Il a tant à dire.

Il a tant et rien à dire.
Il a tant à dire.
Nucléarité.

Pour ses péchés il doit

Eveil.

Entropie. Sommeil.

Réveil, la tête sur le canapé.
Entropie encore.

Cendrier verre table basse tapis idoles grimaces conques coups de pioches dans la cale du bateau bientôt noyé.
Et salutations aux cétacés.

La tête sur le canapé, le corps dans le mur.
Se purifier prend du temps. Je ne le suis pas, pur. Pas tout à fait. Pas encore. Dans ma tête ça pense à l’envers. Rien mangé depuis trois jours. Juste des fruits, purs, intouchés. En jus. Pour la vitalité, la vigueur du corps. Matin et soir. Chaque matin, il est dur et fait comme un gros cratère sur la Lune. Le réveil, c’est le réveil qui est de plus en plus dur.
Je ne dors plus dans mon lit, comme les guerriers. Je dors à même le sol. Il y a l’homme assis sur la chaise, dans mon salon. Il me surveille. Je ne fume plus depuis trois jours. Tous les cendriers de l’appartement, je les ai vidés, sinon c’est trop dur de résister. J’ai jeté les cigarettes, pas dans la poubelle, dans les toilettes, parce que dans les toilettes c’est plus sûr. Dans les toilettes on ne peut pas aller les reprendre et refumer toute leur fumée de bonheur et de désolation.
Un genou sur le sol, j’essaie de me lever, anémie, déficience musculaire, je suis tout épuisé. Mais c’est normal. Tout sera normal maintenant, plus rien ne sera jamais triste.

Plus rien ne sera jamais triste ?

L’appartement sent la carcasse. Pas comme le désert. Comme un dépotoir géant que les anges ils utiliseraient pour leurs ordures. Juste le salon, et puis la cuisine par le couloir et ce bruit d’eau croupie qu’elle fait ma salle de bain, et le jour, et la nuit, ça ne fait rien, vraiment.
Je marche vers la salle de bain. Je lave mes pieds, mon torse, mon visage, mes jambes. Juste de l’eau froide. Comme les premiers hommes qui pleuraient sous la pluie. Est-ce qu’ils savaient pleurer ? On le saura bientôt. Dans le miroir je me regarde, je me fixe dans les yeux, et mon regard fait un grand nœud secret avec cet horizon barbare et tout carré et veule et frêle qui contient juste mes cheveux, noirs, et ma barbe, noire, chaque jour plus longue et ma toge orangée, nouée aux hanches, et mon crucifix, en pendentif, qui me souligne le menton.

J’aimerais te prendre dans mes bras.

Je me décide à ranger le désert, c’est que, je pense à ma mère, quand ce sera fait, quand j’aurais derrière moi toutes entières mes enfances, que les pions auront bougé, je veux que ce soit propre, qu’on ne dise pas qu’elle m’avait mal élevée, qu’on ne dise pas que j’étais sale, perdu et à la dérive.
Sur une chaise rouillée, mon sac-à-dos, bombé jusqu’à la décoûture proche des fils. Je regarde le sac. Il tient mon regard, il bombe le torse.

Ma bibliothèque, elle, est vide, les tables sont vierges, les coussins tapés, les murs qui seront bientôt des écrans télévisuels à ma gloire, ceux qui chantent les odyssées, les murs, nus, maintenant. J’ai tout repeint en blanc, il y a quelques jours déjà.
Quand tout est prêt je vais à la cuisine et je caresse, doucement, l’intérieur de ma main. Mon doigt se met à dévaler les tranchées dures que sillent les artères sous la peau de mon poignet. Le cartilage est mou, vulnérable comme la peau du ventre des crabes, flasque de vallonnements et de palpitations sans cœur.
Sans hésiter, j’attrape le manche du couteau à viande.

Il est tiède, lavé à l’instant dans l’eau chaude. Mon visage me regarde la lame dans les reflets du métal.
Tout brille. Incandescence dehors du soleil, qui cogne à la lisière
de ma conscience

plus rien ne sera jamais triste ?

de l’autre main, je fouille dans le frigo.
J’en sors un gros morceau de viande, un morceau de bœuf, rouge et lourd. Le plus gros que j’ai trouvé, délicat, barbare. Je le tranche en deux. Jus.
Ne fais pas ça.

Puis je le tranche en quatre. Puis en huit. En lamelles. En carrés. En grains si petits qu’ils s’agglutinent pour survivre, mais meurent.

Le couteau a laissé sur le plan de travail des morsures profondes. La viande a giclé partout.
Je jette la viande.
L’homme en noir, sur sa chaise, me regarde, depuis trois jours et trois nuits.

Il n’y a plus de viande dans le frigo. La poubelle commence à pourrir.

Tu dois sortir le soleil de tes nerfs.

Je marche vers la fenêtre.

Dans la rue, les gens marchent, les boutiques bruissent, les voitures vident leurs poumons. On voit quelques poussettes pleines d’enfants, quelques vieux qui boivent en terrasse, quelques touristes en extase, ou déprimés, quelques écoliers qui courent.
Dehors la ville est crasseuse, mon désert d’appartement, lui il est lisse comme de la glace. Ma fenêtre devant moi et le monde étalé dans un carré, si proches les passants que je pourrais les saisir entre mes doigts. C’est un désert aussi, métaleux, gris, sans travail et couvert d’ennui, un erg sans étoiles des deux côtés de la fenêtre, au-dedans, au dehors, avec juste la vitre qui fait la membrane cellulaire, mais trop fine pour que je m’y réfugie vraiment.
Mon appartement, mon appartement, mon appartement, c’est d’idéal qu’il pulse. Entre les quatre murs, quelque chose a grandi, enroulé sur lui-même, se nourrissant patiemment des ombres.
Ce monde. Ce monde ne me connait pas.

J’aimerais pouvoir t’en empêcher.
ce monde ne me connait pas ce monde je vais lui écrire mon nom sur ses murs et faire croasser toutes les roches et toutes les bêtes du ciel et de la terre à ramper et à tenir leur progéniture dans leurs bras et à lever leur visage vers les astres et à hurler une douleur qui sera la mienne la douleur d’une supernova qui touche à sa fin et qui trébuche sur les fils du destin tendus à ses pieds gonflés
Je vais lui ouvrir les yeux, au rasoir, qu’il souffre pour mériter l’idéal et la splendeur, et les grandeurs nouvelles que je porte à bout de bras, et l’épée, et la foi.
Je profite de la lumière. Il n’y a plus d’électricité ici, plus depuis des mois, dès l’aube, je suis dans le noir, juste ma lampe torche. Je profite de la lumière pour me regarder. Dans mon miroir, j’ai les visages du monde. Mes cheveux sont longs et rasés, ma peau blanche, et brune, et tannée. Mes yeux sont bleus, verts et noir.
Mon reflet est sauvage, le front fier de ceux qui ont trouvé l’idéal.
Des heures que je marche : je suis nerveux. Mon appartement, parce qu’il perd ses peaux de désordre qui comblaient le vide, on dirait maintenant une caisse de résonnance gigantesque ; et toutes mes vibrations sont amplifiées.
Dans la baignoire, je me lave les pieds. Les mains. Devant la glace, je lave mon visage. Dans la cuisine, je bois un fruit pressé. Dans ma bouche, j’ai perdu les goûts. Par la fenêtre, je regarde les vivants marcher.

Je suis fier de moi. Le moment approche et je n’ai pas fumé une seule cigarette. Par la fenêtre, le soleil, encore, mais couchant désormais. Avec le ciel, les murs aussi se teintent et dans les vagues de couleurs qui me font palpiter, les ruines de mon ancienne vie apparaissent. Les murs ne sont pas blancs, ils sont fêlés et le plâtre est jaune, brun, moisi par endroits. Avec des souffles de vieillard, le parquet enfoncé grince ses années d’usure. Au plafond, les plaques de béton lézardées menacent de venir me casser le cou. Les canalisations décrochées pendent leurs potences flasques, les câbles se nouent, grésillent, meurent. Le cadre de ma fenêtre, ma seule fenêtre, s’écaille comme un reptile en mue. Il n’y a plus de lumière dans mon frigo. Les insectes meurent avec les jours. Tout doit brûler.

Tout doit brûler ?

Tout brûlera, quand je serai un guerrier.

J’ouvre mon sac à dos, sur la chaise. Les câbles sont bien là, bien branchés, comme ils m’ont expliqué. Trois bouteilles de coca vides, remplies toutes d’un truc poudreux et blanc, comme de la substance d’âme : acétone, acide, eau oxygénée. Ça s’achète en pharmacie. Deux tubes en métal.
Un détonateur de feu d’artifice : pour l’éternité du souffre.
C’est d’une grande simplicité, comme l’idéal, d’une blancheur parfaite, abstraite presque.

Je sens bon, je sens le déodorant et la neutralité tiède des peaux frottées dans le sable, la neige, ou l’amour. Me voilà dans mon salon, habillé, sans un tremblement je lace mes chaussures, je passe les bretelles de mon sac à dos et je prends dans ma main, le petit détonateur qu’un câble relie à l’intérieur du sac.
Je jette un regard à l’homme assis sur sa chaise, dos au mur, l’homme qui n’a pas bougé depuis des jours. Les muscles de son visage esquissent un petit ricanement approbateur.
Ma clé est dans ma poche.

Il n’est jamais trop tard.
Je franchis la porte de mon appartement. Un bruit sec retentit quand je ferme la serrure derrière moi, puis un gros son entêtant de fer quand je jette ma clé dans la cage d’escalier, au hasard. Un silence, lourd comme le cœur des bovins qu’on abat, peuple le palier et gagne, bientôt, les portes voisines, closes, avec toutes leur judas sans pupille braqué sur moi. J’attends l’ascenseur. Patience. La double porte métallique s’ouvre bientôt, révélant une petite cabine délabrée que je connais bien et un vieux néon ridé et clignotant à peine, à peine parce que personne ne change les ampoules et un tableau de boutons sans lumières, et aux chiffres effacés et des plaques d’inox rayé qui ne reflètent rien et pas même mon visage. J’arrive dans le hall de mon immeuble, devant les boites aux lettres, le vieux bonhomme du 4ème étage m’adresse un Bonjour sans conviction, le nez penché sur une lettre que ses yeux peinent à déchiffrer. Je ne réponds rien, je n’ai rien à répondre. Mon sac pèse dans mon dos. Il ne regarde pas le détonateur dans ma main.
Il pourrait encore s’arrêter.

Une grande porte vitrée donne sur la rue, juste à côté des boites aux lettres.

Dans la rue, les gens marchent, les boutiques bruissent, les voitures vident leurs poumons. On voit quelques poussettes pleines d’enfants, quelques vieux qui boivent en terrasse, quelques touristes en extase, ou déprimés, quelques écoliers qui courent.
Je suis à leur hauteur. Ce sera les yeux dans les yeux. Le festin de l’idéal, tout sera blanc.
Alors je pousse la porte vitrée du hall, et la lumière du soleil me prend la peau.

Les vivants marchent.
Je marche à leur rencontre.

Pas moi.
Moi, je m’arrête ici.
Moi, je ne peux plus le suivre.
Je lui tourne le dos, je le regarde disparaître dans la foule.
Je marche à nouveau vers l’ascenseur, laissant derrière moi le vieillard, toujours absorbé par ses enveloppes, et, bientôt, je regagne le palier, la porte, l’appartement. Il est rangé, c’est vrai.
Pour une fois, c’est propre.
Je m’approche de la fenêtre. Je regarde la rue.
Si je n’étais pas qu’une voix, je fumerais une cigarette.


Dans la rue, les gens marchent, les boutiques bruissent, les voitures vident leurs poumons. On voit quelques poussettes pleines d’enfants, quelques vieux qui boivent en terrasse, quelques touristes en extase, ou déprimés, quelques écoliers qui courent. Et bientôt la masse des passants s’agite.
Une minute, et toute l’allée sonne comme un gong, le ciel se fend d’un trait immonde et ricane des passants qui, affolés, fuient, se bousculent, se marchent dessus, tendent la main, parfois, à ceux qui trébuchent. Bientôt, c’est au tour des sirènes d’ajouter au vacarme leur note.

Et puis le silence des calamités.

Moi je suis obligé de les voir.
Obligé de voir les visages brûlés qui hurlent,
les membres détachés des corps,
les carcasses des chiens aux laisses carbonisées.
Si je n’étais pas qu’une voix, je fermerais les yeux,

à jamais.



Je suis un guerrier.
Ça y est, enfin, le monde a vu mon visage. L’idéal s’est abattu sur la terre comme une pluie de foudre. La rue est vide, désormais, parfaitement. Pas un vivant, pas un mort. Le ciel est noir. Le monde n’existe plus au-delà des deux extrémités de ma rue, coupée, segment d’au-delà. Dans mon dos, il n’y a plus de poids. Mon sac est vide. Je regarde mes mains, blanches et nues comme celles des enfants. Mon torse, je suis nu, parfaitement nu au milieu du vide.
Quelque chose bouge, dans le ciel noir. Quelque chose me fixe, une assemblée de faces, mâles et femelles. Tous les dieux de la terre, muets. Ils me contemplent, moi qui ai tous les visages du monde, eux qui ont tous les visages de l’idéal.
Aucun vent, aucun froid, aucun soleil n’habite le goudron ni ne touche mes hanches, mes épaules ou mes cuisses dénudées.
Enfin, je ne ressens plus rien, alors je reprends ma route, car il est temps, temps de marcher, lentement, jusqu’à la porte vitrée du hall de mon appartement. Le vieux n’est plus là et les boites aux lettres arborent toutes une étiquette vide, pareille à un œil blanc et cyclopéen qui surplomberait leurs fines bouches de métal, éternellement figées dans un sourire impassible.
Mon ascenseur n’est plus le même, il est plein de lumière : les plaques d’inox désormais semblent de l’ivoire et partout mon visage s’y reflète. Dans la plaque qui me fait face, un adolescent en toge orange, au crâne rasé, au regard puissant. Dans la plaque à ma gauche, un adolescent barbu, aux yeux noirs, au regard cruel. Dans la plaque à ma droite, un adolescent blond, aux cheveux laqués, au regard arrogant. Le tableau, derrière moi, n’affiche qu’un seul bouton, chromé, que je presse. Une douce musique emplit la cabine. Quand les portes s’ouvrent, je ne reconnais pas le palier de mon étage, c’est qu’il est rempli d’une brume légère et hésitante comme un coton souple. Les autres portes ont disparu, il ne reste que la mienne, au bout d’un couloir étroit que je ne connaissais pas. L’homme la garde, l’homme qui était assis sur sa chaise, dans mon salon. Je m’approche lentement, à peine gêné d’être nu, et bientôt j’entends un bruit sourd derrière ma porte, qui fait un peu vibrer les nuages. Au-dessus d’elle, je le remarque un peu tard, un panneau de néon rose clignote, indiquant clairement :
PARADISE CLUB

Bienvenue. Sa voix est rocailleuse.
Merci.
Il sort quelque chose de la poche de sa veste, saisit, de son autre main, mon poignet et presse dessus, sans violence, un petit tampon en fer. L’encre noire infuse ma peau comme un thé et laisse l’empreinte vive d’un étrange svastika acéré. Ça fait mal, ça brûle. Je frotte, mais ça ne part pas, c’est indélébile. Un tatouage. Après toi, dit-il en désignant la porte.
Je cherche dans ma poche mes clés, mais je n’ai pas de poches et je n’ai plus de clés. De toute façon, il n’y a plus de serrure, juste un petit trou vide duquel s’échappe une étrange lumière noire, pareille à celle des négatifs photographiques.

La musique disparait quand s’ouvre devant moi, mon salon, plongé dans un silence caverneux, plus grand qu’autrefois, propre toujours, mais parfaitement brillant, neuf, luxueux, meublé d’épais fauteuils rouges capitonnés, de plantes tropicales et de lourdes tables en ébène.
Je remarque alors, sur la table basse, les plats qui m’attendent, foule d’assiettes chaudes où flottent dans des sauces épaisses de gros morceaux de viande et de légume, confits, grillés, couverts parfois d’une couche d’épices croustillantes. J’inspire. Etrangement, l’air n’a pas d’odeur. Au centre de la table, comme une étoile autour de laquelle orbiteraient les assiettes, trône une corbeille à pied, couverte de fruits immenses. Sans hésiter, je prends place dans le gros fauteuil, étonnamment rêche et dur, puis tends la main vers la corbeille. Une coupe de champagne dans une main et, dans l’autre, une grappe de raisin, j’évacue le poids de ces derniers jours, soulagé, bienheureux, finalement. Pourtant, l’alcool dans ma bouche est âpre, comme un mauvais vin, et le fruit qui craque sous ma dent n’a pas de sucre, pas de jus, il est visqueux, je peine à l’avaler, il reste dans ma gorge. Le silence est lourd.
Je jette sur le sol les fruits, qui éclatent instantanément en une purée noire et grouillante. Je meurs de soif.
Alors je marche vers ma salle de bain, j’ai besoin d’eau, je dois nettoyer ma gorge de la pâte sombre qui s’y accroche. En poussant la porte, je comprends que je ne suis pas seul. La pièce est dix fois plus grande que celle dont je me souvenais, d’autres sont là, au milieu des glaces et des lavabos alignés, je vois l’arrière de leurs crânes. Leurs reflets, à eux aussi, ont tous les visages du monde. Il n’y a aucun bruit. Ni les grincements des robinets qu’on ferme, ni le clapotement de l’eau qui coule, ni le frottement des mains qui s’essuient sur les chemises, ni le son lourd des pieds qui se déplacent sur le carrelage.
Poids dans ma poitrine.

Tous se tournent vers moi, leurs visages sont tristes, fatigués, solitaires, les arrêtes de leurs os, comme les charpentes roussies d’une maison fraîchement brûlée, semblent prêtes à tomber en ruine.
Gêné, je me fraie péniblement un chemin vers l’une des glaces. Ma gorge gratte, elle appelle l’eau désespérément mais le liquide qui coule dans le siphon est chaud, doucereux, il a des odeurs d’égout et de méduse en décomposition.
Envie de vomir. Je lève les yeux.

Mon visage, je ne le vois plus, je ne vois plus les cent visages éclatés, rien pas de reflet. Le miroir qui me fait face n’en est pas un. C’est une fenêtre, à travers laquelle j’aperçois une salle blanche, gigantesque, mais surtout blanche, à m’en brûler les rétines. Une douzaine d’êtres androgynes, vêtus de blanc et aux dos voutés s’alignent autour d’une table de banquet gigantesque et vide que surplombent étrangement de longs poissons noirs, pendus à des crochets de boucher, entourant de leurs carcasses la plus grosse boule à facette que j’ai vu de ma vie. Quelque chose dans le mur projette un faisceau blanc sur la boule et m’aveugle. La salle n’est pas blanche, ses murs sont noirs. Sa blancheur est illusoire. Les douze créatures me regardent, à travers la petite fenêtre. De concert, ils portent tous une longue trompette à leur bouche et soufflent, sans conviction.
Je n’entends rien, rien ne vient percer le silence total dans lequel je me trouve. Est-ce que l’explosion m’a rendu sourd ? Le poids dans ma poitrine, lui, est de plus en plus lourd.

Je dois sortir de cette pièce, je marche vite, laissant derrière moi les fantômes et leurs reflets métamorphes. Retraversant le salon, je jette un œil à la table basse : les plats n’ont pas bougé, le champagne est toujours là. J’accélère le pas, je m’arrête devant la chambre à coucher. Expiration, je pousse la porte.


Vissé au mur et surplombant mon lit, un immense crucifix penche le nez vers les draps où, après tant d’effort, après tant d’idéal, m’attendent deux créatures magnifiques deux jeunes femmes à la peau laiteuse formes dessinées yeux sauvages et dociles à la fois que je dévore déjà leur front est bas leur corps prostré langoureusement sur le tissu leur sexe caché par un repli du drap posé sur leurs cuisses comme une nuit se pose sur la ville l’une d’entre elles me tend une coupe de champagne c’est le même que celui dans le salon il n’a pas de goût je le renverse sur son corps je le lèche je m’allonge avec elles leurs cheveux rigolent sur leurs visages
je n’ai jamais vu de filles aussi belles
je les touche je touche tout leur corps et elle réagissent timidement je touche je touche toutes les parties de leurs corps avec mes mains elles touchent le mien leurs doigts parcourent mes muscles et mes os et mes nerfs et toutes les aspérités célestes et boueuses que je porte comme une armure depuis toujours bientôt mon sexe
et d’autres formes d’autres femmes apparaissent dans ma chambre autour du lit créatures de toutes les formes de toutes les couleurs de toutes les tailles et des hommes musclés et qui ont des visages étirés comme écartelés par des cordes magnifiques ils se joignent à la parade des corps et des caresses la main d’une des filles saisit mon sexe dur
tendu par des semaines d’abstinence
au bord de la rupture
tendu par mon sacrifice
elle le prend dans sa bouche
le partage avec une autre
regardez-moi dans les yeux
je leur mets des petites claques sur les joues et les pommettes à mesure que je disparais dans leurs gorges
je ne ressens rien
l’intérieur de leur bouche texturé comme du plastique mou

la foule de paumes et de doigts qui parcourt mon corps est froide

regardez-moi dans les yeux

alors les deux filles agenouillées me regardent – mais mon sexe débande brusquement
leurs yeux sont blancs
vides
creux
livides et sans pupille

ils n’ont pas de paupière

comme les lézards
leurs yeux regardent alternativement le bas de mon ventre et mon visage
leurs mouvements sont mécaniques leurs articulations grincent leurs gémissements vrillent mes tympans brusquement je les repousse et elles lâchent mon sexe
elles me fixent
leurs yeux vides
sans expression
elles attendent
belles mais sans chaleur

froides
comme des poissons

alors les éphèbes et les vierges comme un seul corps
s’arrêtent
eux-aussi


me fixent


vingtaine d’yeux blancs

vides
poupées

je ferme les yeux et d’une main plaque à nouveaux l’un des visages sur mon bas ventre
il suffit que je ne les regarde pas
je me concentre…
mais je ne sens rien
rien

dépit
je me lève du lit

je marche vers le salon un regard pour les fruits noirs
un regard vers ma salle de bain

un regard derrière moi
les corps m’ont suivi
ils sont dans le salon

me fixent de leurs yeux sans expression
ils me suivent

se touchent
prennent des cambrures obscènes
ils ont l’éternité



alors je m’assois

sur le fauteuil
je saisis dans une main un des fruits fades de la corbeille
dans l’autre une coupe de champagne sans odeur
assises lascivement sur les accoudoirs
les créatures caressent mon torse
leurs mains sont froides

en face de moi le mur
il n’y a rien à regarder


dans ma gorge une lampée de champagne coule
et sur ma joue – quelque chose de salé


Il a tant à dire.

Il a tant et rien à dire.

.

Entropie.