi ? //##J’ai réservé toute la nuit ! ##//Deux nuits de suite ? //## Ouais##//Bah installe-toi. / Ward est un vieux, mais pas du tout le gros dégueulasse que Démo croit / Démo est une conne / C’est mon client préféré / On baise une fois et on passe le reste de la nuit à nous enfiler des pilules / Il a connu le monde d’avant le Ward et / en plus / c’était quelqu’un là-bas / un intellectuel / tous les soirs où je le vois, il me raconte la même histoire.

//Une C.A.O. ? //##Oui##/ je lui donne une pilule/##Pourquoi tu dis pas « substance 21 » ? ##// C’est les vieux cons qui disent ça / comme toi / rires //##Tu sais qu’ils l’ont trouvée des milliers de mètres sous terre ? ##//Oui / tu m’l’as d’jà raconté cinq cent fois//##Tu veux que je te raconte encore ? ##//Oui. Il rigole/quand Ward il parle je pense à rien, je suis heureuse.

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##Quand les russes ont touché le fond, leur foreuse a commencé à muter, évidemment. ##

//Evidemment.//

##Ils ont retiré l’engin et sont descendus sous terre. Devant leurs yeux, un cocon de diamant pur et dans le diamant…##

//La C.A.O.//

##La substance 21. C.A.O. c’est l’appellation de synthèse. ##

//On s’en fout. //

##Non # c’est important. La substance 21 donc. ##

//Pourquoi 21 / au fait ? Pourquoi pas 22 ou 30’000 ? //

##Un hasard : la mission s’appelait « SG21 ». ##

//Je savais pas ça. //

##Tu vois # j’ai encore des trucs à t’apprendre. ##

/rires/

##On raconte même qu’un stagiaire est tombé dans le cocon de diamant # le nez dans la substance pure. Mais c’est sans doute juste une blague. ##

//Plus de stagiaire / du coup. //

##Non. Ou juste… une autre version du stagiaire. ##

/rires/

##Au début # les scientifiques ont conclu que c’était de l’antimatière # mais devenue observable # pour une raison inconnue # puis on a vite compris que c’était plus que ça # c’était au-delà de la matière # quelque chose d’observable mais de contraire à la matière # en fait # une impossibilité logique pure # comme si l’hésitation quantique devenait quelque chose # quelque chose qui était l’hésitation # une force : la force de désorganisation de la matière # mais le miracle c’est que le diamant pur résistait à la désorganisation : il pouvait contenir le principe de désorganisation lui-même ##

/il a les yeux tellement passionnés / c’est ses yeux que j’aime je crois / je vois jamais rien d’aussi vivant que ses yeux qui parlent /

// Je comprends rien de c’que tu craches Ward//

##Même aujourd’hui # même après tout ce qu’il s’est passé # ça n’a toujours pas de sens… #… Quand la découverte est devenue internationale # évidemment # tous les chimistes et tous les physiciens de la terre ont rappliqué : fallait réussir à les croire les russes aussi. Moscou a vu le potentiel commercial du gisement avant son potentiel scientifique : ils ont fait monter les enchères # au grand dam de tous les scientifiques russes d’ailleurs # Oullianov en tête. Mais faut dire qu’ils se sont fait des millions les salauds # dans des petits contenants en diamants purs fabriqués pour l’occasion : ils se sont mis à exporter. Les labos européens, américains, chinois, arabes : tous ils se sont mis à étudier la substance 21 # C’était un grand concours de conférences de presse # de publications # plus que ça à la télé, pendant des années. ##

//Pourquoi ils ont autant halluciné ? //

##On voit que tu n’as pas connu la vie avant. C’était de la folie # ça rentrait dans aucuns des paradigmes scientifiques de l’époque : c’était tellement illogique qu’il fallait changer la logique. D’ailleurs on a changé la logique. Imagine une onde perpétuellement ondulatoire et qui aurait été elle-même sa propre cause.##

//… //

## De la matière en perpétuelle transformation # fondamentalement instable # quelque chose qui n’était pas constitué d’atomes mais était pourtant successivement un millier d’atomes différents. ##

//D’accord, mais ça ressemblait à quoi ?//

## A rien… à tout. Imagine un meuble qui serait simultanément une table et une chaise. ##

//C’est impossible.//

##Voilà pourquoi ils ont halluciné / on voyait tous les jours les images des labos. Ils avaient tous des gants en diamant. Le diamant d’ailleurs c’est vite devenu un enjeu majeur # fallait recouvrir tous les labos d’une couche pure # sinon tout mutait : le latex # les éprouvettes # les bureaux # les doigts # le fer # la pierre # le bois # tout. La nature de la 21 c’est de pénétrer la matière # d’investir les architectures atomiques pour les désorganiser # tu comprends ? C’est un processus plus qu’une chose # le diamant le faisait devenir chose … et puis il y a eu Bassorah. ##

//Raconte-moi encore Bassorah//

/ nous reprenons tous les deux une pilule / petite boule de peau synthétique dans la pipe pour faire passer le contre-choc neuronal / tête sur l’oreiller / tous les deux nus / paradis / voix chaude /

##C’était pendant la cinquième Guerre du Golfe… / volute de fumée/ ## Un escadron d’hélicoptères d’assaut américain a mitraillé une zone résidentielle de Bassorah # la deuxième plus grande ville d’Iraq # badaboum traumatisme planétaire. On a vécu ça en direct # tu sais qu’à l’époque toutes les guerres étaient retransmises à la télé ? ##

//Je sais même pas ce que ça veut dire « guerre »… //

##… « guerre » c’est quand …##

//Je sais pas non plus ce que ça veut dire « américain » / ni « iraq » / ni « bassorah » / ni « golfe » / ni « résidentiel » / ni « hélicoptère » / ni « planétaire »… //

##…##

//Te vexe pas ! //

##…J’me vexe pas # c’est juste que tu comprends rien à ce que je raconte. Plus personne ne comprend rien. ##

//Mais c’est ça que j’aime quand tu parles / j’imagine des milliers de choses dans ma tête. Continue de me raconter //

/je commence à avoir les neurones bien déchirés/

##Alors on avait les images de l’attaque # toute l’attaque # je me souviens encore : les hélicos qui descendent # les soldats qui pointent leurs mitrailleuses … Les rafales ont tout balayé # les vitres # les murs # les insurgés # évidemment. Mais # au bout de quelques secondes # tout a commencé à muter # d’abord les cadavres : ils avaient des grands bras de toutes les matières qui leur jaillissaient des chairs. Et puis les maisons # les animaux # les fontaines # les pelouses # la roche # le sable # la poussière # le bitume des routes : tout se transformait. Au bout de quelques minutes # la ville entière #je veux dire # et les vivants et tout ce qui était inanimé # s’est stabilisée en un amas immense de matière désorganisée. Les gros hélicos ont tournoyé un moment encore # autour d’une sculpture abstraite de bois # de roche # de lumière # de chair # de métal et d’un millier d’autres trucs : peut-être la première sculpture véritablement moderne.

/il rit / mais moi j’ai pas compris / j’ai que des images dans la tête/

//ça devait être… beau. //

##Oui… en un sens. Je comprends ce que tu veux dire. Quelque part c’était beau # et immonde à la fois. En réalité # l’armée américaine avait travaillé en silence à la synthèse de la 21. Ils avaient synthétisé les ancêtres des munitions mutatives d’aujourd’hui. ##

//ça je connais ! //

##Oui… Ils étaient convaincus qu’ils pourraient contrôler le potentiel mutatif # que leur substance de synthèse ne s’attaquerait qu’à la chair : ils rêvaient d’une balle qui pourrait à elle seule abattre un régiment # par contagion. Sur Bassorah ça avait raté # évidemment. ##

//Plus tellement de Bassorah…//

##Oui… ou une autre version de Bassorah. ##

/rires/fumée/

##Dix ans après # tous les gouvernements avaient miné leurs sous-sols sans relâche # creusé des puits immenses # des galeries sans fins # trouvé un emploi magiquement à tous les chômeurs dans les mines. Il fallait absolument extraire un maximum de substance 21 : enjeu militaire. ##

/il me montre dehors avec son doigt qu’est tendu / en direction de la fenêtre de ma chambre/

##C’est là qu’on vit aujourd’hui. Dans les anciennes mines. ##

//Tu déconnes ?!//

##Non. Toute l’humanité souterraine # c’est dans des anciennes mines de substance 21 qu’elle vit # en attendant l’Appel. ##

 //Putain mais je savais pas ça ! //

## Tu t’es jamais demandé où tu vivais ? ##

//Bah… non…//

/pause / on gobe une autre pilule / nouvelle pipe de peau synthé /

//Raconte après. Quand toi tu rentres dans l’histoire et tout. //

##Après… après les guerres sont devenues horribles. Je sais plus si c’était les chinois ou les américains # mais quelqu’un a observé que la peau synthétique résistait cent fois mieux à la mutation # alors on a recouvert les soldats # ils mourraient au bout de quelques mois # c’était pas mal # mais c’était l’escalade # aussi. ##

//On s’en fout des soldats. Raconte-moi toi. //

## Moi j’enseignais dans les universités. Je suis né en 2039 # un enfant de la génération 21. Je comprenais rien à ce qu’on m’enseignait # rien aux vieilles sciences # aux philosophies sèches # quand les enfants de la désorganisation ont eu l’âge d’enseigner # on a tout fait exploser. C’était la révolution de la pensée : à côté de nous # Mai 68 c’était des réacs… encore un bonbon Dio ? ##

//Oui.//

## Tout ce qu’on avait pensé jusque-là # tu vois # c’était la matière organisée et finalement # à peine la moitié du monde. Qu’est-ce que ça voulait dire la religion ? Dieu a créé le monde # mais le monde est simultanément monde et non-monde ? Le mot « créer » n’avait plus de sens. Qu’est-ce que ça voulait dire l’Etat ? la société ? c’était quoi d’autre # l’homme # qu’une stabilisation temporaire susceptible d’être organisée et non organisée ? Sous l’effet de la substance 21 # une table mutait et # pendant un temps infime # elle pouvait très bien devenir un corps humain parfaitement organisé # puis continuer à muter. Est-ce que ce temps infime avait une conscience ? ##

//J’ai envie de fumer.//

##Moi ma grande idée # c’était le langage. Qu’est-ce que ça voulait dire le langage ? Avant nous # dans la vieille anthropocène # ils avaient dit que ce qui liait le mot à la chose # c’était un principe abstrait # un vide sur lequel on fondait des systèmes organisés : des croyances # des politiques # tout le bordel. Mais dans l’ère 21 # on avait découvert que ce qui liait la chose à la chose était un principe abstrait # les mots ne touchaient pas le monde # d’accord # mais le monde non plus ne touchait pas le monde tu vois. Les poètes avaient proclamé l’âge du désordre : la science devait suivre. Il y en avait un qui remplaçait ses personnages par des symboles typographiques, l’autre qui faisait des mots simultanés # toute une effervescence de voix qui cherchaient à parler une non-langue # quelque chose qui pouvait rendre compte de la mutation perpétuelle. ##

/il a ses yeux qui brillent avec cette brillance de folie que j’aime tant/

//faut que je dorme Ward / je suis défoncée.//

##Tu veux pas rebaiser encore ?##

//Ok. La prochaine fois baise une androïde/… même si elles puent la Javel//

**

//Dernière C.A.O. alors //

##Promis. ##

/pillule/fumette/éclairage à 10% dehors/

##L’aube se lève. ##

/tous les deux nus/je suis heureuse/on a pris les C.A.O. volées/Démo me prendra pas la tête au burin demain matin/tout est parfait/enfin/à part le trou/et le catho de merde qui nous lâche pas/la nuit ça diffuse rien que des images des fêtes et des concerts d’au-dessus…/

//Pourquoi on vit dans le trou puant Ward ? //

##Tu le sais bien. ##

//J’ai envie de t’entendre le dire. //

##A cause de la vague 21 # la bombe mutative américaine. Le jour qui a suivi la destruction du centre-ville de Bagdad # toute la périphérie avait muté. Une semaine après # l’Iraq entier était devenu une grosse sculpture polymatérielle : cinquante millions de personnes incrustés dans l’entropie générale # la grande Evacuation # ils ont connu ça tes parents sans doute ##

//Je les ai pas connu, eux. //

##Ils ont sonné la grande évacuation quand toute la péninsule arabe avait muté. Après ça # j’en sais autant que toi. Ils m’ont évacué # en plein cours sur l’illogisme poétique # j’ai été trainé de force dans les galeries sous ma ville # je ne sais pas à quoi ressemble l’Arabie saoudite # encore moins la surface. Les Gardiens # l’Appel # les cathos c’est arrivé assez vite. Ils nous font remonter petit-à-petit # au rythme de la décontamination sans doute ##

//J’espère qu’on se retrouvera / à la surface. //

/Il ne répond rien/il dort/sa respiration palpe tout droit mon cœur. /

**

/Quand j’ouvre les yeux c’est du 70% dans ma gueule directe comme en injection / le milieu de l’après-midi/au réfectoire / de loin / je vois ^^Timée^^mais j’ose pas lui parler / j’ai pas la bague / un moment on causera de Crato / ou alors pas / on verra / j’passe la porte.

Sur le banc devant le bordel / je roule une petite boule de peau synthé et la fume à la pipe en diamant. Dehors vraiment ça grouille /dessous la voûte/ que des plâtrées de marchands et d’enfants clochards tout inamovibles dedans. /

&&CHOPEZ-MOI CETTE PETITE VOLEUSE DE MERDE ! &&

/devant : paire de sales faces de priests/ flèches et bras tout gros tendus.

//ATTENDS ! CRATO ! //

^^Crato ! ^^

/musaraigne à la porte/

//Reste en dehors de ça ! //

&&TA GUEULE TOI ! &&

/l’œil de la musaraigne tout larmoyant/

%%HOLA GAMINE ! TU RESTES A L’INTERIEUR ! %%

/mais qu’est-ce que j’en ai à foutre de tout ça ? /de tous ces morceaux de tête inutiles/est-ce qu’il y a quelque chose dans ce trou qui soit beau ou qui soit libre ? / inspiration /

/je cogne un des molosses de toutes mes forces / et je cours / loin des voix / je reviendrai jamais/

&&ATTRAPEZ-LA BORDEL ! &&

/je saute par-dessus les câbles et les étals / les bouts bétonneux partout étalés me palpent la chair / enfants à la renverse / gros lézards mutés en terreur/ hurlements/ je regarde devant moi / les galeries / les murs / aucune échappatoire pourtant je suis un oiseau / un écoqué poussin qui bat des plumes / je trace devant la porte de l’Appel puis ça m’agrippe la cuisse / les Gardiens ne réagissent pas / même pas ils tournent leurs sales casques noirs /grosse main grasse qui me touche presque le sexe / et tout un poids énorme je m’écroule / cassée / détruite tout à fait / un priest lourd me chevauche / °°JE L’AI !°° /

/c’était bien la liberté / c’était furieux / le reste je m’en branle / Crato se penche sur moi / &&Tu vas me payer ça cher Dio. Mais il y a plein d’arrangements & plein d’arrangements ! Dans le noir des galeries & rire & tu vas nous faire de la chaleur & la queen des priests ! &&

/autour de nous les marchands s’approchent / les enfants commencent à chanter / les enfants sauvages autour de nous / ils me regardent / °°Bordel ! Crato regarde ! °° / le priest pointe les cathos / sur l’écran la plage / une conne à la peau parfaite qui boit dans un long verre à cocktail / elle est belle / c’est moi.

C’est vraiment moi / elle a mon visage / il y a mon visage sur les écrans / autour de moi les enfants qui chantent / plus personne ne me tient / il n’y a plus de main à côté de mon sexe / il n’y en aura plus jamais / je me couperai le sexe quand je serai à la plage /

Je me redresse / et tout le monde me regarde / jamais autant de gens qui m’avaient regardée en même temps. Je marche lentement / la porte n’est pas loin / les néons brillent pour moi / j’entends dire que c’est injuste qu’une pute soit Appelée / dix Gardiens me fixent, impassibles / s’approchent / m’entourent / m’escortent / Crato est fasciné / je lui tire un doigt d’honneur magnifique / le plus fier des oiseaux. L’a qu’à manger sa merde. /

Devant la porte en fer / je suis décoiffée. C’est con / pas eu le temps de maquiller ma face / habillée de travers / j’ai aucune de mes affaires / j’ai pas d’affaires / je ressemble à rien / est-ce qu’ils voudront de moi ? / c’est horrible / je suis laide / y’a pas de laides sur la plage / non je leur raconterai ma liberté / ils comprendront / il y aura des douches et de quoi s’habiller autrement /

comme tout va vite putain / je suis dans le sas / c’est tellement blanc que mes yeux crament / je me retourne / personne ne pleure / personne ne me regarde / que des inconnus du trou puant / des puants. Quand la porte est refermée / j’attends un moment / je ne comprends pas. Il y a juste un long couloir avec au bout un cercle de métal / est-ce que j’ai le droit de marcher ? Rien / personne / pas de mots / pas de voix / pas d’indications. Quelques minutes et je me décide. Il n’y a qu’un bouton rouge devant le cercle de métal immense / j’appuie. Le cercle bouge tout entier sur son axe / quelque chose de brillant et de chaud détruit mes yeux. C’est plus que 100% de l’éclairage artificiel / beaucoup plus. Je vais fondre bordel / mais mes yeux s’habituent : c’est ça le soleil qu’il disait ##Ward##. Je ris toute seule. Joie brute / je marche dans la lumière. Derrière moi j’entends le cercle de fer qui se referme. Sous mes pieds quelque chose tout mou / j’enlève mes chaussures. Mes pieds nus s’enfoncent dans… du sable chaud ! / Tout éblouie je ne vois encore ni la mer ni le ciel / mais je cligne de mes paupières.

Devant moi : pas de mer. / Du sable à l’infini et aussi des formes qui peuplent le sable / //Bonjour !// pas de réponse / je me retourne : derrière moi le gros cercle de fer. / Je distingue nettement l’horizon : du sable / quelques rochers / des grosses formes de pierres immenses / tout là-bas sous la boule jaune du ciel / sous le soleil / mais personne / pas une âme / pas un véhicule / juste moi et tout ce sable.

Je marche un peu : autour de la porte il y a des dizaines / des centaines même / de formes sculptées de tout un tas de matières / comme des gros cactus polymorphes avec des bras de verre et de chair et de métal et de bois qui jaillissent du sable / forêt de cactus / il y en a beaucoup près de la porte / et presque plus quand je regarde au-delà.

Mon pied trébuche sur quelque chose / un gros câble noir. Je me penche : une gaine de diamant pur et dedans le câble / dans une gaine plus petite de caoutchouc / je marche le long du câble / je ne sais pas quoi faire d’autre / où sont-ils tous ? / le soleil me fait mal à la peau /

Au bout du câble / un genre de gros générateur / gainé aussi de diamant / tout un bordel électrique et de ses entrailles une centaine de câbles qui jaillissent / les gros continuent sur le sol / les plus petits plongent dans la terre. Au loin / il y a tout un réseau de câbles et de générateurs à la surface du sable / grosse araignée gigantesque qui plonge ses synapses dans la terre/ j’ai mal à la peau. Je plaque mon nez sur la petite surface de peau synthé / mon avant-bras / il sent encore le café de la musaraigne / Timée avec ses cuisses synthés toutes blanches.

J’ai mal au bras / mon bras / sur mon bras des cloques / petites / j’en pince une entre mes doigts / douleur / je me suis coupée / du verre / tranchant / puis du bois / ma peau devient toute une variations matière étrange / merde / merde / merde / merde / MERDE/

Alors je cours / par-dessus les câbles / je cours vers l’horizon / je suis libre / je contrôle encore mes membres / mais je me sens transformée / ça ne fait rien / je suis le plus libre des oiseaux / le plus fier ! Je cours sous le soleil.

Mon pied ne bouge plus / il a fusionné avec le sable / en pleine course / mon visage tout entier devient fer / métal / chair / des autres chairs que la mienne /

mon visage ressemble au visage des autres/ de ceux que j’ai connus //&&//%%//##°°//^^%%^^

un dernier instant elle-même //

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elle se bat pour rester elle-même des secondes-temps infime où sa conscience éclate et revient / monde-elle / elle-monde /

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00 Il ne reste bientôt plus de Diotimè qu’un étrange cactus de matière informe 0 parmi d’autres 0 avec juste quelque part un rectangle de peau synthétique encore blanche. 00

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##Pourquoi tu pleures petite ?##

# Dans son lit la fille toute nue # je sens bien qu’elle chouine.#

^^J’ai perdu mon fiancé aujourd’hui^^

# un moment je ne sais pas quoi dire #

^^Et vous, pourquoi vous pleurez Monsieur Ward ?^^

# moi aussi je l’ai perdue # je ne sais pas quoi dire # j’ai envie de lui dire qu’il n’y a rien à la surface # rien qu’un grand ordinateur qui contrôle la surpopulation des galeries # je n’ai pas le droit de lui dire ça #

^^Vous pleurez parce que Dio a été Appelée ?^^

#pauvre enfant # que dire ?#

^^Vous êtes… jaloux ?^^

00 Ward jette un œil par la fenêtre. 00

##Je ne sais pas # Timée… je ne sais pas. ##